100%.png

Récits de voyages d’un Arabe/La grande ville d’Antioche

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche


Traduction par Olga de Lébédew.
(p. 71-86).


AU NOM DU DIEU VIVANT, ÉTERNEL, IMMORTEL, etc.


Commençons à décrire, avec l’aide de Dieu, la grande ville d’Antioche.

À cette époque il y avait un roi byzantin, du nom d’Antiochus, dont la gloire et la puissance s’étendirent au point qu’il subjugua les rois et les chefs ennemis, et rassembla d’innombrables richesses.

Il était païen. Un jour il eut le désir de fonder une ville et de lui donner son nom, pour l’immortaliser entre les noms des autres souverains. Il ordonna donc à ses ministres de trouver une contrée agréable avec un air pur et une eau excellente, entourée de montagnes et rapprochée de la mer. Ceux-ci choisirent des gens expérimentés et capables de remplir cette mission. Le roi leur expliqua son idée. Ils se mirent à la recherche d’un pays qui fut conforme aux exigences du roi, et trouvèrent enfin le lieu où la ville d’Antioche est fondée. Cet endroit fut unanimement reconnu pour être le meilleur, et les envoyés revinrent auprès du roi et lui en firent la description ; ils lui dirent que les nuages s’y rassemblaient, que les sources en étaient douces et bonnes, que la Mer Salée (Méditerranée) en était rapprochée, qu’il y avait un lac à l’Orient, une montagne (celle sur laquelle est construite une partie de la muraille), et une citadelle naturelle où l’on pouvait s’enfermer en cas d’attaque ; et que la rivière (connue aujourd’hui sous le nom de Makloube) resterait en dehors de la muraille. On pourrait, ajoutèrent-ils, y construire des moulins et y faire venir des vaisseaux, chargés de vivres et de tout le nécessaire, sans parler de ce qui serait apporté par mer. Après cela, ils demandèrent les instruments nécessaires pour casser les pierres destinées à la muraille et aux édifices.

Il fut décidé de prendre les pierres à deux jours de marche de la ville, et de les apporter sur des vais seaux.

Lorsque le roi eut pris connaissance des avantages de ce lieu, il ordonna de donner l’argent indispensable et d’envoyer les ingénieurs et les inspecteurs de travaux de tout son Empire pour y bâtir une ville.

Tout ce monde partit, et quand ils y furent arrivés, ils commencèrent à tracer le plan de la ville ; ils en creusèrent les fondations et ouvrirent les canaux. Mais, chose étonnante, tout ce qu’on creusait le jour, était comblé pendant la nuit ! Des gardiens y restèrent plusieurs nuits, mais ne virent personne. Alors, on comprit que c’était là l’ouvrage des diables. En même temps il se développa parmi les ouvriers des maladies qui les empêchaient de travailler. Les ouvriers effrayés demandèrent à être renvoyés dans leur patrie, mais les inspecteurs les retinrent et en firent part au roi, qui se trouvait alors à Rome.

Le roi envoya une quantité de Brahmines, de sorciers et d’astrologues, auxquels il ordonna de faire tout leur possible pour arrêter ce fléau. Ils commencèrent donc à brûler de l’encens et à élever leurs prières vers le Seigneur du Zodiaque Supérieur, Saturne, mais ce fut en vain. Ils continuèrent ainsi à invoquer tous les dieux à tour de rôle, jusqu’à ce qu’ils arrivèrent à Mars, auquel ils témoignèrent un respect exagéré, le priant pendant plusieurs nuits. Ce dieu, les ayant entendus, leur dit : « En des temps reculés cette contrée a été habitée par un peuple que les mots ne peuvent décrire. » Alors ils lui firent de nouveaux sacrifices et redoublèrent de zèle par leurs prières, en lui promettant de construire une ville qui porterait son nom, de la mettre sous sa protection et de lui ériger une statue. Mars y consentit et leur traça, sur le lieu même, un plan de la ville qu’ils devaient construire sur la montagne et dans la plaine, en leur commandant d’en jeter les fondations sur les lignes tracées par lui. Quand le temps fut trouvé propice par les astrologues, les ingénieurs commencèrent les travaux et érigèrent, avant tout, un temple dédié à Mars (temple qui se trouvait à l’Orient du marché aux poissons). Puis ils instituèrent une fête en son honneur, qu’ils célébreraient tous les ans. À côté de ce temple on construisit des thermes splendides avec de l’eau chaude qui jaillissait de la montagne et qui y passait par un canal. Le peuple y était admis gratis pendant les fêtes de Mars. Tous les habitants de cette ville fêtaient Mars pendant trois jours, en lui offrant d’innombrables sacrifices.

