Réflexions sur l’esclavage des nègres/Chapitre XII

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Société typographique (p. 73-99).

XII.

Réponſe à quelques raiſonnemens des partiſans de l’eſclavage.


Si ces réflexions obtiennent l’approbation des eſprits droits, des ames ſaines, l’auteur ſera plus que recompenſé. Mais il ne peut croire ſa tâche terminée, ſans avoir répondu à quelques raiſonnemens, d’autant plus faits pour ſéduire ceux qui ne réfléchiſſent pas, qu’ils portent avec eux l’air de la bonhomie & de cette bonne opinion de l’eſpece humaine, qui eſt devenue si à la mode, parce qu’on a trouvé très-commode de dire que le mal n’eſt pas dans la nature, pour être diſpensé de l’empêcher ou de le réparer.

Après tout, dit-on, les Negres ne ſont pas ſi maltraités que l’ont prétendu nos déclamateurs philoſophes ; la perte de la liberté n’eſt rien pour eux ; au fonds ils ſont même plus heureux que les payſans libres de l’Europe ; enfin leurs maîtres étant intéreſſés à les conſerver, ils doivent les ménager, du moins comme nous ménageons les bêtes de ſomme.

De ces quatre aſſertions, aucune n’eſt vraie, les Negres ſont beaucoup plus maltraités qu’on ne le croit en Europe ; j’en juge, non par les livres qu’impriment leurs maîtres, mais par les aveux qui leur échappent ; j’en juge par le témoignage d’hommes reſpectables que ce ſpectacle a rempli d’horreur. Je ne prends pas l’indignation qu’ils montrent pour de la déclamation, parce que je ne crois pas qu’un homme doive parler froidement d’excès qui revoltent la nature. Suivant le principe qu’adoptent les partiſans de l’eſclavage, tout homme qui a de l’humanité, qui poſſede une ame forte ou ſenſible, devient indigne de toute croyance, & l’on ne doit accorder ſa confiance qu’à des hommes aſſez froids & aſſez vils pour qu’on ſoit bien ſûr que quelque horreur qu’on exerce en leur préſence, jamais leur ame n’en ſera troublée. Je crois enfin ceux qui ont décrit les horreurs de l’eſclavage des Negres, parce qu’ils ſont exempts d’intérêt, parce qu’on n’en peut avoir aucun (d’ignoble du moins) à combattre pour les malheureux Noirs. Je rejette au contraire le témoignage de ceux qui défendent la cauſe de l’eſclavage, qui propoſent de l’adoucir par des loix, lorſque je vois qu’ils ont ou qu’ils eſperent des emplois par le crédit des colons, qu’ils ont eux-mêmes des eſclaves, qu’enfin ils ont été dans les Iſles, ou les protecteurs, ou les complices de la tyrannie, & je doute qu’on puiſſe citer en faveur de l’eſclavage le témoignage d’aucun homme tiré d’une autre claſſe. Malheur à une cauſe qui a contre elle tous ceux qui n’ont point un intérêt perſonnel de la ſoutenir ?

La perte de la liberté eſt beaucoup pour les Negres, il n’y a point d’hommes pour qui elle ne ſoit un grand malheur : ſans doute un Negre ne ſe tuera point, comme Caton, pour n’être pas obligé d’obéir à Céſar, mais le Negre ſe tuera, parce que ſon maître le ſépare, malgré lui, de la femme qu’il aime, parce qu’il la force de ſe livrer à lui-même, parce qu’à l’exemple du vieux Caton, il la proſtitue pour de l’argent [1]. Les Negres regrettent leurs fêtes, leurs danſes, leur pareſſe, la liberté de ſe livrer aux goûts, aux habitudes de leur patrie.

Pour qu’un pays jouiſſe d’une véritable liberté, il faut que chaque homme n’y ſoit ſoumis qu’à des loix émanées de la volonté générale des citoyens ; qu’aucune perſonne dans l’état n’ait le pouvoir, ni de ſe ſouſtraire à la loi, ni de la violer impunément ; qu’enfin chaque citoyen jouiſſe de ſes droits, & qu’aucune force ne puiſſe les lui enlever, ſans armer contre elle la force publique. L’amour de cette eſpece de liberté n’exiſte pas dans le cœur de tous les hommes, & à voir la maniere dont ſe conduiſent, dans certains pays, ceux qui en jouiſſent, il n’eſt pas bien ſûr qu’eux-mêmes en ſentent tout le prix. Mais il y a une autre liberté, celle de diſpoſer librement de ſa perſonne, de ne pas dépendre, pour ſa nourriture, pour ſes ſentimens, pour ſes goûts, des caprices d’un homme ; il n’eſt perſonne qui ne ſente la perte de cette liberté, qui n’ait horreur de ce genre de ſervitude.

