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Résurrection (trad. Bienstock)/Partie I/Chapitre 23

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 36p. 157-170).


XXIII

Enfin le président termina son résumé ; d’un geste gracieux il souleva la feuille qui portait la liste des questions, et la remit au chef du jury qui s’était approché de lui. Les jurés se levèrent, heureux de quitter leurs sièges, et, embarrassés de leurs mains, comme s’ils avaient honte de quelque chose, passèrent à la file dans leur salle de délibération. Aussitôt que la porte se fut refermée sur eux, un gendarme s’en approcha, et, tirant son sabre du fourreau, se mit en faction. Les juges se levèrent et sortirent à leur tour. On emmena également les accusés.

Arrivés dans leur salle de délibération, les jurés, comme ils l’avaient déjà fait, allumèrent des cigarettes et se mirent à fumer. Le sentiment de ce qu’il y avait d’artificiel et de mensonger dans leur situation, impression éprouvée plus ou moins profondément par tous quand ils étaient assis au tribunal, s’effaça dès qu’ils furent entrés dans la salle des délibérations et eurent allumé une cigarette ; alors soulagés et remis à l’aise, ils s’installèrent à leur gré, et aussitôt la conversation commença.

— La petite n’est pas coupable, — fit le brave marchand, — il faut être indulgent pour elle.

— Nous allons examiner cela, — dit le chef du jury. Gardons-nous bien de céder à nos impressions personnelles.

— Le président a fait un bien beau résumé, — opina le colonel.

— Oui, beau ! j’allais m’endormir.

— Le principal, c’est que, sans Maslova de connivence avec eux, les domestiques n’auraient pas eu connaissance de l’argent du marchand, — dit le commis au type juif.

— Alors, d’après vous, elle aurait volé ? — demanda un juré.

— Jamais je n’admettrai cela, — s’écria le bon marchand, c’est cette canaille de servante aux yeux rouges qui a fait le coup.

— Tous sont fameux ! — interrompit le colonel.

— Mais la femme affirme cependant n’être pas entrée dans la chambre.

— Oui, croyez-la. Moi, de ma vie je ne croirai une telle charogne.

— Oui, mais ce n’est pas encore assez que vous ne le croyiez pas, fit le commis.

— Elle avait bien la clef.

— Qu’est-ce que cela fait ? — répliqua le marchand.

— Et la bague ?

— Mais elle vous l’a bien expliqué, — réitéra le marchand. — Ce brave marchand était un homme de caractère ; et puis, il avait bu un coup, et alors il a cogné. Après, bien entendu, il a eu pitié. Va, prends, ne pleure plus. N’oubliez pas quel homme c’était : deux archines, 12 verstchoks de hauteur, et huit pouds de poids.

— La question n’est pas là, — observa Pierre Guerassimovitch, — il s’agit de savoir si elle a perpétré et commis le crime, ou si ce sont les domestiques.

— Mais les domestiques n’ont pas pu agir sans elle puisqu’elle avait la clef.

La discussion se poursuivit assez longtemps ainsi, à bâtons rompus.

— Permettez, messieurs, — dit le chef du jury. — Asseyons-nous autour de la table et délibérons. Je vous en prie, ajouta-t-il en s’asseyant dans le fauteuil présidentiel.

— Quelles pestes que ces filles ! — fit le commis ; et, pour confirmer son opinion que Maslova était la principale coupable, il raconta comment une de ces filles avait un jour, sur le boulevard, volé la montre d’un de ses collègues.

À cette occasion, le colonel raconta quelque chose de plus bizarre encore, le vol d’un samovar d’argent.

— De grâce, messieurs, arrivons aux questions, — dit le chef du jury en frappant sur la table avec son crayon.

Tous se turent. Les questions étaient ainsi posées aux jurés :

1o Le paysan Simon Pétrovitch Kartinkine, du village de Borki, district de Krapivno, trente-trois ans, est-il coupable d’avoir, le 17 janvier 188., dans la ville de N…, avec l’intention d’ôter la vie au marchand Smielkov, dans le but de le voler, de complicité avec d’autres personnes, donné du poison dans du cognac ; d’avoir causé ainsi la mort de Smielkov, après laquelle il aurait dérobé une somme d’environ 2.500 roubles et une bague en brillants ?

2o La bourgeoise Euphémie Ivanovna Botchkova, quarante-trois ans, est elle coupable du crime défini dans la première question ?

