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Résurrection (trad. Bienstock)/Partie II/Chapitre 4

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 37p. 22-28).


IV

Quand il eut franchi la porte, Nekhludov rencontra, sur le sentier tracé à travers la prairie, la même jeune paysanne en tablier bariolé et des boucles aux oreilles. Elle retournait déjà, agitant rapidement son bras gauche, tandis que, du bras droit, elle serrait fortement contre son ventre un coq rouge. Le coq à la crête pourpre semblait tranquille mais il ne cessait de battre des paupières, d’allonger et de replier sous lui une de ses pattes noires, ou d’accrocher ses ergots au tablier de la jeune fille. Celle-ci, en s’approchant du maître, ralentit le pas, s’arrêta quand elle se trouva à sa hauteur, et rejeta la tête en arrière pour le saluer, et elle ne reprit sa course, avec son coq, que quand il se fut éloigné. Près du puits, Nekhludov rencontra encore une vieille femme en chemise sale, portant sur son dos courbé de lourds seaux. La vieille déposa ses seaux et le salua avec ce même renversement de la tête.

Passé le puits, le village commençait. La journée était claire et chaude à dix heures, il faisait déjà lourd et les nuages qui se rassemblaient voilaient de temps en temps le soleil. Tout le long de la rue une odeur de fumier aigre, mais non désagréable, se dégageait des chariots grimpant la montée, et des tas, amassés dans les cours, dont les portes étaient grandes ouvertes. Derrière les chariots, les paysans, pieds nus, la chemise et le pantalon maculés de jus de fumier, regardaient ce grand et vigoureux seigneur, en chapeau gris, dont le ruban de soie miroitait au soleil, et qui montait la rue du village en frappant à chaque pas de sa canne noueuse à pommeau brillant. Les paysans, qui revenaient des champs, se remuaient sur le rebord de leurs chariots vides en ôtant leurs bonnets, et examinaient avec surprise cet homme extraordinaire qui marchait dans leur rue ; les femmes sortaient des portes charretières ou sur les perrons, et se le montraient et le suivaient des yeux. À la quatrième porte devant laquelle passa Nekhludov, il fut arrêté par la sortie de la cour de télègues chargées très haut de fumier tassé, avec une natte pour siège. Un gamin de six ans, en attendant d’y grimper, suivait derrière une télègue. Un jeune paysan en lapti marchait à grands pas, chassant des chevaux dans la rue. Un poulain bleu, haut sur jambes, franchit la porte ; mais, effrayé à la vue de Nekhludov, se serrant contre le véhicule et se cognant les jambes aux roues, il courut vers sa mère, attelée à la lourde voiture, et qui eut un hennissement d’inquiétude. Un autre cheval était conduit par un vieillard maigre, encore vigoureux, pieds nus, en pantalon rayé avec une blouse longue et sale, dessinant par derrière, l’arête de son épine dorsale.

Quand enfin les chevaux se trouvèrent dans la rue semée de détritus de fumier desséché, le vieillard revint vers la porte et s’arrêta devant Nekhludov.

— Le neveu de nos demoiselles, sans doute ?

— Oui, oui.

— La bienvenue ; tu es donc venu nous voir ? continua le vieillard bavard.

— Oui, oui… Et vous, comment vivez-vous ? demanda Nekhludov. ne sachant que dire.

— Quelle vie la nôtre ! la plus mauvaise, répondit d’une voix chantante et en traînant, le vieillard bavard, qui semblait avoir plaisir à dire cela.

— Pourquoi mauvaise ? demanda Nekhludov en franchissant la porte charretière.

— Mais quelle vie est-ce ? Oui, des plus mauvaises, réitéra le vieillard en suivant Nekhludov sous l’auvent où le fumier avait été nettoyé. Nekhludov s’avança avec lui sous l’auvent.

— Voilà moi, j’ai douze âmes dans ma maison, continua le vieux, en montrant deux femmes qui, les manches de leurs chemises relevées, leurs jupes retroussées jusqu’au-dessus des genoux, laissant voir leurs mollets tout tachés de purin, se tenaient debout, la fourche à la main, sur ce qui restait du tas de fumier. — Je dois trouver chaque mois six pouds de blé ; et où les prendre ?

— N’as-tu donc pas assez de blé à toi ?

— À moi ! fit le vieux avec un sourire méprisant. Moi j’ai de la terre pour trois âmes ; à Noël, toute la provision est déjà épuisée.

— Mais alors comment faites-vous ?