On dit qu’on a vu des hommes préférer l’eſclavage à la liberté, je le crois ; c’eſt ainſi qu’on a vu des François à qui on ouvroit la porte de la Baſtille, aimer mieux y reſter que de languir dans la miſere & dans l’abandon. Un payſan eſclave jouit, à des conditions très-dures, d’une maiſon, d’un champ, & cette maiſon, ce champ, ſont à ſon maître. On lui offre la liberté, c’eſt-à-dire qu’on lui offre de le mettre hors de chez lui, de lui ôter le ſeul moyen de ſubſiſter qui ſoit en ſon pouvoir, il eſt tout ſimple qu’il préfere l’eſclavage. Mais n’eſt-il pas à la fois ridicule & atroce de ſoutenir qu’un homme eſt bien, parce qu’il aime mieux ſon état que de mourir de faim ?

On a oſé dire que les Negres ſont mieux, non pas que nos payſans ou ceux d’Angleterre & de Hollande, mais que les payſans de France ou d’Eſpagne. D’abord quand cela ſeroit, comme l’exceſſive miſere de ces paysans ſeroit l’ouvrage des impôts, des gênes, des prohibitions, qu’on appelle tantôt police, tantôt encouragement des manufactures, en un mot des mauvaiſes loix ; ce raiſonnement ſe réduit à dire : Il y a des pays où l’on eſt parvenu à rendre des hommes libres plus malheureux que des eſclaves, donc il faut bien ſe garder de détruire l’eſclavage. D’ailleurs cette allégation eſt fauſſe. Elle a pu être avancée de bonne foi par des hommes que les miſeres publiques, dont ils étoient témoins, avoient révolté : elle peut être le cri d’indignation d’une ame honnête, mais jamais on n’a pu la regarder comme une aſſertion réfléchie. Dans les pays dont on parle, il y a ſans ceſſe, à la vérité, une petite partie du peuple qui ſe détruit par la miſere, mais il est fort douteux qu’un mendiant soit plus malheureux qu’un Negre, & ſi on excepte les tems de calamités ou les malheurs particuliers, la vie du journalier la plus pauvre eſt moins dure, moins malheureuſe que celle des Noirs eſclaves. Les corvées ſeules pouvoient mettre quelquefois une partie du peuple de France au-deſſous des Negres. Mais enfin, quand les payſans François ſeroient pendant trente jours par année auſſi malheureux que des Negres, s’enſuit-il que l’eſclavage des Negres ne ſoit pas inſupportable ? & ſi l’on a oſé imprimer dans quelques brochures, que le peuple, en France, eſt corvéable & taillable de ſa nature, en faut-il conclure que l’eſclavage des Negres eſt légitime en Amérique ? Une injuſtice ceſſe-t-elle de l’être, parce qu’il eſt prouvé qu’elle n’est pas la ſeule qui ſe commette ſur la terre ?

On a dit encore, le colon intéreſſé à conserver ses Negres les traitera bien, comme les Européens traitent bien leurs chevaux. À la vérité on mutile les chevaux mâles, on aſſujettit quelquefois les jumens à des précautions (qu’on prétend que quelques colons ont adoptées pour leurs Negreſſes). On condamne ces animaux à paſſer leur vie ou dans le travail, ou tristement attachés à un ratelier, on leur enfonce des pointes de fer dans les flancs, pour les exciter à aller plus vite, on leur déchire la bouche avec un barreau de fer pour les contenir, parce qu’on a découvert que cette partie étoit très-ſenſible ; on les oblige, à coups de fouet, à faire les efforts qu’on exige d’eux ; mais il est ſûr qu’à tout cela près les chevaux ſont aſſez ménagés : à moins encore que la vanité ou l’intérêt de leur maître ne le porte à les excéder de fatigue, & que par humeur ou par caprice les palfreniers ne ſ’amuſent à les fouetter. Nous ne parlons pas de leur vieilleſſe qui ressembleroit beaucoup à celle des Negres, ſi, par bonheur pour les chevaux, leur peau n’étoit bonne à quelque choſe.

