Révolution et contre-révolution en Allemagne/Rémy/VII

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L’Allemagne en 1848
Traduction par Léon Rémy.
L’Allemagne en 1848Schleicher (p. 72-80).

CHAPITRE VII

L’ASSEMBLÉE NATIONALE DE FRANCFORT


27 février 1852.


Nos lecteurs se souviennent peut-être que, dans les six articles précédents, nous avons suivi le mouvement révolutionnaire allemand jusqu’aux deux victoires populaires : le 13 mars, à Vienne, et le 18 mars, à Berlin. Nous avons vu s’établir, en Autriche comme en Prusse, des Gouvernements constitutionnels et proclamer les principes libéraux, ou principes de la classe moyenne, qui devaient diriger toute la politique future. La seule différence qu’on puisse constater entre ces deux grands centres d’action consiste en ceci : en Prusse la bourgeoisie libérale, dans la personne de MM. Camphausen et Hansemann, s’est emparée directement des rênes du Gouvernement, tandis qu’en Autriche, où la bourgeoisie avait une éducation politique beaucoup moins avancée, la bureaucratie libérale prit l’affaire en main et déclara vouloir exercer le pouvoir à sa place. Nous avons vu ensuite comment les partis et les classes de la société, qui avaient été jusqu’à présent unis dans leur opposition à l’ancien Gouvernement, se sont séparés les uns des autres après la victoire, ou même pendant la lutte, et comment cette même bourgeoisie qui, seule, a profité du succès, s’est tournée immédiatement contre ses alliés d’hier, a adopté une attitude hostile envers toute classe ou tout parti d’un caractère plus avancé et a conclu une alliance avec les éléments vaincus, féodaux et bureaucratiques. Il était, en effet, évident, dès le commencement du drame révolutionnaire, que la bourgeoisie libérale ne pouvait résister aux partis féodaux et aristocratiques — vaincus, mais non anéantis — qu’en s’appuyant sur le parti populaire et sur les partis extrêmes, et que, pour résister au torrent de ces masses plus avancées, il lui fallait, dans la même mesure, le concours de la noblesse féodale et de la bureaucratie. Ainsi il était assez clair que, ni en Autriche ni en Prusse, la bourgeoisie ne possédait une force suffisante pour garder le pouvoir et pour adapter les institutions à ses besoins et à ses idées propres. Le ministère de la bourgeoisie libérale n’était qu’un point d’arrêt, d’où, suivant la tournure des circonstances, le pays pouvait soit arriver à l’étape plus avancée du républicanisme unitaire, soit retomber dans l’ancien régime clérico-féodal et bureaucratique. Quoi qu’il en soit, le combat décisif était encore à livrer ; les événements de mars n’avaient fait qu’engager la lutte.

Comme l’Autriche et la Prusse dirigeaient l’Allemagne, toute victoire décisive de la Révolution à Vienne ou à Berlin devait être décisive pour l’Allemagne entière. Et en effet, les événements de mars 1848 dans ces deux villes ont décidé du sort des affaires allemandes. Il aurait été, par conséquent, superflu de parler des mouvements qui ont eu lieu dans les États plus petits, et nous aurions pu nous borner aux affaires autrichiennes et prussiennes, si les petits États n’avaient fait naître une institution dont l’existence même a été la preuve la plus frappante de la situation anormale de l’Allemagne, et du caractère incomplet de la dernière Révolution, — institution si anormale, si ridicule par sa situation même, et cependant si pénétrée de sa propre importance que l’histoire n’en présente probablement pas d’autre exemple. Cette institution était ce qu’on a appelé l’Assemblée nationale allemande de Francfort-sur-Mein.

