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Réponse au plaidoyer de M. Érard, 1689

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Réponse au plaidoyer de M. Érard


Réponse au plaidoyer de M. Érard pour
M. le duc Mazarin, contre Madame la
duchesse son épouse, par M. de Saint-Évremond.
(1689.)

(En ce temps-là, la révolution d’Angleterre parut au duc de Mazarin une occasion favorable pour reprendre des poursuites judiciaires contre la duchesse, et pour l’obliger à revenir à Paris, sous peine de perdre les avantages de la pension que le duc avoit dû lui servir par ordre du roi. Le célèbre avocat Érard publia, pour le duc de Mazarin, un Mémoire qui est imprimé dans les Œuvres de ce grand orateur. Saint-Évremond, en cette extrémité, prêta le secours de son talent à la duchesse, et publia la réponse qu’on va lire, réponse qui eut un grand retentissement. Voy. notre Histoire, 2e partie.)

PRÉFACE DE DES MAISEAUX1.

Il n’est pas honnête d’entrer dans le secret des familles ; beaucoup moins d’exposer au jour ce qui se passe entre une femme et un mari. Mais puisque M. Mazarin a bien voulu le déclarer au Grand Conseil, et M. Érard, son avocat, le faire imprimer, il n’étoit pas juste que le monde n’écoutât qu’une partie ; et la Réponse au Plaidoyer m’étant tombée entre les mains, j’ai cru la devoir donner au public pour le faire juge des raisons. J’espère qu’après les avoir examinées, on trouvera Mme Mazarin digne d’un autre sort et d’un autre époux.

Si M. le duc Mazarin s’en étoit tenu aux froideurs, aux sécheresses, aux duretés, Mme Mazarin se seroit contentée de pleurer son malheur en secret, espérant de le pouvoir ramener par sa constance à souffrir, et par sa douceur à lui complaire ; mais s’étant porté à des excès qui lui ôtoient tout le repos, et à une dissipation qui ruinoit entièrement la famille, elle a cherché des remèdes qui pussent conserver son bien et sa liberté.

Les parents ont agi, les directeurs s’en sont mêlés, l’autorité du roi est intervenue, rien n’a pu persuader, rien n’a pu réduire M. Mazarin : falloit-il que l’épouse fût éternellement assujettie aux caprices, aux enthousiasmes, aux fausses révélations de l’époux ?

C’est ce que M. Érard a soutenu avec autant d’injures que de calomnies : voici quelques passages du plaidoyer, qui feront connoitre l’esprit furieux de l’avocat.

« Les affaires d’Angleterre sont venues à un point, qu’il n’a plus été permis ni à un François, ni à un catholique, ni à un homme de bien de demeurer à Londres. Si Mme Mazarin, ajoute-t-il, avoit eu quelque attachement pour le roi (Jacques) et la reine, et quelque reconnoissance de leurs bontés ; si elle avoit seulement eu les sentiments d’honneur et de religion qu’elle devroit avoir pris auprès d’eux, auroit-elle pu voir sans horreur l’usurpateur de leurs États et le destructeur de notre foi, établir sa tyrannie sur les débris de leur trône légitime et sur les ruines de la véritable religion ? »

Dans un autre endroit :

« À moins qu’un beau zèle ne fît chercher à Mme Mazarin une glorieuse palme, et ne lui fît concevoir une sainte ambition d’être immolée par cette nation farouche.

« Mais, enfin, comment prétendra-t-on encore faire servir les noms du roi et de la reine d’Angleterre, à excuser l’evasion et l’absence de Mme Mazarin . . . . . . . . maintenant qu’on la voit offrir au prince d’Orange le même encens qu’elle leur offroit, mais avec autant de bassesse et d’indignité, qu’il y avoit d’honneur pour elle à les révérer. »

Et à la fin de son plaidoyer :

« Quelle excuse peut avoir à présent Mme Mazarin ? Le prince d’Orange est-il son parent ? Tous ces joueurs, ces libertins, ces presbytériens, ces épiscopaux, ces trembleurs ; en un mot, ces gens de toutes religions, hormis la bonne, dont sa maison est remplie, sont-ils ses parents ? »

Il faudroit transcrire le plaidoyer, si on vouloit citer tout ce qu’il dit injurieusement contre Mme Mazarin et contre la nation angloise.

M. Mazarin ne sauroit nier qu’il n’ait fourni un sujet de séparation légitime : mais il se vante de n’avoir rien oublié pour procurer la réunion ; et il est certain qu’il en a envoyé même les articles. Le premier, et sur quoi roulent presque tous les autres, est ainsi conçu :

« Rien par condition, tout par amitié.

« Dans les difficultés, qui ne manqueront pas de survenir, l’éclaircissement aussitôt.

« Copier le meilleur ménage du royaume, modèle sur lequel il faudra régler le nôtre.

« Ne donner jamais au public le détail de nos affaires domestiques : encore moins aux curieux ce qu’il y a de plus secret ; mais leur dire en peu de mots que le raccommodement s’est bien passé. »

M. Mazarin ne se contentant pas d’avoir réglé l’épouse et l’époux, a voulu faire des règlements qui fussent observés dans toutes ses terres, sans considérer la juridiction des évêques, ni l’autorité des gouverneurs. Il a commencé par les affaires ecclésiastiques, qui doivent aller devant les civiles, avec raison. Comme ces articles sont imprimés on en parlera en gros seulement.

