Réflexions sur les hommes nègres

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RÉFLEXIONS SUR LES HOMMES NÈGRES.

L’Espèce d’hommes Nègres m’a toujours intéreſſée à ſon déplorable ſort. À peine mes connoiſſances commençoient à ſe développer, & dans un âge où les enfans ne penſent pas, que l’aſpect d’une Négreſſe que je vis pour la première fois, me porta à réfléchir, & à faire des queſtions ſur ſa couleur.


Ceux que je pus interroger alors, ne ſatisfirent point ma curioſité & mon raiſonnement. Ils traitoient ces gens-là de brutes, d’êtres que le Ciel avoit maudit ; mais, en avançant en âge, je vis clairement que c’étoit la force & le préjugé qui les avoient condamnés à cet horrible eſclavage, que la Nature n’y avoit aucune part, & que l’injuſte & puiſſant intérêt des Blancs avoit tout fait.

Pénétrée depuis long-tems de cette vérité & de leur affreuſe ſituation, je traitai leur Hiſtoire dans le premier ſujet dramatique qui ſortit de mon imagination. Pluſieurs hommes ſe ſont occupés de leur ſort ; ils ont travaillé à l’adoucir ; mais aucun n’a ſongé à les préſenter ſur la Scène avec le coſtume & la couleur, tel que je l’avois eſſayé, ſi la Comédie Françoiſe ne s’y étoit point opposée.

Mirza avoit conſervé ſon langage naturel, & rien n’étoit plus tendre. Il me femble qu’il ajoutoit à l’intérêt de ce Drame, & c’étoit bien de l’avis de tous les Connoiſſeurs, excepté les Comédiens. Ne nous occupons donc plus de ma Pièce, telle qu’elle a été reçue. Je la préſente au Public.

Revenons à l’effroyable ſort des Nègres ; quand s’occupera-t-on de le changer, ou du moins de l’adoucir ? Je ne connois rien à la Politique des Gouvernemens ; mais ils ſont juſtes, & jamais la Loi Naturelle ne s’y fit mieux fentir. Ils portent un œil favorable ſur tous les premiers abus. L’homme partout eſt égal. Les Rois juſtes ne veulent point d’Eſclaves ; ils ſçavent qu’ils ont des Sujets ſoumis, & la France n’abandonnera pas des malheureux qui ſouffrent mille trépas pour un, depuis que l’intérêt & l’ambition ont été habiter les Iſles les plus inconnues. Les Européens avides de ſang & de ce métal que la cupidité a nommé de l’or, ont fait changer la Nature dans cet climats heureux. Le père a méconnu ſon enfant, le fils a ſacrifié ſon père, les frères ſe ſont combattus, & les vaincus ont été vendus comme des bœufs au marché. Que dis-je ? c’eft devenu un Commerce dans les quatre parties du monde.

Un commerce d’hommes !… grand Dieu ! & la Nature ne frémit pas ! S’ils ſont des animaux, ne le ſommes-nous pas comme eux ? Et en quoi les Blancs diffèrent-ils de cette eſpèce ? c’eft dans la couleur… Pourquoi la Blonde fade ne veut-elle pas avoir la préférence ſur la Brune qui tient au mulâtre ? Cette ſenſation eſt auſſi frappante que du Nègre au Mulâtre. La couleur de l’homme eſt nuancée, comme dans tous les animaux que la Nature a produits, ainſi que les plantes & les minéraux. Pourquoi le jour ne le diſpute-t-il pas à la nuit, le ſoleil à la lune, & les étoiles au firmament ? Tout eſt varié, & c’eſt-là la beauté de la Nature. Pourquoi donc détruire ſon Ouvrage ?

L’homme n’eſt-il pas ſon plus beau chef-d’œuvre ? L’Ottoman fait bien des Blancs ce que nous faiſons des Nègres : nous le traitons cependant pas de barbare & d’homme inhumain, & nous exerçons ſa même cruauté ſur des hommes qui n’ont d’autre réſiſtance que leur ſoumiſſion.