Après les victoires populaires de Vienne et de Berlin, il était évident qu’il devait exister une assemblée représentant toute l’Allemagne. Aussi ce corps fut-il élu et réuni à Francfort, à côté de l’ancienne Diète fédérale. On s’attendait à voir l’Assemblée nationale allemande mettre en discussion toutes les questions et agir comme autorité législative suprême dans toute la confédération germanique. Mais, d’autre part, la Diète qui l’avait convoquée n’avait, en aucune façon, fixé ses attributions. Personne ne savait si ses décrets devaient avoir force de loi ou s’ils devaient être soumis à la sanction de la Diète ou des Gouvernements particuliers. Au milieu de cette perplexité, si l’Assemblée avait possédé la moindre énergie, elle aurait immédiatement dissous et renvoyé la Diète, corps qui, pour l’impopularité, n’avait pas d’égal en Allemagne et l’aurait remplacée par un Gouvernement fédéral choisi dans son propre sein. L’Assemblée se serait déclarée être la seule expression légale de la volonté souveraine du peuple allemand et aurait ainsi donné une validité légale à chacun de ses décrets. Elle aurait dû surtout se préoccuper d’avoir, dans le pays, une force armée organisée, suffisante pour briser toute opposition de la part des Gouvernements. Et tout cela, durant la première période de la Révolution, était facile, très facile. Mais ç’aurait été attendre beaucoup trop d’une Assemblée composée, dans sa majorité, d’avocats libéraux et de professeurs doctrinaires. Assemblée qui, tout en prétendant être la fleur même de l’intelligence et de la science allemande, n’était, en réalité, qu’une scène où des caractères politiques vieux et usés exhibaient aux yeux de toute l’Allemagne leurs ridicules involontaires et leur impuissance à penser et à agir. Dès le premier jour de son existence, cette Assemblée de vieilles femmes témoignait plus de peur du moindre mouvement populaire que de tous les complots réactionnaires de tous les Gouvernements allemands pris ensemble. Elle délibérait sous les yeux de la Diète ; elle avait presque sollicite la sanction de la Diète pour ses décrets ; ses premières résolutions devaient, en effet, être promulguées par cette odieuse institution. Au lieu d’affirmer sa propre souveraineté, elle évitait soigneusement toute discussion sur un sujet si dangereux. Au lieu de s’entourer d’une force populaire, elle passa à l’ordre du jour sur tous les empiétements violents commis par les Gouvernements. Mayence, sous ses yeux mêmes, a été mis en état de siège, sa population désarmée et l’Assemblée nationale n’a pas bougé ! Plus tard, elle a élu l’archiduc Jean d’Autriche régent d’Allemagne et déclaré que toutes ses décisions auraient force de loi ; mais, à ce moment, la nomination de l’archiduc Jean à sa nouvelle dignité s’était faite, du consentement de tous les Gouvernements, non par l’Assemblée, mais par la Diète ; quant à la force légale des décrets de l’Assemblée, ce point n’a jamais été reconnu par les grands Gouvernements, ni imposé par l’Assemblée : la question est restée en suspens. C’est ainsi que nous avons eu le spectacle étrange d’une Assemblée qui prétendait être le seul représentant d’une nation grande et souveraine, mais qui ne possédait ni la volonté ni la force nécessaires pour faire admettre ses prétentions. Les débats de cette Assemblée sans aucun résultat pratique ne possédaient pas même de valeur théorique : ce n’était que la répétition des lieux communs les plus ordinaires empruntés à des écoles philosophiques et juridiques surannées ; toute phrase dite ou plutôt bredouillée dans cette Assemblée avait été mille fois imprimée longtemps auparavant, et se trouvait mille fois mieux à sa place.