Tel eſt l’exemple qu’on propoſe ſérieuſement, pour montrer qu’un eſclave ſera bien traité, d’après ce principe, que l’intérêt de ſon maître eſt de le conſerver ! Comme ſi l’intérêt du maître pour l’eſclave, ainſi que pour le cheval, n’étoit pas d’en tirer le plus grand parti poſſible, & qu’il n’y eût pas une balance à établir entre l’intérêt de conſerver plus long-tems l’eſclave ou le cheval, & l’intérêt d’en tirer, pendant qu’ils dureront, un plus grand profit. D’ailleurs, un homme n’eſt pas un cheval, & un homme mis au régime de captivité du cheval le plus humainement traité, ſeroit encore très-malheureux. Les animaux ne ſentent que les coups ou la gêne, les hommes ſentent l’injuſtice & l’outrage ; les animaux n’ont que des besoins, mais l’homme eſt miſerable par des privations ; le cheval ne ſouffre que de la douleur qu’il reſſent, l’homme eſt révolté de l’injuſtice de celui qui le frappe. Les animaux ne ſont malheureux que pour le moment préſent, le malheur de l’homme dans un inſtant embraſſe toute ſa vie. Enfin, un maître a plus d’humeur contre ſes eſclaves que contre ſes chevaux, & il a plus de choſes à démêler avec eux, il s’irrite de la fermeté de leur maintien, qu’il appelle inſolence, des raiſons qu’ils oppoſent à ſes caprices, du courage même avec lequel ils eſſuient ſes coups & ſes tortures ; ils peuvent être ſes rivaux, & naturellement ils doivent lui être préférés.

On m’objectera enfin l’humanité des colons : on me dira des hommes diſtingués par leur mérite, honorés de l’eſtime publique, revêtus des premieres places dans quatre des principales nations de l’Europe, ont des poſſeſſions cultivées par des eſclaves, & vous les traitez comme des criminels, qui, chaque jour qu’ils different de travailler à briſer les fers de leurs Negres, ſe ſouillent d’un nouveau crime. Je réponds qu’Ariſtide, Epaminondas, Caton le jeune & Marc Aurele avoient des eſclaves. Quiconque a réfléchi ſur l’hiſtoire de la morale, n’a pu s’empêcher de remarquer que l’honnêteté ne conſiſte, dans chaque nation, qu’à ne pas faire, même en étant ſûr du ſecret, ce qui ſeroit déshonorant s’il étoit connu du public. Qu’une action criminelle par elle-même, ne ſoit pas déshonorante dans l’opinion, on la commet ſans remords. Cette morale, dont on porte la ſanction dans le cœur, & dont la raiſon éclairée dicte les maximes, cette véritable morale de la nature n’a jamais été, chez aucun peuple, que le partage de quelques hommes.

Les Européens, propriétaires des colonies, ſont à plaindre d’être conduits par une fauſſe conscience, & d’autant plus à plaindre qu’elle auroit dû être ébranlée par les reclamations des défenſeurs de l’humanité, & que ſur-tout ce n’eſt pas contre leurs intérêts, mais pour leur avantage que cette fauſſe conſcience les fait agir[2].

