Révélations sur le procès des communistes de Cologne/Introduction

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Révélations sur le procès des communistes de Cologne
Traduction par Léon Rémy.
L’Allemagne en 1848Schleicher (p. 257-290).

INTRODUCTION DE FRIEDRICH ENGELS

CONTRIBUTION À L’HISTOIRE DE LA LIGUE DES COMMUNISTES


La condamnation des communistes de Cologne, en 1802, clôt la première période qu’ait parcourue le mouvement indépendant des ouvriers allemands. Cette période est aujourd’hui presque totalement oubliée. Elle a duré cependant de 1836 à 1852, et ce mouvement, grâce à la diffusion des ouvriers allemands à l’Étranger, s’est fait sentir dans presque toutes les nations civilisées. Ce n’est pas tout. Le mouvement ouvrier international actuel continue, en fait, directement ce mouvement allemand, qui fut alors le premier mouvement ouvrier international. C’est de lui que sortirent beaucoup de ceux qui jouèrent un rôle prédominant dans l’Association internationale des Travailleurs. Les principes théoriques que la Ligue des communistes inscrivit sur son drapeau par son manifeste communiste de 1847 forment, encore aujourd’hui, le lien international le plus puissant qui unisse tout le mouvement prolétarien d’Europe et d’Amérique.

Jusqu’à présent, nous n’avons qu’une source principale à laquelle nous puissions puiser pour une histoire d’ensemble de ce mouvement. C’est ce qu’on appelle le Livre noir : « Les conspirations communistes du xixe siècle », par Wermuth et Stieber, Berlin, deux parties, 1853 et 1854[1]. Cet amas de mensonges, rassemblé par deux des plus misérables mouchards de notre siècle, pitoyable recueil de faussetés préméditées, est la source première dont se servent aujourd’hui encore tous les écrivains non-communistes qui traitent de ce temps.

Ce que je puis apporter ici n’est qu’une esquisse et dans la mesure encore où la Ligue elle-même est en jeu. J’espère qu’il me sera donné encore de mettre en œuvre les riches matériaux que Marx et moi avons rassemblés pour servir à l’histoire de cette glorieuse jeunesse du mouvement ouvrier international.

La Société secrète des bannis, à tendances démocratiques et républicaines, fondée à Paris, en 1834, par des réfugiés allemands, vit se séparer d’elle, en 1836, les éléments les plus avancés, appartenant, pour la plupart, au prolétariat. Ceux-ci fondèrent une nouvelle Association secrète : la Ligue des Justes. La Société-mère, qui n’avait conservé que quelques vieux bonnets de nuit à la Jacobus Benedey, finit par tomber dans un sommeil complet. Quand, en 1840, la police perquisitionna dans quelques sections, en Allemagne, elle n’était plus qu’une ombre. La nouvelle Ligue, au contraire, se développa relativement assez vite. À l’origine, elle n’était qu’un rejeton allemand du communisme ouvrier français qui se reliait à la tradition babouviste et se constituait à cette époque à Paris. La communauté des biens était réclamée parce qu’elle était la suite nécessaire de l’égalité. Les buts poursuivis par la Ligue étaient les mêmes que ceux des sociétés secrètes de Paris en ce moment : groupes de propagande, conspirations où Paris était toujours considéré comme le centre de l’action révolutionnaire, bien que, à l’occasion, la préparation de soulèvements, en Allemagne, ne fût nullement exclue. Mais, comme Paris continuait à rester le champ de bataille décisif, la Ligue n’était, en somme, guère plus que la branche allemande des sociétés secrètes françaises, surtout de la Société des saisons, dirigée par Barbès et par Blanqui, avec laquelle elle se trouvait en relations étroites. Les Français marchèrent, le 12 mai 1839 ; les sections de la Ligue tirent cause commune et furent ainsi entraînées dans la défaite.

Parmi les Allemands, Karl Schapper et Heinrich Bauer furent pris. Le Gouvernement de Louis-Philippe se contenta de les expulser après une assez longue détention. Tous deux se rendirent à Londres. Schapper, né à Weilbourg, en Nassau, prit part comme étudiant à l’École forestière à Giessen en 1832, à la conspiration ourdie par Georg Büchner. Il attaqua, avec ce dernier, le 3 avril 1833, la police (Konstablerwache) de Francfort, se réfugia à l’Étranger et participa, en février 1834, à l’expédition de Mazzini en Savoie. Il était d’une taille gigantesque, résolu, énergique, toujours prêta risquer son existence de bourgeois et à aventurer sa vie. C’était le modèle du révolutionnaire de profession dont il joua le rôle entre 1830 et 1840. Bien que d’une certaine lourdeur d’esprit, il n’était cependant pas inaccessible aux meilleures opinions théoriques, comme le prouve bien, d’ailleurs, l’évolution qu’il parcourut, passant du camp des « démagogues » à celui des communistes. Une fois sa conviction faite, il ne s’y tenait que plus fermement. Sa passion révolutionnaire dépassa quelquefois les bornes de sa raison. Mais il a toujours aperçu son erreur et l’a publiquement reconnue. C’était un homme et ce qu’il a fait pour fonder le mouvement ouvrier allemand ne peut s’oublier.

Heinrich Bauer, né en Franconie, était cordonnier. C’était un petit homme vif, éveillé, plaisant, mais dont le petit corps renfermait aussi beaucoup d’habileté et de décision.

Arrivés à Londres, où Schapper, qui avait été ouvrier compositeur à Paris, chercha à gagner sa vie en enseignant les langues, tous deux s’employèrent à relier les débris épars de la Ligue et firent de Londres son siège. Ils virent se joindre à eux, s’ils ne l’avaient pas du moins déjà connu a Paris, Joseph Mall, horloger à Cologne. Ce dernier, hercule de taille moyenne — combien de fois Schapper et lui n’ont-ils pas défendu victorieusement la porte d’une salle contre des centaines d’adversaires qui voulaient la forcer — égalait ses deux camarades pour l’énergie et la décision, mais les dépassait au point de vue intellectuel. Non seulement c’était un diplomate né comme l’ont montré ses nombreuses missions, mais il était, de plus, plus accessible aux idées théoriques. Je fis leur connaissance à tous trois, en 1843, à Londres. C’étaient les premiers prolétaires révolutionnaires que je voyais.

