Révolution et contre-révolution en Allemagne/Rémy/III

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L’Allemagne en 1848
Traduction par Léon Remy.
L’Allemagne en 1848Schleicher (p. 36-44).

CHAPITRE III

LES AUTRES ÉTATS ALLEMANDS


6 novembre 1851.


Dans le chapitre précédent, nous nous sommes attachés presque exclusivement à parler de l’État qui, pendant les années 1840-1848, était de beaucoup le plus important pour le mouvement allemand, c’est-à-dire de la Prusse. Il est temps, cependant, de jeter un coup d’œil rapide sur les autres États de l’Allemagne pendant la même période.

En ce qui concerne les petits États, ils étaient, depuis 1830, complètement soumis au pouvoir dictatorial de la Diète, c’est-à-dire de l’Autriche et de la Prusse. Les différentes constitutions, établies tant comme moyen de défense contre la puissance des États plus grands que comme moyen d’assurer la popularité aux princes, leurs promoteurs, et de donner une unité aux assemblées provinciales si hétérogènes, créées sans aucune unité de direction par le Congrès de Vienne, — ces constitutions, quelqu’illusoires qu’elles aient été, parurent, pendant les temps troublés de 1830 et de 1831, dangereuses aux petits princes eux-mêmes. Elles furent presque toutes abolies ; le peu qu’on en laissa subsister était moins qu’une ombre, et il fallait toute la suffisance loquace d’un Welcker, d’un Rotieck ou d’un Dahlmann pour s’imaginer qu’il pourrait sortir quelque chose de l’humble opposition, mélangée de dégradante flatterie, qu’il leur était permis de manifester au sein des Chambres impuissantes de ces petits butais.

La portion la plus énergique de la classe moyenne de ces petits États abandonna, aussitôt après 1840, toutes les espérances qu’elle avait conçues auparavant sur le développement du Gouvernement parlementaire dans ces dépendances de l’Autriche et de la Prusse. La bourgeoisie prussienne, et les classes ses alliées, n’eurent pas plutôt montré la résolution sérieuse de lutter en Prusse, en faveur du Gouvernement parlementaire, qu’on leur laissa la direction du mouvement constitutionnel de toute l’Allemagne non autrichienne. Il est désormais hors de doute que le noyau de ces constitutionnalistes de l’Allemagne centrale qui, plus tard, se séparèrent de l’Assemblée nationale de Francfort et qu’on appela, du lieu séparé de leurs réunions, le parti de Gotha, n’ait été, longtemps avant 1848, en possession d’un plan qu’il proposa, avec peu de modifications, en 1849, aux représentants de l’Allemagne entière. Son intention était d’exclure complètement l’Autriche de la confédération germanique, d’établir une nouvelle confédération avec un nouveau pacte fondamental et un nouveau Parlement fédéral, sous la protection de la Prusse, et d’incorporer les États insignifiants dans les États plus grands. Tout cela devait se mettre à exécution au moment où la Prusse prendrait place parmi les monarchies constitutionnelles, établirait la liberté de la presse, adopterait une politique indépendante de celle de la Russie et de l’Autriche, et fournirait ainsi aux constitutionnalistes des États plus petits la possibilité d’exercer un contrôle réel sur leurs Gouvernements représentatifs. L’inventeur de ce plan était le professeur Gervinus, de Heidelberg (Bade). Ainsi l’émancipation de la bourgeoisie prussienne devait être le signal de celle des classes moyennes de l’Allemagne en général, et présider à la formation d’une alliance, offensive et défensive en même temps, contre la Russie et contre l’Autriche. L’Autriche était, comme nous allons le voir, considérée comme un pays entièrement barbare sur lequel on ne connaissait que peu de choses, et ce peu de choses n’était pas en faveur de sa population ; aussi l’Autriche n’était-elle pas regardée comme une des parties essentielles de l’Allemagne.

