Révolution et contre-révolution en Allemagne/Rémy/VI

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L’Allemagne en 1848
Traduction par Léon Remy.
L’Allemagne en 1848Schleicher (p. 63-71).

CHAPITRE VI

L’INSURRECTION DE BERLIN


28 novembre 1851.


Le second centre d’action révolutionnaire était Berlin, et, d’après ce que nous avons déjà dit, on peut deviner que cette action était loin d’être unanimement soutenue par presque toutes les classes de la population comme à Vienne. En Prusse, la bourgeoisie était déjà engagée dans la lutte contre le Gouvernement ; une rupture s’était produite au sujet de la Diète réunie, et une révolution bourgeoise était imminente. Une fois éclatée, cette Révolution aurait pu devenir tout aussi unanime que celle de Vienne, si la Révolution de Février à Paris n’avait pas eu lieu. Cet événement a précipité les choses ; de plus il s’accomplissait sous un drapeau totalement différent de celui sous lequel la bourgeoisie prussienne se préparait à défier son Gouvernement. La Révolution de Février a renversé, en France, un Gouvernement de la même espèce que celui que la bourgeoise prussienne allait établir dans son propre pays. La Révolution de Février s’est présentée comme la révolution des classes ouvrières contre les classes moyennes ; elle a proclamé la chute du Gouvernement de ces dernières et l’émancipation du travailleur. Or la bourgeoisie prussienne avait eu, peu de temps auparavant, assez à faire, avec l’agitation ouvrière dans son propre pays. Il est vrai que, quand la première terreur des révoltes silésiennes fut passée, elle essaya de tourner cette agitation en sa faveur ; mais elle conserva toujours une horreur salutaire du socialisme et du communisme révolutionnaire, et lorsqu’elle vit à la tête du Gouvernement, à Paris, les hommes mêmes qu’elle considérait comme les ennemis les plus dangereux de la propriété, de l’ordre, de la religion, de la famille et des autres pénates du bourgeois moderne, elle sentit aussitôt son ardeur révolutionnaire se refroidir considérablement. Elle savait qu’il fallait profiter du moment et que, sans le concours des masses ouvrières, elle serait battue ; mais le courage lui manquait. Aussi, dans les premières explosions partielles qui avaient eu lieu en province, elle se tenait du coté du Gouvernement et s’efforçait de maintenir le calme parmi le peuple de Berlin qui, pendant cinq jours, ne cessa de se rassembler en foule devant le palais royal pour discuter les nouvelles et réclamer des changements dans le Gouvernement ; puis, lorsqu’après l’annonce de la chute de Metternich, le roi fit enfin quelques petites concessions, la bourgeoisie crut la Révolution accomplie et vint remercier Sa Majesté d’avoir rempli tous les désirs de son peuple. Mais dans la nuit il y eut attaque de la foule par la troupe, on vit les barricades, la résistance et la défaite de la royauté. Dès lors tout se trouva changé : les mêmes classes ouvrières que la bourgeoisie avait tendance à laisser à l’arrière-plan étaient mises en avant ; elles ont combattu et fait des conquêtes et sont devenues tout d’un coup conscientes de leur force. Les restrictions portant sur le suffrage, la liberté de la presse, l’admission au jury, le droit de réunion, restrictions qui auraient été très agréables à la bourgeoisie, car elles ne touchaient que les classes qui se trouvent au-dessous d’elles, n’étaient plus possibles maintenant. Le danger de voir se répéter les scènes d’ « anarchie » comme à Paris était imminent, et devant lui disparaissaient toutes les divergences. Les amis et les ennemis de plusieurs années s’unirent contre l’ouvrier victorieux, quoiqu’il n’eut encore formulé aucune revendication spéciale ; une alliance entre la bourgeoisie et les soutiens du système qu’on venait de renverser fut conclu sur les barricades mêmes de Berlin. On devait faire les concessions nécessaires, mais n’accorder que l’inévitable ; un ministère formé des chefs de l’opposition de la Diète Réunie devait être constitué, et, en retour des services rendus par lui en sauvant la couronne, il devait avoir l’appui de tous les piliers de l’ancien Gouvernement : l’aristocratie féodale, la bureaucratie, l’armée. Telles étaient les conditions dans lesquelles MM. Camphausen et Hansemann entreprirent la formation d’un cabinet.

La peur manifestée par les nouveaux ministres devant les masses révoltées était telle que tout moyen leur semblait bon, pourvu qu’il vînt consolider les bases ébranlées de l’autorité ! Ces malheureux égarés croyaient tout danger de restauration de l’ancien système écarté ; ils se servaient de tout le mécanisme de l’ancien État pour rétablir « l’ordre ». Pas un des bureaucrates ou des officiers ne fut remplacé ; pas le moindre changement ne fut apporté à l’ancien système bureaucratique de l’Administration. Ces fameux ministres constitutionnels et responsables ont même rétabli dans leurs emplois les fonctionnaires que le peuple, dans la première colère de son zèle révolutionnaire, avait chassés, pour les punir des abus bureaucratiques qu’ils avaient commis antérieurement. Rien n’était changé en Prusse, sauf la personne des ministres ; on ne toucha même pas au personnel des différents départements, et tous les constitutionnalistes qui se livraient à la chasse aux places et faisaient cortège aux nouveaux gouvernants, furent priés d’attendre que la stabilité rétablie permît d’opérer dans le personnel bureaucratique des changements qui, accomplis maintenant, ne seraient pas sans danger.