Quant à l’humanité qu’on ſuppoſe aux maîtres de Noirs, j’avoue que j’ai connu des Anglois & des François très-humains, mais ils vivoient en Europe, & leur humanité étoit d’une foible reſſource à de malheureux eſclaves, livrés en Amérique à des régiſſeurs. Les maîtres reſſemblent à ces ſouverains dont le cœur eſt bon, mais au nom de qui on brûle, on briſe des hommes vivans, d’un bout de leurs états à l’autre, parce que ces ſouverains ſe conduiſent, non d’après leur propre cœur, mais d’après les préjugés ou la politique de leurs miniſtres. L’humanité de la plupart des hommes ſe borne à plaindre les maux qu’ils voient, ou dont on leur parle, & quelquefois à les ſoulager. Mais cette humanité, qui cherche ſur la terre entiere où il exiſte des malheureux, pour les défendre & pour s’élever contre leurs tyrans, cette humanité n’eſt pas dans le cœur de tous les hommes, & c’eſt la ſeule cependant qui pourroit être utile aux eſclaves de l’Amérique s’ils la trouvoient dans un de leurs maîtres ; alors regardant le bonheur de ſes eſclaves comme un devoir dont il eſt chargé, & la perte de leur liberté & de leurs droits comme un tort qu’il doit reparer, il voleroit dans ſon habitation, y abdiquer la tyrannie d’un maître, pour ne garder que l’autorité d’un ſouverain juſte & humain, il mettroit ſa gloire à changer en hommes ſes eſclaves ; il formeroit des ouvriers induſtrieux, des fermiers intelligens. L’eſpoir d’un gain légitime, le deſir de rendre l’exiſtence de ſa famille plus heureuſe, ſeroient les ſeuls aiguillons du travail. Les chatimens employés par l’avidité, & infligés par le caprice, ne ſeroient plus que la punition des crimes, punition décernée par des juges, choiſis parmi les Noirs. Les vices des eſclaves diſparoîtroient avec ceux du maître ; bientôt il ſe trouveroit au milieu d’amis attachés à lui juſqu’à la paſſion, fideles juſqu’à l’héroïſme. Il montreroit, par ſon exemple, que les terres les plus fertiles ne ſont pas celles dont les cultivateurs ſont les plus miſerables, & que le vrai bonheur de l’homme eſt celui qui ne s’achete point aux dépens du bonheur de ſes freres. Au bruit des fouets, aux hurlemens des Negres, ſuccéderoient les ſons doux & tendres de la flûte des bords du Niger. Au lieu de cette crainte ſervile, de ce reſpect plus humiliant pour celui qui le reçoit, que révoltant pour ceux que la force contraint à le rendre ; au lieu de ce ſpectacle de ſervitude, de férocité, de proſtitution & de miſere, que ſa préſence a fait diſparoître, il verroit naître autour de lui la ſimplicité groſſiere, mais ingénue de la vie patriarcale ; partout des familles heureuſes de travailler & de ſe repoſer enſemble, viendroient frapper ſes regards attendris. Le ſentiment de l’honnêteté, l’amour de la vertu, l’amitié, la tendreſſe maternelle ou filiale, tous les ſentimens doux, tendres ou généreux qui viendroient charmer ou embellir l’ame de ces infortunés, ou plutôt leur ame entiere ſeroit ſon ouvrage, & au lieu d’être riche du malheur de ſes eſclaves, il ſeroit heureux de leur bonheur.

J’ai rencontré quelquefois des maîtres Américains, accoutumés à vivre dans les habitations, & il m’a ſuffi de leur avoir entendu parler une ou deux fois des Negres, pour ſentir combien ceux-ci doivent être malheureux[3]. Le mépris avec lequel ils en parlent, est une preuve de la dureté avec laquelle on les traite. D’ailleurs, les habitations ſont gouvernées par des procureurs, eſpeces d’hommes qui vont chercher la fortune hors de l’Europe, ou parce que toutes les voies honnêtes d’y trouver de l’emploi leur ſont fermées, ou parce que leur avidité insatiable n’a pu ſe contenter d’une fortune bornée. C’eſt donc à la lie de nations déjà très corrompues, que les Negres ſont abandonnés. Enfin, ſouvent les Negres ſont mis à la torture en préſence des femmes & des filles des colons, qui aſſistent paiſiblement à ce ſpectacle, pour ſe former dans l’art de faire valoir les habitations ; d’autres Negres ont été les victimes de la férocité de leurs maîtres. Plus d’une fois on en a fait brûler dans des fours ; & ces crimes, qui méritoient la mort, ſont tous demeurés impunis, & il n’y a pas eu, depuis plus d’un ſiecle, un ſeul exemple d’un ſupplice infligé à un colon pour avoir aſſaſſiné ſon eſclave. On pourroit dire, que ces crimes cachés dans l’intérieur des habitations ne pouvoient être prouvés, mais les Blancs ſe permettent de tuer les Negres marons, comme on tue des bêtes fauves ; ce crime ſe commet au-dehors, il eſt public & il reſte impuni ; & non-ſeulement, jamais une ſeule fois la tête d’un de ces monſtres n’eſt tombée ſous le fer de la loi, mais ces actions infâmes ne les déshonorent point entr’eux, ils oſent les avouer, ils s’en vantent, & ils reviennent tranquillement en Europe parler d’humanité, d’honneur & de vertu. Il peut y avoir eu quelquefois des maîtres humains en Amérique, mais parce que Cicéron, dans l’ancienne Rome, traitoit les eſclaves avec humanité, ne devons-nous plus déteſter la barbarie des Romains envers leurs eſclaves : & quand nous ſavons qu’il exiſte des milliers d’infortunés, livrés à des hommes vils & méchans, qui peuvent impunément leur faire tout ſouffrir, jusqu’à la torture ou à la mort, qu’avons-nous beſoin de connoître les détails des habitations, pour ſavoir tout ce que ces infortunés éprouvent d’outrages, pour avoir droit de nous élever contre leurs tyrans, & pour être diſpenſés de plaindre les colons, quand même l’affranchiſſement entraîneroit leur ruine absolue. Il s’agit pour le Negre de la liberté, de la vie ; il ne s’agit pour l’Européen que de quelques tonnes d’or, & c’eſt le ſang de l’innocent qu’on met en balance avec l’avarice du coupable. Doux apologiſtes de l’esclavage des Noirs, ſuppoſez vous pour un inſtant aux galeres, & que vous y ſoyez injuſtement, ſuppoſez enſuite que votre bien m’ait été donné ; que penſeriez-vous de moi, ſi j’allois mettre en principe que vous devez reſter toujours à la chaîne quoiqu’innocens, parce qu’on ne peut vous en faire ſortir ſans me ruiner ? Voilà cependant le beau raiſonnement avec lequel, dans vos mémoires clandeſtins, vous combattez les intentions bienfaiſantes des rois & des ministres, vous ſurprenez, dans les pays où la preſſe n’eſt point libre, des défenſes de combattre vos principes criminels, & certes en cela du moins, vous vous êtes rendu juſtice.