« Il apporte le bon ordre dans les confrairies, où il s’est glissé, dit-il, beaucoup d’abus.

« Il prescrit aux curés leur devoir dans les messes paroissiales, et particulièrement dans les prônes : vêpres et compiles ne sont pas oubliées ; il touche légèrement le sermon.

« Passant de la a quelques règles pour les séculiers, il veut qu’un apothicaire ou son garçon qui portera un remède, soit habillé décemment, et que le malade prêt à le recevoir, garde en se tournant toute la modestie qu’il pourra.

« Il défend aux femmes de tirer les vaches et de filer aux rouets, à cause d’un exercice des doigts et d’un mouvement du pied, qui peuvent donner des idées malhonnêtes.

« Il demande une grande pureté aux bergères qui conduisent les moutons ; plus grande aux bergers qui gardent les chèvres.

« Pour les pastres, tant ceux qui ont les taureaux, que ceux qui leur mènent les vaches, ils doivent détourner les yeux de l’expédition ; après laquelle on procédera au payement, selon la taxe qu’il a mise. »

Ayant de grandes terres en plusieurs provinces, il y va lui-même, pour faire observer ses règlements ; et comme ils sont mal reçus partout, il achète bien chèrement l’obéissance à ses ordres. L’attirail de ses confrairies, l’équipuge de ses dévots errants, moitié ecclésiastiques, moitié séculiers, feroient en Asie une caravane assez nombreuse ; et ce n’est pas la manière de se ruiner la moins magnifique qu’il ait trouvée. Cela suffiroit pour justifier la séparation de Mme Mazarin ; ne laissez pas d’entendre son avocat.

RÉPONSE AU PLAIDOYER DE M. ÉRARD, ETC.

C’est une chose assurée, Messieurs, qu’on ne va point tout d’un coup à l’impudence. Il y a des degrés par où l’on monte à l’audace de dire et de soutenir les grands mensonges. La vérité n’a besoin ni d’instructions, ni d’essais : elle est née, pour ainsi dire, avec nous : à moins que de corrompre son naturel, on est véritable. Jugez, Messieurs, combien il a fallu d’art, d’étude, d’exercice à M. Érard, pour arriver à la perfection du talent qu’il s’est donné. Que de vérités déguisées, de suppositions, de faits inventés il a fallu, pour former la capacité de ce grand homme !

Dire que M. de Nevers accompagna Madame sa sœur jusqu’au premier relais, ce qu’il ne fit point ; que Mme Mazarin emporta de riches ameublements et beaucoup de vaisselle d’argent, elle qui n’a jamais eu aux pays étrangers ni meubles, ni argent, ni pierreries, si vous en exceptez un simple collier qu’elle portoit ordinairement en France ; dire qu’elle a demeuré dans les États du roi d’Espagne, où elle ne fit que passer, en pleine paix, par la nécessité du voyage ; qu’elle a scandalisé tous les couvents où elle a été, quoiqu’on l’ait vue chérie et honorée de Mme de Chelles, de Mme du Lys et de toutes les superieures des maisons où elle a vécu ; que sa pension en Angleterre a été donnée en conséquence d’un argent dû à M. le Cardinal ; dette que les deux rois ont toujours traitee de chimérique et de ridicule : inventer cent faits de cette nature-là, déguiser, feindre, supposer ; ont été comme les degrés par où M. Érard est monté à la hardiesse de son éloge pour M. le Duc, à l’impudence de ses calomnies contre Mme la duchesse Mazarin.

Si tant de louanges, tant d’opprobres ne sont pas formés dans votre esprit, dites-nous, monsieur Érard, qui a pu vous instruire des vertus de M. Mazarin ? Est-ce dans la Cour, dans les provinces, dans les villages, qu’on vous en a donné de si belles notions ? Qui vous a instruit des méchantes qualités de Mme Mazarin ? Est-ce à Paris, à Rome, à Venise, à Londres, qu’on vous les a déclarées ? Je puis vous donner de meilleures lumières sur tous les deux ; et pour empêcher que vous ne tombiez dans l’erreur, je vous dirai charitablement que M. Mazarin se fait mépriser où il est, et où il n’est pas ; que Mme Mazarin est estimée partout où elle a été, partout où elle est.

Mais en quel pays étiez-vous, ou dans quelle obscurité passiez-vous la vie, pour ignorer comment se fit le mariage de M. Mazarin ? M. le Cardinal, au commencement de sa maladie, voulut examiner le mérite de nos courtisans, pour en trouver un à son gré, digne d’épouser sa belle nièce, et capable de soutenir l’honneur de son nom. Comme il lui restoit encore quelque vigueur, il n’eut pas de peine à résister aux vertus qui se trouvoient avec peu de bien ; mais son mal augmentant tous les jours, et son jugement diminuant avec ses forces, il ne résista point à la fausse opinion qu’on avoit des richesses de M. Mazarin. Voilà, monsieur Érard, voilà ce noble et glorieux choix de M. le Cardinal ; choix, à parler sérieusement, qui faillit à ruiner sa réputation, malgré tout le mérite de sa vie passée. Là se perdit le respect des courtisans ; là, les plus retenus se laissèrent aller aux railleries ; et des ministres étrangers écrivirent à leurs maîtres qu’il ne falloit plus compter sur Son Éminence, après le mariage ridicule qu’elle avoit fait.

