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Résurrection (trad. Bienstock)/Partie III/Chapitre 6

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 37p. 357-364).


VI

Nekhludov aimait surtout un jeune forçat politique, phtisique, Kryltsov, qui marchait avec le convoi dont faisait partie Katucha. Nekhludov avait fait sa connaissance dès Ekaterinebourg ; en route il l’avait revu plusieurs fois et avait causé avec lui. Une fois, en été, pendant une halte à l’étape, Nekhludov avait passé avec lui presque toute une journée. Kryltsov lui avait raconté tout son passé et comment il était devenu révolutionnaire. Son histoire, jusqu’à son incarcération, était fort courte. Encore enfant il avait perdu son père, riche propriétaire dans une province du midi. Il était fils unique et avait été élevé par sa mère. Bien doué, il avait aisément terminé ses études au lycée, puis était sorti premier de la faculté des sciences mathématiques. On lui avait offert de rester à la faculté et d’aller étudier à l’étranger pour se préparer au professorat ; mais il avait hésité. Il y avait une jeune fille qu’il aimait et il songeait à se marier et à se consacrer aux affaires du zemstvo. Il avait ainsi plusieurs projets et ne se décidait pour aucun. Sur ces entrefaites, ses camarades de l’université lui demandèrent une certaine somme pour l’œuvre commune. Il savait qu’il s’agissait de la révolution à laquelle alors il ne s’intéressait nullement ; mais par camaraderie, par amour-propre, ne voulant pas qu’on pût croire qu’il avait peur, il avait donné l’argent. Ceux à qui il le remit furent arrêtés. On trouva chez eux un billet indiquant la provenance de l’argent, et à son tour il fut arrêté, et conduit d’abord au poste, puis en prison.

— Dans la prison où l’on me mit, raconta Kryltsov à Nekhludov (il était assis sur sa couchette, la poitrine rentrée, les coudes sur ses genoux ; ses beaux yeux jetant parfois sur Nekhludov un regard brillant et fiévreux), on n’était pas bien sévère, non seulement nous pouvions communiquer en frappant contre la cloison, mais encore nous promener dans le corridor, échanger quelques mots, partager les provisions, le tabac, et même, le soir, chanter en chœur. J’avais une belle voix. Oui, si ce n’eût été le grand chagrin de ma mère, je me serais senti fort bien en prison ; c’était même agréable et intéressant. C’est là que j’ai fait connaissance du célèbre Pétrov (celui qui plus tard, à la forteresse, se coupa la gorge avec un morceau de verre) et de quelques autres. Mais je n’étais pas révolutionnaire. J’y fis également connaissance de deux voisins de cellule. Tous deux avaient été arrêtés pour une affaire de proclamations polonaises. Ils avaient été jugés pour leur tentative d’évasion pendant qu’on les conduisait à la gare du chemin de fer. L’un était polonais, Lozynsky ; l’autre juif, Rozovsky. Oui… Ce Rozovsky était encore un enfant. Il se donnait dix-sept ans, mais il n’en paraissait pas plus de quinze. Maigre, petit, vif, avec des yeux noirs brillants, et, comme tous les juifs, très musicien. Sa voix muait encore, mais il chantait très bien. Oui… J’étais en prison quand on les conduisit au tribunal. On les avait emmenés le matin. Le soir, quand ils revinrent, ils nous dirent qu’ils étaient condamnés à mort. Personne ne s’y attendait. L’affaire était peu importante. Ils avaient cherché simplement à se débarrasser de leur escorte, sans même blesser personne. Et puis c’était si peu naturel qu’on pût exécuter un enfant comme Rozovsky. Tous, dans la prison, était convaincus que c’était là simplement un acte d’intimidation, mais que l’arrêt ne serait pas confirmé. Et l’émotion se calma peu à peu, notre vie reprit son train habituel. Oui… Mais un soir, le gardien s’approcha de ma porte, et avec mystère, me dit que les charpentiers étaient venus dresser la potence. Au premier moment je ne compris pas : quoi ? quelle potence ? Mais à l’émotion du vieux gardien, je compris que c’était pour nos deux compagnons. Je voulus frapper à la cloison pour en informer mes voisins, mais j’eus peur que les condamnés ne l’entendissent. Les autres camarades se taisaient également. Évidemment tout le monde savait. Toute la soirée un lourd silence régna dans le corridor et dans les cellules. Nous nous abstenions de correspondre et de chanter. Vers dix heures le gardien s’approcha de nouveau et m’apprit qu’on avait mandé le bourreau de Moscou. Il dit et s’éloigna. Je l’appelai pour le questionner encore, mais à ce moment, Rozovsky me cria de sa cellule, à travers tout le corridor : « Qu’y a-t-il ? Pourquoi l’appelez-vous ? » Je lui répondis qu’on m’avait apporté du tabac. Mais il semblait pressentir quelque chose et me demanda pourquoi nous n’avions pas chanté ni frappé à la cloison ? J’ai oublié ce que je lui répondis ; je m’étais empressé de m’éloigner de la porte pour ne pas causer avec lui. Oui… Ce fut une nuit horrible ! Toute la nuit je demeurai aux écoutes. Vers le matin, j’entendis s’ouvrir la porte du corridor, et des pas nombreux s’avancer. Je m’approchai du judas. Une lampe brûlait dans le corridor. Le directeur passa le premier. C’était un gros homme qui semblait toujours sûr de soi, résolu. Mais alors il me parut troublé, pâle, consterné, comme effrayé de quelque chose. Son adjoint le suivait, l’air renfrogné, mais décidé ; puis l’escorte. On passa devant ma porte, on s’arrêta à la cellule voisine, et j’entendis l’adjoint crier d’une voix étrange : « Lozynsky, levez-vous ! Mettez du linge propre ! » Oui… Puis j’entendis grincer la porte, on entra chez lui ; puis le pas de Lozynsky, il alla du côté opposé au couloir. Je ne voyais que le directeur. Oui… Pâle, il boutonnait et déboutonnait son uniforme et secouait ses épaules. Oui… Soudain, comme effrayé de quelque chose, il se rangea. C’était Lozynsky qui, passant devant lui, s’approchait de ma porte. Un beau jeune homme ! Vous savez, un de ces beaux types polonais : le front large, droit, ombragé d’abondants et fins cheveux blonds, et de beaux yeux bleus. C’était un adolescent dans tout son épanouissement printanier. Il s’arrêta devant le judas de ma porte, de sorte que j’aperçus tout son visage : un visage terne, affaissé, effrayant. « Kryltsov, des cigarettes ? » J’allais lui en donner une, lorsque l’adjoint du directeur, craignant sans doute d’être devancé, tira vivement son étui et le lui tendit. Il prit une cigarette ; l’adjoint frotta une allumette. Lozynsky se mit à fumer et parut réfléchir.