Quand le roi apprit ce bon résultat, il s’en réjouit grandement, et son désir de continuer la construction de la ville et de s’y établir devint encore plus ardent. Lorsqu’il fut venu s’y établir, il y transporta sa résidence, l’orna de splendides édifices et y fit ériger la statue de Mars.

Les affaires allaient leur train et les habitants continuaient a sacrifier aux dieux païens, quand apparut Jésus-Christ, le soleil de la vérité, qui y envoya ses apôtres pour prêcher.

À peine le peuple se fut-il converti à la foi chrétienne, que la puissance de Satan disparut. On renversa les temples des païens avec leurs idoles, et on en détruisit les traces dans la ville et ses environs.

Des églises et des couvents furent érigés à leur place.

Nous mentionnerons quelques particularités de cette ville, ses antiquités et quelques-uns de ses rois.

Lorsque les ingénieurs ont tracé le plan et bâti la ville, ils ont dû faire venir l’eau du sommet de la montagne. Mais, prévoyant que les ennemis en cas de guerre pourraient leur couper l’eau, ils enfermèrent cette partie de la montagne dans l’enceinte de la ville et l’entourèrent d’une muraille. Après cela ils fortifièrent les portes de la ville et ses parties les plus exposées à l’attaque de l’ennemi. Puis ils réunirent les deux bouts de la muraille par un pont jeté sur des arcades. On fit trois portes : l’une au Nord, l’autre à l’Orient et la troisième sur le pont, connue sous le nom de Porte Marine. Lorsqu’il arrivait aux ennemis d’attaquer la ville du côté du pont, on le levait pour leur couper le passage, de sorte qu’ils ne pouvaient pas pénétrer dans la ville. On construisit un quartier spécial pour les architectes, du côté oriental de la ville, près de la porte de la citadelle. C’était là les premiers édifices construits après le temple de Mars.

Ensuite ils posèrent les fondations de la ville en forme d’un oiseau blanc, forme qui leur avait été indiquée par ce dieu.

Le temple de Mars avait cent vingt aunes royales de haut et autant de large. Il y avait cent vingt colonnes de marbre blanc pur et quarante grandes portes en cuivre jaune.

Les murs étaient incrustés d’or et d’argent et son sol était en topaze blanche. En dehors du temple se trouvait une coupole sur quatre arcades élevées, surmontée par une statue de Mars, qui avait les pieds posés sur un scorpion ; et tout ceci était en cuivre jaune doré.

Après avoir terminé ce temple on commença à bâtir la ville et ses murailles, longues de quatre milles, séparées par un espace de deux milles et demi. Puis on construisit une citadelle sur le sommet de la montagne, pour le cas où un danger menacerait la ville, et une grande muraille très haute, bien plus solide que celle qui se trouvait dans la plaine.

Derrière cette muraille il s’en trouvait une autre, moins haute, entourée d’un fossé.

Puis on construisit deux petits ponts en voûte et on mit des portiers et des gardiens aux portes. On érigea trois cents soixante-cinq bastions sur les murailles, autant de contre-forts et une masse de portes, dont cinq grandes en cuivre jaune avec des gonds et deux petites portes qui mènent à la source qui s’appelle « Aïne-el-Ouadî » (source de la vallée), connue maintenant sous le nom de Khashkarouche. La muraille avait encore une porte du côté de la montagne.

La ville possède une quantité de ponts, d’arcades, qui servent au peuple pendant l’inondation.

Un des ponts sur arcades, les plus remarquables, est celui qui traverse la vallée de Khashkarouche.

Après tout cela, le lieutenant du roi confia chaque bastion avec son contre-fort à quatre gardiens, aux ordres desquels se trouvaient dix tailleurs de pierres, seize ouvriers, un intendant, un comptable, quatre chariots et seize charretiers.