Quelque aversion que vous puissiez avoir pour les vérités, faites-vous la violence d’écouter celles que je vais dire de M. Mazarin. Vous ne sauriez avoir plus de répugnance pour les vérités, que j’en ai pour les mensonges ; cependant il m’a fallu écouter ceux que vous avez dits sur le sujet de Mme Mazarin, avec autant de méchanceté que d’impudence.

À la mort de M. le Cardinal, les courtisans qui ne connoissoient pas encore la delicatesse du goût du roi, appréhendèrent que M. Mazarin ne fût héritier de la faveur, comme des biens et du nom de Son Éminence. On a ouï dire à M. de Turenne, que « s’il voyoit cette indignité-là, il quitteroit la France avec la même facilité qu’il l’avoit quittée autrefois, pour aller servir M. le Prince. » Le maréchal de Villeroi, qui devoit mieux connoître le discernement de Sa Majesté, pour avoir été son gouverneur, ne laissoit pas d’avoir ses appréhensions. Le maréchal de Clerembaut qui s’étoit signalé à rendre ce mariage ridicule, fut alarmé : mais M. Mazarin, plus dans leurs intérêts que dans les siens, demeura seulement à la Cour autant de temps qu’il en falloit pour se décrier, et donner au Roi le judicieux mépris qu’il a conservé pour sa personne.

Toutes les craintes néanmoins ne furent pas levées : on eut peur que le maréchal de la Meilleraye, qui avoit tenu dans son temps le premier poste à la guerre, ne servît d’exemple à son fils pour s’y donner la plus grande considération. M. Mazarin étoit trop homme de bien pour laisser le monde dans cette erreur : il renonça à la guerre, comme il avoit fait à la Cour, et vous m’avouerez, Messieurs, que ce ne fut pas la chose la moins sage de sa vie.

Il ne lui restoit que trop de quoi se faire considerer. Les charges, les gouvernements, les richesses, en quoi il surpassoit tous les sujets de l’Europe, lui attiroient assez de respect ; mais il s’en défit, comme de choses superflues, en philosophe ; ou comme de vanités dangereuses au salut, en chrétien. De quelque manière que ce fût, il ne se laissa rien d’un amas si précieux à l’égard des hommes. De mille raretés que l’opulence et la curiosité avoient amassées, d’un nombre infini de tableaux, de statues, de tapisseries, il n’y eut rien qui ne fût défiguré2 ou vendu. De toutes les charges, M. Mazarin n’en conserva aucune ; de tous les gouvernements, il ne garda que celui d’Alsace, où il savoit bien qu’on l’empêcheroit de commander. Enfin, Messieurs, de vingt millions que Mme Mazarin lui avoit apportés, on a honte de nommer le peu qui reste ; et la seule raison qu’il en a donnée, c’est qu’en conscience il ne pouvoit pas garder des biens mal acquis. Ils n’étoient pas mal acquis, Messieurs, ils ne l’étoient pas ; la couronne, défendue contre tant de forces au dedans, et tant de puissance au dehors, en avoit fait l’acquisition, que la justice et la libéralité du Roi ont confirmée : mais ces avantages-là ont été aussi mal laissés que mal gardés. La mémoire de M. le Cardinal est responsable du mauvais choix qu’il fit de M. Mazarin ; et M. Mazarin, du méchant usage qu’il a fait de ces grands biens.

Épargnons à Mme Mazarin la douleur d’entendre un plus long discours sur cette dissipation : épargnons à M. Mazarin le honteux souvenir de la manière dont il a tout dissipé. Triste condition à Mme Mazarin d’avoir à souffrir la dissipation de ses richesses ! plus triste d’avoir toujours le dissipateur devant les yeux ! Voilà comment se passoient les malheureuses journées de Mme Mazarin : elle attendoit le repos des nuits, qui ne se refuse pas aux misérables, pour suspendre le sentiment de leurs maux ; mais ce soulagement n’étoit point pour elle. À peine ses beaux yeux étoient fermés, que M. Mazarin, qui avoit le diable présent à sa noire imagination, que cet aimable époux éveilloit sa bien-aimée pour lui faire part… vous ne devineriez jamais, Messieurs, pour lui faire part de ses visions nocturnes. On allume des flambeaux, on cherche partout ; Mme Mazarin ne trouve de fantôme que celui qui avoit été auprès d’elle dans son lit. Sa Majesté fut traitée plus obligeamment ; elle eut la confidence des révélations, des lumières divines que le commerce ordinaire de M. Mazarin avec le ciel lui avoit données. Le monde est pleinement informé des révélations ; et puisque M. l’avocat a fait tant valoir de dévotion qui a mérité cette grâce, je vous supplie, Messieurs, d’avoir la patience d’en écouter quelques effets : ils sont singuliers et dignes de votre attention.