Quant aux autres classes de la société dans ces petits États, elles ont suivi, avec plus ou moins de rapidité, le réveil de leurs semblables en Prusse. Les boutiquiers étaient de plus en plus mécontents de leurs Gouvernements respectifs, des augmentations d’impôts, de la réduction de ces prétendus privilèges politiques dont ils avaient l’habitude de se vanter en se comparant aux « esclaves du despotisme » de l’Autriche et de la Prusse ; mais leur opposition ne contenait pas un but précis qui eût pu servir d’étiquette à un parti indépendant, différent du constitutionnalisme de la haute bourgeoisie. Le mécontentement grandissait également parmi les paysans ; mais on sait bien que cette partie de la population ne défend jamais ses intérêts et ne se pose jamais en classe indépendante dans les temps tranquilles et paisibles, si ce n’est dans les pays où existe le suffrage universel. Les classes ouvrières des industries et manufactures des villes commençaient à être infectées des « poisons » socialiste et communiste ; mais comme il n’y avait, en dehors de la Prusse, que peu de villes de quelque importance et encore moins de districts manufacturiers, le mouvement de cette classe était, à cause du manque de centres d’action et de propagande, extrêmement lent dans ces petits États.

Aussi bien en Prusse que dans les États plus petits, la difficulté de développer une opposition politique a créé une sorte d’opposition religieuse sous la forme de deux mouvements parallèles : le catholicisme allemand et le congrégationnalisme libre. L’histoire nous montre, par de nombreux exemples, que, dans les pays qui jouissent des bienfaits d’une Église d’État et où la discussion politique est restreinte, l’opposition profane, dangereuse pour le pouvoir de ce monde, se dissimule sous une lutte plus sainte et en apparence plus désintéressée, dirigée contre le despotisme spirituel. Beaucoup de Gouvernements, qui ne toléreraient aucune discussion de leurs actes, hésiteront à faire des martyrs et à exciter le fanatisme religieux des masses. C’est ainsi qu’en Allemagne, en 1845, la religion catholique romaine, ou la religion protestante, ou toutes les deux en même temps, étaient considérées comme religions officielles et, dans chaque État, le clergé de l’une ou de l’autre de ces confessions, ou des deux à la fois, formait la partie essentielle de l’organisation bureaucratique du Gouvernement. Attaquer l’orthodoxie catholique ou protestante ou attaquer les intrigues du clergé signifiait, dans ces conditions, attaquer le Gouvernement lui-même. En ce qui concerne les catholiques allemands, leur existence même était une attaque contre les Gouvernements catholiques d’Allemagne, en particulier ceux de l’Autriche et de la Bavière, et c’est bien ainsi que ces Gouvernements l’entendaient. Les congrégationnalistes libres, les dissidents protestants, qui ressemblaient, jusqu’à un certain point, aux unitariens anglais et américains, manifestaient ouvertement leur opposition aux tendances cléricales et à l’orthodoxie rigide du roi de Prusse et de son favori, M. Eichhorn, ministre de l’Instruction et des Cultes. Les deux nouvelles sectes se sont étendues rapidement et ont régné pendant quelque temps, l’une dans les pays catholiques, l’autre dans les pays protestants ; il n’y avait, entre elles, d’autre distinction que leur origine différente ; quant à leurs doctrines, elles étaient parfaitement d’accord sur le point le plus important : tous les dogmes bien définis étaient pour elles sans-valeur ; le manque de précision était leur essence même ; elles prétendaient bâtir un grand temple, sous la voûte duquel pourraient se réunir tous les Allemands ; elles représentaient ainsi, sous une forme religieuse, une autre idée politique du jour, l’unité allemande, et cependant elles n’ont jamais pu s’entendre entre elles.