Bien que, dans le détail, nos opinions fussent en divergence — j’opposais en effet, à leur communisme égalitaire[2] borné, une présomption philosophique qui ne l’était pas moins, — je n’oublierai jamais l’imposante impression que firent sur moi ces trois hommes, au vrai sens du mot, à une époque où je n’avais encore que la volonté de devenir un homme.

À Londres, de même qu’en Suisse, quoique dans une plus faible mesure, la liberté d’association et de réunion leur fut d’un grand secours. Dès le 7 février 1840, le cercle d’étude public des ouvriers allemands fut fondé. Il existe encore. Ce cercle d’étude servait à la Ligue de lieu de recrutement. Comme toujours, les communistes étaient les membres les plus actifs et les plus intelligents du cercle ; aussi tout naturellement sa direction se trouvait-elle en leurs mains. La Ligue possédait plusieurs « communes », où comme on disait alors encore, plusieurs « huttes » à Londres. Cette même tactique, qui s’imposait, fut suivie en Suisse et ailleurs. Là où l’on pouvait fonder des cercles d’études pour les ouvriers, on les utilisait de la même façon. Quand la loi les interdisait, on se répandait dans les sociétés chorales, de gymnastique, etc. Les relations entre les groupes étaient entretenues en grande partie par les membres qui allaient et venaient ; ces derniers remplissaient aussi, quand il était nécessaire, les fonctions d’émissaires. Dans ces deux cas, la Ligue trouva une aide active dans la sagesse des Gouvernements qui, en expulsant tout ouvrier qui déplaisait, et c’était, neuf fois sur dix, un membre de la Ligue, — en faisaient un émissaire.

L’extension de la Ligue reconstituée devint importante. En Suisse particulièrement, Weitling, August Becker cerveau puissamment organisé, mais qui, comme tant d’Allemands, vit ses qualités ruinées par son manque de consistance), d’autres encore avaient créé en Suisse une forte organisation qui adoptait plus ou moins le système communiste de Weitling. Le lieu serait ici mal choisi pour critiquer le communisme de ce dernier. Mais l’importance qu’il a eu comme première tendance théorique indépendante du prolétariat allemand me permet de souscrire encore aujourd’hui aux paroles de Marx du Vorwaerts de Paris de 1844. « La bourgeoisie (allemande) — y compris ses philosophes et ses écrivains — pourrait-elle nous présenter une œuvre semblable aux « garanties de l’harmonie et de la liberté » ayant trait à l’émancipation de la bourgeoisie, — à l’émancipation politique ? Si l’on compare la médiocrité insipide, timide, de la littérature politique allemande, à ce début brillant, immense des ouvriers allemands, si l’on compare les premiers pas gigantesques du prolétariat la petitesse de la politique bourgeoise déjà émancipée, on peut prédire que le petit souffre-douleur acquerra plus tard une stature athlétique. » Cette stature, nous l’avons maintenant devant nos yeux, bien que le colosse ne doive pas encore de longtemps être adulte.

L’Allemagne possédait aussi de nombreuses sections, naturellement plus éphémères. Mais le nombre de celles qui se constituaient dépassait le nombre de celles qui disparaissaient. La police mit sept ans à découvrir, à la fin de 1846, à Berlin (Mentel) et à Magdebourg (Beck), une trace de la Ligue, sans être, d’ailleurs, en état de pousser plus avant.

À Paris, Weitling, qui se trouvait encore dans cette ville en 1840, avait réuni les éléments dispersés avant de partir pour la Suisse.

Le noyau de la Ligue était formé par les tailleurs. On trouvait des tailleurs allemands partout, en Suisse, à Londres, à Paris. Dans cette dernière ville, l’allemand était si bien la langue prédominante dans ce corps de métier que j’y connus, en 1846, un tailleur norvégien, passé par mer directement de Drontheim en France, et qui, en dix-huit mois, n’avait presque pas appris un mot de français, mais fort bien l’allemand. Des communes de Paris en 1847, deux étaient composées surtout de tailleurs et une autre d’ébénistes.

Quand le centre de la Ligue eut été transféré de Paris à Londres, une nouvelle période s’ouvrit pour elle : de Ligue allemande qu’elle était, elle devint peu à peu internationale. Dans le cercle ouvrier, se rencontraient outre les Allemands et les Suisses, des membres de nationalités auxquels l’allemand peut servir de moyen de communication : en particulier, des Scandinaves, Hollandais, Hongrois, Tchèques, Slaves méridionaux, ainsi que des Russes et des Alsaciens. En 1847, un grenadier de la garde, anglais, assistait régulièrement en uniforme aux séances. Le cercle s’appela bientôt : groupe d’étude ouvrier communiste. Sur les cartes des membres, la phrase, « Tous les hommes sont frères », se trouvait reproduite en au moins vingt langues, avec quelques fautes, toutefois, par ci, par là. De même que le groupe public, la Société secrète prit bientôt un caractère de plus en plus international ; tout d’abord en un sens encore restreint pratiquement par suite des différentes nationalités des adhérents, théoriquement aussi, parce que l’on pensait qu’une révolution, pour être victorieuse, devait être européenne. On n’allait pas encore plus loin ; mais le principe était trouvé.

Grâce aux réfugiés à Londres, aux combattants du 12 mai 1839, on se tenait en relations étroites avec les révolutionnaires français. Il en était de même avec les Polonais ayant les tendances les plus radicales. L’émigration polonaise officielle, ainsi que Mazzini, étaient plutôt hostiles que favorables à la Ligue. Les chartistes anglais, étant donné le caractère spécialement national de leur mouvement, furent laissés de côté comme non-révolutionnaires. Les chefs de la Ligue, à Londres, n’entrèrent en relation avec eux que plus tard et par mon intermédiaire.

