Récits populaires/2

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (XIXp. 167-).


LAISSE LE FEU FLAMBER, TU NE POURRAIS L’ÉTEINDRE
(1885)

Alors Pierre, s’étant approché, lui dit : Seigneur ! combien de fois pardonnerai-je à mon frère lorsqu’il m’aura offensé ? Sera-ce jusqu’à sept fois ?

Jésus lui répondit : Je ne dis pas jusqu’à sept fois, mais jusqu’à septante fois sept fois.

C’est pourquoi ce qui arrive dans le royaume des cieux est comparé à ce que fit un roi qui voulut faire compte avec ses serviteurs.

Quand il eut commencé à compter, on lui en présenta un qui lui devait dix mille talents ; et parce qu’il n’avait pas de quoi payer, son maître commanda qu’il fût vendu, lui, sa femme et ses enfants, et tout ce qu’il avait, afin que la dette fût payée.

Et ce serviteur, se jetant à terre, le suppliait, en lui disant : Seigneur, aie patience envers moi, et je te paierai tout.

Alors le maître de ce serviteur, ému de compassion, le laissa aller, et lui quitta la dette.

Mais ce serviteur, étant sorti, rencontra un de ses compagnons de service qui lui devait cent deniers, et l’ayant saisi il l’étranglait en lui disant : Paye-moi ce que tu me dois.

Et son compagnon de service, se jetant à ses pieds, le suppliait en lui disant : Aie patience envers moi et je te paierai tout.

Mais il n’en voulut rien faire ; et, s’en étant allé, il le fit mettre en prison, pour y être jusqu’à ce qu’il eût payé sa dette.

Les autres compagnons de service, voyant ce qui s’était passé, en furent fort indignés ; et ils vinrent rapporter à leur maître tout ce qui était arrivé.

Alors son maître le fit venir et lui dit : Méchant serviteur, je t’avais quitté toute cette dette parce que tu m’en avais prié ; ne te fallait-il pas aussi avoir pitié de ton compagnon de service, comme j’avais eu pitié de toi ? Et son maître, étant irrité, le livra aux sergents jusqu’à ce qu’il lui eût payé tout ce qu’il lui devait.

C’est ainsi que vous fera mon Père Céleste, si vous ne pardonnez pas, chacun de vous, de tout cœur, les fautes de votre frère.

(Mathieu, xviii, 21 — 33.)


Il y avait dans un village un paysan nommé Ivan Stcherbakov. Il vivait heureux. Il était encore dans toute sa force, et on le regardait comme le meilleur travailleur du pays. En outre, il avait trois fils qui l’aidaient, l’un marié, l’autre fiancé ; le troisième, encore adolescent, commençait à labourer la terre.

La femme d’Ivan était entendue et bonne ménagère, et sa bru se trouva être aussi douce que travailleuse. Ivan aurait pu vivre très heureux avec toute sa famille. Il n’y avait de bouche inutile dans la maison que le vieux père malade (il était asthmatique, et depuis six ou sept ans il restait couché sur le poêle, sans bouger).

L’aisance régnait dans la demeure d’Ivan. Il possédait trois chevaux avec un poulain, une vache et son veau, et quinze brebis. Les femmes confectionnaient elles-mêmes les chaussettes et les vêtements des paysans et travaillaient dans les champs, Les paysans faisaient leur besogne. La huche contenait plus de pain qu’il n’en fallait pour attendre la nouvelle fournée. L’avoine suffisait pour payer tous les impôts et subvenir à tous les besoins du ménage.

Ivan n’avait donc qu’à se laisser vivre ainsi avec ses enfants.

Malheureusement il avait pour voisin Gavrilo, le boiteux, fils de Gordéï Ivanov, et la haine vint se mettre entre eux.

Du vivant du vieux Gordéï, quand le père d’Ivan dirigeait la maison, les paysans vivaient en bonne intelligence. Les femmes avaient-elles besoin d’un balai, ou d’un baquet, les hommes d’un balin, d’une roue de rechange, on l’envoyait chercher d’une izba à l’autre ; on se rendait mutuellement service, en bons voisins. Si un petit veau courait sur l’aire, on se contentait de le chasser en disant : « Ne le laisse pas venir chez nous, car nos gerbes ne sont pas en meules. » Quant à le cacher, ou l’enfermer dans l’aire, dans le hangar, ou à médire les uns des autres, cela n’était jamais arrivé.

Il en allait ainsi au temps des vieux. Mais quand les jeunes prirent la direction du ménage, les rapports changèrent.

Une vétille fut la cause de tout.