Ainsi, le nombre des ouvriers de la ville et de ses murailles, sans compter ceux du palais, des temples, des thermes et des marchés, s’éleva à quatre mille huit cents hommes, le nombre des chariots de six cents ; plus neuf cents ânes, plus trois cents maçons (deux hommes pour chaque chariot), plus cinq cents hommes avec cent barques et dix mille portefaix pour transporter les pierres du bord de la rivière sur la montagne et sur toute sa périphérie ; plus cinq cents bûcherons ; cinq cents ouvriers pour préparer la chaux, plus cinq cents autres pour préparer la terre glaise, plus cinq cents charpentiers, plus cinq cents serruriers, employés à forger les instruments nécessaires à la construction des chariots et des barques. Ainsi, le nombre des ouvriers, selon l’inscription que l’on voit sur le mur du Conseil de l’Empire (Diwan-el-Mulk), s’élevait à quatre-vingt mille, il y avait six cents chariots et neuf cents ânes. Et le nombre des serviteurs du palais impérial, de tous les édifices du Gouvernement, des thermes et des marchés, des hôpitaux et des temples, s’élevait à quatre-vingt mille.

Et au port de Souwéïdiya il y avait une quantité innombrable de chariots, de bêtes de somme et d’embarcations qui transportaient le marbre, les colonnes et leurs bases.

Ils reçurent tous leurs salaires, leur nourriture, le fourrage, du trésor impérial, jusqu’à la fin des travaux, Lorsque la muraille fut achevée après trois ans et demi, on commença à bâtir la ville.

Pendant ce temps le roi était à Rome. Lorsqu’il apprit que son palais était terminé, il y envoya un magistrat spécial qui, après s’être persuadé que tout était en bon ordre, revint à Rome pour en aviser le roi. Ce dernier, après avoir consulté les astrologues, partit pour Antioche.

Le jour de son arrivée fut un jour extraordinaire, incomparable par la masse de peuple qui s’y était rassemblée et de troupes qui accompagnaient le roi !

Arrivé près d’Antioche il n’entra pas en ville à l’instant, mais d’abord il fit le tour de la ville et visita les bastions, la citadelle et tous les plus beaux édifices.

Il ordonna qu’on fit des barrages dans les canaux, afin que l’eau qui descend de la montagne n’entraînât pas la boue et le gravier, ce qui aurait été nuisible à la propreté de la ville.

La bonne eau y était rare ; à cet effet, il ordonna d’y faire entrer l’eau d’une source, connue sous le nom grec de Ploussia, qui signifie en arabe la maison de l’eau (béïte-ul-mâ).

L’Empereur y alla lui-même avec des architectes, des spécialistes et des ouvriers qu’il emmena pour creuser les conduites d’eau. Il leur ordonna de creuser deux canaux, en faisant le serment de les châtier si l’eau n’arrivait pas en ville dans les cent jours qui suivraient ; mais si elle y arrivait juste dans les cent jours, il promettait de les récompenser.

Les ouvriers commencèrent à creuser ces canaux avec beaucoup de zèle, leur travail étant bien plus facile que celui du canal de Moawîya.

L’eau fut conduite en ville exactement dans cent jours, ce qui donna beaucoup de joie au roi, qui fit construire au-dessus de cette source un monument avec sa statue et une inscription indiquant la date, l’époque, les circonstances et les prix du canal, établi d’après les comptes du Trésor Impérial. On y dépensa quinze quintaux d’or.

L’Empereur voulant honorer et remercier les architectes et les ouvriers qui avaient construit tous ces édifices, ordonna de les nourrir et leur faire faire bonne chère pendant trois jours, en invitant un tiers d’entre eux chaque jour et, après les avoir récompensés royalement, il les chargea de nouveaux travaux.

Quant aux sept faubourgs qui entouraient la ville d’Antioche, ils furent détruits sur l’ordre de l’Empereur, et tous les habitants transférés en ville. Il ordonna en même temps de les exempter de tous impôts pendant trois ans et de leur donner les moyens de se construire des maisons, des boutiques, et de planter des jardins. Puis il fit construire deux dépôts pour les céréales, assez élevés de terre pour que l’eau ne pût pas y pénétrer, et des moulins ayant chacun sept meules.