Le caractère de la Ligue s’était encore modifié à un autre point de vue à la suite des événements. Bien que l’on considérât toujours — avec pleine justice à cette époque — Paris comme la ville qui devait enfanter la Révolution, on ne s’en était pas moins séparé des conspirateurs parisiens. L’extension de la Ligue éveilla la conscience de ce qu’elle était. On sentit que l’on jetait des racines de plus en plus solides dans la classe ouvrière allemande. On comprenait que le prolétariat allemand voyait se dessiner sa tâche historique : marcher à la tête des ouvriers du nord et de l’est de l’Europe. On avait, en Weitling, un théoricien communiste que l’on pouvait hardiment placer à côté de ses concurrents français. Enfin l’expérience du 12 mai avait, appris qu’il n’y avait plus rien à attendre des tentatives d’insurrection. Si l’on continuait encore à voir dans tout événement un signe précurseur de la tempête sociale, si l’on maintenait en pleine vigueur les anciens statuts à demi conspirateurs, la faute en était à la vieille opiniâtreté révolutionnaire, qui commençait déjà à entrer en conflit avec les opinions plus justes qui se faisaient jour.

Par contre, la doctrine sociale de la Ligue, quelque précise qu’elle fût, n’en renfermait pas moins une grosse erreur provenant des circonstances mêmes. Ses membres, des travailleurs pour la plupart, étaient presque exclusivement des ouvriers proprement dits. L’homme qui les exploitait, même dans les grandes villes, c’était le petit patron. Dans la couture, même sur une grande échelle, dans ce que l’on appelle maintenant la confection ou le métier, l’exploitation a été transformée en une industrie domestique faite au compte d’un grand capitaliste ; elle n’existait encore qu’en germe, même à Londres. D’une part, l’exploiteur de ces ouvriers était un petit patron ; d’un autre côté, tous les ouvriers espéraient en fin de compte devenir de petits patrons. Aussi l’ouvrier allemand de cette époque ne pouvait-il se débarrasser d’une masse d’idées qui se rattachent au régime des vieilles corporations. Ces travailleurs n’étaient pas encore des prolétaires au sens plein du mot, ne constituaient encore qu’un prolongement de la petite bourgeoisie en passe de devenir le prolétariat moderne, ne se trouvaient pas en opposition directe avec la bourgeoisie, c’est-à-dire avec le grand capital. Aussi est-il tout à fait à l’honneur de ces artisans d’avoir su anticiper instinctivement sur leur future évolution et constituer, avec une conscience encore imparfaite, il est vrai, le parti du prolétariat. Mais il était aussi inévitable que leurs vieux préjugés d’artisans vinssent, à chaque instant, les faire broncher ; cela ne manquait pas d’arriver dès qu’il s’agissait de critiquer dans le détail la société existante et d’étudier les faits économiques. Je ne crois pas qu’à cette époque il y ait eu, dans toute la Ligue, un seul homme ayant jamais lu un livre d’économie. Cela importait peu d’ailleurs : « l’égalité », la « fraternité », et la « justice » permettaient de franchir tout obstacle théorique.

Entre temps s’était élaborée, à côté du communisme professé par la Ligue et par Weitling, une seconde doctrine communiste essentiellement différente. Étant à Manchester, je m’étais brutalement aperçu que les faits économiques auxquels l’histoire, jusqu’alors, n’attribuait qu’un rôle nul ou inférieur, constituaient, au moins dans le monde moderne, une force historique décisive. Ils forment la source d’où découlent les antagonistes actuels des classes. Ces antagonismes dans les pays où la grande industrie les a portés à leur plein développement, en Angleterre en particulier, sont les bases sur lesquelles se fondent les partis, sont les sources des luttes politiques, sont les raisons de toute l’histoire politique. Marx non seulement était arrivé à la même opinion ; mais il avait même dans les « annales franco-allemandes », (1844), généralisé ce point de vue et développé qu’en général ce n’était pas l’État qui conditionne et règle la société civile, mais la société civile qui conditionne et règle l’État ; qu’il fallait donc expliquer la politique et l’histoire par les rapports économiques et non procéder à l’inverse. Quand, dans l’été de 1844, je rendis visite à Marx à Paris, nous étions en complet accord sur tous les points théoriques et c’est de cette époque que date notre collaboration. Quand nous nous trouvâmes à Bruxelles, au printemps de 1845, Marx, en partant des principes précédents, avait déjà complètement élaboré sa théorie matérialiste de l’histoire dans ses traits principaux. Nous nous mîmes alors à pousser jusque dans le détail et dans les directions les plus différentes le mode de conception que nous venions de découvrir.

Cette découverte, qui bouleversait la science historique, était essentiellement l’œuvre de Marx. La part qu’on peut m’y attribuer est très faible. Elle intéressait directement le mouvement ouvrier de l’époque. Le communisme chez les Français et les Allemands, le chartisme chez les Anglais ne paraissaient plus être quelque chose de fortuit qui aurait fort bien pu ne pas exister. Ces mouvements devenaient maintenant un mouvement de la classe opprimée des temps modernes, du prolétariat. C’étaient désormais des formes plus ou moins développées de la lutte historiquement nécessaire que cette classe devait mener contre la classe dominante, la bourgeoisie. C’étaient des formes de la lutte des classes, mais qui se distinguaient de toutes les luttes précédentes par ceci : la classe actuellement opprimée, le prolétariat, ne peut effectuer son émancipation sans délivrer toute la société de sa division en classes, sans l’émanciper des luttes de classes. Le communisme ne consistait plus dans la création d’un idéal de société aussi parfait que possible ; il se résolvait en une vue nette de la nature, des conditions et des buts généraux de la lutte menée par le prolétariat.

