Résurrection (trad. Bienstock)/Partie II/Chapitre 32

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 37p. 236-245).


XXXII

En rentrant chez lui, Nekhludov trouva sur sa table le billet de sa sœur, et se rendit chez elle aussitôt. C’était le soir. Ignace Nikiforovitch reposait dans la pièce voisine, et Nathalie Ivanovna se trouva seule à le recevoir. Elle portait une robe de soie noire ajustée à la taille, avec un ruban rouge sur la poitrine ; elle était coiffée à la dernière mode, les cheveux noirs relevés. On voyait qu’elle s’efforçait de se rajeunir pour mieux plaire à un homme de l’âge de son mari. À la vue de son frère, elle se leva vivement du divan, et, d’un pas rapide, qui faisait froufrouter sa robe de soie, elle vint à sa rencontre. Ils s’embrassèrent et, en souriant, se regardèrent. Un regard mystérieux, inexprimable et significatif, un regard où tout était vérité fut échangé ; mais aussitôt commença un échange de paroles où il n’y avait déjà plus cette vérité.

Ils ne s’étaient pas revus depuis la mort de leur mère.

— Tu as engraissé et rajeuni, lui dit-il.

Elle plissa les lèvres de plaisir.

— Et toi, tu as maigri.

— Que fait Ignace Nikiforovitch ? demanda Nekhludov.

— Il se repose. Il n’a pas dormi de la nuit…

Ils avaient à se dire bien des choses, mais les paroles ne disaient rien, tandis que les regards disaient ce qu’il fallait dire et qu’on taisait.

— Je suis allée chez toi.

— Oui, je le sais. J’ai été forcé de quitter notre appartement. Il était trop grand, j’y étais trop seul et m’y ennuyais. Je n’ai besoin de rien de tout cela, alors prends tout, tous les meubles, tout ce qui est là.

— Oui, Agrafena Petrovna me l’a dit. Je suis allée là-bas… Je te remercie infiniment, mais…

À ce moment, le valet de chambre de l’hôtel apporta le thé sur un plateau d’argent. Ils se turent pendant qu’il disposait le service sur la table.

Nathalie Ivanovna s’assit dans un fauteuil, devant la petite table, et, en silence, se mit à préparer le thé. Nekhludov se taisait.

— Eh bien ! Dmitri. Je sais tout ! prononça résolument Nathalie en le regardant.

— Eh bien, j’en suis heureux…

— Mais, vraiment, peux-tu avoir l’espoir de l’amender après une vie pareille ? lui demanda-t-elle.

Il était assis droit sur une chaise basse et l’écoutait avec attention, tâchant de bien comprendre et de bien répondre. Le sentiment provoqué par sa dernière entrevue avec Maslova continuait à remplir son âme d’une joie tranquille et de bienveillance envers tous les hommes.

— Ce n’est pas elle que je veux rendre meilleure, c’est moi-même, dit-il.

Nathalie Ivanovna poussa un soupir.

— Mais il y a d’autres moyens que le mariage.

— Celui-ci me paraît le meilleur, d’autant plus qu’il m’ouvre l’accès d’un monde où je puis me rendre utile.

— Je ne pense pas que tu puisses être heureux, dit Nathalie Ivanovna.

— Il ne s’agit pas de mon bonheur.

— Oui, je comprends. Mais si elle a du cœur, elle ne peut en être heureuse ; elle ne peut le désirer…

— Aussi elle ne le désire pas…

— Je comprends… mais la vie…

— Eh bien ! quoi, la vie ?…

— Elle exige autre chose.

— Elle n’exige rien, sinon que nous fassions notre devoir, répondit Nekhludov en regardant son visage encore beau, malgré quelques rides autour des yeux et de la bouche.

— Je ne comprends pas, dit-elle, en soupirant de nouveau.

« La pauvre, la chérie, comment a-t-elle pu changer ainsi ? » songeait Nekhludov, se rappelant Nathalie jeune fille et éprouvant pour elle un sentiment de tendresse mêlé à de nombreux souvenirs d’enfance.

