Révolution et contre-révolution en Allemagne/Rémy/II

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L’Allemagne en 1848
Traduction par Léon Rémy.
L’Allemagne en 1848Schleicher (p. 18-35).

CHAPITRE II

L’ÉTAT PRUSSIEN
28 octobre 1851.


En Allemagne, le mouvement politique de la classe moyenne ou bourgeoisie peut être considéré comme datant de 1840. Il avait été précédé de symptômes montrant que la classe qui tenait entre ses mains l’argent et l’industrie de ce pays était arrivée à un degré de maturité tel qu’il ne lui était plus possible de rester apathique et passive sous le joug du monarchisme mi-féodal, mi-bureaucratique. Les petits princes allemands octroyaient les uns après les autres des constitutions plus ou moins libérales, en partie pour s’assurer une indépendance plus grande vis-à-vis de la suprématie de l’Autriche et de la Russie, ou encore pour échapper à l’influence de la noblesse de leurs propres États, et en partie pour réunir en un faisceau solide les provinces distinctes que le Congrès de Vienne avait réunies sous leur domination. Ils pouvaient le faire sans aucun danger pour eux-mêmes, car ils savaient que, si la Diète de la Confédération, simple marionnette entre les mains de l’Autriche et de la Prusse, voulait empiéter sur leur indépendance de souverains, ils seraient soutenus dans leur résistance par l’opinion publique et par les Chambres ; si, au contraire, ces Chambres devenaient trop puissantes, ils pouvaient aisément s’adresser au pouvoir de la Diète pour briser toute opposition. Dans ces circonstances, les institutions constitutionnelles de la Bavière, du Wurtemberg, de Bade et du Hanovre ne pouvaient donner lieu à aucune lutte politique sérieuse, et la grande masse de la classe moyenne allemande se tenait généralement à l’écart des petites querelles qui naissaient dans les législatures des petits États. La bourgeoisie savait bien que, sans un changement fondamental dans la politique et dans la constitution des deux grandes puissances de l’Allemagne, les efforts et les victoires secondaires n’avaient aucune valeur. Mais en même temps surgissait, dans ces petites assemblées, une nouvelle race d’avocats libéraux, gens d’opposition par profession : les Rotteck, les Welcker, les Roemer, les Jordan, les Stüve, les Eisenmann, — grands « hommes populaires » (Volksmänner) qui, après une opposition de vingt années plus ou moins bruyante mais toujours infructueuse, ont été portés au faîte du pouvoir par la grande marée révolutionnaire de 1848, et après avoir montré leur impuissance et leur insignifiance extrêmes, ont été, au bout d’un instant, renversés de nouveau. Ces premiers échantillons, nouveaux sur le sol allemand, de l’industriel de de la politique et de l’opposition, ont, par leurs discours et leurs écrits, rendu familier à l’oreille allemande le langage du constitutionnalisme et, par leur existence même, ont fait prévoir l’approche d’un temps où la classe moyenne s’emparerait, pour leur rendre leur valeur propre, des phrases politiques, que ces avocats et ces professeurs si bavards avaient l’habitude d’employer sans trop connaître le sens qui s’y attachait originellement.

La littérature allemande se trouvait également sous l’influence de l’excitation politique qui s’est emparée de toute l’Europe à la suite des événements de 1830. Presque tous les écrivains de ce temps prêchaient un constitutionnalisme mal ébauché ou un républicanisme encore plus informe. Il devint de plus en plus une habitude, surtout chez les littérateurs de qualité inférieure, de remplacer dans leurs productions le manque d’esprit par des allusions politiques ; c’était un moyen sûr d’attirer l’attention du public. La poésie, les nouvelles, les revues, le drame, bref toute production littéraire abondait en ce qu’on appelait la « tendance », c’est-à-dire en manifestations plus ou moins timides de l’esprit antigouvernemental. Pour compléter cette confusion dans les idées qui régnaient en Allemagne après 1830, il y avait, se mélangeant avec ces éléments d’opposition politique, des souvenirs mal digérés de philosophie allemande et des miettes mal comprises de socialisme français, en particulier de saint-simonisme ; et la clique des écrivains qui discouraient sur cet ensemble hétérogène d’idées s’intitulait présomptueusement « la Jeune Allemagne » ou « l’École moderne ». Depuis, ils se sont repentis des péchés de leur jeunesse, mais n’ont pas amélioré le style de leurs écrits.

