Révolution et contre-révolution en Allemagne/Rémy/X

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L’Allemagne en 1848
Traduction par Léon Remy.
L’Allemagne en 1848Schleicher (p. 96-102).

CHAPITRE X

L’INSURRECTION DE PARIS. — L’ASSEMBLÉE DE FRANCFORT


18 mars 1852.


Dès le commencement d’avril 1848, le courant révolutionnaire se trouva arrêté sur tout le continent européen, grâce aux efforts de l’alliance immédiatement conclue avec les vaincus par les classes de la société favorisées par la première victoire. En France, les petits industriels et la partie républicaine de la bourgeoisie s’unirent à la bourgeoisie monarchiste pour combattre les prolétaires ; en Allemagne et en Italie, la bourgeoisie victorieuse rechercha avec empressement l’appui de la noblesse féodale, de la bureaucratie et de l’armée contre la masse du peuple et les petits industriels. Au bout de très peu de temps, les partis réunis des conservateurs et des contre-révolutionnaires reprirent tout leur ascendant. En Angleterre, une manifestation intempestive et mal préparée (le 10 avril) amena la défaite complète et décisive du parti populaire. En France, deux mouvements analogues (ceux du 16 avril et du 15 mai) ont subi la même défaite. En Italie, le roi Bomba regagna son autorité d’un seul coup, le 15 mai. En Allemagne, le pouvoir des nouveaux Gouvernements bourgeois et de leurs assemblées constituantes se trouva consolidé, et si la journée du 15 mai, si pleine d’événements, a donné naissance, à Vienne, à une victoire populaire, elle n’eut qu’une importance secondaire, c’était le dernier effort suivi de succès de l’énergie populaire. En Hongrie, le mouvement semblait s’être renfermé dans la voie tranquille d’une parfaite légalité ; le mouvement polonais avait été, comme nous l’avons vu, tué dans son germe par les baïonnettes prussiennes. Mais on ne savait rien encore de la tournure que les choses pouvaient prendre, et pour chaque pouce de terrain perdu par les partis révolutionnaires des différents pays leurs rangs se resserraient davantage pour l’action décisive.

Cette action décisive approchait. Elle ne pouvait se passer qu’en France ; car, tant que l’Angleterre ne prenait pas part à la lutte révolutionnaire et que l’Allemagne restait divisée, la France était, en raison de son indépendance nationale, de sa civilisation et de sa centralisation, le seul pays capable de donner une impulsion puissante aux pays environnants. Aussi, lorsque, le 23 juin 1848, une lutte sanglante commença a Paris et que chaque nouvelle apportée par le télégraphe ou la poste montrait plus clairement à l’Europe que la lutte se livrait entre la masse ouvrière, d’une part, et toutes les autres classes de la population parisienne soutenues par l’armée, de l’autre ; lorsque le combat se poursuivit pendant plusieurs jours avec une exaspération sans égale dans l’histoire des guerres civiles modernes, mais sans avantage apparent d’un côté comme de l’autre, alors il apparut manifestement aux yeux de tout le monde que c’était la grande bataille décisive. Si l’insurrection était victorieuse, elle allait répandre sur tout le continent de nouvelles révolutions ; si elle était écrasée, elle allait amener, au moins momentanément, le retour du régime contre-révolutionnaire.

Les prolétaires de Paris furent vaincus, décimés, écrasés, de telle façon que, même jusqu’à présent, ils n’ont pas pu se remettre du coup qui leur a été porté. Et immédiatement après leur défaite, tous les conservateurs et les contre-révolutionnaires, vieux et jeunes, de toute l’Europe relevèrent la tête, avec une insolence qui montrait qu’ils avaient très bien compris toute l’importance de l’événement. Partout la presse était poursuivie, le droit de réunion et d’association entravé ; chaque petit événement qui se produisait dans une petite ville de province servait de prétexte pour désarmer le peuple, déclarer l’état de siège et forcer les troupes à s’exercer aux manœuvres et aux ruses que leur avait enseignées Cavaignac. De plus, pour la première fois depuis Février, il fut démontré maintenant que dans une grande ville l’invincibilité d’une insurrection populaire est une illusion ; les troupes, toujours battues jusqu’alors dans les batailles des rues, reprirent confiance dans leur force, même dans ce genre de combat.

