Réflexions sur l’esclavage des nègres/Chapitre XI

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XI.

De la culture après la deſtruction de l’eſclavage.


Il faut conſidérer ici ſéparément la culture par les Negres libres, & la culture par les Blancs libres ; en effet, il y aura néceſſairement dans chaque colonie, pendant les premiers tems, deux peuples dont la nourriture, les habitudes & les mœurs ſeront différentes. Au bout de quelques générations, à la vérité, les Noirs ſe confondront abſolument avec les Blancs, & il n’y aura plus de différence que pour la couleur. Le mélange des races fera ensuite diſparoître à la longue, même cette derniere différence.

Les Negres eſclaves tirent en général la plus forte partie de leur nourriture de terreins qu’on leur abandonne pour les cultiver. La même quantité de terrein les nourriroit libres comme eſclaves. On fournit, de plus, au Negre eſclave, quelques alimens tirés du dehors, quelques vêtemens, & le terrein où il ſe conſtruit une chaumiere. Il faudroit que le Negre libre pût, ſur ſon ſalaire, ſe procurer un équivalent. Le Negre eſclave a coûté à ſon maître le prix de ſa valeur, le Negre libre ne lui a rien coûté, mais il faut que ſon ſalaire ſoit ſuffiſant pour entretenir ſa famille. Ces deux objets peuvent ſe compenſer. En effet, dans l’ordre naturel, un homme & une femme produiſent un garçon & une fille ; or, la ſomme que coûte la nourriture d’un garçon & d’une fille juſqu’au tems où ils peuvent gagner leur ſubſiſtance par le travail, jointe à ce qu’a pu coûter la nourriture des enfans de la même famille qui ſont morts en bas âge, doit être égale ou inférieure à la ſomme que coûtent un Negre ou une Negreſſe, ſans quoi il y auroit plus d’avantage à acheter des Negres qu’à en élever, ce qui n’eſt pas. S’il faut que le Negre libre gagne de quoi ſecourir ſes parens dans la vieilleſſe, ou épargner une reſſource pour la ſienne, il faut que le maître nourriſſe le vieux Negre. La culture par des Negres libres n’eſt donc pas néceſſairement plus chere que par des eſclaves. Elle ne l’eſt, comme nous l’avons dit, que parce que le partage du produit brut ſe fait dans l’état de liberté, en vertu d’une convention libre, & dans l’eſclavage, au gré de l’avarice du maître ; que dans l’état de liberté, c’eſt la concurrence réciproque des travailleurs & des propriétaires qui fixe le prix des ſalaires, & non le calcul que fait l’avidité, de l’état de détreſſe où l’on peut reduire un homme, ſans diminuer en plus grande proportion la quantité de travail qu’on peut obtenir de lui à coups de fouet. Mais il ne faut pas ſ’imaginer que la difference de prix entre les deux cultures ſoit auſſi grande qu’on le croiroit d’abord.

1er. Les terres abandonnées aux Negres pour leur nourriture ſont mal cultivées, & elles le ſeroient mieux, ſi elles leur étoient affermées comme à des colons libres.

2e. La maniere d’exploiter les terres changeroit à l’avantage du propriétaire, il ne ſeroit plus obligé de faire valoir par lui-même. Les dépenſes de la fabrique du ſucre, les embarras de la vente, les avaries ne ſeroient plus ſupportés directement par lui, mais par des fermiers, des manufacturiers, des commerçans, pour qui les dépenſes de ce genre ſont toujours bien moins conſidérables, & qui laiſſeroient aux propriétaires une partie de ce qu’ils gagneroient ſur ces objets. Dans ce ſyſtème d’exploitation, il y auroit des hommes intéreſſés à perfectionner la culture, la fabrication des denrées & le profit qui réſulteroit du progrès de ces arts, finiroit toujours par produire une augmentation de revenu pour le propriétaire.

3e. Les habitations ſeroient partageables, elles pourroient être affermées ou aliénées par parties, leur propriété pourroit devenir le gage des créanciers, & ce changement ſeroit à la fois un très-grand bien pour les familles des colons, & la ſource d’un meilleur emploi des terreins.

Ces avantages ſeroient lents, mais en ſuivant la marche lente d’affranchiſſement que nous avons propoſée, les pertes des propriétaires ſeroient auſſi ſucceſſives, & cette perte ſeroit moindre qu’ils ne le croiroient. La plupart des Negres affranchis ſe loueroient à bon marché, parce que la plupart ne pourroient être employés à autre choſe qu’à la culture, & que touſ pouvant y être employés, ils ſeroient toujours dans le cas des ſimples journaliers, dont par-tout le ſalaire, par cette même raiſon, ne peut s’élever au-deſſus de ce qu’exige le ſimple néceſſaire. D’ailleurs, d’après des calculs qui nous ont été communiqués par un homme exact, nous avons jugé que la valeur des Negres employés ſur une habitation, eſt à-peu-près égale au tiers du prix de cette habitation. Suppoſons donc que l’effet de notre légiſlation ſoit de diminuer d’un tiers le revenu du maître, elle ne le diminuera que de la valeur des Negres, c’eſt-à-dire, de la valeur en argent du tort qu’il leur a fait en les privant de leur liberté. Il ne ſera donc privé que de ce qu’il a uſurpé par un crime, il n’aura réellement rien perdu, & par conſéquent, ſi la perte reſte au-deſſous du tiers, le colon aura réellement gagné au changement d’adminiſtration.

Quant à la culture par les Blancs.

1°. Les colons pourroient établir ſur leurs habitations des familles blanches, moyennant des engagemens ſemblables à ceux qui se font dans les colonies Angloiſes de l’Amérique ſeptentrionale.