Enfin, la philosophie allemande, qui constitue le thermomètre le plus compliqué, mais en même temps le plus sûr, du développement de l’esprit allemand, s’est prononcée en faveur de la classe moyenne avec Hegel, qui, dans sa « philosophie du droit », proclamait la monarchie constitutionnelle la forme finale et la plus parfaite du Gouvernement. En d’autres termes, il annonçait ainsi l’avènement prochain au pouvoir politique des classes moyennes du pays. Après sa mort, ses élèves ne s’arrêtèrent pas là. La fraction la plus avancée de ses disciples, qui soumettait d’une part toute croyance religieuse à l’épreuve d’une rigoureuse critique et secouait jusque dans ses fondations le vieil édifice du christianisme, émettait en même temps les principes politiques les plus hardis qu’il ait jamais été donné d’entendre à une oreille allemande et essayait de remettre en honneur la mémoire des héros de la première Révolution française. Si le langage philosophique abstrus, dont s’enveloppaient ces idées, obscurcissait l’esprit de l’écrivain et du lecteur, il aveuglait en même temps les yeux du censeur et permettait aux « jeunes hégéliens » de jouir d’une liberté de la presse, inconnue dans toute autre branche de la littérature.

L’opinion publique en Allemagne subissait manifestement un grand changement. Peu à peu la grande majorité de ceux à qui leur éducation et leur situation dans la vie permettaient d’acquérir, sous la monarchie absolue, quelques connaissances politiques et de se former quelque chose comme une opinion politique indépendante, se groupaient en une puissante phalange d’opposition contre le système existant. Et lorsqu’on porte un jugement sur la lenteur du développement politique de l’Allemagne, on ne doit pas manquer de prendre en considération combien il est difficile d’avoir des renseignements exacts sur quelque sujet que ce soit, dans un pays où toutes les sources d’information sont soumises au contrôle du Gouvernement, où nulle part, des écoles du village et des écoles du dimanche aux journaux et aux universités, rien n’était dit, pensé, imprimé ou publié qui n’en ait obtenu, au préalable, l’autorisation. Considérez Vienne, par exemple. Pour l’activité industrielle, la population de Vienne n’était probablement dépassée par aucune autre ville en Allemagne ; elle s’est montrée de beaucoup supérieure à toutes en esprit, en courage et en énergie révolutionnaire, et cependant elle a révélé plus de méconnaissance de ses intérêts réels et a commis pendant la Révolution plus de fautes que quiconque ; dans une très grande mesure, la raison en est dans l’ignorance presqu’absolue des questions politiques les plus ordinaires où le Gouvernement de Metternich avait réussi à la tenir.

Il n’est pas besoin d’autres explications pour comprendre pourquoi, sous un tel système, les connaissances politiques étaient le monopole presqu’exclusif des classes qui avaient les moyens de les faire entrer en contrebande ; elles étaient plus particulièrement familières à celles dont les intérêts se trouvaient le plus sérieusement lésés par l’état de choses existant, c’est-à-dire par les classes manufacturières et commerçantes. Aussi furent-elles les premières à se réunir en une masse pour agir contre un absolutisme plus ou moins déguisé, et c’est de leur entrée dans les rangs de l’opposition que doit dater le commencement du véritable mouvement révolutionnaire en Allemagne.

Le soulèvement, l’opposition de la bourgeoisie allemande, peut être placé eu 1810, date de la mort du feu roi de Prusse, dernier survivant des fondateurs de la Sainte-Alliance de 1815. On savait que le nouveau roi n’était pas un soutien de la monarchie essentiellement bureaucratique et militaire de son père. Ce que la classe moyenne, en France, avait attendu de l’avènement de Louis XVI, la bourgeoisie allemande espérait, dans une certaine mesure, l’obtenir de Frédéric-Guillaume IV de Prusse. Tout le monde s’accordait à condamner l’ancien système, à le trouver vermoulu, à réclamer son abolition ; ce que l’on supportait en silence sous l’ancien roi était maintenant hautement proclamé intolérable.