Dans le temps que M. Mazarin recherchoit Mlle Hortense, il donna un billet de cinquante mille écus à M. de Fréjus3, à condition qu’il le serviroit dans ce mariage, qu’avec raison il sollicitoit si ardemment. Le mariage se fit, où M. de Fréjus eut beaucoup de part : mais comme il n’étoit ni facile, ni honnête à un prélat de se faire payer d’une promesse de cette nature-là, il la rendit à M. Mazarin, se fiant plus à sa parole qu’à son billet. Quelque temps après cette générosité, M. l’Evêque eut besoin d’argent, pour l’établissement de ses neveux, et en demanda à M. Mazarin, qui faisant violence à son bon naturel, refusa de le payer ; instruit par son directeur, qu’acheter le sacrement de mariage eût été une simonie plus criminelle pour lui, que celle d’acheter l’épiscopat pour un évêque.

Voyez, Messieurs, la bonne et délicate conscience de M. Mazarin. M. de Fréjus, tout évêque qu’il étoit, eût reçu l’argent sans avoir égard à la simonie. M. Mazarin, simplement laïque, fit scrupule de le donner, et religieusement ne le donna pas.

Voici un autre exemple qui confirmera l’opinion qu’on a de sa piété. M. Mazarin avoit un procès très-important, dont il pouvoit sortir avec avantage par accommodement : il répondit à ceux qui le proposoient, que notre Seigneur n’étoit point venu au monde pour y apporter la paix ; que les controverses, les disputes, les procès étoient de droit divin, et les accommodemens d’invention humaine ; que Dieu avoit établi les juges, et n’avoit jamais pensé aux arbitres : ainsi, qu’il étoit résolu de plaider toute sa vie, et de ne s’accommoder jamais ; parole qu’il a chrétiennement gardée et qu’il gardera toujours.

La pudeur ne me permet pas, Messieurs, de vous expliquer le sujet de son voyage en Dauphiné, pour consulter M. de Grenoble : je vous dirai seulement qu’on n’a jamais entendu parler d’un cas de conscience si extraordinaire, ni d’un scrupule si tendre et si délicat4.

Mais voici le chef-d’œuvre de M. Mazarin en dévotion : il a fait nourrir un des enfants de Mme de Richelieu, avec défense expresse à la nourrice de lui donner à teter les vendredis, pour lui faire sucer, au lieu de lait, le saint usage des mortifications et des jeûnes.

Voilà, Messieurs, la dévotion de M. Mazarin, dont son avocat n’a pas eu honte de faire l’éloge: dévotion qui sert aux réfugiés, pour s’opiniâtrer dans leur créance ; mais les catholiques se moquent aussi bien qu’eux d’une piété ridicule ; et vous, Messieurs, qui en avez une si solide, ne la désapprouvez pas moins que les protestants.

Le premier malheur de l’homme, c’est d’être privé du sens, dont il a besoin dans la société humaine : le second, c’est d’être obligé de vivre avec ceux qui ne l’ont pas. Ces deux calamités se sont trouvées pleinement dans le mariage infortuné de M. et de Mme Mazarin. M. Mazarin a de sa nature un éloignement si grand de la raison, qu’il lui est comme impossible d’être jamais raisonnable : seule excuse que ses amis, s’il en a, pourroient nous donner de sa conduite. Mme Mazarin a reçu de sa mauvaise fortune la contrainte de demeurer avec M. Mazarin. Le supplice du vivant attaché avec le mort, n’est pas plus cruel que celui du sage lié nécessairement avec son contraire ; et c’est la cruauté que Mme Mazarin fut obligée de souffrir pendant cinq ans : obsédée le jour, effrayée la nuit, fatiguée de voyages sur voyages faits mal à propos, assujettie à des ordres extravagants et tyranniques, ne voyant que des observateurs ou des ennemis ; et ce qui est le pire dans les conditions infortunées, malbeureuse sans consolation. Toute autre se seroit défendue de l’oppression, par une résistance déclarée. Mme Mazarin voulut échapper seulement à ses malheurs, et aller chercher au lieu de sa naissance, avec ses parents, la sûreté et le repos qu’elle avoit perdus.

Tant qu’elle a été à Rome, on l’a vue honorée de tout ce qu’il y avoit d’illustre et de grand. Revenue en France, elle obtint du roi une pension pour subsister, et un officier de ses gardes pour la conduire sûrement hors du royaume, où elle ne pouvoit, ni ne vouloit demeurer. Après tant d’agitations, elle établit sa retraite à Chambéry, où elle passa trois ans tranquillement, dans les réflexions et dans l’étude ; au bout desquels elle vint en Angleterre, par la permission de Sa Majesté. Tout le monde sait la considération que le roi Charles et le roi Jacques ont eue pour elle ; tout le monde sait les grâces qu’elle en a reçues : grâces purement attachées à sa personne, sans aucune relation à la dette de M. le Cardinal. C’est donc aux seuls bienfaits de Leurs Majestés que Mme Mazarin a dû les moyens de subsister ; car son époux, aussi juste et charitable que dévot, lui a fait ôter la pension que le roi de France lui avoit donnée.