2°. Les gouvernemens à qui il reſte encore, dans les Iſles Françoiſes & Eſpagnoles, des terreins dont ils peuvent diſpoſer, pourroient y établir des familles de Blancs, en diviſant les terreins en petites propriétés. Dans les premiers tems il ſeroit nécessaire, pour les travaux ſur le ſucre ou l’indigo, de s’arranger avec un négociant pour l’établiſſement d’un moulin ou d’une indigoterie publique.

3°. En France on pourroit permettre aux Proteſtans d’acquerir des habitations, avec la liberté de l’exercice public de leur religion dans chaque habitation, ou canton formé de pluſieurs habitations, qui occuperoit cent hommes, à la condition que ces cent hommes, Blancs ou Noirs, ſeroient libres. On pourroit permettre aux Juifs, aux mêmes conditions, d’acquerir des habitations, & d’y faire les cérémonies de leur culte. Les Anglois & les Hollandois pourroient accorder aux Juifs les mêmes avantages. Les Iſles à Negres d’Amérique ou d’Afrique étant alors le seul pays soumis à un gouvernement moderé où un Juif pût avoir une vraie propriété territoriale, cette offre pourroit les ſéduire, la condition de ne cultiver que par des hommes libres ne les effrayeroit pas, parce qu’il se trouve parmi eux un grand nombre d’individus pauvres & laborieux, qu’ils sont naturellement ſobres & économes, & qu’il ne ſeroit pas difficile à des Juifs riches d’établir des peuplades ſur des terres diviſées entre des familles auxquelles ils avanceroient les premiers frais de culture & de tranſport, & avec leſquelles ils partageroient le produit. On pourroit même, pour augmenter la facilité, ne les obliger qu’à affranchir chaque année le ſixieme des eſclaves perpétuels, ou pour un tems qu’ils trouveroient dans une habitation déja établie. On entendroit par-là le ſixieme du nombre des Negres ou Negreſſes en état de travailler, qui ſe trouveroient la premiere année dans l’habitation, chaque famille emmenant avec elle ſes enfans au-deſſous de quinze ans. Par ce moyen l’affranchiſſement ſeroit encore très-prompt, & en même tems on donneroit au propriétaire un grand intérêt de conſerver ſes Negres, puiſque la totalité des morts ſeroit en pure perte pour lui.

Ces derniers moyens manqueroient à l’Eſpagne, mais l’Eſpagne ne peut avoir ni lumieres, ni richeſſes, ni population, ni puiſſance, tant qu’elle n’aura pas briſé les fers honteux où l’inquiſition y retient la raison & l’humanité.

La poſition de l’Eſpagne, l’étendue & la nature de ſon ſol, la fineſſe & l’élévation d’eſprit, la force & la grandeur d’ame, qualités naturelles à ses habitans, en auroient dû faire une des premieres nations du globe. Mais quel eſpoir reste-t-il à ce peuple infortuné, chez qui le reſtaurateur d’une province est condamné juridiquement à demander pardon aux moines du bien qu’il a fait aux hommes ; où toute vertu publique eſt dangereuſe ; où il n’y a de ſûreté que pour ceux qui s’agenouillent devant un capuchon, à moins qu’ils ne prennent l’emploi d’eſpions & de ſatellites du ſaint office ; où cet infâme métier ne déshonore plus ; où les généraux d’armées, les commandans des flottes n’oſent lire dans leur tente ou sur leurs bords, que les livres qu’il plait à leur aumonier de leur laiſſer ; où les ſoldats, les officiers, au lieu de féliciter ceux qui ont obtenu la gloire de mourir pour la patrie, s’occupent du riſque qu’ils ont couru en mourant ſans confeſſion ? Qu’eſpérer pour une nation réduite à cet état, & ſéduite par les moines, au point de conſerver encore ſon orgueil, & de ne sentir ni ſon aviliſſement ni ſes malheurs ? Heureuſe l’Eſpagne & l’Europe entiere, ſi Charles-Quint, au lieu d’écouter la fauſſe politique qui lui conſeilla de troubler l’Europe pour des querelles religieuſes, en le flattant d’élever par-là ſa puiſſance sur les débris de ses voisins, il eut pris pour guide une raiſon plus éclairée, une politique plus ſaine, s’il n’eût vu dans Luther & ſes diſciples[1] que des réformateurs de l’égliſe, occupés d’en épurer le dogme, d’en corriger les abus & d’en arrêter les uſurpations ; des hommes en un mot dont, pour le bonheur des peuples, comme pour l’intérêt des ſouverains, les nations & les rois devoient se faire un devoir de diriger le zele & de ſeconder le courage !

  1. On ne peut nier que les premiers réformateurs n’aient conſervé, en grande partie, l’eſprit fanatique & persécuteur de l’égliſe Romaine. L’aſſaſſinat juridique de Servet, machiné de ſang-froid par Calvin, l’apologie que Beze en publia dans le tems même où la France étoit couverte d’échafauds, dreſſés pour les Calvinistes, les supplices préparés en Angleterre aux Antitrinitaires : tous ces crimes ont déshonoré la naiſſance de la réformation. Mais il ne faut pas oublier que ce Luther, ſi violent dans ſes écrits, ſi emporté dans ſa conduite, ne perſécuta personne, que Mélancton prêcha la tolerance & la paix, que Zwingle, qui mourut en combattant pour ſon pays, eut le courage de s’élever publiquement dans ſes ſermons contre cet indigne usage, ſi ancien parmi nos compatriotes, de vendre leur ſang pour des querelles étrangeres.