Mais si Louis XVI, « Louis le Désiré », avait été un simple niais, sans prétentions, à moitié conscient de sa propre nullité, ne possédant aucune opinion arrêtée et gouverné surtout par les habitudes que lui avait données son éducation, « Frédéric-Guillaume le Désiré » était quelque chose de très différent. S’il surpassait incontestablement son original français en faiblesse de caractère, il n’était dépourvu ni de prétentions ni d’idées. Il avait acquis, en amateur, la connaissance des éléments de la plupart des sciences et se croyait par conséquent assez savant pour prononcer un jugement décisif sur n’importe quel sujet. Il se croyait un orateur de premier ordre, et certainement aucun commis voyageur de Berlin ne pouvait le surpasser pour l’abondance de prétendus traits d’esprit et la rapidité d’élocution. Mais, surtout, il avait des opinions à lui, et s’il haïssait et méprisait l’élément bureaucratique de la monarchie prussienne, c’était uniquement parce que toutes ses sympathies allaient à l’élément féodal. Étant lui-même un des fondateurs et des principaux collaborateurs de la Revue politique hebdomadaire de Berlin[1], un représentant de l’École qu’on a appelée historique (et qui vivait des idées de Bonald, de de Maistre et d’autres écrivains de la première génération des légitimistes français), il visait à rendre aussi complètement que possible à la noblesse une situation sociale prédominante. Le roi devait être premier noble du royaume, entouré d’abord d’une cour brillante de puissants vassaux : princes, ducs et comtes ; en second lieu, d’une noblesse plus basse, mais nombreuse et riche ; il gouvernerait selon son plaisir ses loyaux bourgeois et paysans, et se trouverait être ainsi le chef d’une hiérarchie complète de couches sociales ou de castes ; chacune d’elles devait jouir de ses privilèges particuliers et être séparée des autres par la barrière presqu’infranchissable élevée par la naissance ou par une position sociale fixe et inaltérable ; l’ensemble de ces castes ou « états du royaume » verrait se contrebalancer en même temps si bien leur pouvoir et leur influence que le roi garderait une complète indépendance d’action. — tel était le beau idéal[2], que Frédéric-Guillaume IV entreprit de réaliser et qu’il essaie encore de réaliser en ce moment.

Il dut s’écouler un certain temps avant que la bourgeoisie prussienne, qui n’était pas trop versée dans les questions théoriques, découvrit le sens véritable des tendances de son roi. Mais ce qu’elle remarqua, au bout de très peu de temps, c’est qu’il inclinait vers les objets qui représentaient juste le contraire de ce dont elle avait besoin. À peine sa loquacité eut-elle été déchaînée par la mort de son père que le nouveau roi se mit à proclamer ses intentions dans des discours sans nombre, et chacun de ses discours, chacun de ses actes, lui aliénait les sympathies de la classe moyenne. Il n’y aurait pas fait grande attention, s’il n’y avait pas été forcé par la dure et décevante réalité qui vint interrompre ses rêves poétiques. Hélas, le romantisme sait mal calculer, et le féodalisme a toujours, depuis Don Quichotte, compté sans son hôte ! Frédéric-Guillaume IV a trop partagé ce mépris pour l’argent comptant qui a toujours été le plus noble héritage des fils des croisés. À son avènement, il trouva un système de gouvernement coûteux, quoiqu’organisé parcimonieusement, et un trésor d’État qui n’était que médiocrement plein ; au bout d’un espace de deux ans, les dernières traces du surplus existant étaient dépensées en fêtes de la cour, en voyages du roi, en subventions aux nobles nécessiteux, râpés et cupides, etc. ; les impôts réguliers ne suffisaient plus ni aux exigences de la Cour, ni à celles du Gouvernement. Sa Majesté se trouva ainsi placée entre un déficit manifeste, d’une part, et une loi datant de 1820, de l’autre, loi d’après laquelle tout nouvel emprunt et toute augmentation des impôts existants étaient illégaux, s’ils étaient faits sans l’assentiment de la « future représentation du peuple ». Cette représentation n’existait pas, et le nouveau roi était encore moins que son père disposé à la créer ; et si même il avait eu cette intention, il n’ignorait pas non plus que l’opinion publique avait subi, depuis son avènement, des changements étonnants.