La poule de la bru d’Ivan commença à pondre de bonne heure ; la jeune femme conservait les œufs pour la semaine sainte. Chaque jour elle trouvait un œuf sous le hangar, dans un caisson de charrette. Mais une fois, la poule, effrayée sans doute par les enfants, vola par-dessus la haie chez le voisin et y pondit. La jeune femme entendit chanter sa poule et pensa : « Je n’ai pas le temps en ce moment ; il faut que je nettoie l’izba pour la fête. J’irai tout à l’heure prendre l’œuf. »

Dans la soirée elle alla sous le hangar ; dans le caisson de la charrette, pas d’œuf. Elle demanda à sa belle-mère, à son beau-frère, s’ils ne l’avaient pas pris.

— Non, dirent-ils, nous ne l’avons pas pris.

Taraska, le frère cadet, lui dit :

— Ta poule a pondu dans la cour du voisin ; c’est là qu’elle a chanté ; et c’est de là qu’elle est revenue.

La jeune femme regarda sa poule et la vit à côté de son coq, les yeux mi-clos, sur le point de s’endormir. Elle aurait bien interrogé la poule, si elle avait pu dire où elle avait pondu.

La jeune femme partit chez sa voisine. La vieille vint à sa rencontre.

— Que veux-tu, ma fille ?

— Mais voilà, grand’mère, ma poule a volé chez vous aujourd’hui ; n’aurait-elle point pondu chez vous ?

— Nous n’avons rien vu. Nous avons ramassé nos œufs ; ceux d’autrui, nous n’en avons que faire. Nous autres, ma fille, nous n’allons pas dans la cour du voisin ramasser des œufs.

La jeune femme, mortifiée de ces paroles, dit un mot de trop, la voisine deux, et il y eut entre elles une prise de bec. La femme d’Ivan qui revenait de puiser de l’eau se mêla à la dispute. Alors la femme de Gavrilo sortit aussi et se mit à accabler sa voisine de reproches, lui jetant à la tête et le vrai et le faux. La querelle s’envenima. Toutes criaient en même temps, s’efforçant de dire deux paroles à la fois ; et autant de mots, autant d’injures…

— Tu es une ci… tu es une là… Tu es une voleuse… Tu es une roulure… Et le vieux, ton beau… père, tu le laisses crever de faim, tu le laisses nu !

— C’est toi qui es une voleuse… Tu m’as pris mon tamis et tu l’as vendu. Tu as gardé chez toi la palanche ; rends-la-moi.

On empoigne la palanche, on renverse l’eau, les fichus volent, on se crêpe le chignon.

Gavrilo qui revenait des champs prit la défense de sa femme, À cette vue, Ivan accourut avec son fils et se mit de la partie. Ivan était un gaillard robuste. Il bouscula tout le monde et arracha à Gavrilo une poignée de barbe.

Des gens intervinrent, et ce fut à grand’peine qu’on sépara les combattants.

Voilà l’origine de la brouille.

Gavrilo ramassa les poils de sa barbe, les mit dans un papier et s’en fut demander justice au tribunal du village.

— Je n’ai pas laissé pousser ma barbe, disait-il, pour que ce grêlé d’Ivan vienne me l’arracher.

Sa femme racontait à tout venant qu’on allait juger Ivan et l’envoyer en Sibérie.

Et leur haine s’envenima de plus en plus.

Dès la première heure le vieux avait poussé à la conciliation : mais les jeunes ne l’écoutaient guère. Il leur disait :

— C’est une sottise que vous faites, les enfants. Réfléchissez un peu : tout ce bruit pour un œuf ! Les enfants ont ramassé un œuf ? Grand bien leur fasse ! Dans un œuf, il n’y a pas grand’chose… Dieu en a pour tout le monde… Et puis la vieille a prononcé une mauvaise parole ? Apprends-lui à se corriger, à mieux parler… Vous vous êtes battus ? À qui cela n’arrive-t-il pas ? Allons, faites la paix, et que tout soit dit. Si vous vous entêtez à vous faire du mal, c’est vous qui en pâtirez.

Mais les jeunes n’écoutèrent pas le vieillard. Ce qu’il disait ne leur semblait point sagesse, mais radotage sénile.

Ivan refusa de faire la paix.

— Je ne lui ai point arraché la barbe, disait-il. C’est lui-même qui, poil à poil, se l’est tirée, tandis que son fils m’a déchiré toute ma chemise ; regardez.

Ils comparurent chez le juge de paix et devant le tribunal du village.

Au cours du procès, la cheville de la charrette disparut de chez Gavrilo. Les femmes accusèrent du vol le fils d’Ivan.

— Nous l’avons vu pendant la nuit passer devant la fenêtre et s’approcher de la charrette, dirent-elles, et une commère a raconté qu’il est allé chez le cabaretier offrir la cheville.