3o La bourgeoise Catherine Mikhaïlovna Maslova, vingt-sept ans, est elle coupable du crime défini dans la première question ?

4o Si l’accusée Euphémie Botchkovan’est pas coupable du crime énoncé dans la première question, est-elle coupable d’avoir, le 17 janvier 188., en la ville de N…, étant en service à l’Hôtel de Mauritanie, dérobé dans la valise fermée à clef d’un voyageur de cet hôtel, le marchand Smielkov, la somme de 2.500 roubles, et, dans ce but, d’avoir ouvert sur place la valise avec une clé apportée par elle ?

Le chef du jury posa la première question.

— Eh bien, messieurs ?

La réponse ne se fit pas attendre. Tous se mirent à dire : « Oui, coupable », le reconnaissant coupable tant pour le vol que pour l’empoisonnement.

Un seul juré se refusa à déclarer Kartinkine coupable — un vieil employé qui répondait à toutes les questions dans le sens de l’acquittement.

Le chef du jury, pensant qu’il n’avait pas compris, se mit à lui expliquer que Kartinkine et Botchkova étaient certainement coupables ; mais le vieillard prétendit avoir fort bien compris et que, selon lui, le mieux était d’avoir pitié. « Nous ne sommes pas des saints », dit-il ; et il garda son opinion.

Après de longues discussions, la réponse à la seconde question concernant Botchkova fut : « Non coupable », puisqu’il n’y avait pas de preuves de sa complicité dans l’empoisonnement, ce que du reste avait plaidé avec insistance son avocat.

Le marchand qui tenait à ce que Maslova fût acquittée persista à soutenir que Botchkova était le pivot de toute l’affaire. Plusieurs jurés étaient de son avis ; mais le chef du jury, soucieux de rester dans la stricte légalité, observa qu’il n’en existait aucune preuve matérielle.

Après une longue discussion, son avis l’emporta.

Sur la quatrième question, celle d’avoir dérobé l’argent, on déclara Botchkova : « Oui, coupable », mais, à la demande du vieil employé, on ajouta : « Mais avec circonstances atténuantes. »

La question concernant Maslova provoqua un débat très vif. Le chef du jury insistait sur sa culpabilité, tant en ce qui concernait l’empoisonnement que le vol ; le marchand soutenait le contraire ; le colonel, le commis et le vieil employé étaient de cet avis ; les autres jurés hésitaient, mais l’opinion de leur chef l’emportait, principalement parce que tous étaient fatigués et préféraient l’opinion qui mettrait plus vite tout le monde d’accord et libérerait les jurés.

D’après les interrogatoires et ce qu’il savait de Maslova, Nekhludov avait la conviction qu’elle n’était coupable ni du vol ni de l’empoisonnement, et il avait pensé d’abord que ce serait l’avis de tous ; mais, quand il s’aperçut que, grâce à la défense maladroite du marchand, basée évidemment sur ce fait, qu’il ne cachait pas, que Maslova lui plaisait ; grâce à la résistance qu’opposait, précisément à cause de cela, le chef du jury, et principalement à cause de la fatigue générale, la décision penchait vers l’accusation, il voulut prendre la parole ; mais il fut saisi de peur à la pensée d’intercéder en faveur de Maslova, — comme si tout le monde eût pu deviner ses relations avec elle. Il se disait cependant que les choses ne pouvaient se passer ainsi et que son devoir était d’intervenir. Il rougissait, pâlissait, et enfin allait se décider à parler quand Pierre Guerassimovitch, silencieux jusque-là, mais évidemment agacé par le ton autoritaire du chef du jury, intervint pour dire précisément ce que voulait dire Nekhludov.

— Permettez, — fit-il, — vous affirmez qu’elle est coupable de vol parce qu’elle avait la clef, mais les domestiques n’ont-ils pas pu venir après elle et ouvrir la valise avec une autre clef ?

— Parfaitement, parfaitement, — appuya le marchand.

— Elle ne pouvait même prendre l’argent, n’en pouvant rien faire dans sa situation.

— Naturellement, c’est ce que je dis, — reprit le marchand.

— À mon avis, c’est sa venue à l’hôtel qui a inspiré l’idée du vol aux domestiques ; ils ont profité de l’occasion et, ensuite, tout rejeté sur elle.

Pierre Guerassimovitch parlait nerveusement. Son énervement se communiqua au chef du jury et ne fit que l’ancrer davantage dans son opinion ; mais Pierre Guerassimovitch parla avec tant de conviction que la majorité se rangea à son avis, et l’on reconnut que Maslova n’avait pas participé dans le vol de l’argent, et que la bague lui avait été donnée en cadeau.