Les classes moyennes, en effet, qui s’attendaient, dans une certaine mesure, à voir le nouveau roi octroyer enfin la constitution, proclamer la liberté de la presse, instituer le jury, etc., bref, se mettre à la tête de la révolution pacifique dont elles avaient besoin pour atteindre le pouvoir politique, — ces classes moyennes s’aperçurent de leur erreur et se tournèrent furieusement contre le roi. Dans les provinces Rhénanes, et plus ou moins dans tout le reste de la Prusse, elles se trouvèrent si exaspérées que, ne possédant pas, dans leur propre milieu, d’hommes capables de les représenter dans la presse, elles allèrent jusqu’à conclure une alliance avec le parti philosophique extrême dont nous avons parlé plus haut. Le fruit de cette alliance fut la Gazette Rhénane[3] de Cologne, supprimée au bout de quinze mois d’existence, mais d’où date le journalisme moderne en Allemagne. C’était en 1842.

Le malheureux roi, dont les affaires embarrassées étaient la satire la plus amère de ses tendances empruntées au moyen âge, vit bientôt qu’il ne pouvait continuer à gouverner sans faire quelques petites concessions à la clameur populaire qui revendiquait la « Représentation du peuple », reste des promesses faites en 1813 et 1815 et depuis longtemps oubliées. Cette représentation s’était trouvée mentionnée dans la loi de 1820. Le moyen le moins incommode de satisfaire à cette fâcheuse loi parut être la convocation des Comités permanents des Diètes provinciales. Ces dernières avaient été créées en 1823 et comprenaient pour chacune des huit provinces du royaume : 1o la haute noblesse, les familles des anciens souverains de l’Empire germanique, dont les chefs étaient membres de la Diète par droit de naissance ; 2o les représentants des chevaliers ou la noblesse inférieure ; 3o les représentants des villes ; 4o les délégués des paysans ou des petits fermiers. L’ensemble était organisé de façon que, dans chaque province, les deux fractions de la noblesse formassent toujours une majorité dans la Diète. Chacune de ces huit Diètes provinciales élisait un Comité, et c’étaient ces huit Comités que le roi appelait maintenant à Berlin pour constituer l’Assemblée des représentants chargée de voter l’emprunt tant désiré. On déclara que le Trésor était plein et qu’on demandait le nouvel emprunt non pas pour payer les dépenses courantes, mais pour construire un chemin de fer d’État. Mais les Comités réunis opposèrent au roi un refus net ; ils se déclarèrent incompétents pour agir comme représentants du peuple et exigèrent de Sa Majesté l’exécution de la promesse d’une constitution représentative que son père avait faite au peuple lorsqu’il avait eu besoin de son aide contre Napoléon.

Les séances des Comités réunis avaient montré que l’esprit d’opposition n’était plus limite à la bourgeoisie. Une partie des paysans s’était jointe à elle, et un grand nombre de nobles qui exerçaient l’agriculture en grand sur leurs propres terres et faisaient le commerce des grains, de la laine, de l’alcool et du lin, exigeaient également des garanties contre l’absolutisme, la bureaucratie et la restauration féodale et se prononçaient, eux aussi, contre le Gouvernement et en faveur d’une constitution représentative. Le plan du roi avait manifestement échoué ; il n’avait pas obtenu d’argent, et il avait accru la puissance de l’opposition. Les séances des Diètes provinciales elles-mêmes, qui suivirent, furent encore plus malheureuses pour le roi ; toutes exigeaient des réformes, l’exécution des promesses de 1813 et 1815, la constitution et la liberté de la presse ; les résolutions prises en ce sens par quelques-unes d’entre elles étaient formulées en termes plutôt irrespectueux, et les réponses du roi, pleines de mauvaise humeur, ne faisaient qu’accroître le mal.