Nous n’avions nullement l’intention de communiquer les nouveaux résultats scientifiques exclusivement au monde « savant » par l’intermédiaire de gros volumes. Au contraire. Nous nous trouvions tous deux déjà profondément engagés dans le mouvement politique ; nous avions quelque accointance avec les gens célèbres, de l’Allemagne occidentale en particulier, nous étions en contact avec le prolétariat organisé. Notre devoir était de fonder scientifiquement notre conception. Mais il était tout aussi important pour nous d’amener à notre conviction le prolétariat européen et particulièrement celui d’Allemagne. Dès que tout fut bien clair à nos yeux, nous nous mimes au travail. On fonda, à Bruxelles, une société ouvrière allemande, et l’on s’empara de la Deutsche Brüsseler Zeitung qui nous servit d’organe jusqu’à la révolution de Février. Nous étions en relation avec la fraction révolutionnaire des chartistes anglais par l’entremise de Julian Harney, rédacteur de l’organe central du mouvement The Northern Star, où je collaborais. Nous étions aussi en société pour ainsi dire avec les démocrates de Bruxelles (Marx était vice-président de l’Association démocratique) et avec les Social-démocrates français de la Réforme à laquelle je communiquais des nouvelles sur le mouvement anglais et allemand. Bref les rapports que nous entretenions avec les organisations radicales et prolétariennes répondaient à nos désirs.

Vis-à-vis de la « Ligue des Justes», nous nous trouvions placés de la façon suivante : l’existence de la Ligue nous était naturellement connue. En 1843, Schapper m’avait proposé d’y entrer, ce que j’avais naturellement refusé. Cependant nous ne nous contentions pas de nous tenir en correspondance constante avec les camarades de Londres ; mais nous étions liés plus étroitement encore avec le Dr Everbeck, chef actuel des communes de Paris. Sans nous préoccuper trop, d’ailleurs, de ce qui se passait à l’intérieur de la Ligue, rien de ce qui lui survenait d’important ne nous restait inconnu. D’autre part, nous agissions par la parole, par la lettre, et par la presse sur les conceptions théoriques des membres les plus importants de l’Association. Nous nous servions aussi de différentes circulaires lithographiées que nous envoyions par le monde à nos amis et à nos correspondants dans certaines occasions : il s’agissait des affaires intérieures du parti communiste qui se constituait. La Ligue elle-même entrait parfois en jeu. Ainsi un jeune étudiant westphalien, Hermann Kriege, qui partait pour l’Amérique et s’était présente comme émissaire de la Ligue, s’associa avec ce fou de Harro Harring, pour, grâce à la Ligue, faire sortir de ses gonds l’Amérique du Sud ; il avait fondé un journal où il prêchait, au nom de la Ligue, un communisme d’amour fondé sur l’amour, débordant d’amour. Nous lançâmes une circulaire dirigée contre lui : elle ne manqua pas son effet. Kriege disparut de la scène.

Plus tard Weitling revint à Bruxelles. Mais ce n’était plus le jeune et naïf compagnon tailleur qui, stupéfait lui-même de son propre talent, cherchait à s’éclairer sur ce que pourrait bien être une société communiste. C’était le grand homme que les envieux poursuivent parce qu’il les gêne, qui ne voit partout que rivaux, ennemis intimes, embûches. C’était le prophète élu de pays en pays, qui portait en poche une recette toute prête permettant de réaliser le ciel sur la terre et qui se figurait que chacun s’employait à la lui voler. Déjà, à Londres, il s’était brouillé avec les gens de la Ligue. À Bruxelles, où surtout Marx et sa femme s’étaient montrés plein de prévenances pour lui et avaient fait preuve à son égard d’une patience surhumaine, il n’avait pu s’entendre avec personne. Aussi se rendit-il, bientôt après, en Amérique pour s’essayer dans le métier de prophète.

Toutes les circonstances contribuèrent à l’évolution silencieuse qui s’accomplissait au sein de la Ligue et particulièrement chez les principaux chefs de Londres. L’insuffisance des conceptions antérieures du communisme, tant du communisme simpliste des Français fondé sur l’égalité, que du communisme à la manière de Weitling, éclatait de plus en plus.

Weitling avait ramené son communisme au christianisme primitif ; mais quelques géniaux que fussent certains détails que l’on rencontre dans son « Évangile du pauvre pécheur », cette méthode avait abouti, en Suisse, à livrer, en grande partie, le mouvement à des fous, comme Albrecht, puis à de faux prophètes exploiteurs, comme Kuhlmann. Le « vrai socialisme », que débitaient quelques gens de lettres, mauvaise transcription dans l’allemand de Hégel et en vagues sentimentalités de la langue du socialisme français (Voir dans le manifeste communiste le chapitre sur le socialisme allemand ou vrai socialisme), avait introduit des dissentiments dans la Société et avait incité ses membres à lire les œuvres en question. Ce vrai socialisme avait rebuté les vieux révolutionnaires de la Ligue par sa fadeur et sa faiblesse. Le manque de solidité des conceptions antérieures, les aberrations pratiques qui en découlaient, prouvaient de plus en plus aux camarades de Londres que la nouvelle théorie de Marx et de moi était de plus en plus justifiée. Il est incontestable que cette opinion s’implanta assez rapidement, grâce à la présence, parmi les principaux membres de la Ligue, à Londres, de deux hommes beaucoup plus capables que leurs camarades de recevoir des connaissances scientifiques : le peintre en miniature, Karl Pfaender de Heilbronn et le tailleur Georg Eccarius de Thuringe[3].

Bref, au printemps de 1847, Moll vint à Bruxelles trouver Marx, puis, peu de temps après, nous rendit visite à Paris pour nous demander, au nom de ses compagnons, d’entrer dans la Ligue. Ils étaient, nous dit-il, autant convaincus de l’exactitude absolue de notre mode de conception que de la nécessité de libérer la Ligue des anciennes traditions et des anciennes formes de conspiration. Si nous consentions à intervenir, on nous donnerait l’occasion de développer dans un manifeste notre communisme critique au sein d’un Congrès général de la Ligue. Ce manifeste devait ensuite être publié sous forme de livre. Nous pourrions ainsi contribuer à remplacer l’organisation vieillie par une nouvelle organisation, en harmonie avec l’époque et convenant au but poursuivi.