Restait la question de sa culpabilité dans l’empoisonnement, dont elle était innocente, selon le marchand, son ardent défenseur, puisqu’elle n’avait aucune raison de tuer. Mais le chef du jury répondit à cela qu’il était impossible de l’innocenter, puisqu’elle-même avouait avoir versé la poudre.

— Elle l’a versée, c’est vrai, mais croyant que c’était de l’opium, — objecta le marchand.

— L’opium peut aussi causer la mort, — interrompit le colonel qui aimait les digressions, et, à ce propos, il se mit à narrer l’aventure de la femme de son beau-frère qui avait absorbé de l’opium et en serait morte si un médecin ne s’était trouvé là à temps. Le colonel parlait avec tant de dignité et d’assurance que personne n’osait l’interrompre. Seul, le commis, gagné par l’exemple, s’enhardit à placer son mot.

— On peut fort bien s’habituer au poison, dit-il, et en absorber sans danger jusqu’à quarante gouttes. Un de mes parents…

Mais le colonel n’était pas homme à se laisser interrompre ; il continua son récit, et tout le monde dut connaître en détail le rôle joué par l’opium dans l’existence de la femme de son beau-frère.

— Mais, messieurs, il est déjà plus de quatre heures, — observa l’un des jurés.

— Eh bien, messieurs, — demanda le chef du jury : — nous la reconnaissons coupable sans intention de voler. Cela va-t il ainsi ?

Pierre Guerassimovitch, satisfait de son succès, consentit.

— Mais avec circonstances atténuantes, — intervint le marchand.

Tous y consentirent, sauf le vieil employé qui insista de nouveau pour la déclarer non coupable.

— Mais c’est à cela que nous arrivons, — leur expliqua le chef du jury, — c’est comme si nous disions : non coupable.

— C’est entendu : avec circonstances atténuantes ; ainsi cela effacera ce qui reste, — dit joyeusement le marchand.

On était si fatigué, on s’était tellement embrouillé dans toutes ces discussions que l’idée ne vint à personne de faire ajouter à la réponse : oui, mais sans intention de donner la mort.

Nekhludov était si ému que lui non plus n’y prit pas garde. Les réponses furent donc notées sous cette forme et remises au tribunal.

Rabelais raconte qu’un juriste, appelé à statuer sur un procès, après avoir énuméré une multitude d’articles de lois et lu vingt pages d’un fatras latino-juridique, proposa aux plaideurs de tirer le jugement au sort : pair ou impair. Si le nombre était pair, l’accusateur aurait raison ; s’il était impair, ce serait le demandeur.

Ici, il en fut de même. Telle décision et non une autre était acceptée, non que tous les jurés fussent du même avis, mais : 1o parce que le président du tribunal avait tellement prolongé son résumé qu’il avait négligé de dire, suivant l’usage en pareil cas, que les jurés pouvaient répondre : — Oui, mais sans intention de donner la mort ; 2o parce que le colonel avait trop longuement et ennuyeusement narré l’aventure de la femme de son beau-frère ; 3o parce que Nekhludov était si ému qu’il ne s’était point aperçu de ce que les mots : sans intention de voler, auraient dû être accompagnés des mots : sans intention de donner la mort ; 4o parce que Pierre Guerassimovitch était sorti de la salle pendant que le chef du jury relisait les questions et les réponses ; et principalement, ces réponses furent adoptées parce que les jurés, fatigués et désireux de recouvrer leur liberté, avaient accepté le premier avis qu’on leur avait proposé.

Les jurés sonnèrent. Le gendarme qui s’était tenu devant la porte, sabre au clair, remit son sabre dans le fourreau et s’écarta. Les juges vinrent se rasseoir, et les jurés, à la file, rentrèrent dans la grande salle.

Le chef du jury tenait, d’un air solennel, la feuille des réponses. Il s’approcha du président et la lui remit, Le président lut, et, visiblement étonné, agitant les mains, il s’adressa à ses collègues. Il était stupéfait de voir que le jury, ayant spécifié la première condition : sans intention de voler, avait omis de mentionner la seconde : sans intention de donner la mort. Il en résultait que Maslova n’avait ni volé ni dépouillé, et que, pourtant, sans motif aucun, elle avait empoisonné un homme.