À ce moment Ignace Nikiforovitch entra dans la chambre. Comme toujours il portait la tête haute, bombait sa large poitrine, marchait lentement, légèrement, et souriait, tandis que brillaient ses lunettes, sa calvitie et sa barbe noire.

— Bonjour ! Bonjour ! Comment allez-vous ? dit-il en accentuant les mots avec affectation. (Aussitôt après le mariage ils avaient essayé de se tutoyer mais n’y étaient pas parvenus).

Ils se serrèrent la main, et Ignace Nikiforovitch s’installa doucement dans un fauteuil.

— Je ne suis pas de trop ?

— Non. Je ne cache à personne ce que je dis ni ce que je fais.

Dès l’instant que Nekhludov revit ce visage, ces mains velues, entendit ce ton de voix protecteur et suffisant, sa disposition bienveillante s’évanouit.

— Oui, nous parlons de ses intentions, dit Nathalie Ivanovna. Veux-tu du thé ? demanda-t-elle en prenant la théière.

— Volontiers. Et quelles sont ses intentions ?

— Aller en Sibérie avec le convoi des prisonniers où se trouve la femme envers laquelle je me sens coupable, dit Nekhludov.

— J’ai même entendu dire qu’il s’agissait de faire plus que de l’accompagner.

— Oui, de l’épouser, si toutefois elle le désire.

— Ah vraiment ! Mais si cela ne vous est pas désagréable, expliquez-moi les raisons, je ne les comprends pas.

— Les raisons, les voici : c’est que cette femme… son premier pas dans la débauche… Nekhludov, et il n’en était que plus irrité, n’arrivait pas à s’exprimer comme il l’eût voulu.

— La raison, c’est que je suis le coupable, et que c’est elle qui est punie.

— Si on l’a punie, c’est probablement qu’elle n’était pas non plus innocente.

— Elle est absolument innocente.

Et Nekhludov, avec une agitation excessive, raconta toute l’affaire.

— Oui, négligence du président, et, conséquemment, irréflexion dans la réponse des jurés. Mais pour les cas pareils, il y a le Sénat.

— Le Sénat a rejeté le pourvoi.

— C’est que les motifs de cassation étaient insuffisants, répartit Ignace Nikiforovitch, partageant évidemment l’avis, très répandu, que la vérité, c’est le résultat des débats judiciaires. Le Sénat n’a pas à examiner les affaires quant au fond. Mais s’il y a eu véritablement erreur, on aurait dû présenter un recours en grâce.

— C’est ce que nous avons fait, mais sans chances de succès. On fera une enquête au ministère, le ministère s’adressera au Sénat, le Sénat s’en tiendra à sa décision, et, comme d’habitude, l’innocent sera puni.

— D’abord le ministère ne s’adressera pas au Sénat, remarqua Ignace Nikiforovitik, avec un sourire indulgent. Il demandera le dossier du tribunal, et s’il trouve qu’il y a erreur, il prendra des conclusions en conséquence ; deuxièmement, les innocents ne sont jamais, ou du moins rarement, punis. Les coupables seuls sont punis, dit Ignace, posément et avec un sourire suffisant.

— Eh bien ! moi, je me suis convaincu du contraire, affirma Nekhludov en regardant son beau-frère avec une hostilité croissante. J’ai acquis la certitude que près de la moitié des gens condamnés par les tribunaux sont innocents.

— Comment cela ?

— Ils sont innocents, dans toute l’acception du terme, comme cette femme est innocente d’empoisonnement, comme l’est ce paysan, condamné pour un assassinat qu’il n’a pas commis, comme le sont un fils et sa mère accusés d’un incendie, dont le plaignant est l’auteur, et pour lequel ils ont failli être condamnés.

— Évidemment, il y a eu et il y aura toujours des erreurs judiciaires. Une institution humaine ne peut se prétendre infaillible.

— En outre, la grande majorité des condamnés sont innocents, car, élevés dans certains milieux, ils ne tiennent pas pour criminels les actes qu’ils ont commis.

— Pardon ! Ce n’est pas juste. Tout voleur sait bien que voler c’est mal, que c’est immoral, qu’il ne doit pas voler, objecta Ignace Nikiforovitch, avec ce même sourire calme, suffisant et dédaigneux, qui irritait particulièrement Nekhludov.