On retourna en justice ; et d’une maison à l’autre, chaque jour c’étaient des disputes et des batailles. Les enfants se répétaient les injures de leurs parents, et les femmes, quand elles se trouvaient ensemble à la rivière, faisaient marcher leurs battoirs moins que leurs langues, et toujours pour s’agonir.

Au commencement, les deux paysans s’étaient bornés à se calomnier l’un l’autre ; mais ils en vinrent à faire main basse sur tout ce qu’ils voyaient traîner. Ils invitèrent même leurs femmes et leurs enfants à en faire autant. Tout alla de mal en pis.

Ivan Stcherbakov et Gavrilo le boiteux demandèrent justice au mir, au tribunal du village, au juge de paix. Ils eurent bientôt fatigué tous les juges. Tantôt c’était Gavrilo qui cherchait à faire condamner Ivan à l’amende ; tantôt Ivan se démenait pour faire mettre à la salle de police Gavrilo. Et plus ils se nuisaient, plus ils se haïssaient. Quand deux chiens s’entreprennent, plus ils se battent, plus ils deviennent furieux ; frappe-t-on l’un des deux par derrière, il croit que l’autre l’a mordu, et sa rage s’en accroît : tels ces deux paysans. Ils vont au tribunal, on les punit tour à tour de l’amende ou de la prison ; et, à chaque fois, ils s’irritent de plus en plus l’un contre l’autre : « Attends un peu, tu me le paieras ! »

Les choses restèrent en cet état pendant six ans.

Seul le vieillard, couché sur le poêle, rabâchait toujours la même chose, voulant leur faire entendre raison.

« Que faites-vous, enfants ? Laissez donc toutes ces histoires ; vous n’entendez rien à vos intérêts. Ne vous acharnez donc pas ainsi contre votre prochain, cela n’en vaudra que mieux. Plus vous vous entêterez, plus vous en souffrirez. »

Mais personne n’écoutait le vieillard.

La septième année, un jour, à une noce, la bru d’Ivan se mit à faire honte à Gavrilo devant tout le monde, en lui criant qu’on l’avait rencontré avec des chevaux qui ne lui appartenaient pas.

Gavrilo avait bu ; il ne put se maîtriser et frappa la femme. Il la frappa tellement qu’elle dut s’aliter pour huit jours ; et elle était alors enceinte.

Ivan, enchanté de l’occasion, alla porter plainte chez le juge d’instruction : « À présent, pensait-il, me voilà débarrassé de mon voisin ; il ira sûrement en prison et peut-être en Sibérie. »

Mais il fut vite déçu. Le juge d’instruction n’admit pas sa requête : on était venu examiner la femme, elle était levée et ne portait nulle trace de coups.

Ivan courut alors chez le juge de paix qui l’envoya devant le tribunal du village. Là il se démena si bien, donnant au secrétaire et au président un demi-seau d’eau-de-vie douce, qu’il parvint à faire condamner Gavrilo aux verges.

Le jugement fut lu à Gavrilo. Le secrétaire lut : « … Le tribunal ordonne : que le paysan Gavrilo Gordéïev sera puni de vingt coups de verges sur le dos, en présence de l’assistant du tribunal. »

Ivan écoutait aussi. Il regarda Gavrilo. Qu’allait-il faire maintenant ? Gavrilo prêta l’oreille. Après avoir entendu la lecture, il devint blanc comme un linge, il se détourna et sortit dans le vestibule. Ivan le suivit. Comme il se dirigeait vers ses chevaux, il entendit Gavrilo qui disait : « C’est bon ; tu vas fouetter mon dos, et mon dos s’échauffera ; mais prends garde qu’il ne chauffe pour toi quelque chose de pire ! »

Aussitôt Ivan retourna auprès du juge.

— Juge équitable, dit-il, il me menace de l’incendie. Écoutez ce qu’il a dit devant témoins.

On appela Gavrilo.

— Est-il vrai que tu aies dit cela ?

— Je n’ai rien dit. Fouettez-moi, puisque vous m’y avez condamné. Je vois bien que moi seul dois souffrir pour la vérité, tandis qu’à lui tout est permis.

Gavrilo voulut encore dire quelque chose, mais ses lèvres et ses joues se mirent à trembler, et il se détourna vers le mur. Le juge lui-même prit peur en le regardant : « Pourvu qu’il ne médite pas un mauvais coup contre lui-même ou contre le voisin ! » pensa-t-il.

Et le vieux juge leur dit à tous deux :

— Allons, mes amis, réconciliez-vous ; cela vaudra mieux… Toi, Gavrilo, n’es-tu pas honteux d’avoir frappé une femme enceinte ? Heureusement que Dieu l’a préservée, sans quoi de quel péché tu aurais chargé ta conscience ! Est-ce bien ? Est-ce bien, dis ? Reconnais ta faute devant lui, repens-toi et il te pardonnera ; et nous réformerons notre jugement.