Il n’y avait pas le moindre doute qu’une organisation ne fût nécessaire pour faire la propagande au sein de la classe ouvrière allemande. Il était également indubitable qu’une semblable organisation, dans la mesure où elle n’était pas exclusivement locale, ne pouvait être, même hors de l’Allemagne, que secrète. Mais la Ligue possédait précisément déjà une semblable organisation. Les membres de la Ligue eux-mêmes reconnaissaient la défectuosité de ce que nous avions critiqué. On nous invitait à travailler nous-mêmes à sa réorganisation. Pouvions-nous refuser ? Certainement non. Nous entrâmes donc dans la Ligue. Marx fonda à Bruxelles une commune composée de nos amis les plus proches, tandis que je me mis en devoir de visiter les communes de Paris.

Dans l’été de 1847, le premier Congrès général de la Ligue se tinta Londres. W. Wolff y représentait les communes de Bruxelles, et moi-même celles de Paris. On y réalisa d’abord la réorganisation de la Ligue. On supprima les anciens noms mystiques, qui dataient de l’époque des conspirations. La Ligue s’organisa en communes, cercles, cercles directeurs, conseil central et Congrès. Elle s’appela depuis lors la « Ligue des communistes ». — « Le but de la Ligue est le renversement de la bourgeoisie, le règne du prolétariat, la suppression de l’ancienne société bourgeoise, fondée sur des antagonismes de classe et l’établissement d’une nouvelle société sans classes et sans propriété privée. » — Tel est le premier article. L’organisation était complètement démocratique, avec des fonctionnaires élus et toujours révocables ; par cela seul, on avait mis un terme à toutes les velléités de conspiration qui exigent une dictature et transformé la Ligue — au moins durant les périodes de calme — en une pure société de propagande. On procédait maintenant démocratiquement. On proposa donc la discussion de ces nouveaux statuts aux communes. Le deuxième Congrès en délibéra de nouveau et les adopta définitivement, le 8 décembre 1847. Wermuth et Stieber les ont reproduits, I, p. 239, annexe VIII.

Ce second Congrès se tint à la fin de novembre et au commencement de décembre de la même année. Marx y assistait et y défendit, au cours de débats prolongés, — le Congrès dura au moins dix jours, — la nouvelle théorie. L’opposition, les doutes tombèrent, les nouveaux principes furent unanimement adoptés, et l’on chargea Marx et moi de rédiger le manifeste. Nous le fîmes immédiatement. Peu de semaines avant la révolution de Février, on l’envoya à l’impression, à Londres. Depuis il a fait le tour du monde. On l’a traduit dans presque toutes les langues. Il sert, aujourd’hui encore, dans les pays les plus différents, de fil conducteur au mouvement prolétarien. L’ancienne devise de la Ligue : « Tous les hommes sont frères », se voyait remplacée par le nouveau cri de guerre, qui proclame ouvertement le caractère international de la lutte : « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous. » Dix-sept ans plus tard, ce cri de bataille, devenu celui de l’Association internationale des Travailleurs, retentit par le monde et le prolétariat militant de tous les pays l’a inscrit aujourd’hui sur son drapeau.

La révolution de Février vint à éclater. Le Conseil central qui, jusqu’alors, siégeait à Londres, transféra aussitôt ses pouvoirs au cercle directeur de Bruxelles. Mais cette décision fut prise à un moment où régnait déjà dans cette ville un état de siège effectif. Les Allemands, en particulier, étaient dans l’impossibilité de se réunir. Nous étions tous sur le point de partir pour Paris. Le nouveau Conseil central résolut de se dissoudre aussitôt, de transférer à Marx tous ses pouvoirs et de l’autoriser pleinement à constituer immédiatement, à Paris, un nouveau Conseil central. À peine les cinq personnes qui avaient pris cette décision (3 mars 1848) se furent-elles séparées que la police fit irruption dans le logement de Marx, l’emprisonna et le força à partir, le jour suivant, pour la France où, précisément, il avait l’intention de se rendre.

À Paris, on ne tarda pus à se retrouver. C’est là que le nouveau Conseil central élabora le document suivant que ses membres signèrent. On le répandit dans toute l’Allemagne, et sa lecture peut, encore aujourd’hui, être profitable à plus d’un.


« Revendications du parti communiste en Allemagne :

1o L’Allemagne tout entière est déclarée en état de république, une et indivisible.

3o Les représentants du peuple sont payés pour que les ouvriers puissent siéger dans le Parlement de la nation allemande.

4o Armement général du peuple.

7o Les domaines princiers ou féodaux, quels qu’ils soient, toutes les mines, carrières, etc., deviennent propriété de l’État ; sur ces domaines, l’agriculture est exploitée en grand, au profit de la communauté, à l’aide des procédés scientifiques les plus modernes.

8o Les hypothèques grévant les biens des paysans deviennent propriété de l’État ; les intérêts de ces hypothèques sont payés par les paysans à l’État.

9o Dans les régions où le régime du bail à ferme est développé, la rente foncière ou le fermage est payé à l’État sous forme d’impôt.

11o Tous les moyens de transports : chemins de fer, canaux, bateaux à vapeur, routes et postes font retour à l’État. Ils deviennent propriété d’État et sont mis à la disposition de la classe dépourvue de moyens.

14o Restriction du droit d’héritage.

15o Établissement d’impôts fortement progressifs et suppression des impôts de consommation.

16o Fondation d’ateliers nationaux. L’État assure l’existence à tous les travailleurs et prend à sa charge ceux qui sont frappés d’incapacité de travail.

17o Instruction générale et gratuite du peuple. Il est de l’intérêt du prolétariat allemand de la petite bourgeoisie et des petits paysans de travailler avec toute l’énergie possible à faire prévaloir ces mesures. Seule leur réalisation peut permettre aux millions de citoyens qui, jusqu’à présent, se sont, en Allemagne, laissé opprimer par un petit nombre d’obtenir ce qui leur est dû et de conquérir la puissance qui leur revient comme aux créateurs de toute richesse.

Le Comité :
Karl Marx, Karl Schapper, H. Bauer,
F. Engels. J. Moll. W. Wolff.