— On s’arrange ; voilà, j’ai un fils en service ; puis nous prenons de l’avance chez Votre Seigneurie. Mais nous avons déjà tout pris avant le carême, et les impôts ne sont pas encore payés.

— Et combien d’impôts ?

— Rien que pour notre foyer, dix-sept roubles par terme. Ah, mon Dieu ! une vie à ne savoir comment s’en tirer.

— Pourrais-je entrer dans votre izba ? demanda Neklhudov en s’avançant dans la cour et marchant vers la couche de fumier, de couleur jaune safran, à l’odeur violente, que la fourche n’avait pas remuée.

— Pourquoi pas ? entre, dit le vieillard, et déplaçant rapidement ses pieds nus, entre les doigts desquels jaillissait le purin, il devança Nekhludov et lui ouvrit la porte de l’izba.

Les femmes, tout en rajustant leurs fichus et abaissant leurs jupes, regardaient avec une curiosité effrayée ce monsieur si propre, avec ses boutons de manchettes en or, qui entrait dans leur logis.

Deux fillettes en chemise s’élancèrent de l’izba. Nekhludov se courba, ôta son chapeau et pénétra dans le vestibule, puis dans la pièce étroite et sale, imprégnée d’une odeur aigre de cuisine. Dans l’izba, près du poêle, se tenait une vieille femme aux manches retroussées, laissant voir ses bras maigres et basanés.

— C’est notre maître ; il vient nous visiter, lui dit le vieillard.

— Eh bien, daignez entrer, dit aimablement la vieille, en rabaissant les manches de sa chemise.

— J’ai voulu voir un peu comment vous vivez, dit Nekhludov.

— Nous vivons comme tu vois. L’izba est prête à crouler et menace de tuer quelqu’un. Mais le vieux la trouve bien. Et alors nous vivons comme des rois, dit la vieille d’un air décidé. Voilà, je vais réunir la maisonnée pour le dîner. Je vais donner à manger aux travailleurs.

— Et qu’allez-vous manger pour votre dîner ?

— Ce que nous allons manger ? Ah ! notre nourriture est bonne. Premier plat, pain et kvass ; deuxième plat, kvass et pain, dit la vieille en laissant voir ses dents rongées à moitié.

— Non, sans plaisanterie, dites-moi ce que vous allez manger aujourd’hui ?

Manger ? — fit le vieux en riant. — Notre manger n’est pas bien compliqué. Montre-lui, vieille.

La femme hocha la tête.

— Tu as eu l’idée de venir voir notre nourriture de paysans. Ah ! ah ! je vois que tu es un seigneur curieux, tu veux tout savoir. Eh bien, voilà, nous aurons du pain, du kvass. puis du stchi, parce que les femmes ont rapporté des petits poissons ; et ensuite des pommes de terre.

— Et rien de plus ?

— Et quoi encore ; nous blanchirons avec un peu de lait, — répondait en souriant la vieille, les yeux dirigés vers la porte.

La porte était restée ouverte et l’entrée était pleine de gens, des enfants, des jeunes filles, des femmes avec des nourrissons. Et toute cette foule tassée examinait ce singulier seigneur qui voulait connaître la nourriture des paysans. La vieille était évidemment fière de savoir se tenir si bien avec les maîtres.

— Oui, une pauvre vie que la nôtre, on peut le dire, reprit le vieux. Hé ! où allez-vous ? cria-t-il aux gens qui stationnaient devant la porte.

— Eh bien, adieu ! dit Nekhludov, ressentant une sorte de malaise et de honte, dont il ne définissait pas la cause.

— Merci humblement de votre visite, dit le vieux.

À l’entrée, la foule s’écarta pour le laisser passer ; il sortit dans la rue et alla plus loin. Derrière lui sortirent du vestibule deux gamins, nu-pieds : l’aîné en chemise sale, jadis blanche ; l’autre en chemise rose, passée. Nekhludov se retourna vers eux.

— Et maintenant où vas-tu ? lui demanda le gamin à la chemise blanche.

— Chez Matrena Kharina, répondit-il. La connaissez-vous ?

Le plus petit, en chemise rose, se mit à rire, et l’aîné demanda très sérieusement :

— Quelle Matrena ? Une vieille ?

— Oui, une vieille.

— Oh… oh ! dit-il, alors c’est Séménikha, tout au bout du village. Nous allons t’y conduire. Allons, Fedka, conduisons-le.

— Et alors les chevaux ?

— Ah ! ça ne fait rien !

Fedka s’étant rangé à cet avis, ils montèrent tous trois le village.