— Non, il ne le sait pas ! On lui dit de ne pas voler, mais il voit, il sait, que ses patrons lui volent son travail en retenant sur son salaire ; que le gouvernement, avec tous ses fonctionnaires, le vole sous forme d’impôts.

— Ça c’est de l’anarchisme ! dit Ignace Nikiforovitch définissant ainsi, avec calme, le sens des paroles de son beau-frère.

— Je ne sais pas ce que c’est, mais je dis ce qui est, répartit Nekhludov. Cet homme sait que le gouvernement le vole ; il sait que nous, propriétaires fonciers, l’avons volé depuis longtemps en le privant de la terre qui devrait être propriété commune. Et quand cet homme prend dans nos forêts quelques branches de bois mort, pour allumer son feu, nous le jetons en prison et le traitons de voleur. Mais il sait que ce n’est pas lui le voleur, que le voleur est celui qui s’est emparé de la terre, et, vis-à-vis des siens, il regarde comme un devoir toute restitution de la chose qui lui fut dérobée.

— Je ne comprends pas, ou plutôt si, je comprends, mais ne suis pas d’accord avec vous. La terre ne peut ne pas être la propriété de quelqu’un. Partagez-la aujourd’hui en parties égales, demain elle sera entre les mains des plus travailleurs, des plus habiles, dit Ignace Nikiforovicth, avec l’assurance tranquille et calme que Nekhludov était un socialiste, et avec la même assurance que la doctrine socialiste consiste dans le partage égal de la terre entre tous et que cette théorie est facile à réfuter, vu qu’un tel partage est parfaitement stupide.

— Mais personne ne vous parle de partager la terre par parties égales ; la terre ne doit pas être la propriété de quelques personnes et ne peut être un objet ni de vente, ni d’achat, ni de louage.

— Le droit de propriété est inné chez l’homme. S’il n’existait pas, personne n’aurait intérêt à cultiver le sol. Supprimer le droit de propriété c’est revenir aussitôt à l’état sauvage ! déclara avec autorité Ignace Nikiforovitch, répétant l’argument connu, et considéré comme irréfutable, en faveur de la propriété foncière, et qui consiste à dire que l’avidité pour la propriété foncière est la preuve de sa nécessité.

— Au contraire, on ne verra pas comme aujourd’hui le sol en friche seulement lorsque le propriétaire foncier, tel le chien sur le foin, ne repoussera plus de la terre ceux qui peuvent la travailler.

— Écoutez. Dmitri Ivanovitch, ce que vous dites est absolument insensé ! Est-il possible de supprimer, à notre époque, le droit de propriété sur la terre ? C’est votre dada, je le sais, mais permettez-moi de vous le dire franchement…

Ignace Nikiforovitch pâlit, et sa voix trembla. Évidemment la chose le touchait de près.

— Sincèrement je vous conseille de bien réfléchir encore à cette question avant de songer à sa solution pratique.

— Vous voulez parler de mes affaires personnelles ?

— Oui. À mon avis, nous tous qui occupons une certaine situation devons assumer les devoirs qui en résultent pour nous. Nous devons conserver les conditions de l’existence dans lesquelles nous sommes nés, que nos parents nous ont léguées et que nous devons transmettre à nos descendants…

— Et moi je regarde de mon devoir…

— Permettez, continua Ignace Nikiforovitch sans se laisser interrompre. Je ne parle ni de moi ni de mes enfants ; leur sort est assuré et quant à moi je gagne assez pour vivre dans l’aisance, et je pense que mes enfants y vivront aussi. Ma protestation contre vos actes insuffisamment réfléchis, permettez-moi de vous le dire, n’a donc pas pour motif un intérêt personnel ; c’est une conviction de principe, c’est pourquoi je ne saurais partager votre manière de voir. Je vous conseille de réfléchir encore, de lire…

— Laissez-moi, je vous prie, décider de mes affaires moi-même, ainsi que de mes lectures, dit Nekhludov en pâlissant.

Et sentant que ses mains devenaient froides et qu’il n’était plus maître de lui, il se tut, et se mit à boire sa tasse de thé.