C’eſt ſur-tout pour ces pays où la vérité eſt captive que j’ai écrit cet ouvrage, & je l’ai écrit dans une langue étrangere pour moi, mais que les ouvrages des poëtes & des philoſophes François a rendu la langue de l’Europe. Cette protection accordée à l’avarice, contre les Negres, qui eſt en Angleterre & en Hollande, l’effet de la corruption générale de ces nations, n’a pour cauſe, en Espagne & en France, que les préjugés du public, & la ſurpriſe faite aux gouvernemens que l’on trompe également, & ſur la néceſſité de l’eſclavage, & ſur la prétendue importance politique des colonies à ſucre. Un écrit fait par un étranger peut ſur-tout être utile pour la France. Il ne ſera pas ſi facile d’en détruire l’effet d’un ſeul mot, en disant, qu’il eſt l’ouvrage d’un philoſophe. Ce nom, ſi reſpectable ailleurs, eſt devenu une injure dans cette nation, & de combien de choſes auſſi n’y accuse-t-on pas les philoſophes ? Si quelques écrivains ſe ſont élevés contre l’eſclavage des Negres, ce ſont des philoſophes, a-t-on dit, & on a cru leur avoir répondu. A-t-on propoſé d’abolir l’uſage dégoutant & meurtrier de paver de

morts
morts l’intérieur des égliſes, d’entaſſer les cadavres au milieu des villes ? ces idées viennent des philoſophes. Quelques perſonnes ſe ſont-elles ſouſtraites, par l’inoculation, aux dangers de la petite verole ? c’eſt pas l’avis des philoſophes. Ce ſont les philoſophes qui ont fait ſupprimer les fêtes, les céleſtins & les jéſuites, & qui ont essayé de répandre l’opinion abſurde, que le monde pourroit ſubſiſter quand même il n’y auroit plus de moines ? Si un hiſtorien parle avec indignation du maſſacre des Albigeois ou de la St. Bartelemi, des aſſaſſinats de l’inquiſition, des docteurs qui déclarerent Henri IV déchu du trône, & qui aiguiſerent contre lui tant de poignards, ſur le champ on dénonce cet hiſtorien comme un philosophe ennemi du trône & de l’autel. Si on a ſupprimé depuis peu l’uſage de briſer les os des accuſés entre les planches, pour les engager à dire la vérité, c’eſt que les philosophes ont déclamé contre la queſtion, & c’eſt malgré les philoſophes que la France a eu le bonheur de ſauver un débris des anciennes lois, & de conſerver l’habitude précieuſe d’appliquer à la torture les criminels condamnés. Ce ſont les philoſophes qui ont voulu abolir les corvées, & c’eſt encore leur faute ſi, malgré le rétabliſſement de cette méthode, elle s’éteint peu-à-peu ; à peine, en ſubſtituant un impôt aux corvées, a-t-on pu ſauver de leurs mains deſtructives le juſte & antique uſage de n’en faire tomber le poids que ſur les roturiers. Qui eſt-ce qui oſe ſe plaindre en France de la barbarie des loix criminelles, de la cruauté avec laquelle les proteſtans François ſont privés des droits de l’homme & du citoyen, de la dureté & de l’injuſtice des loix ſur la contrebande & ſur la chaſſe ? ce ſont les philoſophes. Qui a pu avoir la coupable hardieſſe de prétendre qu’il ſeroit utile au peuple & conforme à la juſtice de rendre la liberté au commerce & à l’induſtrie ? Quels ſont ceux qui ont réclamé, pour chaque propriétaire, le droit illimité de diſpoſer de ſes forces ? On voit bien que ce ſont ſûrement les philoſophes. Et ſi quelques personnes ont pouſſé la ſcélérateſſe juſqu’à dire à l’oreille, que le roi, en rendant la liberté aux ſerfs du domaine public, devoit comprendre dans ce nombre les cerfs du clergé, & qu’il en avoit le droit, puiſque les biens du clergé ſont une partie du domaine public, ſi elles ont même ajouté qu’il ſeroit utile au peuple d’employer le bien du clergé, qui appartient évidemment à la nation, à payer les dettes de la nation, ces blaſphêmes ne ſortent-ils pas néceſſairement de la bouche d’un philoſophe ? Voilà ce que j’ai entendu dire à pluſieurs abbés, dans pluſieurs antichambres, dans le dernier ſéjour que j’ai fait en France. En vérité, il faut que ceux qui s’accordent à attribuer aux philoſophes de pareilles atrocités, ſe ſoient formé de la philoſophie une idée bien abominable.
FIN.
  1. Plutarque dit que le vieux Caton défendoit à ſes eſclaves mâles tout commerce avec des femmes étrangeres, & qu’il leur permettoit, moyennant une certaine taxe, d’avoir des tête à tête avec les femmes eſclaves de ſa maison : mais il ne dit pas expreſſément que le produit de cette taxe fût pour Caton, ce qui cependant est très-vraiſemblable, vu ſon exceſſive avarice.