Cependant les difficultés financières du Gouvernement augmentaient. Pendant quelque temps la rédaction des sommes destinées aux différents services publics, les affaires frauduleuses pratiquées avec la u Seehandlung » — institution commerciale, spéculant et faisant le commerce pour le compte et au risque de l’État, et restée, longtemps après, son courtier d’argent — suffirent pour sauvegarder les apparences ; l’augmentation des émissions du papier-monnaie d’État fournirent également quelques ressources, et, en somme, le secret où l’on tenait la situation financière fut très bien gardé. Mais bientôt tous ces expédients furent épuisés. On essaya alors d’un autre système : l’établissement d’une banque dont le capital serait fourni en partie par l’État et en partie par les actionnaires particuliers ; la direction principale devait revenir à l’État, de façon à permettre au Gouvernement d’emprunter, dans une large mesure, des fonds à cette banque ; c’était répéter ainsi les mêmes opérations frauduleuses qui n’étaient plus possibles avec la « Seehandlung ». Mais naturellement il ne se trouva pas de capitalistes pour consentir à donner leur argent dans de telles conditions ; il fallut modifier les statuts de la banque et garantir la propriété des actionnaires contre les incursions du Trésor avant même que les actions n’eussent été souscrites. Ce plan ayant ainsi échoué, il ne restait plus qu’une chose à tenter : essayer de conclure un emprunt, s’il se trouvait des capitalistes qui consentissent à prêter leur argent sans demander l’autorisation et la garantie de cette mystérieuse « Représentation future du peuple ». On s’adressa à Rothschild, qui déclara que si cette « représentation du peuple » garantissait l’emprunt. il entreprendrait l’affaire aussitôt, sinon il ne pouvait aucunement s’engager dans cette opération.

Tout espoir de trouver de l’argent se trouvait ainsi perdu ; et il n’y avait plus aucune possibilité d’éviter la fatale « Représentation du peuple ». Le refus de Rothschild fut connu en automne 1846, et, en février de l’année suivante, le roi convoquait toutes les huit Diètes à Berlin, pour en former une « Diète réunie ». Cette Diète devait accomplir, en cas de besoin, la tâche prévue par la loi de 1820 : voter les emprunts et les augmentations d’impôts ; mais elle ne devait être investie d’aucun autre droit. Au sujet de la législation générale, sa voix devait être purement consultative ; elle devait se réunir non à des époques fixes, mais quand le roi le trouverait bon, et discuter seulement ce qu’il plairait au Gouvernement de lui présenter. Naturellement, ses membres n’étaient que peu satisfaits de la tâche qu’on s’attendait à leur voir accomplir. Ils renouvelèrent les vœux, déjà exprimés par eux lors des réunions des Diètes provinciales ; les relations existant entre eux et le Gouvernement devinrent bientôt acrimonieuses, et lorsqu’on leur demanda de nouveau l’emprunt qu’on affirmait toujours être destiné à la construction de chemins de fer, ils refusèrent de nouveau de le garantir.

Ce vote mit bientôt fin à leurs séances. Le roi, de plus en plus exaspéré, les renvoya avec une réprimande, mais n’en resta pas moins sans argent. Il avait, en effet, de bonnes raisons pour s’alarmer de sa situation ; la Ligue libérale, conduite par les classes moyennes et comprenant une grande partie de la basse noblesse, ainsi que de nombreux mécontents accumulés dans les différentes couches des ordres inférieurs, cette Ligue était décidée à obtenir ce qu’elle voulait. En vain le roi déclarait-il, dans son discours d’ouverture, que jamais, jamais il n’octroyerait une constitution au sens moderne de ce mot : la Ligue libérale insistait pour obtenir une constitution représentative, moderne, antiféodale, comportant toutes ses conséquences : liberté de la presse, jurys, etc. ; elle ne voulait pas accorder un sou avant de l’avoir obtenue. Il était évident que les choses ne pouvaient durer ainsi plus longtemps : une des deux parties devait céder, ou bien il fallait en arriver à une rupture, à une lutte sanglante. Les classes moyennes se savaient à la veille d’une révolution et s’y préparaient. Elles cherchaient par tous les moyens possibles à obtenir l’appui de la classe ouvrière des villes, et l’aide des paysans des districts agricoles ; on sait parfaitement qu’à la fin de l’année 1847 il n’y avait peut-être pas un seul, parmi les hommes politiques marquants de la bourgeoisie qui ne se fût proclamé « socialiste » dans le but de s’assurer les sympathies de la classe prolétarienne. Nous allons voir ces « socialistes » à l’œuvre.