Que vous agissez peu chrétiennement, monsieur Mazarin, vous qui ne parlez que de l’Évangile ! Les vrais chrétiens rendent le bien pour le mal ; vous laissez mourir de faim une femme qui vous a apporté plus de bien en mariage, que toutes les reines de l’Europe ensemble n’en ont apporté aux rois, leurs époux. Les vrais chrétiens pardonnent les injures qu’on leur fait ; vous ne pardonnez pas les outrages que vous faites. Une persécution en attire une autre ; par une humeur qui s’aigrit, par un esprit qui s’irrite, en faisant le mal, vous augmentez la persécution, à mesure que vous persécutez. N’étoit-ce pas assez de laisser Mme Mazarin sans aucun bien pendant toute votre vie ? Falloit-il songer à la rendre misérable après votre mort ? Falloit-il chercher des précautions contre la fin de ses malheurs, quand vous ne serez plus en état d’en pouvoir jouir ?

Ne pensez pas qu’il suffise à votre avocat d’avoir toujours à la bouche l’auguste et vénérable nom d’époux, le sacré nœud de mariage, le lien de la société civile. Nous avons pour nous M. Mazarin contre l’époux ; nous avons ses méchantes qualités contre ces belles et magnifiques expressions. Notre premier engagement est à la raison, à la justice, à l’humanité ; et la qualité d’Époux ne dispense point d’une obligation si naturelle. Quand le mari est extravagant, injuste, inhumain, il devient Tyran, d’Époux qu’il étoit, et rompt la société contractée avec sa femme. De droit, la séparation est faite : les juges ne la font pas ; ils la font valoir seulement dans le public, par une solennelle déclaration. Or, que M. Mazarin n’ait pleinement les qualités qui font ce divorce, il n’y a personne qui en puisse douter. Son humeur, son procédé, sa conduite, toutes ses actions le prouvent. La difficulté seroit d’en trouver une qui ne le prouvât pas ; et M. Érard a beau la chercher, Messieurs, il ne la trouvera point. Il dira que M. Mazarin est dévot ; je l’avoue : mais sa dévotion fait honte aux plus gens de bien. Il dira qu’il jeûne, qu’il se mortifie ; il est certain : mais le tourment qu’il donne aux autres lui fournit plus de douceur que son austérité ne lui fait de peine. S’abstenir de nuire, s’empêcher de faire du mal, seroit une abstinence agréable à Dieu et utile aux hommes. Mais la mortification de M. Mazarin en seroit trop grande ; et, sans une grâce extraordinaire du ciel, il ne la pratiquera jamais.

M. Érard descendra peut-être de la religion à la morale, et parlera de sa libéralité : nous opposerons son avarice, en toutes les choses honnêtes, à sa prodigalité, en ce qui n’est pas permis. Pour mieux dire, il ne donne point, il dissipe ; il ôte à sa femme, à ses enfants, ce qu’il abandonne aux étrangers. Les vertus changeroient de nature entre ses mains, et deviendroient plus condamnables que les vices. Plût à Dieu, Messieurs, que nous eussions besoin de faux vices, comme en a M. Érard de fausses vertus ! Pour notre malheur, nous n’avons que trop de méchantes qualités véritables à vous alléguer. Des procès mal fondés avec les voisins, des inimitiés sans retour avec les proches, un traitement tyrannique aux enfants, une persécution éternelle à la femme, sont les funestes et incontestables preuves de ce que nous soutenons.

Pour M. Érard, après avoir négligé toutes vérités comme basses, grossières, indignes de la délicatesse de son esprit ; après avoir usé sa belle imagination à inventer et à feindre, à donner la couleur des vertus aux vices, l’apparence de vices aux vertus : rebuté enfin du mauvais succès de ses artifices, il a recours à des lois éteintes, dont il veut rétablir l’autorité ; il a recours à la vieille et ridicule Novelle de Justinien. Belle ressource à un avocat de si grande réputation !

La voici, Messieurs, cette loi menaçante et redoutable à la société humaine ; cette Novelle qui ôte aux honnêtes gens la plus douce consolation de la vie, par la punition d’un commerce tout raisonnable et tout innocent.

Si une femme mange avec des hommes, sans la permission de son mari, elle déchoit de ses droits, elle n’a plus de part à ses conventions matrimoniales5.

Heureusement la Novelle n’a point de lieu dans les États où l’on vit présentement : il n’y auroit point de femmes aux Pays-Bas, en France et en Angleterre, qui ne perdissent leur dot, si la bonne loi avoit conservé quelque crédit. Je m’étonne que pour faire voir une plus grande connoissance de l’antiquité, M. Érard ne nous ait menés, du temps de Justinien à celui de Romulus, où les maris et les pères ne revenoient jamais à la maison sans baiser leurs femmes et leurs filles, pour sentir à leur haleine si elles avoient bu du vin ; et en ce cas, on punissoit le mal que le vin pouvoit causer, encore que le mal ne fût pas fait.

J’avoue que les lois autorisent fort les maris ; mais il n’y avoit pas de Mazarins, lorsqu’on les fit : s’il y en avoit eu, toute l’autorité seroit du côté des femmes. La raison des Anciens a fait des lois justes ou nécessaires, pour régler leur temps : la vôtre, Messieurs, ne perd rien de ses droits par les règlements de l’antiquité ; et c’est à vous qu’il appartient de juger souverainement et par vos propres lumières, de nos intérêts.