    D’ailleurs, le ſage Caton avoit des mœurs trop ſéveres pour établir un mauvais lieu dans ſa maiſon, s’il ne lui en étoit revenu aucun profit.

  2. Voyez mon Sermon ſur la fauſſe conſcience, imprimé à Yverdon en 1773.
    Les préjugés ſur l’eſclavage des Negres ſont encore ſi enracinés dans certaines parties de l’Europe, qu’on y a vu des miniſtres qui ſe piquoient d’humanité & de vertu, recevoir la dédicace d’ouvrages où l’on faiſoit l’apologie de cette coutume barbare. Il y a même des gens qui ſont de ſi bonne foi ſur cet article, qu’un négociant s’aviſa de propoſer, il y a quelques années, à un miniſtre révéré en Europe pour ſes lumieres & pour ſes vertus, de donner ſon nom à un vaiſſeau destiné à la traite des Negres. On ſent quelle dût être la réponſe du miniſtre.

    Lorſque j’ai écrit cette note, la mort n’avoit point enlevé à la France, à l’Europe, au monde entier, le ſeul homme peut-être dont on ait pu dire que ſon exiſtence étoit néceſſaire à l’humanité. Il avoit embraſſé, dans toute ſon étendue, le ſyſtème des ſciences, d’où dépend le bonheur des hommes. Il avoit donné pour baſe à ces ſciences un petit nombre de vérités ſimples, puiſées dans la nature de l’homme ou des choſes, & ſuſceptibles de preuves rigoureuſes. La déciſion de toutes les queſtions de droit public, de légiſlation, d’adminiſtration, devenoit une conſéquence néceſſaire & jamais arbitraire de ces principes : il n’avoit rien trouvé qui ne pût, qui ne dût être réglé par les loix inflexibles de la juſtice, & il avoit aſſujetti le ſyſtème ſocial à des loix générales & rigoureuſes, comme celles qui gouvernent le ſyſtème du monde.

    Il ne cherchoit point, comme les anciens légiſlateurs, à dénaturer l’homme pour le rendre plus grand, mais il vouloit le rendre heureux & ſage en lui apprenant à écouter la raiſon, à connoître, à aimer la juſtice, à ſuivre la nature. Si ſes idées, ſi ſes vues périſſent avec lui, le genre humain, qui n’a jamais fait de perte plus grande, n’en aura jamais fait de plus irréparable.

    Dans un miniſtere très-court, on l’a vu aſſurer la ſubſiſtance du peuple, en rendant la liberté au commerce des grains, rétablir les poſſeſſeurs de terres dans leurs droits de propriété, en leur rendant celui de diſpoſer librement des productions de leur ſol ; & reſtituer en même tems aux hommes qui vivent de leur travail, la libre diſpoſition de leurs bras, de leur induſtrie, eſpece de propriété non moins ſacrée, dont l’établiſſement des corps de métier & leurs règlemens les avoient privés. Il a détruit la ſervitude des corvées, ſervitude qui place le peuple dans un état pire que celui des bêtes de ſomme, puiſqu’après tout on nourrit l’animal qu’on force au travail. Toutes ces loix, qui auroient ſuffi pour illuſtrer un miniſtere de vingt ans, ont été l’ouvrage de vingt mois, & ce n’étoit que les premiers traits du plan le plus vaſte, le mieux combiné qu’aucun légiſlateur n’ait jamais conçu pour le bonheur d’une grande nation. Les moyens de l’exécution auroient été ſimples, & cette heureuse révolution ſe ſeroit exécutée en peu d’années, ſans exposer la tranquillité publique, ſans qu’il en coutât rien à la juſtice.

