Réflexions sur l’esclavage des nègres/Chapitre II

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II.

Raiſons dont on ſe ſert pour excuſer l’eſclavage des Negres.


On dit, pour excuſer l’esclavage des Negres achetés en Afrique, que ces malheureux ſont, ou des criminels condamnés au dernier ſupplice, ou des priſonniers de guerre qui ſeroient mis à mort, s’ils n’étoient pas achetés par les Européens.

D’après ce raiſonnement, quelques écrivains nous préſentent la traite des Negres comme étant preſque un acte d’humanité. Mais nous obſerverons,

1°. Que ce fait n’eſt pas prouvé & n’eſt pas même vraiſemblable. Quoi, avant que les Européens achetaſſent des Negres, les Africains égorgeoient tous leurs priſonniers ! Ils tuoient non-ſeulement les femmes mariées, comme c’étoit, dit-on, autrefois l’uſage chez une horde de voleurs orientaux, mais même les filles non mariées, ce qui n’a jamais été rapporté d’aucun peuple. Quoi ! ſi nous n’allions pas chercher des Negres en Afrique, les Africains tueroient les eſclaves qu’ils deſtinent maintenant à être vendus. Chacun des deux partis aimeroit mieux aſſommer ſes prisonniers que de les échanger ! Pour croire des faits invraiſemblables, il faut des témoignages reſpectables, & nous n’avons ici que ceux des gens employés au commerce des Negres. Je n’ai jamais eu l’occaſion de les fréquenter, mais il y avoit chez les Romains des hommes livrés au même commerce, & leur nom eſt encore une injure[1].

2°. En ſuppoſant qu’on ſauve la vie du Negre qu’on achete, on ne commet pas moins un crime en l’achetant, ſi c’eſt pour le revendre ou le réduire en eſclavage. C’eſt préciſément l’action d’un homme qui, après avoir ſauvé un malheureux pourſuivi par des aſſaſſins, le voleroit : ou bien ſi on ſuppoſe que les Européens ont déterminé les Africains à ne plus tuer leurs priſonniers, ce ſeroit l’action d’un homme qui ſeroit parvenu à dégouter des brigands d’aſſaſſiner les paſſans, & les auroit engagés à ſe contenter de les voler avec lui. Diroit-on dans l’une ou dans l’autres de ces ſuppoſitions, que cet homme n’eſt pas un voleur ? Un homme qui, pour en ſauver un autre de la mort, donneroit de ſon néceſſaire, ſeroit ſans doute en droit d’exiger un dédommagement ; il pourroit acquerir un droit ſur le bien & même ſur le travail de celui qu’il a ſauvé, en prélevant cependant ce qui eſt néceſſaire à la ſubſiſtance de l’obligé : mais il ne pourroit ſans injuſtice le réduire à l’eſclavage. On peut acquerir des droits ſur la propriété future d’un autre homme, mais jamais ſur ſa perſonne. Un homme peut avoir le droit d’en forcer un autre à travailler pour lui, mais non pas de le forcer à lui obéir.

3°. L’excuſe alléguée eſt d’autant moins légitime, que c’eſt au contraire l’infame commerce des brigands d’Europe qui fait naître entre les Africains des guerres preſque continuelles, dont l’unique motif eſt le deſir de faire des priſonniers pour les vendre. Souvent les Européens eux-mêmes fomentent ces guerres par leur argent ou par leurs intrigues ; enſorte qu’ils ſont coupables, non-ſeulement du crime de réduire des hommes à l’eſclavage, mais encore de tous les meurtres commis en Afrique pour préparer ce crime. Ils ont l’art perfide d’exciter la cupidité & les paſſions des Africains, d’engager le pere à livrer ſes enfans, le frere à trahir ſon frere, le prince à vendre ſes ſujets. Ils ont donné à ce malheureux peuple le goût deſtructeur des liqueurs fortes, ils lui ont communiqué ce poiſon qui, caché dans les forêts de l’Amérique, eſt devenu, graces à l’active avidité des Européens, un des fléaux du globe, & ils oſent encore parler d’humanité.

Quand bien même l’excuſe que nous venons d’alléguer diſculperoit le premier acheteur, elle ne pourroit excuſer ni le ſecond acheteur, ni le colon qui garde le Negre, car ils n’ont pas le motif préſent d’enlever à la mort l’eſclave qu’ils achetent. Ils ſont, par rapport au crime de réduire en eſclavage, ce qu’eſt, par rapport à un vol, celui qui partage avec le voleur, ou plutôt celui qui charge un autre d’un vol & qui en partage avec lui le produit. La loi peut avoir des motifs pour traiter différemment le voleur & ſon complice ou ſon inſtigateur, mais en morale le délit eſt le même.

Enfin, cette excuſe eſt abſolument nulle pour les Negres nés dans l’habitation. Le maître qui les élève pour les laiſſer dans l’eſclavage eſt criminel, parce que le ſoin qu’il a pu prendre d’eux dans l’enfance ne peut lui donner ſur eux aucune apparence de droit. En effet pourquoi ont-ils eu beſoin de lui ? C’eſt parce qu’il a ravi à leurs parens, avec la liberté, la faculté de ſoigner leur enfant. Ce ſeroit donc prétendre qu’un premier crime peut donner le droit d’en commettre un ſecond. D’ailleurs, ſuppoſons même l’enfant Negre abandonné librement de ſes parens, le droit d’un homme ſur un enfant abandonné, qu’il a élevé, peut-il être de le réduire à l’eſclavage ? Une action d’humanité donneroit-elle le droit de commettre un crime ?

L’eſclavage des criminels légalement condamnés n’eſt pas même légitime. En effet, une des conditions néceſſaires pour que la peine ſoit juſte, c’eſt qu’elle ſoit déterminée par la loi, & quant à ſa durée & quant à ſa forme. Ainſi la loi peut condamner à des travaux publics, parce que la durée du travail, la nourriture, les punitions en cas de pareſſe ou de révolte, peuvent être déterminées par la loi, mais la loi ne peut jamais prononcer contre un homme la peine d’être eſclave d’un autre homme en particulier, parce que la peine dépendant alors abſolument du caprice du maître, elle eſt néceſſairement indéterminée. D’ailleurs, il eſt auſſi abſurde qu’atroce d’oſer avancer que la plupart des malheureux achetés en Afrique ſont des criminels. A-t-on peur qu’on n’ait pas aſſez de mépris pour eux, qu’on ne les traite pas avec aſſez de dureté ? & comment ſuppoſe-t-on qu’il exiſte un pays où il ſe commette tant de crimes, & où cependant il ſe faſſe une ſi exacte juſtice ?

  1. Le nom ne ſignifioit d’abord que marchand d’eſclaves, mais comme ces marchands vendoient de belles eſclaves aux voluptueux de Rome, leur nom prit une autre ſignification. C’eſt là une ſuite néceſſaire du métier de marchand d’eſclaves ; auſſi, même dans les pays aſſez barbares pour que cette profeſſion ne fut point regardée comme criminelle, elle a toujours été infâme dans l’opinion.