Cet empressement des chefs de la bourgeoisie à adopter au moins l’aspect extérieur du socialisme avait sa cause dans le changement considérable subi par les classes ouvrières d’Allemagne. Depuis 1840, un certain nombre d’ouvriers allemands, qui avaient voyagé en France et en Suisse, s’étaient pénétrés plus ou moins des vagues idées socialistes ou communistes ayant cours parmi les ouvriers français. L’intérêt grandissant que depuis 1840 ces idées excitaient en France mit en Allemagne également le socialisme et le communisme à la mode. Dès 1843, tous les journaux étaient pleins de discussions sur les questions sociales. Une école de socialiste se forma bientôt en Allemagne, et se distingua plutôt par l’obscurité que par la nouveauté de ses idées ; son activité principale consistait à traduire les fouriéristes, saints-simoniens et autres représentants des doctrines françaises dans le langage abstrus de la philosophie allemande. Vers la même époque, se constitua également l’école communiste allemande, entièrement différente de la secte précédente.

En 1844 eurent lieu les révoltes des tisserands silésiens, suivies par l’insurrection des imprimeurs d’indiennes de Prague. Ces révoltes, cruellement réprimées, révoltes d’ouvriers dirigées non plus contre le Gouvernement, mais contre leurs employeurs, produisirent une sensation profonde et donnèrent une nouvelle impulsion à la propagande socialiste et communiste chez les ouvriers. Les révoltes qui éclatèrent pendant la famine de 1847 eurent le même effet. En résumé, si l’opposition constitutionnelle réunissait autour de sa bannière la grande masse des classes possédantes (à l’exception des grands propriétaires terriens), de même les ouvriers des grandes villes attendaient leur émancipation des doctrines socialistes et communistes, quoique la loi sur la presse empêchât qu’on les renseignât beaucoup. On ne doit pas s’attendre à trouver chez eux une idée bien définie de ce qu’ils voulaient ; ils savaient seulement que le programme de la bourgeoisie constitutionnaliste ne contenait pas tout ce qui leur fallait et que leurs besoins n’entraient en aucune façon dans la sphère des idées constitutionnalistes.

Il n’existait pas alors, en Allemagne, de parti républicain distinct. On était monarchiste constitutionnaliste, ou bien plus ou moins nettement socialiste ou communiste.

Eu égard à de tels éléments, la moindre collision devait conduire à une grande révolution. La haute noblesse et les fonctionnaires civils et militaires les plus hauts placés fournissaient seuls un appui sûr au système existant ; la noblesse inférieure, les classes moyennes industrielles, les universités, les professeurs de tous les degrés et même une partie de la petite bureaucratie et des officiers inférieurs, étaient tous ligués contre le Gouvernement ; derrière eux se trouvaient les masses mécontentes des paysans et des prolétaires des grandes villes, soutenant, pour le moment, l’opposition libérale, mais murmurant déjà des paroles étranges sur la nécessité de prendre leurs affaires en leurs propres mains ; la bourgeoisie était prête à renverser le Gouvernement, et les prolétaires se préparaient à renverser à leur tour la bourgeoisie. Et le Gouvernement s’obstinait à suivre une voie qui devait nécessairement amener un conflit. Au commencement de 1848, l’Allemagne se trouvait à la veille d’une révolution, et cette révolution aurait inévitablement éclaté, même si la révolution française de Février n’en avait pas hâté la venue.

Nous verrons, dans le prochain chapitre, quels ont été, sur l’Allemagne, les effets de la révolution, à Paris.


Londres, septembre 1851.


  1. Politisches Wochenblatt.
  2. En français dans le texte.
  3. Rheinische Zeitung.