Mais le secrétaire intervint :

— C’est impossible, dit-il, car la conciliation à l’amiable, prévue par l’article 117, ne s’est pas produite ; il y a maintenant chose jugée, et le jugement est exécutoire.

Le juge ne l’écouta point.

— Assez causé, fit-il. Le premier article, frère, est celui-ci : il faut avant tout obéir à Dieu, et Dieu a ordonné la réconciliation.

Et de nouveau il se mit à parler raison aux paysans.

Peine perdue : Gavrilo se montra intraitable.

— Dans un an j’aurai un demi-siècle, disait-il ; j’ai un fils marié, et je n’ai jamais été frappé par personne, et voici qu’aujourd’hui ce grêlé d’Ivan me fait condamner aux verges ; et ce serait moi qui irais lui demander pardon !… Non, non, assez. Ivan se souviendra de moi.

De nouveau sa voix trembla, il ne put en dire davantage, se détourna et sortit.

Du tribunal jusqu’à leurs demeures, il y avait dix verstes ; il était tard lorsqu’Ivan arriva chez lui. Déjà les femmes étaient allées chercher le bétail. Il détela son cheval et entra dans l’izba : personne. Les fils n’étaient pas revenus des champs, les femmes étaient encore au bétail.

Ivan s’assit sur le banc et se prit à songer. Il se rappela la pâleur de Gavrilo à la lecture de l’arrêt, et comme il s’était détourné vers le mur. Son cœur se serra. Il se mit à sa place : si c’était lui, Ivan, qu’on avait condamné aux verges ! Et il se sentit de la pitié pour Gavrilo.

Il entendit tout à coup le vieux qui toussait et se remuait, puis laissait pendre ses jambes et descendait du poêle. Le vieillard descendit et se traîna jusqu’au banc où il s’assit. Cet effort l’avait fatigué : il toussa encore, puis s’accouda sur la table et demanda :

— Eh bien ! Le jugement est-il rendu ?

— On l’a condamné à vingt coups de verges, lui répondit Ivan.

Le vieux hocha la tête ;

— C’est mal, ce que tu fais là, dit-il. Oh ! que c’est mal ! Ce n’est pas à lui, c’est à toi que tu fais du mal. Ainsi on va lui frapper le dos ? T’en trouveras-tu mieux, toi, dis ?

— Il ne le fera plus ! répondit Ivan.

— Qu’est-ce qu’il ne fera plus ? En quoi a-t-il plus mal agi que toi ?

Ivan s’emporta :

— Comment ! Ce qu’il a fait ? dit-il. Mais il a failli tuer la femme, et à présent, il me menace d’incendie. Faut-il encore que je lui demande pardon ?

Le vieillard soupira et dit :

— Ivan, tu marches, toi, dans le monde entier, et moi, depuis bien des années déjà, je reste accroupi sur le poêle et à cause de cela tu t’imagines que tu vois tout et moi rien… Non, mon petit, tu ne vois rien. La colère t’aveugle. Les péchés d’autrui sont devant toi, mais les tiens derrière ton dos. Qu’as-tu dit ? Il fait le mal ?… Mais s’il était seul à faire le mal, il n’y aurait pas de mal. Est-ce que le mal vient jamais d’un seul ? Non, il vient toujours au moins de deux. Tu vois ses méfaits et tu ne vois pas les tiens. Si lui seul était méchant et toi bon, il n’y aurait pas de mal. Qui donc lui a arraché la barbe ? Qui a gâté la meule ? Qui l’a poursuivi de tribunal en tribunal ? Tu le charges de tout et toi-même tu ne fais pas mieux que lui ; et voilà d’où vient le mal. Ce n’est pas ainsi, mon fils, que j’ai vécu, et ce n’est pas ce que je vous ai appris.

Vivions-nous ainsi, nous autres, son père et moi ? Comment vivions-nous ? En bons voisins… Il n’avait plus de farine ? La femme venait : — « Oncle Frol, il me faut de la farine. — Ma fille, va sous le hangar et prends ce dont tu as besoin. » Il n’avait personne à qui confier ses chevaux : — « Va, Ivan, charge-toi de ses chevaux. » Si je manquais de quelque chose j’allais chez lui : — « Oncle Gordéï, il me faut ceci ou cela. — Prends, oncle Frol. »