Les maris seroient trop heureux, si l’entêtement de M. Érard étoit suivi : les femmes trop malheureuses, s’il avoit quelque influence sur vos jugements. Il ne faudroit qu’être mari pour être excusé de toutes fautes, justifié de tout crime, pour être loué de tous défauts. Il ne faudroit qu’être femme, pour être condamnée innocente, pour être méprisée avec du mérite, décriée avec de l’honnêteté. Que M. Mazarin gâte, ruine, dissipe tout, il en est le maître : c’est le mari ; que Mme Mazarin soit laissée dans la nécessité, qu’on l’abandonne à la misère, à la tyrannie des créanciers, quel droit a-t-elle de se plaindre de M. Mazarin, dit son avocat ? C’est sa femme. Aussitôt une coutume des Grecs, une loi des Romains, quelque Novelle de Justinien, viennent appuyer la déclamation. Mme Mazarin mange avec des hommes, sans la permission de M. Mazarin : elle perd sa dot ; elle perd ses conventions matrimoniales, elle perd tout ce qu’elle peut jamais prétendre. Modérez-vous, monsieur Érard, modérez-vous ; autrement je formerai votre caractère, de ce qu’a dit Salluste, dans l’éloge de Catilina : Eloquentiæ satis, sapientiæ parum : Assez d’éloquence, peu de sens.

Venons à la révolution extraordinaire, dont l’image ne se présente point à l’esprit sans l’étonner : c’est là, dit M. Érard, que Mme Mazarin devoit sortir d’Angleterre ; et là-dessus, il exagère la honte d’y demeurer, après que la reine, à qui elle avoit l’honneur d’appartenir, en étoit sortie.

Je ne doute point que Mme de Bouillon et Mme Mazarin n’eussent accompagné la reine avec plaisir ; mais le secret de quitter son royaume étoit si important qu’elle ne l’a communiqué à personne : ainsi les dames furent laissées par nécessité, dans un trouble que la seule présence du nouveau prince put apaiser. Depuis ce temps-là, il n’a pas été possible à Mme Mazarin de quitter un pays où ses créanciers la tiennent comme assiégée, où proprement M. Mazarin la retient, l’ayant obligée à contracter des dettes inévitables, qu’il ne veut pas payer. Il demande, avec cet empire de mari, si cher à son avocat, qu’elle retourne à Paris, et il en nécessite l’éloignement ; il entretient la séparation dont il se plaint. Il semble vouloir la personne, et ne veut en effet que le bien, pour en achever la dissipation.

Le parlement d’Angleterre a voulu chasser Mme Mazarin, je l’avoue : mais elle n’a pas eu besoin d’implorer la protection du roi qui règne : sa justice a prévenu la grâce qu’elle eût été obligée de demander.

Mais dites-moi, monsieur l’avocat, qui vous a poussé à déclamer si injurieusement contre ce roi ? Vous le nommez le destructeur de notre foi, bien mal à propos. Sans son humanité, sa douceur, sa protection, il n’y auroit pas un catholique en Angleterre. Vous avez cru faire votre cour au roi de France, et vous vous êtes trompé. Un prince qui a le vrai goût de la gloire, un prince si éclairé, connoît le grand mérite partout où il est. Ses lumières et ses affections ne sont pas toujours concertées ; être généreux, dans l’infortune de son allié, ne l’empêche pas d’être équitable aux vertus de son ennemi.

Je reviens à Mme Mazarin ; il ne me reste à la justifier que de trois accusations, qui ne me feront pas beaucoup de peine. La première, c’est qu’il y a chez elle une banque : la seconde, qu’elle y voit des épiscopaux et des presbytériens : la troisième, qu’elle converse avec des milords.

Écoutez, messieurs, écoutez tonner votre orateur. Jamais le Démosthène des Grecs ne lança ses foudres, avec tant de force, contre Philippe, que l’Érard des Français lance les siens contre Mme Mazarin. Mme Mazarin a une banque chez elle ; quel dérèglement ! Une bassette en sa maison ; quelle honte ! Elle y voit des épiscopaux et des presbytériens ; quelle impiété à une catholique, à la femme de M. Mazarin, appliqué sans relâche au bien des congrégations et des confréries ! Elle parle à des milords ; quelle dépravation de mœurs ! O tempora ! o mores !

Revenez, monsieur l’orateur, de la chaleur de votre éloquence au sang-froid. Les grands génies sont sujets à l’emportement ; permettez-vous un peu d’attention ; donnez-vous le loisir de considérer un peu les choses. Pensez-vous que trois grandes reines, dévotes et vertueuses, s’il y en eût jamais, que la reine Catherine, que la reine Marie qui est en France, que la reine régnante en Angleterre, que la princesse sa sœur qui a tant de régularité, pensez-vous qu’elles eussent eu des bassettes publiques à la cour, si la bassette n’étoit pas un divertissement honnête, un jeu innocent ?

L’accusation de voir des épiscopaux et des presbytériens est ridicule. Reprocher à Mme Mazarin de voir à Londres des protestants, c’est la même chose que reprocher à un protestant qui seroit à Rome d’y voir des catholiques. Mais s’il y a du crime à voir des protestants, en Angleterre, n’y en a-t-il pas davantage à les épouser ? Cependant une fille de France et une infante de Portugal n’en ont pas fait difficulté. Leurs chambellans, leurs dames d’honneur étoient protestants. La reine Marie avoit ses principaux officiers de cette religion-là. Comment est-ce que Mme Mazarin eût pu aller à la cour sans les voir ? Les yeux de la reine s’en accommodoient ; pourquoi ceux de Mme Mazarin en auroient-ils été offensés ? Mais si jamais zèle pour la religion catholique s’est signalé, ç’a été celui du roi Jacques et de la reine Marie : ces princes, véritablement zélés, n’ont pas laissé de se faire couronner à Westminster, de prier avec les évêques et de recevoir la couronne des mains de l’archevêque de Cantorbéry. La société a des lois indispensables, des lois ennemies de l’impiété et des difficultés trop scrupuleuses.