Cette idée de l’unité allemande que les sectes, dont nous venons de parler, cherchaient à réaliser au moins sur une base religieuse en inventant une religion commune à tous les Allemands et fabriquée spécialement pour leurs usages, leurs habitudes et leurs goûts, cette idée était, en effet, très répandue, surtout dans les petits États. Depuis la dissolution de l’empire germanique sous l’influence de Napoléon, la réunion de tous les disjecta membra du corps allemand, était la revendication qui exprimait de la façon la plus générale le mécontentement à l’égard de l’ordre des choses établi, surtout dans les petits États, où les dépenses de la Cour, de l’administration, de l’armée, en un mot, — tout le poids mort des impôts, — augmentaient en raison directe de la petitesse et de l’impuissance de l’État ; mais à quoi devait ressembler cette unité allemande, une fois qu’on l’aurait réalisée, c’était une question sur laquelle les partis étaient divisés. La bourgeoisie, qui ne voulait pas de secousses révolutionnaires sérieuses, se serait contentée de ce qui, comme nous lavons vu, était considéré par elle comme « réalisable », c’est-à-dire de l’union de toute l’Allemagne à l’exclusion de l’Autriche, sous la suprématie du Gouvernement constitutionnel de la Prusse, et il est certain qu’à cette époque on ne pouvait guère faire davantage sans déchaîner un orage dangereux. Les boutiquiers et les paysans, dans la mesure où ces derniers se préoccupaient de telles questions, ne sont jamais arrivés à donner une définition quelconque à cette unité allemande qu’ils réclamaient à si grands cris ; un petit nombre de rêveurs, principalement de féodaux réactionnaires, espéraient le rétablissement de l’Empire germanique ; quelques ignorants, de soi-disant radicaux, qui admiraient les institutions suisses dont ils n’avaient pas encore fait l’expérience pratique qui devait, dans la suite, les détromper d’une façon si ridicule, se prononçaient pour une république fédérative ; seul le parti le plus extrême osait, à cette époque, demander la république allemande, une et indivisible. Ainsi l’unité allemande était elle-même une question susceptible d’amener la désunion, la discorde, et même, dans certaines éventualités, la guerre civile.

Tel était, en résumé, à la fin de l’année 1847, l’état de la Prusse et des États plus petits faisant partie de l’Allemagne. La classe moyenne sentait sa puissance et était résolue à ne plus tolérer les entraves dont le despotisme féodal et bureaucratique enchaînait ses transactions commerciales, sa productivité industrielle, son action commune comme classe ; une portion de la noblesse terrienne s’était si bien transformée en producteur de simples marchandises qu’elle avait les mêmes intérêts et faisait cause commune avec la classe moyenne ; la classe des petits industriels était mécontente, se plaignait des impôts et des obstacles qu’on rencontrait dans les affaires ; mais elle ne possédait aucun plan de réforme défini, qui put consolider sa position dans le corps social ou politique ; les paysans étaient pressurés ici par les exactions féodales, là par les prêteurs d’argent, les usuriers et les hommes de loi ; les ouvriers des villes, gagnés par le mécontentement général, haïssaient également le Gouvernement et les grands capitalistes industriels et subissaient la contagion des idées socialistes et communistes ; en un mot l’opposition formait une masse hétérogène, agissait sous l’influence d’intérêts variés, mais était plus ou moins dirigée par la bourgeoisie ; les premiers rangs étaient occupés par la bourgeoisie de Prusse, et particulièrement de la province Rhénane. De l’autre côté nous trouvons des Gouvernements en désaccord sur beaucoup de questions ; ils se défiaient les uns des autres et surtout de la Prusse, dont la protection leur était cependant nécessaire ; en Prusse, le Gouvernement, abandonné par l’opinion publique, abandonné même par une portion de la noblesse s’appuyait sur une armée et une bureaucratie, gagnées chaque jour davantage aux idées de l’opposition bourgeoise et chaque jour davantage soumises à son influence, Gouvernement qui, en plus de tout cela, ne possédait pas un sou, au sens le plus littéral du mot, pour combler son déficit croissant, à moins qu’il ne se rendît à discrétion à l’opposition bourgeoise. La classe moyenne, de quelque pays que ce soit, a-t-elle jamais occupé une position meilleure pour disputer le pouvoir au Gouvernement établi ?


Londres, septembre 1851.