À Paris, régnait, à cette époque, la manie des légions révolutionnaires. Italiens, Espagnols, Belges, Hollandais, Polonais, Allemands, s’assemblaient pour délivrer leurs patries respectives. La légion allemande était conduite par Herwegh, Bornstedt, Boernstein. Comme immédiatement après la Révolution, les travailleurs étrangers non seulement se trouvaient sans occupation, mais se voyaient encore en butte aux vexations du public, ces légions étaient très en faveur. Le nouveau Gouvernement voyait en elles le moyen de se débarrasser des ouvriers étrangers. Il leur accorda l’étape du soldat[4], c’est-à-dire le logement et une indemnité de route de 50 centimes par jour jusqu’à la frontière. Arrivé à ce point, le ministre des Affaires étrangères, qui ne cessait d’être ému jusqu’aux larmes, le beau parleur Lamartine, s’entendait à les livrer traîtreusement à leurs Gouvernements respectifs.

Nous nous élevâmes de la façon la plus ardente contre ces tentatives de jouer à la révolution. Dans l’état de fermentation où se trouvait alors l’Allemagne, porter dans notre pays une invasion destinée à importer brutalement la Révolution, c’était desservir la révolution en Allemagne, consolider les Gouvernements et, — Lamartine en répondait, — livrer sans défense les légionnaires aux troupes allemandes. Quand à Vienne et à Berlin la Révolution fut triomphante, la légion devint parfaitement inutile. Mais on avait commencé et l’on continua.

Nous avions fondé un club communiste allemand où nous conseillions aux travailleurs de rester à l’écart de la légion ; mais nous les engagions, par contre, à rentrer isolément dans leur patrie et, une fois là, à agir en faveur du mouvement. Notre vieil ami Flocon, qui faisait partie du Gouvernement provisoire, obtint pour les travailleurs que nous envoyions ainsi les avantages que l’on accordait aux légionnaires. Nous pûmes faire rentrer en Allemagne trois à quatre cents ouvriers, parmi lesquels la grande majorité des membres de la Ligue.

Comme il était aisé de le prévoir, la Ligue montra peu de puissance dans ces explosions populaires. Les trois quarts de ses membres qui vivaient auparavant à l’Étranger avaient, pour retourner dans leur patrie, changé de résidence ; les communes auxquelles ils appartenaient jusqu’alors étaient dissoutes pour la plus grande partie. Toute liaison avec la Ligue disparut pour elles. Une partie des plus ambitieux ne chercha pas à la rétablir. Mais chacun s’employa à faire naître à son profit un petit mouvement séparé dans sa localité. Enfin, dans chaque petit État, dans chaque province, dans chaque ville les circonstances étaient si différentes que la Ligue eut été incapable de donner autre chose que des instructions très générales. Mais, en ce cas, il eut mieux valu les répandre par la presse. Bref, au moment où disparurent les raisons qui avaient nécessité la Ligue secrète, cette Ligue secrète cessa, de son côté, de signifier quelque chose. C’était peu surprenant pour des gens qui venaient de dépouiller cette Ligue de la moindre apparence de conspiration.

Il n’en est pas moins prouvé maintenant que la Ligue a été une excellente école de l’activité révolutionnaire. Dans les pays rhénans, où la Neue rheinische Zeitung constituait un centre solide, dans le Nassau, dans la Hesse rhénane, partout les membres de la Ligue se trouvaient à la tête du mouvement démocratique le plus avancé. Il en était de même à Hambourg. Dans l’Allemagne du Sud, la prédominance de la petite bourgeoisie démocratique était un obstacle. À Breslau, Wilhelm Wolff déploya son activité avec beaucoup de succès jusque dans l’été de 1848. Il obtint un mandat silésien de représentant au Parlement de Francfort, Enfin, à Berlin, le typographe Stephan Born, qui déjà, à Bruxelles et à Paris, s’était montré très actif, fonda une « Fraternité ouvrière » qui prit assez d’extension et subsista jusqu’en 1850. Born, jeune homme plein de talent, mais qui était trop pressé de devenir une sommité politique, « fraternisa » avec toutes sortes de gens pour arriver à rassembler le plus de monde possible. Ce n’était nullement l’homme qui pouvait mettre l’unité dans les tendances opposées, apporter la lumière dans le chaos. Dans les publications officielles de cette Association, les idées professées dans le manifeste communiste se rencontrent pêle-mêle avec les souvenirs se rattachant aux anciennes corporations, des débris de Proudhon et de Louis Blanc, avec le protectionisme, etc. ; breton voulait être tout. On organisa surtout des grèves, des coopératives de production et de consommation : on oubliait qu’il s’agissait avant tout de conquérir par des victoires politiques le seul terrain sur lequel de semblables tentatives deviennent praticables à la longue. Quand les succès de la réaction firent sentir aux chefs de la « Fraternité » la nécessité d’intervenir directement dans la bataille révolutionnaire, ils furent naturellement abandonnés par la masse confuse qu’ils avaient groupée autour d’eux. Born participa à l’insurrection de Dresde de mai 1849 et eut le bonheur de s’échapper. La « Fraternité ouvrière » s’était conduite vis-à-vis du grand mouvement politique du prolétariat en organisation purement particulariste ; elle n’existait, en grande partie, que sur le papier et jouait un rôle si effacé que la réaction ne trouva utile de la supprimer qu’en 1850, et ses débris qui subsistaient encore seulement plusieurs années plus tard. Born, qui s’appelait Buttermilch, ne devint pas une sommité politique ; ce fut un petit professeur suisse ne traduisant plus Marx dans la langue corporative, mais bien le doux Renan, en un allemand douceâtre qui lui était propre.

Le 13 juin 1849 à Paris, la défaite des insurrections de mai à Berlin, celle de la révolution hongroise vaincue par les Russes, terminaient une grande période de la Révolution de 1848. Mais le triomphe de la réaction n’était encore nullement définitif. Il était nécessaire d’organiser de nouveau les forces révolutionnaires dispersées : une réorganisation de la Ligue était indispensable. Les circonstances interdisaient de nouveau, comme avant 1848, toute organisation publique du prolétariat. Il fallait, encore une fois, avoir recours à l’organisation secrète.