Enfin, nous voici arrivés aux milords, aussi peu connus de M. Érard, que les Bachas et les Mandarins. Je lui apprendrai que les milords sont les pairs du royaume d’Angleterre, les sujets les plus considérables de la nation. Mme Mazarin avouera qu’elle en connoît beaucoup, qu’on estime autant par leur mérite, qu’on les considère par leur rang et leur dignité : elle avouera qu’elle en a reçu de grands services, en des temps fâcheux, et de grandes assistances dans ses besoins. Après cette confession, il me semble que j’entends M. Érard s’écrier : Quelle dépravation de mœurs ! O tempora, o mores ! Qu’il ne trouve pas mauvais que je m’écrie avec plus de raison : O ineptiam inauditam ! Ô impertinence inouïe ! Ô sottise achevée !

Eh quoi, Messieurs, il sera permis à M. Mazarin de déshonorer, dans tous les villages, le nom qu’il porte ! Il lui sera permis de régler l’honnêteté nécessaire à conduire les moutons ; d’ordonner le juste payement dû aux pâtres pour les expéditions de leurs taureaux ; de prescrire la bienséance que doit garder un garçon apothicaire quand il donne un lavement ! Il lui sera permis de défendre aux femmes de tirer les vaches et de filer au rouet ; et M. l’orateur ne pourra souffrir que Mme Mazarin soutienne la dignité de son nom dans toutes les cours, et chez toutes les nations où elle se trouve !

Vous êtes éloquent, monsieur Érard, vous parlez bien ; mais les choses déraisonnables dites éloquemment ne font aucune impression sur un bon esprit. Que Mme Mazarin doive retourner avec son mari, pour entrer dans la congrégation des bergers, des pâtres, des garçons apothicaires ; qu’elle retourne avec M. Mazarin, pour trouver de nouveaux Règlements, sur son sujet, aussi ridicules que ceux qu’il a fait imprimer, c’est ce que toutes vos belles paroles ne persuaderont pas à des gens senses. Si vous haranguiez devant un peuple ignorant, vous pourriez l’éblouir ou l’émouvoir ; mais, pour votre malheur, vous avez affaire à des juges éclairés, à des hommes sages, précautionnés contre toutes les fausses lumières, et contre toutes les vaines exagérations.

Je voudrois, Messieurs, que M. et Mme Mazarin parussent devant vous, à une audience ; vous liriez leur séparation sur leurs visages. Tous les traits de M. Mazarin seroient autant de preuves qui confirmeroient ce que j’ai dit ; un regard de Mme Mazarin confondroit toutes les impostures de M. Érard. Le ciel les a déjà séparés, par la contrariété des humeurs, par l’opposition des esprits, par les bonnes et les mauvaises inclinations, par la noblesse des sentiments de l’une et l’indignité de ceux de l’autre : la nature les a séparés, comme le ciel, par une beauté qui charme les yeux, par un visage moins délicieux à la vue. Un astre funeste avoit fait des nœuds infortunés, dont la raison de Mme Mazarin l’a dégagée. Ainsi, Messieurs, vous avez la cause du ciel, de la nature, de la raison, soumise à vos jugements. Que votre sagesse donne la dernière forme à ce grand ouvrage, qu’elle assure cette séparation pour jamais, et qu’ôtant à M. Mazarin l’administration de ses biens, elle sauve aux enfants le peu qui reste de l’amas prodigieux qu’il a dissipé.

ÉTAT DES BIENS DÉLAISSÉS À MONSIEUR LE DUC MAZARIN ET À
MADAME LA DUCHESSE, SA FEMME, PAR FEU MONSIEUR
LE CARDINAL MAZARIN, TANT PAR LE CONTRAT DE
MARIAGE, LE LEGS UNIVERSEL, QUE PAR LES CODICILLES.

Le duché de Mayenne, circonstances, dépendances et annexe, de la valeur de neuf cent cinquante mille livres.

En argent comptant, douze cent mille livres, pour acheter une terre considérable.

Les droits sur le sel de Brouage, de quarante mille livres de revenu.

La moitié du palais Mazarin, estimé cinq cent mille livres.

La moitié des statues, estimée cent cinquante mille livres.

Les terres et seigneuries situées en Alsace : savoir Betford, Thann, Altkirch, Delies, le comté de Ferrette, et les domaines de la Fère, Marle, Ham, de la valeur de plus de cent trente mille livres de revenu.

Les charges et gouvernements de Brisac, et de l’Alsace, la Fère, Vincennes, et de grand bailli d’Haguenau, de plus de cent mille livres de revenu.

Les meubles portés dans l’inventaire fait après le décès de M. le cardinal Mazarin, estimés dix-huit cent mille livres.