Après avoir terminé tout cela, l’Empereur se fit construire au bord de la rivière un palais de marbre de toutes les couleurs, qu’il remplit d’objets d’art splendides. Personne n’avait encore jamais vu pareille chose.

L’Empereur fut si content de voir son palais achevé qu’il donna une belle fête populaire, avec des jeux équestres et de la musique.

La ville d’Antioche a coûté tant d’argent qu’un des ministres de l’Empereur lui dit : « Si tu savais, Sire, combien l’État a dépensé pour la construction de cette ville, ta joie se changerait en tristesse ».

L’Empereur ordonna de lui présenter le compte de toutes les dépenses, du commencement jusqu’à la fin, et il vit que la ville coûtait quatre cents cinquante quintaux d’or, sans parler de la nourriture et des salaires des ouvriers et de l’entretien des bêtes de somme que les habitants fournissaient gratuitement.

Sur cette somme, deux cents quintaux d’or furent dépensés pour la muraille, la citadelle, les gardiens et les tailleurs de pierre ; et cent cinquante quintaux pour la ville et ses environs, pour le Palais de Justice, les temples, les marchés et les écuries ; cinquante-cinq quintaux pour les maréchaux-ferrants, les charpentiers, les chaufourniers, le briquetiers, les chariots et les charretiers. Cinq quintaux d’or pour les hôpitaux, les magasins, et les thermes ; dix quintaux d’or pour l’achat de fer, de cuivre, de plomb, nécessaires aux travaux et pour les idoles ; vingt quintaux d’or pour le palais et son ameublement ; dix quintaux d’or pour les vaisseaux qui se tenaient dans le port de Souwéïdiyé, avec tout leur équipage, quatre quintaux d’or pour la construction du pont qui traverse la rivière, pour le quai, les bastions et les portes de fer. La largeur du quai est de cinq milles.

Puis il fit poser cinq talismans ; l’un sur la montagne, placé dans le mur au-dessus de la tour qu’on appelle « la tour du Colimaçon », contre les punaises, afin qu’elles ne puissent pas entrer dans la ville ; le second, au-dessus de la porte orientale, contre les démons qui avaient nui à la ville, mais qui ne pouvaient plus y entrer ; le troisième, sur la porte occidentale, contre le vent violent qui emportait quelque fois les toits, les coupoles et les maisons.

Ce talisman mit fin à ces ravages. Le quatrième, au milieu du marché sur une coupole, surmontée de la statue d’une esclave, contre le mauvais œil ; lorsque quelqu’un souffrait du mauvais œil, il n’avait qu’à encenser, à laver cette statue et lui sacrifier un oiseau quelconque, pour être complètement guéri.

Il y a sept marchés tout le long de la ville, dont trois sont couverts et quatre ouverts. Ils sont tellement larges que lorsque deux chariots s’y rencontrent, ils peuvent passer librement.

La résidence de l’Empereur contient tant de beaux édifices, de colonnes de marbre blanc, rouge et bigarré qu’on ne peut les décrire.

Il a sept grandes portes de fer, doré en or pur. Devant chaque porte se trouve une statue-talisman ; à leur vue aucun cheval ne hennit et ne prend le mors aux dents.

Près du palais se trouve un édifice rond au milieu duquel s’élève une tour de la hauteur de cent coudées, dans laquelle est représentée la sphère céleste avec les étoiles, le Zodiaque et tous ses signes ; tout cela fut admirablement organisé par les savants, et perfectionné par les Brahmanes, qui ont été les plus grands astronomes connus. Chaque mouvement qui se produit dans la sphère céleste, se reflète dans cette sphère artificielle.

En dehors de la tour se trouve la statue d’un petit enfant ; si un père a un enfant mal doué pour les études, il l’amène auprès de cette statue qu’il lave, et lui fait boire de cette eau, après quoi l’enfant gagne en intelligence, avec l’aide de Dieu.

Près de la muraille de la ville se trouve un monument qui représente tous les arts.