Voilà comment nous en usions entre nous ; et nous nous en trouvions bien… Mais aujourd’hui, que se passe-t-il entre vous ? Dans le temps un soldat nous parlait de Plewna : votre guerre à vous, n’est-elle pas pire que celle de Plewna ? Est-ce donc une vie que la vôtre ? Quel péché !… Toi, le maître, le chef de la famille, c’est toi qui réponds de tout. Et qu’apprends-tu à tes femmes, à tes enfants ? À vivre en chiens. Hier, Taraska, ce petit morveux, a dit les pires sottises à sa tante Anna, et sa mère en rit… Est-ce beau cela ? Est-ce donc bien ? Tu seras le premier à en souffrir. Songe donc un peu à ton âme… Tu me dis une injure, moi je t’en réponds deux ; est-ce ainsi qu’il faut agir ? Non, mon cher, Notre-Seigneur, lorsqu’il est venu sur la terre, ne nous a pas appris cela, à nous autres, pauvres sots. Quelqu’un te dit une mauvaise parole, ne lui réponds pas, et il en rougira lui-même. Voici ce que le Seigneur a enseigné : si quelqu’un te donne un soufflet, tends l’autre joue : « Frappe-moi si je le mérite », et il en sera honteux ; il se repentira et se rangera de ton côté. Voilà ce qu’il nous a ordonné, et non d’être orgueilleux… Eh bien ! Pourquoi gardes-tu le silence ? N’est-ce pas la vérité ?

Ivan écoutait et se taisait. Le vieillard fut pris d’une quinte de toux si violente qu’il eut grand’peine à s’en remettre ; puis il continua :

— Penses-tu que Jésus-Christ est venu pour nous apprendre le mal ? Non ; c’est toujours pour nous, pour notre bien… Regarde quelle vie est la tienne. Te sens-tu mieux ou pire depuis que cette Plewna est entre vous ? Compte voir combien tu as dépensé en frais de justice, de voyages, de nourriture ? Tu as des fils, de vrais aiglons, tu n’aurais qu’à te laisser vivre, toujours arrondissant ton bien, tandis qu’il commence à diminuer, et pourquoi ? Toujours à cause de ton orgueil. Tu aurais besoin d’aller dans les champs avec tes enfants, semer le blé, et te voilà obligé de courir chez un juge ou chez un agent d’affaires ; et tu ne laboures pas au bon moment, tu ne sèmes pas en temps utile ; elle ne donne rien pour rien, notre mère nourricière. L’avoine, pourquoi n’a-t-elle pas réussi ? Quand l’as-tu semée ? Seulement à ton retour de la ville. Et qu’as-tu gagné ? Un souci de plus sur ton échine. Eh ! mon petit, ne t’occupe que de tes affaires. Remue la terre avec tes enfants ; reste chez toi. Si quelqu’un t’offense, pardonne-lui. Tu auras alors tout le temps de t’occuper de ta besogne, et tu te sentiras ainsi l’âme plus légère.

Ivan ne disait toujours rien.

— Voilà ce que j’avais à te dire, Ivan. Écoute les paroles d’un vieillard. Va donc, attelle ton cheval, par la même route retourne au tribunal, retire toutes tes plaintes, puis, demain matin, va chez Gavrilo, faire la paix avec lui, l’inviter chez toi. Demain est justement un jour de fête (c’était la veille de la Nativité de la Vierge) ; apprête ton samovar, achète de l’eau-de-vie. Mets un terme à tous ces péchés, qu’il n’en soit jamais plus question. Donne tes ordres aux femmes et aux enfants.

Ivan pousse un soupir et pense : « C’est vrai, ce que dit le vieux. »

Il est sans colère, seulement il ne sait comment s’y prendre pour faire la paix.

Comme s’il eût deviné les pensées de son fils, le vieillard poursuivit :

— Va, Ivan, ne tarde pas, éteins le feu à son début ; une fois allumé, tu n’en serais plus maître.

Le vieillard avait encore autre chose à dire, mais il ne put achever ; les femmes entraient dans l’izba et se mettaient à jacasser comme des pies. Elles savaient déjà que Gavrilo était condamné au fouet, et les menaçait d’incendie. Elles avaient même trouvé le temps de se quereller, dans les champs, avec les femmes de Gavrilo.

Elles racontèrent que la bru de Gavrilo les avait menacées d’un membre du tribunal qui, soi-disant, protégeait Gavrilo. Il allait maintenant changer la face du procès, et d’abord le maître d’école avait déjà rédigé une autre supplique, au tzar en personne, contre Ivan. Dans cette supplique aucun détail n’était omis : et la cheville, et un certain carré de légumes, et le reste. La moitié des biens d’Ivan allait revenir à Gavrilo.

Ivan les écoutait et son cœur se glaçait de nouveau. Il ne voulait plus faire la paix avec Gavrilo.