    Tout ce que la fourberie peut inventer de petites ruſes, fut employé par les ennemis du bien public, pour exciter contre lui des orages ; ils réuſſirent au-delà de leurs eſpérances, & ces orages ne ſervirent qu’à faire admirer davantage les talens, le courage & les vertus du grand homme dont ils craignoient les lumieres & l’incorruptible équité.

    Il eſt le ſeul de tous les hommes d’état qui n’ait eu d’autre regle de politique que la juſtice, d’autre art que de préſenter la vérité avec clarté & avec force, d’autre intérêt que celui de la patrie, d’autre paſſion que l’amour du bien public. S’il abhorroit cette politique infâme qui trompe une nation, pour augmenter la richeſſe ou la puiſſance du prince, la politique inſidieuse qui tromperoit le prince pour augmenter la liberté du peuple, étoit indigne de ſon caractere. Toute charlatanerie lui paroiſſoit une fourberie, moins coupable peut-être que beaucoup d’autres, mais plus ridicule & plus honteuſe. Il ne croyoit pas que l’amour de la gloire méritât d’être le mobile des actions d’un homme de bien, tant que les hommes ne ſeroient pas aſſez éclairés pour n’honorer de cette recompenſe que ce qui eſt vraiment utile.

    Jamais homme n’a reçu une ame, à la fois, plus calme & plus ſenſible, n’a réuni plus de force à plus de bonté, plus d’indulgence pour les autres à plus de ſévérité pour lui-même, plus d’empire ſur ſes paſſions à plus de franchiſe, plus de prudence ou de reſerve à une haine plus forte contre tout ce qui avoit l’apparence de la fauſſeté & de la diſſimulation. Il avoit ſacrifié l’eſpérance d’une fortune immenſe à ſon reſpect pour la vérité, ſa ſanté & ſes goûts au deſir de ſervir l’humanité, enfin ſa place, ſa gloire même, du moins pendant ſa vie, & juſqu’à l’eſpérance de faire le bien, à la ſérénité de ſes principes.

    Juſte envers ſes ennemis, mais ſans prétendre à être généreux, il ne ſe croyoit point permis de faire grace à un méchant ou de le ménager, parce qu’il avoit à ſ’en plaindre. Toute eſpece d’exagération, d’oſtentation, étoit étrangere à ſon caractere, il avoit ces défauts en horreur, parce qu’il croyoit y voir plus de fauſſeté encore que d’orgueil. Perſonne n’a eu de lumieres plus étendues, plus variées ; perſonne n’a eu le courage d’approfondir plus d’objets différens, n’a remonté plus loin vers les premiers principes de toutes les connoiſſances, n’en a ſuivi les conſéquences avec plus de ſagacité & de juſteſſe. Il ſeroit difficile de nommer une queſtion importante ſur laquelle il n’eut une opinion arrêtée, qu’il ſ’étoit formée d’après lui-même, ou qu’il ne put reſoudre d’après ſes principes. Jamais homme n’a poſſedé un eſprit plus étendu, plus profond, plus juſte, une ame plus douce, plus pure, plus courageuſe. Peut-être a-t-il exiſté des hommes d’un auſſi grand génie, d’autres auſſi vertueux, auſſi grands, mais jamais dans aucun la nature humaine n’a plus approché de la perfection.

    Ceux qui, pendant ſa vie, l’ont haï à cauſe du bien qu’il pouvoit faire, ceux qui, dans le délire de leur orgueil, ont oſé être jaloux de lui, pardonneront, à préſent qu’il n’eſt plus à craindre, le témoignage que rend à ſa mémoire un étranger qu’uniſſoit avec lui une paſſion commune pour le bien de l’humanité, & qui, dans ſes voyages en France, a joui du bonheur de l’entendre développer ſes vues & montrer ſon ame toute entiere.