Dans l’automne de 1849, la plupart des membres des anciens Comités centraux et des Congrès se retrouvèrent à Londres. Il ne manquait que Schapper, en prison à Wiesbaden, mais qui ne tarda pas à arriver après son acquittement au printemps de 1850, et Moll qui, après avoir mené à bonne fin toute une série de missions et de voyages d’agitation des plus périlleux — dans les derniers temps il recrutait, dans les rangs de l’armée prussienne, dans la province rhénane, des canonniers montés pour l’artillerie du Palatinat — Moll qui, entré dans la compagnie ouvrière de Besançon du corps de Willich, fut tué d’un coup de fusil à la tête au combat de la Murg, devant le pont de Rothenfels. Par contre, Willich fit son apparition. Willich était un de ces communistes sentimentaux, si nombreux, depuis 1845, dans l’Allemagne occidentale. Aussi se trouvait-il dès l’abord en opposition instinctive, secrète, contre notre tendance critique. Mais il était encore davantage que cela : c’était un véritable prophète convaincu de sa mission de sauveur prédestiné du prolétariat allemand, et, comme tel, il ne prétendait à rien moins qu’à la dictature politique comme à la dictature militaire. Ainsi le communisme de l’Église primitive, autrefois prêché par Weitling, vit s’élever à côté de lui une espèce d’Islam communiste. Cependant la propagande en faveur de cette nouvelle religion se borna à la compagnie de réfugiés commandée par Willich.

La Ligue fut donc réorganisée. On publia la circulaire de mars 1850, et Heinrich Bauer fut envoyé en Allemagne en qualité d’émissaire. L’adresse, rédigée par Marx et par moi, présente, encore aujourd’hui, son intérêt. La démocratie petite bourgeoise est encore actuellement le parti qui, au prochain bouleversement, qui ne peut tarder (le terme des révolutions européennes 1815, 1830, 1848-1852, 1870, comprend, dans notre siècle, de quinze à dix-huit ans), prendra évidemment, en Allemagne, les rênes du pouvoir pour sauver la société des entreprises des ouvriers communistes ; bien des choses que nous avons dites alors s’appliquent encore aujourd’hui. La mission de Heinrich Bauer fut couronnée d’un complet succès. Le petit cordonnier fidèle était un diplomate-né. Il fit rentrer dans l’organisation active les anciens groupes de la Ligue qui ou bien s’étaient relâchés ou bien opéraient pour leur propre compte. Il ramena, en particulier, les chefs actuels de la « Fraternité ouvrière ». Dans une mesure beaucoup plus large qu’avant 1848, la Ligue commença à jouer le rôle dominant dans les groupes ouvriers, paysans, et dans les sociétés de gymnastique. La prochaine adresse trimestrielle de juin 1850, adressée aux communes, pouvait constater que Schurz, de Bonn, un étudiant (plus tard ministre aux États-Unis), qui voyageait à travers l’Allemagne au profit de la démocratie petite bourgeoise « avait trouvé toutes les forces disponibles déjà entre les mains de la Ligue ». La Ligue était incontestablement la seule organisation révolutionnaire ayant une importance en Allemagne.

Les services que cette organisation pouvaient rendre dépendaient essentiellement d’une circonstance : il fallait que la nouvelle explosion révolutionnaire que l’on prévoyait ne vint pas tromper nos espérances. Mais, au cours de l’année 1850, cet espoir devint de plus en plus invraisemblable et même impossible. La crise industrielle de 1847, qui avait préparé la révolution de 1848, avait disparu. Une nouvelle période, d’une prospérité industrielle jusqu’alors inconnue, s’était ouverte. Quiconque avait des yeux pour voir et s’en servait s’apercevait clairement que l’ouragan révolutionnaire de 1848 s’apaisait peu à peu.

« À ces époques de prospérité générale, où les forces productives de la société bourgeoise se développent autant que les conditions de cette société le permettent, il ne peut être nullement question de véritable révolution. Un semblable bouleversement n’est possible qu’aux périodes où ces deux facteurs, les forces productives modernes et les forces de production bourgeoises entrent en conflit. Les multiples querelles auxquelles participent et dans lesquelles se compromettent réciproquement les fractions isolées du « parti de l’ordre » sur le continent, bien loin de fournir l’occasion de nouvelles révolutions, ne sont, au contraire, possibles que parce que la base qui supporte les rapports est si sûre, et, ce que la réaction ignore, si bourgeoise. Les tentatives de réaction destinées à arrêter le développement bourgeois échoueront aussi bien que l’enthousiasme moral et les proclamations enflammées des démocrates[5]. » C’est ce que Marx et moi nous écrivions dans la Revue de mai à octobre 1850, dans la Neue rheinische Zeitung (livraisons V et VI, Hambourg, 1850, p. 153).

Cette froide appréciation de la situation semblait à beaucoup de gens une hérésie à une époque où Ledru-Rollin, Louis Blanc, Mazzini, Kossuth, ainsi que les faibles lumières de l’Allemagne, Ruge, Kinkel, Goegg, etc., se constituaient en une foule de Gouvernements provisoires, non seulement pour leurs patries respectives, mais encore pour toute l’Europe, et où il ne s’agissait plus pour eux que de prendre, en Amérique, l’argent nécessaire sous la forme d’emprunt révolutionnaire pour accomplir en un clin d’œil la révolution et fonder les différentes républiques qui s’imposaient. Personne ne saurait s’étonner qu’un homme comme Willich ait donné tête baissée dans le panneau ; Schapper se laissa séduire, poussé par ses anciennes impulsions révolutionnaires. La majorité des ouvriers de Londres, des réfugiés pour la plupart, les suivirent dans le camp des bourgeois démocrates faiseurs de révolutions. Bref l’abstention que nous défendions ne souriait pas à toutes ces personnes : elles voulaient entrer dans l’autre voie et faire des révolutions. Nous nous y refusâmes de la façon la plus absolue. La scission suivit ; on peut lire le reste dans les « révélations ». C’est alors que se produisit l’emprisonnement d’abord de Nothjung, puis de Haupt à Hambourg qui trahit en révélant les noms du Comité central de Cologne et devait dans le procès servir de témoin principal. Mais ses parents ne voulurent pas subir une semblable honte et l’expédièrent à Rio-de-Janeiro, où il s’établit plus tard comme commerçant. En reconnaissance de ses services, il fut nommé d’abord consul général de Prusse, puis consul général d’Allemagne. Il est de nouveau de retour en Europe[6].

