Révélations sur le procès des communistes de Cologne/I

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Révélations sur le procès des communistes de Cologne
Traduction par Léon Rémy.
L’Allemagne en 1848Schleicher (p. 291-299).

CHAPITRE I

PRÉLIMINAIRES


Nothjung fut arrêté, le 10 mai 1851, à Leipzig. Peu de temps après, Bürgers, Rœser, Daniels, Becker, etc. Le 4 octobre 1852, les détenus comparurent, devant les assises de Cologne, sous l’inculpation de « complot de haute trahison » dirigé contre l’État prussien. L’emprisonnement en prévention, en cellule, avait donc duré une année et demie.

Lors de l’arrestation de Nothjung et de Bürgers, on découvrit chez eux le « manifeste du parti communiste », les « statuts de la Ligue des communistes » (une société de propagande communiste), deux circulaires du Comité central de la Ligue, enfin quelques adresses et quelques imprimés. L’arrestation de Nothjung était déjà connue depuis huit jours, quand se produisirent des perquisitions et des arrestations à Cologne. Si l’on avait dû trouver encore quelque chose, on l’avait certainement fait déjà disparaître. En fait, l’aubaine se réduisit à quelques lettres irrelevantes. Une année et demie plus tard, quand les accusés parurent enfin devant les jurés, la matière bonafide de l’accusation ne s’était pas augmentée d’un seul document. Et cependant toutes les autorités de Prusse, comme le ministère public (représenté par Von Seckendorf et Saedt) l’assure, avaient déployé l’activité la plus minutieuse et la plus variée. À quoi s’étaient-ils employés ? Nous verrons !

La longueur inaccoutumée de la prison préventive fut motivée de la façon la plus spirituelle, D’abord le Gouvernement saxon ne voulait pas livrer Bürgers et Nothjung à la Prusse. Le tribunal de Cologne réclama en vain auprès du ministère à Berlin ; le ministère de Berlin ne fut pas plus heureux auprès des autorités de Saxe. Cependant l’État saxon se laissa attendrir. Bürgers et Nothjung furent livrés. Enfin, en octobre 1851, l’affaire était si avancée que les actes se trouvaient à la disposition de la Chambre des mises en accusation de la cour d’appel de Cologne. La Chambre des mises en accusation décida « qu’aucun fait réel ne venait à l’appui de l’accusation, et que, par suite, l’instruction devait être recommencée ! » La servilité des tribunaux avait été, sur ces entrefaites, excitée par une loi disciplinaire promulguée tout récemment, qui permettait au Gouvernement prussien de renvoyer tout magistrat qui lui déplairait. Cette fois donc le procès fut retenu, parce qu’il n’existait pas de fait. Le trimestre suivant, le procès devait être remis, parce qu’il yen avait de trop. Le dossier, disait-on, est si énorme que l’accusateur ne peut encore s’y reconnaître. Il s’y reconnut cependant ; l’acte d’accusation fut soumis aux accusés, et l’ouverture des débats, fixée au 28 juillet. Cependant l’âme gouvernementale du procès, le directeur de la police, Schulze, était tombé malade. La santé de Schulze coûtait aux accusés trois nouveaux mois d’emprisonnement. Par bonheur Schulze mourut, le public était impatient, le Gouvernement était obligé de lever la toile.

Pendant toute cette période, la direction de la police de Cologne, la présidence de la police de Berlin, les ministères de la Justice et de l’Intérieur, étaient continuellement intervenus dans la marche de l’instruction, comme, plus tard, leur estimable représentant Stieber devait intervenir comme témoin dans les débats publics à Cologne. Le Gouvernement réussit à composer un jury resté inouï dans les annales de la province Rhénane. À côté de membres de la haute bourgeoisie (Herstadt, Leiden, Joest), du patriciat de la ville (von Bianca, von Rath), des hobereaux (Haebling von Lanzenauer, Baron de Fürstenberg), deux conseillers du Gouvernement prussien dont l’un était chambellan du roi (von Münsch-Bellinghausen), enfin un professeur prussien (Kraüsler). Dans ce jury donc, toutes les classes dominantes de l’Allemagne se trouvaient représentées, et elles seules l’étaient.