Lorsqu’un père veut enseigner à son fils un de ces arts, il l’amène en ces lieux et dit à l’enfant de toucher du doigt une de ces figures ; il n’a plus qu’à lui faire cultiver l’art qu’elle représente, et l’enfant réussit toujours, avec l’aide de Dieu.

Entre les deux murailles se dresse une colonne de marbre, haute de vingt-et-une coudées, sur laquelle est posée la statue d’un serpent qui guérit des morsures de reptiles. En dehors de la muraille se trouve l’édifice connu sous le nom de « Maison de Mars », sur laquelle se dresse une statue en pierre qui représente une « pleureuse ».

Les mères viennent à cette statue pied nus, avec leurs enfants malades, elles y brûlent de l’encens et frottent les figures des enfants à la statue ce qui suffit pour les guérir.

En dehors de la porte qui conduit vers la mer se trouve une statue-talisman qui a la vertu d’avertir les habitants de l’approche d’un danger.

Du côte occidental de la montagne se trouve sur le mur un bastion connu sous le nom hébraïque « d’Ablate » . Celui qui couchera pendant sept nuits d’avril dans ce bastion, verra en songe tout ce qui lui arrivera dans le courant de la même année.

Plus haut que la porte « Faris » il y a une tour qui s’appelle Takhkoumà, ou la « tour de la défense » (El mamià) sous laquelle se trouve une grotte.

Il y a sur la montagne faisant face à la ville, un grand monument-talisman, qui préserve la ville des inondations.

Entre deux montagnes se trouve une porte auprès de laquelle coule une source qui s’appelle Ardassiyà, qui traverse une grande vallée. Son eau est très bienfaisante pour les maux d’estomac.

Au pied de la montagne, entre le Midi et l’Occident se trouve la grotte de Thécla qui contient une source chaude, qui guérit les malades qui s’y baignent.

Sur la montagne même se trouve une source qui s’appelle du nom grec de « Bloutsa » (?) et qui coule d’un rocher : celui qui s’y baigne pendant vingt-et-un jours au mois de mars est guéri de la lèpre et de l’éléphantiasis.

Il y a dans cette ville un canal qui s’appelle en hébreu Ardassiyà, ce qui signifie en arabe « l’eau douce froide », celui qui en boit pendant vingt-cinq jours au mois de décembre, ne souffre jamais ni de coliques ni d’autres maladies d’intestins, d’après l’ordre du Dieu Très-Haut.

Il y a aussi un carrefour où se tenait une idole qui, chaque fois qu’un brigand ou un voleur apparaissait en ville, se mettait à crier d’une voix si forte qu’on l’entendait dans toute la ville.

Il y avait anciennement sept faubourgs autour d’Antioche ; le premier s’appelait Daphné ; le second, sur le chemin de la mer, s’appelait Gaïna ; le troisième, en dehors de la porte qui donne sur les vergers, était le faubourg de Bâb-ul-Nakhl (la porte des palmiers), ou Bâb-ul-Djénâna (la porte des jardins) ; il se trouvait au bord de la rivière ; le quatrième s’appelait Champ de Mars, là se trouvait une grande place de jeux, de la longueur de trois cents coudées et de la largeur de deux cents coudées, et de cinquante « Kassabate » de surface, bordée de soixante-douze colonnes, trente-six de chaque côté ; il se trouvait au milieu une colonne de la hauteur de quarante-trois coudées, et sa circonférence était de onze coudées.

Cette colonne est surmontée d’une statue équestre rattachée à toutes les colonnes environnantes. Lorsque l’Empereur avait une communication à faire au peuple, celui-ci se rassemblait au Champ de Mars (ou hippodrome) ; on faisait asseoir un petit garçon sur un cheval de bois, recouvert de fer, afin que cette statue aimantée attire à son sommet le cheval avec l’enfant, qui parlait de la part de l’Empereur, et ce qui produisait un grand étonnement.

Le cinquième faubourg était plus haut que le « Ménnechère » ; il s’y trouvait douze puits, dont l’un est si profond qu’on n’a pu en trouver le fond.

Il paraît qu’il y a eu des canaux conduisant à ce puits.

On les ouvrait pour les remplir d’eau en temps de siège, et l’eau affluait abondamment en ville, de sorte que les habitants n’avaient pas à craindre d’avoir l’eau coupée par l’ennemi.