Chez un paysan, il y a toujours quelque besogne à faire. Sans s’attarder à bavarder avec les femmes, il se leva, sortit de l’izba et s’en alla dans l’aire, sous le hangar. Pendant qu’il y faisait son travail, le soleil avait eu le temps de se coucher, et les garçons eux aussi étaient revenus des champs, où, à deux, ils avaient labouré la terre pour ensemencer le blé d’hiver.

Ivan vint à leur rencontre, les questionna sur leur ouvrage, les aida à tout arranger. Il mit de côté, pour le raccommoder, un harnais déchiré ; il voulait même rentrer les perches, mais il commençait à faire nuit. Il laissa donc les perches, fit manger les bêtes, et laissa sortir Taraska qui partait pour la nuit avec les chevaux.

« Il ne reste plus qu’à souper et à se coucher », pensa Ivan. Il prit le harnais déchiré et se dirigea vers l’izba. Il ne songeait plus ni à Gavrilo ni à ce que lui avait dit son père. Déjà il avait saisi l’anneau et pénétrait dans le vestibule, lorsqu’il entendit derrière la haie son voisin qui injuriait quelqu’un de sa voix rauque : « Le diable ! criait Gavrilo : il mériterait d’être tué ! »

À ces mots, l’ancienne colère contre le voisin se ralluma dans le cœur d’Ivan. Il s’arrêta, et prêta l’oreille. Gavrilo s’était tu. Ivan entra dans l’izba. Le feu était déjà allumé ; la jeune femme, dans le coin, était à son rouet ; la vieille apprêtait le repas, le fils aîné tressait des lapti, le second tenait un livre à la main, et Taraska se préparait à partir pour la nuit. Tout eût été très bien dans l’izba sans cette colère contre le voisin.

Ivan était de mauvaise humeur. Il chassa le chat du banc, et gronda les femmes parce que le baquet n’était pas à sa place. Mécontent, maussade, il s’assit et se mit à raccommoder le harnais. Les paroles de Gavrilo ne lui sortaient pas de la tête, ses menaces, au tribunal, et aussi les mots qu’il venait de prononcer tout à l’heure d’une voix rauque : « Il mériterait d’être tué ! »

La vieille prépara le souper de Taraska qui mangea, enfila sa petite pelisse et son cafetan, se ceignit, prit un morceau de pain, et s’en alla dehors vers les chevaux. Son frère aîné voulait l’accompagner, mais Ivan se leva lui-même et sortit sur le perron.

Dehors, l’obscurité était maintenant complète. Des nuages couvraient le ciel ; le vent se mit à souffler. Ivan descendit le perron, aida son fils à enfourcher l’un des chevaux, chassa les poulains, s’arrêta, regarda et écouta. Taraska s’éloignait au galop dans la rue, rejoignant d’autres garçons, et tous sortaient du village.

Ivan resta ainsi quelque temps auprès de la porte cochère, il ne pouvait s’empêcher de se rappeler les paroles de Gavrilo : « Prends garde qu’il ne chauffe pour toi quelque chose de pire. »

« Il est homme à ne pas reculer, pensa Ivan. Il fait si sec maintenant et voilà le vent qui s’en mêle. Il peut se faufiler quelque part en cachette, mettre le feu par derrière ; et après, cherche… Il l’allumera, le brigand, et il aura encore raison… Ah ! si je le pinçais sur le fait, il ne s’en tirerait pas comme cela ! »

Cette idée s’ancrait si profondément dans sa tête, qu’au lieu de remonter le perron, il franchit la porte cochère, gagna la rue et tourna le coin de sa maison. « Je vais aller par là, jusqu’à ma cour ; qui sait ? Il ne faut rien négliger. »

Ivan se mit à longer le mur, d’un pas régulier. Ayant tourné le coin, il regarda le long de la haie et il lui sembla qu’à l’autre coin quelque chose avait remué, quelque chose qui avait surgi instantanément de derrière le mur.

Ivan s’arrête et retient son souffle. Il écoute, regarde : tout est tranquille ; rien que le vent qui agite les petites feuilles des saules, et siffle dans le chaume. Il fait si noir que les yeux sont inutiles ; mais sa vue finit par s’habituer à cette obscurité et Ivan distingue et le coin, et la charrue qui se trouve là, et l’avant-toit de l’izba. Il reste ainsi quelques instants, regarde et ne voit personne : « J’aurai mal vu, se dit Ivan, mais je vais tout de même faire mon tour. »

Et il s’avance à tâtons en longeant extérieurement le hangar.

Dans ses lapti, il marche sans bruit ; à peine entend-il ses propres pas. Il arrive jusqu’au coin, regarde ; tout à coup, il voit à l’autre bout quelque chose étinceler auprès de la charrue, puis disparaître.