Pour faciliter l’intelligence de ce qui va suivre je vais donner la liste des accusés de Cologne : 1. P.-G. Rœser, ouvrier cigarrier ; 2. Heinrich Bürgers, mort plus tard député progressiste au Landtag ; 3. Peter Nothjung, tailleur, mort il y a quelques années, photographe à Breslau ; 4. W.-G. Reiff ; 5. Dr Hermann Becker, aujourd’hui premier bourgmestre de Cologne et membre de la Chambre des seigneurs ; 6. Dr Roland Daniels, médecin, mort, peu d’années après le procès, de phtisie contractée pendant son emprisonnement ; 7. Karl Otto, chimiste ; 8. Dr Abraham Jacoby, actuellement médecin à New-York ; 9. Dr J.-J. Klein, aujourd’hui médecin et commissaire municipal à Cologne ; 10. Ferdinand Freiligrath, déjà à Londres à ce moment : 11. J.-L. Ehrhard, commis ; 12. Friedrich Lessner, tailleur, actuellement à Londres. Après les débats devant le jury, qui durèrent du 4 octobre au 12 novembre 1852, furent condamnés pour tentative de haute trahison : Rœser, Bürgers et Nothjung, à six ans ; Reilff, Otto, Becker, à cinq ans ; Lessner à trois ans de forteresse. Daniels. Klein, Jacoby et Ehrhardt furent acquittés.

Le procès de Cologne clôt la première période du mouvement communiste ouvrier allemand. Aussitôt après la condamnation, la Ligue fut dissoute par nous. Quelque mois plus tard, le mouvement séparatiste de Willich-Schapper entrait à son tour dans le repos éternel.

Entre cette époque et l’époque actuelle s’étend tout un âge. L’Allemagne était alors un pays de métiers, d’industrie domestique exercée au moyen du travail manuel. Elle est devenue maintenant un pays de grande industrie, en état de perpétuelle transformation. À l’époque dont nous parlons, il fallait chercher un par un les ouvriers qui avaient quelqu’intelligence de leur situation comme ouvrier et de leur antagonisme historique et économique vis-à-vis du capital, parce que cet antagonisme ne faisait que de naître. Aujourd’hui c’est tout le prolétariat allemand qu’il faut placer sous des lois d’exception pour arriver à ralentir un peu le procès de son développement pour l’empêcher d’atteindre à la pleine conscience de sa situation de classe opprimée. Autrefois les quelques personnes qui étaient arrivées à connaître le rôle historique du prolétariat étaient obligées de s’assembler en secret, de se réunir en cachette, en petites communes, fortes de trois à vingt hommes. Aujourd’hui le prolétariat allemand n’a plus besoin d’organisation officielle, ni publique ni secrète ; la simple réunion, toute naturelle, de camarades de classe ayant les mêmes idées, suffit, sans statuts, comités, décisions et sans autres formes palpables, à ébranler l’empire allemand tout entier… Le mouvement international du prolétariat européen et américain est devenu si puissant que non seulement sa première forme étroite — la ligue secrète — mais même sa seconde forme, incontestablement plus complète, l’association publique, l’association internationale des travailleurs, est devenue une entrave. Le simple sentiment de solidarité, fondé sur l’intelligence de la similitude de la situation de classe, suffit à créer et à maintenir parmi les travailleurs de tous pays et de toutes langues un seul et même grand parti, le parti du Prolétariat. Les doctrines que la Ligue a représentées de 1847 à 1852, et que l’on considérait comme des imaginations de forcenés, où les sages Philistins voyaient renseignement ésotérique de quelques sectaires et qu’ils accueillaient en haussant les épaules, ces doctrines ont actuellement d’innombrables partisans dans tous les pays civilisés du monde, parmi les maudits condamnés à travailler dans les mines sibériennes, comme chez les mineurs de Californie, et le fondateur de cette doctrine, l’homme le plus haï, le plus calomnié de son époque, Karl Marx, était, quand il mourut, le conseiller toujours recherché et toujours empressé du prolétariat des deux mondes.

Friedrich Engels.
Londres, 8 octobre 1885.


  1. Die Kommunistischen Verschwœrungen des 19. Jahrlunderts. Von Wermuth und Stieber. Berlin, 2 Theile, 1853 und 1854.
  2. Par communisme égalitaire, j’entends, comme je l’ai déjà dit, le communisme qui s’appuie exclusivement ou surtout sur la revendication de l’égalité (Note de F. Engels).
  3. Pfaender est mort à Londres, il y a à peu près dix ans. C’était un esprit particulièrement fin, spirituel, ironique, dialectique. On sait que Eccarius fut plus tard, pendant de longues années, secrétaire général de l’association internationale des Travailleurs, dans le Conseil général duquel siégeaient entre autres Eccarius, Pfaender. Lessner, Lochner, Marx et moi, anciens membres de la Ligue. Eccarius s’est plus tard consacré exclusivement au mouvement corporatif anglais (Note de Fred, Engels).
  4. En français dans le texte.
  5. K. Marx, Lutte des clauses en France, p. 163. Schleicher, édit.
  6. Schapper mourut à la fin des années soixante, à Londres ; Willich servit avec distinction dans la guerre civile américaine. À la bataille de Murfreesboro (Tenessee) il reçut, étant général de brigade, un coup de feu dans la poitrine ; il en guérit et mourut, il y a à peu prés sept ans, en Amérique. — Au sujet des autres personnes que j’ai déjà citées, je remarquerai seulement que Heinrich Hauer à disparu en Australie et que Weitling et Everbeck sont morts en Amérique.