Le sixième s’appelait Bissahide et se trouvait sur la montagne derrière la muraille. Sa longueur était de trois cents trente « Kassabat » et sa largeur de deux cents quatre-vingts.

Il s’y trouvait deux talismans dont l’un contre les serpents.

Il ne se commettait pas d’adultères dans ce faubourg.

Le septième, nommé Adrassis, était au Sud-Ouest. Sa longueur était de deux cent soixante-quatre « Kassabat ». Au centre de ce faubourg se tenaient deux colonnes, qui se réunissaient au moment de la mort d’un souverain et en informaient le peuple. Ce faubourg était entouré d’une rivière appelée « Kardoûche » en langue hébraïque, ce qui signifie froide en arabe.

Elle est traversée d’un pont du côté de Koros, sur lequel se trouvaient deux pierres noires, sur l’une d’entre elles se tenait un dragon et sur l’autre un renard, sous la forme d’une princesse ; son pied était posé sur un animal ; avant cela, les renards affluaient dans la ville de toutes parts et surtout du côté de la montagne Noire et attaquaient tous ceux qu’ils rencontraient et mangeaient leur foie.

Alors les habitants s’adressèrent au sage Lylanios, qui, avec ce talisman, mit fin à ce fléau.

Il y avait aussi un dragon qui habitait la montagne ; il paraissait dans la ville à diverses époques de l’année et détruisait tout ce qu’il pouvait. Le peuple devait s’enfuir chaque fois, tandis qu’il pénétrait dans les jardins, déracinait les arbres et faisait beaucoup de mal. On s’adressa à un sage nommé Iblatios, qui conseilla de laver la statue du dragon avec de l’eau, d’en boire et d’en asperger les rues et toute la ville, afin que le dragon ne parût plus ; et il en fut ainsi, en effet. Il y avait anciennement à Antioche un palais qui a été transformé en église, lors de la conversion de la ville au christianisme. Elle est dédiée à Sainte Salmonide. Cette église avait été d’abord une synagogue et se trouvait du côté occidental de la montagne. Elle fait l’effet d’être suspendue dans les airs ; au-dessous se trouvent des caveaux, et un endroit secret où l’on descend par un escalier. Il s’y trouve aussi le tombeau du Grand Prêtre Esdra, et celui d’Asmonide et de ses sept fils, qui ont été tués par le roi Agape pour leur foi au vrai Dieu.

On conserve dans cette église le manteau du Prophète Moïse, le bâton de Josué, fils de Noûn, à l’aide duquel il sépara les eaux du Jourdain, et les débris de la Table de la Loi. Sous ce caveau il s’en trouve un autre, où l’on conserve le couteau avec lequel Jephté sacrifia sa fille ; et les clefs de l’Arche d’Alliance, ainsi que d’autres objets sacrés. Tous ces objets sont si bien cachés que personne ne sait où ils sont déposés.

Quand cette ville fut construite, on la nomma « la Grande » comme s’il n’y avait pas eu auparavant de ville aussi grande. Sa réputation était si étendue que tous les riches et les grands commerçants du monde y affluèrent. La richesse de ses habitants et leur bienêtre arrivèrent à la connaissance des rois de Perse, qui furent toujours les ennemis jurés des Grecs. Après la mort d’Antiochus, dont la grandeur et la puissance n’ont pas été égalées par ses successeurs, les Perses assiégèrent Antioche et s’en emparèrent. (A cette époque Constantinople n’existait pas encore.)

Ils y construisirent un palais pour leur souverain, en dehors de la porte « Fàris », et l’entourèrent de mille cavaliers.

Puis ils construisirent une caserne, une écurie et un temple pour le serpent. Ils nommèrent cet enclos « Hézardur », ce qui signifie « Cour des mille ». Leur domination à Antioche dura jusqu’à la fondation de Constantinople, ce qui fortifia l’Empire de Byzance. Alors les Byzantins livrèrent une bataille aux Perses et leur reprirent Antioche ; ces derniers se virent obligés de fuir en abandonnant tout ce qu’ils avaient possédé.

Que Dieu en soit loué !