Les billets, promesses et obligations mises ès-mains de M. le duc Mazarin, par les exécuteurs testamentaires, ainsi qu’il est justifié par le compte de l’exécution testamentaire signé de lui, près de six millions.



NOTES DE L’ÉDITEUR

1. Cette Préface, quoique n’étant pas de Saint-Évremond, a été par lui retouchée. Comme elle est d’ailleurs assez curieuse, on a jugé à propos de la conserver.

2. M. Mazarin, dans un transport de son fanatisme, mutila les statues du palais Mazarin, que le cardinal Mazarin avoit ramassées de tous côtés, avec des dépenses et des soins immenses. Voy. le Factum pour Mme Mazarin, etc., dans le Mélange curieux des meilleures pièces attribuées à M. de Saint-Évremond. M. Ménage fit à cette occasion une épigramme latine qui n’a point vu le jour, et qui mérite d’être conservée. La voici :

Phidiacas toto Statuas collegerat orbe,
Qui paces fecit Julius, orbis amor ;
Et dudum has Juli servabat porticus ingens
Invidiosa tuis, Regia, porticibus.
Mancina conjux, hæres Armandus Juli,
Dum nullis tectas vestibus esse videt,
Frangendas mandat famulo qua parte tenellas
Ad venerem mentes posse movere putat.
Marmore frigidior, Statuis taciturnior ipsis,
Horret ad hæc famulus, jussaquedura fugit.
Irata Armandus dextra capit ocius ensem,
Nec mora, quod fieri jusserat, ipse facit.
Ense, pedes Thetidis, Junonis brachia, dextram
Palladis, et totam dedecorat Venerem :
Fit pulvis, Divum Patri qui pocula miscet.
Non parcit formæ, parve Cupido, tuæ.
Et tu privignum Phædræ, Mancina, movere
Quæ potes, Armandi ad tecta redire velis ?

3. Joseph Ondedei, évêque de Fréjus, créature du cardinal Mazarin.

4. « Après ces mots : Ni d’un scrupule si tendre et si délicat, M. de Saint-Évremond avoit ajouté à la marge de mon exemplaire : Il n’eut pas moins d’horreur de l’inceste, qu’il en avoit eu de la simonie, sur un cas de conscience inconnu jusqu’alors aux casuistes les plus éclairés. Ensuite, n’étant pas content de cette addition, il l’effaça. Et en effet, comme il plaidoit la cause de Mme Mazarin devant ses juges, il n’étoit guère possible de leur expliquer ce nouveau genre d’inceste ; mais peut-etre qu’il y auroit de l’affectation à ne pas le faire entendre, dans un commentaire. Voici donc le fait, en deux mots. Le marquis de Richelieu ayant demandé en mariage la fille de M. Mazarin, celui-ci se ressouvint qu’étant jeune, il avoit eu des habitudes de non-conformité avec le duc de Richelieu, son père, et il s’imagina que leurs enfants se trouvoient par là dans un degré de consanguinité qui ne leur permettoit pas de s’épouser. C’est sur un cas de conscience si singulier qu’il alla consulter les évêques de Grenoble et d’Angers, l’abbé de la Trappe, etc. Mais sa fille n’attendit pas que ses doutes fussent éclaircis. Le marquis de Richelieu, dit Mme de Sévigné au comte de Bussy, dans une lettre du 23 décembre 1682, a enlevé Mlle de Mazarin. Elle court avec son amant, qui, je crois, est son mari, pendant que son père va consulter à Grenoble, à la Trappe et à Angers, s’il doit marier sa fille. Le moyen de ne pas perdre patience avec un tel homme ! Voy. les Lettres du comte de Bussy Rabutin, t. IV, p. 173. » (Note de Des Maizeaux.) — Cf. tome V, page 326, de l’éd. citée, de M. Lalanne ; et tome VII, page 199, édit. Régnier-Hachette des Lettres de Mme de Sévigné.

5. La citation de la Novelle de Justinien, dont argumentoit M. Érard, n’étoit ni exacte ni complète. Saint-Évremond n’étoit pas tenu d’en vérifier le texte ; il lui suffisoit de montrer que la loi étoit absurde, si elle avoit le sens que lui attribuoit l’avocat du duc de Mazarin ; et, en ce point, il avoit bien raison. Mais, au fond, Justinien n’étoit pas coupable de la sottise qu’on lui prêtoit. Le texte cité se trouve au chap. viii, § 4 de la Novelle 117, qui avoit passé dans le droit canonique. Le législateur y privoit de la répétition de sa dot, la femme répudiée par le mari, avec juste cause, et réservoit aux enfants, ou à leur défaut, au mari lui-même, le bénéfice de la dot, dans les cas de justum repudium, indiqués par la Novelle impériale. Or, parmi ces causes de répudiation, Justinien comprend le cas où la femme aura fait débauche avec des étrangers, soit au cabaret, soit au bain public. Tel est le sens du texte grec, que M. Érard a trouvé ainsi rendu, dans la Vulgate : si cum viris extraneis, nolente marito, convivatur, aut cum eis lavatur. La citation étoit donc tronquée et mal appliquée. En retranchant la seconde partie, M. Érard altéroit le sens de la première. Voy. Voël et Justel, Biblioth. Jur. canon. II, page 1014, et l’édit. des Novelles d’Osenbrügger.