Mais quand cette ſoumiſſion s’eſt une fois laſſée, que produit le deſpotiſme barbare des habitans des Iſles & des Indes ? Des révoltes de toute efpèce, des carnages que la puiſſance des troupes ne fait qu’augmenter, des empoiſonnemens, & tout ce que l’homme peut faire quand une fois il eſt révolté. N’eſt-il pas atroce aux Européens, qui ont acquis par leur induſtrie des habitations conſidérables, de faire rouer de coups du matin au ſoir ces infortunés qui n’en cultiveroient pas moins leurs champs fertiles, s’ils avoient plus de liberté & de douceur.

Leur ſort n’eſt il pas des plus cruels, leurs travaux aſſez pénibles, ſans qu’on exerce ſur eux, pour la plus petite faute, les plus horribles châtimens. On parle de changer leur ſort, de propoſer les moyens de l’adoucir, ſans craindre que cette eſpèce d’hommes faſſe un mauvais uſage d’une liberté entière ou ſubordonnée.

Je n’entends rien à la Politique. On augure qu’une liberté générale rendroit les hommes Nègres auſſi eſſentiels que les Blancs : qu’après les avoir laiſſés maîtres de leur ſort, ils le ſoient de leurs volontés : qu’ils puiſſent élever leurs enfans auprès d’eux. Ils ſeront plus exacts aux travaux, & plus zèlés. L’eſprit de parti ne les tourmentera plus : le droit de ſe lever comme les autres hommes les rendra plus ſages & plus humains. Il n’y aura plus à craindre de conſpirations funeſtes. Ils ſeront les Cultivateurs libres de leurs contrées, comme les Laboureurs en Europe. Ils ne quittent point leurs champs pour aller chez les Nations étrangères.

La liberté des Nègres fera quelques déſerteurs, mais beaucoup moins que les habitans des campagnes françaiſes. À peine les jeunes Villageois ont obtenu l’âge, la force & le courage, qu’ils s’acheminent vers la Capitale pour y prendre le noble emploi de Laquais ou de Crocheteur. Il y a cent Serviteurs pour une place, tandis que nos champs manquent de Cultivateurs.

Cette liberté multiplie un nombre infini d’oiſiſs, de malheureux, enfin de mauvais ſujets de toute eſpèce. Qu’on mette une limite ſage & ſalutaire à chaque Peuple, c’eſt l’art des Souverains, & des États Républicains.

Mes connoiſſances naturelles pourroient me faire trouver un moyen ſûr : mais je me garderai bien de le préſenter. Il me faudroit être plus inſtruite & plus éclairée ſur la Politique des Gouvernemens. Je l’ai dit, je ne ſçais rien, & c’eſt au haſard que je ſoumets mes obſervations bonnes ou mauvaiſes. Le ſort de ces infortunés doit m’intéreſſer plus que perſonne, puiſque voilà la cinquième année que j’ai conçu un ſujet dramatique, d’après leur déplorable Hiſtoire.

Je n’ai qu’un conſeil à donner aux Comédiens François, & c’eſt la ſeule grace que je leur demanderai de ma vie : C’eſt d’adopter la couleur & le coſtume negre. Jamais occaſion ne fut plus favorable, & j’eſpere que la Représentation de ce Drame produira l’effet qu’on en doit attendre en faveur de ces victimes de l’ambition.

Le coſtume ajoute de moitié à l’intérêt de cette Piece. Elle émouvera la plume & le cœur de nos meilleurs Ecrivains. Mon but ſera rempli, mon ambition ſatisfaite, & la Comédie s’élevera au lieu de s’avilir par la couleur.

Mon bonheur ſans doute ſeroit trop grand, ſi je voyois la Repréſentation de ma Pièce, comme je la deſire. Cette foible eſquiſſe de manderoit un tableau touchant pour la Poſtérité. Les Peintres qui auroient l’ambition d’y exercer leurs pinceaux, pourroient être conſidérés comme les Fondateurs de l’Humanité la plus ſage & la plus utile, & je ſuis ſûre d’avance que leur opinion ſoutiendra la foibleſſe de ce Drame, en faveur du ſujet.