Puis, comme s’il se rappelait quelque chose, il se mit à parler : « C’est cruel et injuste ! Je n’ai commis aucun crime. Je… » Un tremblement parcourut son cou jeune et blanc, dont je ne pouvais détacher mes regards, et il s’arrêta. Oui… À ce moment, de sa voix timbrée de juif, Rozovsky se mit à crier dans le corridor. Lozynsky jeta sa cigarette et s’éloigna de ma porte. Rozovsky le remplaça devant le judas. Son visage enfantin, aux yeux noirs humides, était rouge et inondé de sueur. Lui aussi avait du linge propre et retenait à deux mains son pantalon trop large et tremblait. Il approcha son malheureux visage et dit : « Anatole Petrovitch, n’est-ce pas que le médecin m’avait ordonné de la tisane ? Je suis souffrant et j’en boirais bien encore ! » Personne ne répondit, et d’un air interrogateur il regardait tantôt moi, tantôt le directeur. Que voulait-il dire ? Je ne l’ai jamais compris. Oui… Tout à coup l’adjoint prit un air sévère et cria d’une voix aiguë : « Que signifie cette plaisanterie. En route ! » Rozovsky évidemment ne pouvait pas comprendre ce qui l’attendait, et il s’en alla d’un pas rapide, presque courant devant tous. Soudain il s’arrêta et j’entendis ses pleurs et sa voix perçante ; un bruit de pas et de lutte. Il continuait à pleurer et à crier. Puis, de plus en plus loin. La porte du corridor résonna et tout redevint silencieux. Oui… Et on les pendit ! On les étrangla tous deux avec des cordes ! Un gardien, un autre, qui vit l’exécution, m’a raconté que Lozynsky n’avait opposé aucune résistance tandis que Rozovsky avait lutté longtemps, si bien qu’on avait dû le traîner à la potence et de force lui passer la tête dans le nœud coulant. Oui… ce gardien était un peu bébête : « On m’avait dit, monsieur, que c’était effrayant à voir. Eh bien, non ! Ça ne vous fait pas grand’chose ! Une fois pendus, ils ne firent que comme ça avec les épaules ! » et il imita le soubresaut des épaules. « Puis le bourreau tira pour que le nœud, pour ainsi dire, étranglât mieux. Et c’est tout ! ils n’ont plus fait un mouvement. Ça ne vous fait pas grand’chose ».

Ayant ainsi répété les paroles du gardien, Kryltsov voulut sourire, mais au lieu de sourire il éclata en sanglots.

Longtemps il demeura silencieux, haletant et refoulant les sanglots qui lui serraient la gorge.

— C’est depuis lors que je suis devenu révolutionnaire. Oui… dit-il après s’être calmé ; et il acheva brièvement son histoire.

Sorti de prison, il s’était affilié au parti des libérateurs du peuple, puis il était devenu chef du groupe de désorganisation, dont le but était de terroriser le gouvernement afin qu’il abandonnât le pouvoir et fit appel au peuple. À cet effet, il se rendait soit à Pétersbourg, soit à l’étranger, soit à Kiev, soit à Odessa, et partout obtenait des résultats. Un homme, en qui il avait mis sa confiance, le trahit. On l’arrêta, le jugea ; maintenu deux ans en prison et condamné à mort, sa peine fut commuée en celle des travaux forcés à perpétuité.

En prison, il avait contracté la phtisie, et à présent, dans les conditions où il se trouvait, il n’avait évidemment que quelques mois à vivre. Il le savait et ne regrettait nullement ce qu’il avait fait ; il disait même que s’il disposait d’une autre vie il la consacrerait également au même but — à la destruction d’un ordre de choses qui rend possible ce qu’il avait vu.

L’histoire de cet homme et son amitié avec lui expliquèrent à Nekhludov bien des choses qu’il n’avait pas comprises jusqu’alors.