Ce lui fut comme un coup au cœur. Il s’arrêta. À la même place quelque chose étincela de nouveau, avec une clarté plus vive, et il vit distinctement un homme accroupi, le dos tourné, en bonnet, qui allumait une botte de paille.

Le cœur d’Ivan tressaillit dans sa poitrine comme un oiseau. Il rassembla ses forces et se mit à courir à grandes enjambées sur l’homme. Il ne sentait pas la terre sous ses pieds : « Eh bien ! pensait-il, je te prends sur le fait. »

À peine avait-il fait quelques pas qu’un grand feu s’allumait, mais non pas à la place où avaient brillé des étincelles, et non plus une petite lueur, mais la paille de l’avant-toit flambait et la flamme se rabattait sur le toit.

Gavrilo était là debout ; on le voyait tout entier. Comme un milan qui fond sur une alouette, Ivan se jeta sur le boiteux. « Je vais le ligotter, se dit-il, il ne s’échappera pas. »

Mais le boiteux, entendant sans doute ses pas, se retourna et — d’où lui vint cette agilité ? — se mit à sautiller comme un lièvre le long du hangar.

— Tu ne m’échapperas pas ! s’écria Ivan s’élançant à sa poursuite.

Il allait le saisir au collet, quand Gavrilo lui glissa des mains et l’empoigna par la basque de son habit. La basque se déchira et Ivan tomba. Il se releva vivement et se mit à crier :

— Au secours ! Au secours ! Arrêtez-le ! Et il continua sa poursuite.

Pendant qu’il se relevait, Gavrilo arrivait déjà près de sa cour. Mais Ivan le rejoignait et il était près de le saisir quand soudain quelque chose l’étourdit, comme si une pierre l’eût frappé au crâne. C’était Gavrilo qui, près de sa maison, avait soulevé une poutrelle en chêne, et au moment où son adversaire fondait sur lui, lui en avait asséné un coup sur la tête à toute volée.

Le coup l’assomma ; il en vit trente-six chandelles ; ses yeux se voilèrent et il chancela. Quand il revint à lui, Gavrilo n’était plus là. Il faisait clair comme en plein jour, et, du côté de sa cour, quelque chose crépitait et fusait comme une machine.

Ivan se retourna : son hangar de derrière était tout en feu, celui du côté s’enflammait déjà et des flammèches et des pailles allumées tombaient sur l’izba, au milieu de la fumée.

— Mais que signifie cela, mes amis ? s’écria Ivan.

Il leva les mains et les laissa retomber sur ses cuisses : « Je n’avais qu’à retirer la botte de paille de l’avant-toit et à la piétiner », pensa-t-il.

— Qu’est-ce donc, mes frères ? répéta-t-il.

Il voulut crier, mais le souffle lui manqua ; il ne put proférer une parole. Il voulut courir, ses jambes, s’accrochant l’une à l’autre, refusèrent de lui obéir. Il se traîna lentement, fit quelques pas, chancela, la respiration lui manqua de nouveau. Il s’arrêta, reprit haleine et se remit à marcher. Avant qu’il eût pu contourner le hangar de derrière et se rapprocher du foyer de l’incendie, le hangar latéral était entièrement embrasé à son tour. Un coin de la maison brûlait aussi, ainsi que la porte cochère ; et de l’izba jaillissait haut la flamme. On ne pouvait plus entrer dans la cour.

Une grande foule accourut ; mais il n’y avait rien à faire. Les voisins emportaient leurs meubles et emmenaient le bétail.

De la cour d’Ivan l’incendie gagna celle de Gavrilo. Le vent s’étant élevé, la flamme franchit la rue. La moitié du village fut détruite.

De l’izba d’Ivan on ne retira que le vieillard. Les siens se sauvèrent comme ils étaient. À part les chevaux sortis pour la nuit, on dut tout abandonner : le bétail fut brûlé vif ; les poules flambèrent dans leur poulailler ; les charrettes, les charrues, les herses, les coffres des femmes, le blé sous les hangars, tout fut anéanti. Chez Gavrilo on réussit à sauver le bétail et une partie de l’avoir.

L’incendie dura toute la nuit. Ivan était près de sa cour, regardant et ne sachant que répéter :

— Qu’est-ce donc, frères ? Il n’y avait qu’à retirer la paille et à l’éteindre.

Quand le toit de son izba s’écroula, il entra au plus fort du feu, saisit une poutre embrasée et voulut la retirer. Les femmes l’ayant aperçu l’appelaient à grands cris. Mais il retira sa poutre et revint en chercher une autre. Il chancela et tomba dans le feu. Son fils se jeta à son secours et le retira des flammes. Ivan avait la barbe, les cheveux, les vêtements brûlés, les mains déchirées, mais il ne s’en apercevait pas.