— Voyez donc l’ineptie qu’ils ont rapportée, — dit le président à son assesseur de gauche. — Ce sont les travaux forcés, et cependant elle n’est pas coupable.

— Et pourquoi serait-elle innocente ? — fit le juge sévère.

— Mais cela saute aux yeux ! Il y a lieu, je crois, d’appliquer l’article 817. (L’article 817 établit que le tribunal a le droit de modifier la décision du jury, s’il la juge mal fondée.)

— Qu’en pensez-vous ? — demanda le président au juge bienveillant.

Celui-ci ne répondit pas immédiatement ; il regarda le numéro du papier qui était devant lui, additionna les chiffres et vit qu’ils n’étaient pas divisibles par trois. Il s’était dit que si le total était divisible, il donnerait son consentement ; cependant bien que cela ne fût pas, il se décida, par bonté, à acquiescer quand même.

— Je crois aussi qu’il le faudrait, — répondit-il.

— Et vous ? — demanda le président au juge bourru.

— Non jamais, — répondit celui-ci d’un ton résolu, — les journaux parlent déjà assez de ce que les jurés acquittent les coupables ; que dira-t-on si le tribunal lui-même se met à acquitter. Je n’y consens pas.

Le président tira sa montre.

— Je le regrette mais qu’y faire, dit-il ; et il remit les réponses au chef du jury pour en donner lecture.

Tous les jurés se levèrent, et leur chef, après s’être tourné d’un pied sur l’autre, lut les questions et les réponses. Tous les magistrats : le greffier, les avocats et jusqu’au procureur, ne purent cacher leur surprise.

Les prévenus, ne comprenant évidemment pas le sens des réponses, restaient immobiles sur leur banc. Puis tout le monde se rassit et le président demanda au substitut quelles peines il requérait contre les accusés.

Le procureur, enchanté du succès inattendu de son réquisitoire contre Maslova, succès qu’il attribua à son éloquence, consulta un volume, se leva, et dit :

— Je demande, pour Simon Kartinkine, l’application de l’article 1452 et du quatrième paragraphe de l’article 1453 ; pour Euphémie Botchkova, l’application de l’article 1659 ; et pour Catherine Maslova l’application de l’article 1454.

C’étaient les peines les plus sévères qu’on pouvait appliquer.

— Le tribunal va se retirer pour délibérer sur l’application de la peine, — dit le président en se levant.

Tous se levèrent après lui, et, avec le sentiment agréable d’avoir accompli une bonne œuvre, sortirent et se dipersèrent dans la salle.

— Eh bien, mon cher, nous avons joliment pataugé, — dit Pierre Guerassimovitch en s’approchant de Nekhludov, à qui le chef du jury racontait quelque chose. Voilà que nous l’avons expédiée aux travaux forcés.

— Quoi, que dites-vous ? — s’écria Nekhludov, sans remarquer cette fois, la choquante familiarité du professeur.

— Mais sans doute, — répondit-il. — Nous avons oublié d’ajouter dans notre réponse : coupable, mais sans intention de donner la mort. Le greffier vient de me dire que le procureur demande quinze ans de travaux forcés.

— Mais nous étions d’accord ainsi, — dit le chef du jury.

Pierre Guerassimovitch, protesta, déclarant qu’il allait de soi que, puisqu’elle n’avait pas pris l’argent, elle ne pouvait avoir eu l’intention de donner la mort.

— Mais j’ai relu les réponses avant de rentrer à l’audience, — répliqua le chef du jury, pour se justifier. — Personne n’a protesté.

— J’ai été obligé de sortir pour un instant pendant cette lecture, — dit Pierre Guerassimovitch. — Mais vous, comment avez-vous pu laisser passer cela ?

— Je ne m’en suis pas aperçu, — répondit Nekhludov.

— Voilà, vous n’y avez rien vu.

— Mais on peut réparer le mal, — dit Nekhludov.

— Oh ! non, maintenant c’est fini.

Nekhludov jeta les yeux sur les prévenus. Pendant que leur sort se décidait, ils continuaient à demeurer assis et immobiles entre la grille et les soldats. Maslova souriait. Alors une mauvaise pensée se glissa dans l’âme de Nekhludov. Auparavant, tandis qu’il prévoyait son acquittement et sa mise en liberté, il s’était inquiété de la façon dont il aurait à se conduire envers elle. À présent, la déportation en Sibérie allait supprimer d’un coup la possibilité de renouer les relations. L’oiseau blessé allait cesser bientôt de se débattre dans la carnassière, et de forcer le souvenir.