En possession de ce jury, il pouvait sembler que le Gouvernement prussien marcherait droit devant lui et ferait Un simple procès de tendance. Les documents saisis chez Nothjung, Bürgers, etc., et reconnus par eux, ne témoignaient d’aucun complot. Ils ne prouvaient aucun acte prévu par le Code pénal, mais ils démontraient incontestablement l’hostilité des accusés pour le Gouvernement existant et pour la société existante. Ce que la raison du législateur avait omis la conscience des jurés pouvait le reprendre. N’était-ce pas une rouerie des accusés de donner à leur hostilité contre la société existante une forme telle qu’elle ne pût tomber sous le coup d’aucun paragraphe du Code ? Est-ce qu’une maladie cesse d’être infectieuse parce qu’elle manque dans la nomenclature de l’ordonnance de police concernant les maladies ? Si le Gouvernement prussien s’était borné à prouver la culpabilité des accusés en se servant des documents existant en fait, si le jury s’était contenté, en les déclarant « coupables », de les rendre désormais inoffensifs, qui donc aurait pu attaquer Gouvernement et jury ? Personne, sauf peut-être le rêveur creux qui accorde à un Gouvernement prussien et aux classes dominantes en Prusse une force suffisante pour pouvoir donner champ libre à leurs ennemis, tant qu’ils se maintiennent sur le terrain de la discussion et de la propagande.

Cependant le Gouvernement prussien s’était lui-même écarté de cette voie large. Les retards inaccoutumés du procès, les incursions directes du ministère dans l’instruction, les appels mystérieux à une terreur que l’on ne soupçonnait pas, les exagérations au sujet d’une conspiration enveloppant toute l’Europe, le traitement manifestement brutal envers les détenus, avaient enflé le procès en un « procès monstre » ; tout cela avait attiré l’attention de la presse européenne et excité au plus haut point la curiosité défiante du public. Le Gouvernement prussien s’était mis dans une position telle que l’accusation devait fournir des preuves décentes, et le jury devait, de son côté, réclamer des preuves décentes. Le jury paraissait lui-même devant un autre jury, devant le jury de l’opinion publique.

Pour réparer sa première bévue, le Gouvernement dut en risquer une seconde. La police qui, pendant la prévention, faisait fonction de juge d’instruction, dut, au cours de débats, remplir l’office de témoin. À coté des accusateurs normaux, le Gouvernement dut en placer un anormal, installer à coté du procureur la police, à côté d’un Saedt et d’un Seckendorf un Stieber avec son Wermuth, son Greif et son Goldheim. L’intervention d’un troisième pouvoir public était devenu inévitable pour permettre, grâce aux merveilles accomplies par la police, de fournir constamment l’accusation juridique de faits dont elle poursuivait en vain l’ombre. Le tribunal comprit si bien la situation que le président, les juges et le procureur avec la plus louable résignation abandonnèrent leur rôle au conseiller de police et témoin, Stieber, et ne cessèrent de se dérober derrière Stieber. Avant de continuer à éclairer ces révélations policières sur lesquelles repose le « fait paient » que la Chambre des mises en accusation n’avait pas su trouver, faisons encore une remarque préliminaire.