— C’est le chagrin qui le rend fou, disait-on dans la foule.

L’incendie commençait à diminuer d’intensité qu’Ivan était toujours au même endroit, répétant sans cesse :

— Frères, mais qu’est-ce donc ? Il n’y avait qu’à retirer la paille.

Vers le matin l’ancien du village envoya son fils chercher Ivan.

— Oncle Ivan, ton père se meurt et il te demande.

Ivan avait oublié son père ; il ne comprenait pas ce qu’on lui disait.

— Quel père ? Qui demande-t-on ? fit-il.

— Il te demande. Il se meurt dans notre izba ; viens, oncle Ivan, dit le fils de l’ancien, le tirant par la main.

Ivan le suivit.

Pendant qu’on retirait le vieillard, des pailles enflammées étaient tombées sur lui ; et il avait reçu de graves brûlures. On l’avait emporté chez l’ancien du village qui habitait un endroit assez éloigné, que le fléau avait épargné.

Lorsqu’Ivan arriva pour voir son père, il ne se trouvait dans l’izba que la vieille femme du staroste, avec les enfants assis sur le poêle. Tous les autres avaient couru au feu. Le vieillard était étendu sur un banc, un cierge à la main, les yeux tournés vers la porte. Quand son fils entra, il fit un mouvement. La vieille s’approcha et l’avertit que son fils était là. Il lui demanda de venir plus près. Ivan s’approcha et le vieillard lui dit :

— Eh bien ! Ivan, que te disais-je ? Qui donc a incendié le village ?

— C’est lui, père ! répondit Ivan. C’est lui, je l’ai pris sur le fait. C’est sous mes yeux qu’il a mis le feu au toit… Je n’avais qu’à retirer la paille enflammée et à la piétiner ; rien ne serait arrivé.

— Ivan, dit le vieillard, je vais mourir, et tu mourras aussi. Qui a péché ?

Ivan regardait son père et se taisait. Il ne pouvait dire un seul mot.

— Dis-le devant Dieu : qui a péché ? Que t’avais-je dit ?

Alors seulement Ivan revint à lui. Il comprit. Ses narines se gonflèrent ; il tomba à genoux, fondit en larmes et dit :

— Père, c’est moi qui ai péché. Pardonne-moi ! Je suis coupable devant toi et devant Dieu.

Le vieillard agita les mains. Il prit le cierge dans sa main gauche, souleva la droite vers le front d’Ivan et voulut le bénir ; mais il ne put y arriver.

— Dieu soit loué ! Dieu soit loué ! dit-il en regardant de nouveau son fils… — Ivan ! Eh ! Ivan !

— Quoi, père ?

— Que faut-il faire maintenant ?

Ivan pleurait toujours.

— Je ne sais pas, père, comment nous allons vivre à présent.

Le vieillard ferma les yeux et remua les lèvres, comme pour réunir ses dernières forces, puis de nouveau il ouvrit les yeux et murmura :

— Vous vivrez… vous vivrez en Dieu.

Le vieillard se tut, puis sourit et reprit :

— Écoute, Ivan, ne dénonce pas l’incendiaire. Cache le péché d’autrui, Dieu t’en remettra deux. Et le vieillard, prenant le cierge dans ses deux mains, les joignit sur son cœur, laissa échapper un soupir, se raidit et mourut.

Ivan ne dénonça point Gavrilo, et personne ne sut qui avait causé l’incendie. Et le cœur d’Ivan n’avait plus d’amertume contre Gavrilo. Celui-ci s’étonnait qu’Ivan ne le dénonçât point. D’abord il avait peur, puis il se rassura. Les paysans ne se querellaient plus, les leurs pas davantage. Pendant qu’on reconstruisait les maisons, les deux familles demeuraient côte à côte dans la même cour. Quand le village fut rebâti et les cours plus espacées, Ivan et Gavrilo, se retrouvèrent de nouveau voisins ; et ils vécurent tous les deux en bonne intelligence, ainsi qu’avaient fait leurs pères.

Ivan Stcherbakov se rappelait sans cesse les dernières paroles du vieillard, et cet enseignement de Dieu, qu’il faut éteindre le feu à son début. Et si quelqu’un lui fait du mal, il n’en tire point vengeance mais essaye d’arranger les choses ; et si quelqu’un lui dit une mauvaise parole, il ne lui répond pas par une pire ; au contraire, il se demande comment faire comprendre à l’autre qu’il ne faut pas dire de mal ; et il enseigne la même chose aux femmes et aux enfants de sa famille.

Et Ivan Stcherbakov se trouva bien de suivre ces préceptes et vécut mieux qu’auparavant.