Le roi, découragé au plus haut point après l’insurrection du 18 mars, vit très rapidement qu’il était tout aussi nécessaire à ces ministres « libéraux » qu’eux-mêmes lui étaient indispensables. L’insurrection avait épargné le trône, et le trône était le seul obstacle opposé à « l’anarchie » ; aussi les libéraux de la classe moyenne et leurs chefs, actuellement au ministère, avaient-ils tout intérêt à rester en termes excellents avec la couronne. Le roi et la camarilla réactionnaire qui l’entourait ne mirent pas beaucoup de temps à s’en apercevoir et en profitèrent pour arrêter le ministère même dans la voie des petites réformes qu’il avait de temps en temps l’intention de faire.

Le premier soin du ministère fut de donner une sorte d’apparence légale aux récents changements opérés par violence. En dépit de toute l’opposition populaire, on convoqua la Diète Réunie. Elle devait, en qualité d’organe légal et constitutionnel du peuple, voter une nouvelle loi électorale qui permit de procéder à l’élection d’une assemblée chargée de s’entendre avec la couronne sur une nouvelle constitution. Les élections devaient être indirectes : la masse des votants devait élire un certain nombre d’électeurs qui, eux, avaient à choisir leurs représentants. Ce système d’élection à deux degrés passa malgré les efforts de toute l’opposition. On demanda alors à la Diète Réunie un emprunt de 40 millions de thalers (25 millions de dollars), auquel le parti populaire s’opposa, mais qui fut également consenti.

Ces actes du ministère permirent au parti populaire ou parti démocratique, comme il s’intitulait maintenant, de se développer rapidement. Ce parti, ayant à sa tête les petits industriels et les boutiquiers et réunissant autour de son drapeau, au commencement de la Révolution, la grande majorité des ouvriers, demandait le suffrage universel et direct, comme en France, une Assemblée législative unique et la reconnaissance pleine et entière de la Révolution du 18 mars comme base du nouveau système gouvernemental. La fraction plus modérée se serait déclaré satisfaite de la monarchie ainsi « démocratisée » ; ceux qui étaient plus avancés posaient comme but l’établissement de la République. Les deux fractions étaient d’accord pour reconnaître dans l’Assemblée nationale allemande de Francfort l’autorité suprême du pays, tandis que les constitutionnalistes et les réactionnaires affectaient une grande horreur pour la souveraineté de cette assemblée qu’ils considéraient comme entièrement révolutionnaire.

Le mouvement indépendant des classes ouvrières s’est trouvé pour quelque temps interrompu par la Révolution. Les besoins immédiats et les conditions du mouvement étaient tels qu’ils ne permettaient de mettre en avant aucune revendication spéciale au parti prolétarien. En effet, tant que le terrain n’était pas assez déblayé pour permettre une action indépendante des ouvriers, tant que le suffrage universel et direct n’était pas encore établi, tant que les trente-six États, plus grands ou plus petits, continuaient à diviser l’Allemagne en lambeaux innombrables, que pouvait faire le parti prolétarien, sinon suivre des yeux le mouvement de Paris — de toute importance pour lui — et lutter aux côtés des boutiquiers, pour acquérir les droits qui lui permettraient plus tard de mener sa lutte propre ?

Il n’y avait que trois points par lesquels le parti prolétarien se distinguait essentiellement, dans son action politique, de la classe des petits industriels ou de ce qu’on appelait le parti démocratique : d’abord il jugeait d’une façon différente le mouvement français, au sujet duquel les démocrates attaquaient et les révolutionnaires prolétariens défendaient le parti extrême ; ensuite il proclamait la nécessité d’établir une république allemande une et indivisible, tandis que les ultra les plus extrêmes parmi les démocrates n’osaient aspirer qu’à une république fédérative ; enfin il montrait à chaque occasion cette audace et cette énergie révolutionnaires qui manqueront toujours à un parti guidé par les petits industriels ou composé principalement d’eux.

Le parti prolétarien ou vraiment révolutionnaire n’a pu arriver que très graduellement à soustraire la masse des ouvriers à l’influence des démocrates à la suite desquels ils marchaient dans les commencements de la Révolution. Mais l’indécision, la faiblesse et la couardise des chefs des démocrates ont, avec le temps, fait le reste, et l’un des principaux résultats des secousses survenues ces dernières années consiste, semble-t-il, en ce que, partout où la classe ouvrière concentrée se trouve en masses tant soit peu considérables, elle est entièrement débarrassée de l’influence démocratique qui, pendant les années 1848 et 1849, l’a conduite à toute une série de fautes et de désastres. Mais n’anticipons pas ; les événements de ces deux années nous fourniront en abondance l’occasion de montrer messieurs les démocrates à l’œuvre.

Les paysans prussiens, comme les paysans autrichiens, mais avec moins d’énergie, parce que l’oppression du féodalisme était, en somme, moins forte, ont profité de la Révolution pour s’affranchir aussitôt de toutes les entraves féodales. Mais, pour les raisons que nous avons exposées plus haut, dans notre pays les classes moyennes se sont aussitôt tournées contre eux, leurs alliés les plus anciens et les plus indispensables ; les démocrates, effrayés, autant que la bourgeoisie, par de prétendues attaques contre la propriété privée, ne les soutenaient pas non plus, — et après une émancipation de trois mois, après des luttes sanglantes et des exécutions militaires, particulièrement en Silésie, la bourgeoisie, hier encore antiféodale, rétablit le féodalisme de ses propres mains. C’est l’acte le plus impardonnable qu’on puisse lui reprocher. Jamais aucun parti dans l’histoire n’a commis semblable trahison envers ses meilleurs alliés et envers soi-même, et quels que soient l’humiliation et le châtiment réservés à ce parti de la classe moyenne, ce seul acte les mérite pleinement.


Octobre 1851.