  3. Si vous les interrogez, ils vous diront que les Negres ſont une canaille abominable, qu’on les traite très-bien, que toutes les atrocités qu’on impute en Europe à leurs maîtres ſont autant de contes. Mais ne les interrogez pas, gardez-vous ſurtout de contredire leurs principes de tyrannie, faites-vous la violence de vous taire, de contraindre votre viſage, alors vous entendrez d’eux la vérité. Ils vous raconteront, ſans y penſer, ce qu’ils n’auroient osé vous répondre.
    Nous rapporterons ici deux traits, qui prouvent à la fois, combien les Européens ſont éloignés, en général, de regarder les Noirs comme leurs ſemblables, & que cependant on peut citer quelques exceptions honorables pour l’eſpece humaine. En 1761, le vaisseau l’Utile échoua ſur l’Iſle de Sable. M. de la Fargue, capitaine, ſes officiers, & l’équipage, compoſé de Noirs & de Blancs, employerent ſix mois à conſtruire une eſpece de chaloupe. Elle ne pouvoit contenir que les Blancs. Trois cents Noirs, hommes ou femmes, conſentirent à leur départ, & à reſter ſur l’Iſle, avec la promesse ſolemnelle qu’auſſitôt l’arrivée de M. de la Fargue à l’iſle de France, les Blancs enverroient un vaiſſeau pour ramener leurs malheureux compagnons. La chaloupe arriva heureuſement à Madagaſcar, on demanda un vaiſſeau à l’administration de l’Iſle de France, pour aller chercher les Noirs, laiſſés dans une iſle preſqu’entierement couverte d’eau à chaque marée, où l’on ne trouve ni arbres ni plantes, où ces trois cents Noirs n’avoient pour lit qu’une terre humide, & pour nourriture que des coquillages, des œufs d’oiſeaux de mer, quelques tortues, le poiſſon & les oiseaux qu’ils pouvoient prendre à la main. M. Des Forges, alors gouverneur de l’Iſle de France, refuſa d’envoyer un vaiſſeau, ſous prétexte qu’il couroit riſque d’être pris. En 1776, après treize ans de paix, M. le chevalier de Ternai envoya M. Tromelin, lieutenant de vaiſſeau, ſur la corvette la Silphide, chercher les reſtes de ces infortunés, abandonnés depuis quinze ans. Il ne paroit pas que dans l’intervalle on eût fait aucune tentative ſérieuſe. M. Tromelin, arrivé près de l’Iſle de Sable, détacha une chaloupe, commandée par M. Page, elle aborda heureusement. On trouva encore ſept Negreſſes & un enfant né dans l’Iſle, les hommes avoient tous péri, ſoit de misere & de déſeſpoir, ſoit en voulant ſe ſauver ſur des radeaux, conſtruits avec les reſtes du vaiſſeau l’Utile. Ces Negreſſes s’étoient fait des couvertures avec les plumes des oiſeaux qu’elles avoient pu ſurprendre. Une de ces couvertures a été présentée à M. de Sartine.
    En 1757, M. Moreau, commandant le Favori, reconnut les Iſles Adu, il y envoya, dans un canot, M. Riviere, officier de ſon bord, deux Blancs & cinq Noirs. Les courans ayant entraîné le vaiſſeau hors de ſa route, M. Moreau ſe crut obligé d’abandonner ſon canot. Les huit hommes, laiſſés ſur les iſles Adu, prirent le parti de remplir le canot de cocos, & d’eſſayer de gagner l’Inde. On attacha au canot un radeau, chargé auſſi de noix de cocos, mais au bout de trois jours, la mer étant trop forte, on fut obligé de l’abandonner. Alors, comme la proviſion ne pouvoit pas ſuffire pour les huit hommes, les Blancs propoſerent à M. Rivière de jetter les Noirs à la mer. Il rejetta cette propoſition avec horreur, dit que le malheur les avoit rendus tous égaux, que les cocos ſeroient distribués également entre tous, & qu’ils périroient ou ſe ſauveroient enſemble. Il n’y avoit que pour treize jours de vivres, la traversée fut de vingt-huit, ils arriverent enfin près de Calicut, à l’embouchure d’une riviere, mourans de faim & de fatigues, leur canot ſe remplit d’eau en paſſant la barre, mais tous furent ſauvés. M. Riviere reprit bientôt ſes forces & ſa ſanté, & continua de ſervir. Lorſque pluſieurs années après on lui faiſoit des queſtions ſur cette aventure & ſur le capitaine qui l’avoit abandonné. J’ai fait vœu dans mon malheur, répondoit-il, de ne parler de lui ni en bien, ni en mal.