Jouez donc ma Pièce, Meſdames & Meſſieurs, elle a attendu aſſez longtems ſon tour, ſi dans toute la droiture il n’eſt pas déjà venu pluſieurs fois. La voilà imprimée, vous l’avez voulu ; mais toutes les Nations avec moi vous en demandent la repréſentation, perſuadée qu’ils ne me démentiront pas. Cette ſenſibilité qui reſſembleroit à l’amour-propre chez tout autre que chez moi n’eſt que l’effet que produiſent ſur mon cœur toutes les clameurs publiques en faveur des hommes Nègres. Tout Lecteur qui m’a bien appréciée ſera convaincu de cette verité.

Mais avec vous, Meſdames & Meſſieurs, je dois me juſtifier après m’avoir voulu prêter un ridicule à l’égard de Molière & au ſujet de M. Mercier, que je chéris & que j’eſtime à plus d’un tittre, puisqu’il a été avant moi ſi maltraité par vous ; mais c’eſt un parfait honnête homme. Il ne connoît pas les adulations ni la baſſe jalouſie de tous les petits Littérateurs, & je ne m’étonne point ſi vous n’avez pas ſçu l’apprécier. Je ne doute pas, malgré tous les griefs que je dois avoir contre vous, que vous ne ſoyez en état de rendre juſtice, quand vous le voulez bien ; mais il faut convenir que vous ne le voulez pas ſouvent. Le faux vous plaît pour votre caractère, & pour votre talent des phraſes bien tournées. Les tournures Dramatiques vous échappent, c’eſt cependant ce que vous devriez le mieux ſaiſir. Enfin paſſer-moi ces derniers avis, ils me coûtent cher, & je crois à ce prix pouvoir vous les donner. Adieu, Meſdames & Meſſieurs ; après mes obſertions, jouez ma Pièce comme vous le jugerez à propos, je ne ſerai point aux répétitions. J’abandonne à mon fils tous mes droits ; puiſſe-t-il en faire un bon uſage, & le préſerver de devenir Auteur pour la Comédie Françoiſe ? S’il me croit, il ne griffonnera jamais de papier en Litérature. Cependant je n’ai pas pu l’empêcher de ſe livrer à l’impulſion générale. La fille de Noyon en a fait un Auteur tout-à-coup. Les belles actions de Monſeigneur le Duc d’Orléans ont excité ſa plume. J’avoue que j’y ai contribué pour quelque choſe dans les anecdotes, & ſans le but qui règne dans cette bagatelle, cette production ne ſeroit pas ſoutenable, j’aurois pu la laiſſer ſous l’anonime ; mais étant convaincue que c’eſt pitoyablement écrit, je la mets à la fin de mon dernier Volume. Il y a des Auteurs qui gardent toujours le myſtère à moins qu’ils ne réuſſiſſent ; mais moi je ne vois pas un déshonneur dans un médiocre écrit, & celui-là mérite de l’indulgence, tant pour le but que pour le tems ; mais il a retouché ſon plan de la fille de Noyon, & avec un de ſes amis ils en ont fait un Opéra-Comique, que je crois ſuſceptible de quelques ſuccès ; mais je dois faire connoître au Public l’Auteur, & convenir encore que les choſes les plus mauvaiſes ſont de mon ſtyle. Je m’en ſuis occupée une heure au plus, & je n’y avois point réfléchi, & mon fils n’a pas été plus ſage, & ma médiocrité dans ce genre n’a fait qu’affoiblir ſon premier eſſai. Je demande donc pour lui de l’indulgence, & pour moi la plus grande rigueur ; j’en fais d’avance amende honorable. Et pour que mon Lecteur veuille bien me pardonner, je le prie de ſe ſouvenir de Zamor & Mirza & du ſiècle des Grands-Hommes. Il oubliera bientôt qu’en mère marâtre j’ai trempé dans le ſujet de la Bonne Mère.