D’après les papiers que l’on saisit chez les accusés, ainsi que d’après leurs propres aveux, il apparaissait qu’une société communiste allemande avait existé, dont le Comité central se trouvait, à l’origine, à Londres. Le 15 septembre 1850, ce Comité se scinda. La majorité — l’acte d’accusation l’appelle le parti Marx — transporta le siège du Comité à Cologne. La minorité — exclue plus tard de la Ligue par les gens de Cologne — s’établit en qualité de Comité central indépendant à Londres, et y créa, ainsi que sur le continent, une ligue séparatiste. L’acte d’accusation appelle ce Comité et ses annexes le parti Willich-Schapper. »

Saedt-Seckendorf prétendent que des mésintelligences purement personnelles auraient amené la scission du Comité de Londres. Bien avant Saedt-Seckendorf, le « chevaleresque Willich » avait fait courir, chez les émigrés de Londres, les bruits les plus infâmes sur les raisons de cette scission, et trouvé en M. Arnold Ruge, cette cinquième roue au carrosse de la démocratie européenne, et en des gens semblables, des échos complaisants qui les répandirent dans la presse allemande et américaine. La démocratie comprenait combien elle faciliterait sa victoire sur les communistes, si elle improvisait le « chevaleresque Willich » représentant des communistes. Le « chevaleresque Willich » comprenait, pour sa part, que le parti Marx ne pouvait dévoiler les raisons de la scission sans trahir, en Allemagne, une société secrète et sans surtout livrer le Comité central de Cologne à la sollicitude paternelle de la police prussienne. Ces circonstances n’existent plus maintenant et nous allons citer quelques faibles passages tirés du dernier procès-verbal du Comité central de Londres d. d. 15 septembre 1850.

Dans l’exposé des motifs de sa proposition de scission. Marx dit entre autres choses : « À la place de la conception critique, la minorité en met une dogmatique, à la place de l’interprétation matérialiste, l’idéaliste. Au lieu que ce soient les rapports véritables, c’est la simple volonté qui devient le moteur de la révolution. Tandis que nous disons aux ouvriers : « Il vous faut traverser 15, 20 et 50 ans de guerres civiles et de guerres entre peuples non seulement pour changer les rapports existants, mais pour vous changer vous-mêmes et vous rendre capables du pouvoir politique » ; vous dites au contraire : « Nous devons arriver de suite au pouvoir, ou alors aller nous coucher. » Alors que nous attirons l’attention des ouvriers allemands sur l’état informe du prolétariat d’Allemagne, vous flattez de la façon la plus lourde le sentiment national et le préjugé corporatif des artisans allemands, ce qui, sans nul doute, est plus populaire. De même que les démocrates avaient fait du mot peuple un être sacré, vous en faites autant du mot prolétariat. Comme les démocrates, vous substituez à l’évolution révolutionnaire la phrase révolutionnaire, etc, etc. »

M. Schapper disait textuellement dans sa réponse : « J’ai exprimé l’opinion que l’on me combat ici parce qu’en cette matière je suis un enthousiaste. Il s’agit de savoir si, au début même, nous décapiterons ou nous serons décapités (Schapper promit même d’être décapité dans un an, c’est-à-dire le 15 septembre 1851). En France, les ouvriers arriveront et, grâce à cela, nous arriverons aussi en Allemagne. S’il n’en était pas ainsi, je me tiendrais alors tranquille et je pourrais avoir une position matérielle tout autre. Si nous arrivons, nous pourrons employer des mesures telles que nous assurerons la domination du prolétariat. Je suis un fanatique de cette opinion ; mais le Comité central a voulu le contraire, etc., etc. »

On le voit, ce n’étaient pas des motifs personnels qui divisaient le Comité central. Il serait d’ailleurs également faux de parler ici de divergences de principes. Le parti Schapper-Willich n’a jamais prétendu à l’honneur de posséder des idées propres. Ce qui lui appartient, c’est une incompréhension spéciale d’idées étrangères qu’il pense avoir fixées sous forme d’articles de foi et s’être approprié comme phrases. Il ne serait pas moins inexact d’appliquer au parti Willich-Schapper l’accusation d’être un « parti d’action », à moins que l’on entende par action une oisiveté qui se dissimule sous de vaines combinaisons.