Ainsi, la prétendue nouvelle autorité centrale de l’Allemagne a laissé tout dans l’état où elle l’avait trouvé. Loin de réaliser l’unité du pays, réclamée depuis si longtemps, elle n’a pas dépossédé le plus insignifiant des princes qui la gouvernaient ; elle n’a pas resserré les liens entre les provinces séparées ; elle n’a pas fait un seul pas en avant dans la voie de la suppression des barrières de douanes, qui séparaient le Hanovre de la Prusse et cette dernière de l’Autriche ; elle n’a même pas fait la plus petite tentative pour abolir les péages odieux qui empêchaient partout la navigation sur les rivières de la Prusse. Mais moins cette Assemblée agissait plus elle faisait de bruit. Elle créa sur le papier la flotte allemande ; elle annexa la Pologne et la Silésie ; elle permit à l’Autriche allemande d’entreprendre une guerre contre l’Italie, tout en interdisant aux Italiens de suivre les Autrichiens en Allemagne, dans l’asile quelle leur assurait ; elle acclama trois fois, et une fois encore, la République française, et elle reçut les ambassades hongroises qui, certainement, sont revenues chez elles avec des idées sur l’Allemagne plus confuses que celles avec lesquelles elles étaient arrivées.

Au commencement de la Révolution, cette Assemblée était l’épouvantail de tous les Gouvernements allemands. Ils s’attendaient de sa part à une action dictatoriale et révolutionnaire, résultant du manque de limitation dans lequel on avait jugé nécessaire de laisser sa compétence. Aussi ces Gouvernements créèrent-ils tout un vaste système d’intrigues, dans le but d’affaiblir l’influence de ce corps si menaçant ; mais ils eurent plus de chance que d’esprit, car l’Assemblée a accompli la tâche des Gouvernements mieux qu’ils n’auraient pu le faire eux-mêmes. Parmi ces intrigues, l’une des plus saillantes était la convocation d’Assemblées législatives locales ; non seulement les États plus petits convoquèrent leurs Législatures, mais la Prusse et l’Autriche réunirent également des Assemblées constituantes. Dans toutes ces Assemblées, de même qu’à la Chambre des représentants de Francfort, la classe moyenne libérale ou ses alliés, — les avocats libéraux et les bureaucrates, — étaient en majorité, et partout la marche des affaires se trouva être à peu près la même. La seule différence était que l’Assemblée nationale allemande était le Parlement d’un pays imaginaire — puisqu’elle avait décliné la tâche de créer sa première condition d’existence, c’est-à-dire une Allemagne unifiée — ; elle discutait des mesures imaginaires, qui ne devaient jamais recevoir d’application de la part d’un Gouvernement imaginaire de sa propre création, et elle adoptait des résolutions imaginaires dont personne ne se préoccupait. En Autriche et en Prusse, au contraire, les corps constituants étaient au moins des parlements réels, renversant et créant des ministères réels, et imposant, au moins pour quelque temps, leurs résolutions aux princes contre lesquels ils avaient à lutter. Eux aussi étaient lâches et manquaient d’une large conception de l’action révolutionnaire ; eux aussi ont trompé le peuple et remis le pouvoir au despotisme féodal, bureaucratique et militaire. Mais au moins ils étaient obligés de discuter des questions pratiques ayant un intérêt immédiat, et de vivre sur terre avec les hommes, tandis que les blagueurs de Francfort n’étaient jamais aussi heureux que lorsqu’ils pouvaient errer dans le royaume aérien du rêve. C’est pourquoi les actes des Constituantes de Berlin et de Vienne forment une partie importante de l’histoire révolutionnaire allemande, tandis que les élucubrations de la sottise collective de Francfort n’intéressent que les collectionneurs des curiosités littéraires et d’objets d’antiquités.

Le peuple allemand, qui sentait profondément la nécessité d’en finir avec la funeste division territoriale qui éparpillait et annihilait la force collective de la nation, s’attendait, pendant quelque temps, à voir l’Assemblée nationale de Francfort commencer au moins une ère nouvelle. Mais la conduite enfantine de cet ensemble de prétendus sages désillusionna bientôt l’enthousiasme national. Les négociations honteuses relatives à l’armistice de Malmö (septembre 1848) ont fait se déchaîner l’indignation populaire contre une institution qui, espérait-on, allait ouvrir un vaste champ à l’activité de la nation. Au lieu de cela, inspirée par une couardise sans égale, elle n’avait lait que rendre, leur solidité primitive aux bases qui supportent le système contre-révolutionnaire actuel.


Londres, janvier 1852.