C’est de cette défaite des ouvriers de Paris que datent les premiers actes positifs et les premiers projets définis du vieux parti féodal et bureaucratique d’Allemagne, si désireux de se débarrasser même de ses alliés momentanés, les classes moyennes, et de ramener la nation à l’état où elle se trouvait avant les événements de mars. L’armée était redevenue le premier pouvoir de l’État, et cette armée appartenait à ce parti et non aux classes moyennes. Même en Prusse, où, avant 1848, l’on constatait parmi les officiers des grades inférieurs des sympathies considérables pour un Gouvernement constitutionnel, le désordre introduit par la Révolution dans l’armée n’eut pour effet que de faire rentrer dans l’obéissance ces jeunes gens raisonnables ; la nécessité d’une discipline et d’une obéissance passive est devenue, pour eux, d’une évidence frappante, dès que le simple soldat se permit quelques libertés vis-à-vis de l’officier. Les nobles et les bureaucrates vaincus commençaient maintenant à voir clair ; l’armée, plus unie que jamais, s’enorgueillissait des victoires remportées dans les petites insurrections et dans la guerre étrangère ; elle enviait le grand succès que les soldats français venaient de remporter ; il suffisait d’entretenir ; constamment de petits conflits entre elle et le peuple pour que, une fois le moment décisif arrivé, elle pût d’un seul coup écraser les révolutionnaires et écarter les prétentions des parlementaires de la classe moyenne. Et le moment favorable pour porter ce coup décisif arriva assez rapidement.

Nous laissons de coté les séances parlementaires, quelquefois curieuses, mais le plus souvent fastidieuses, et les luttes locales qui ont occupé les différents partis allemands pendant l’été. Il suffira de dire que les défenseurs des intérêts de la classe moyenne, malgré de nombreux triomphes parlementaires dont aucun n’amenait de résultat pratique, sentaient généralement que leur position entre les partis extrêmes devenait chaque jour plus intenables ; ils étaient, par conséquent, obligés aujourd’hui de rechercher l’alliance des réactionnaires, et demain — de solliciter la faveur des partis plus populaires. Ces oscillations constantes portèrent dans l’opinion ! publique un coup fatal à leur caractère, et, grâce à la tournure prise par les événements, le mépris dans lequel ils furent ensevelis profita principalement aux bureaucrates et aux féodaux.

Au commencement de l’automne, la situation réciproque des différents partis était si tendue, si critique, que la bataille décisive s’annonçait comme inévitable. Le premier engagement dans cette guerre entre les masses démocratiques et révolationnaires et l’armée, eut lieu à Francfort. Quoique ce ne fût qu’une escarmouche secondaire, c’était le premier succès de quelque importance remporté par les troupes sur l’insurrection, et il produisit un grand effet moral. La Prusse autorisa, et les raisons en sont tout à fait claires, le Gouvernement imaginaire établi par l’Assemblée nationale de Francfort, à conclure avec le Danemark un armistice, qui non seulement livrait les Allemands du Schleswig à la vengeance des Danois, mais reniait complètement les principes plus ou moins révolutionnaires dont, de l’avis général, il s’agissait dans la guerre danoise. L’Assemblée de Francfort rejeta cet armistice à une majorité de deux ou trois voix. Ce rejet fut suivi d’un semblant de crise ministérielle, mais trois jours après, l’Assemblée revint sur son vote, décidée maintenant à l’annuler et à reconnaître l’armistice. Cet acte honteux souleva l’indignation du peuple. Des barricades furent élevées ; mais déjà des troupes suffisantes étaient dirigées sur Francfort et, après un combat de six heures, l’insurrection fut écrasée. Des mouvements analogues, mais d’une importance moindre, eurent lieu, à propos du même événement, dans d’autres parties de l’Allemagne (Bade, Cologne) ; ils furent également vaincus.

Cet engagement préliminaire donna au parti contre-révolutionnaire un grand avantage : le seul Gouvernement qui tirait, au moins en apparence, est nécessaire de lui consacrer une lettre spéciale, toute son origine de l’élection populaire, le Gouvernement impérial de Francfort et l’Assemblée nationale, étaient maintenant perdus aux yeux du peuple. Ce Gouvernement et cette Assemblée avaient été obligés de faire appel aux baïonnettes de la troupe contre les manifestations de la volonté populaire. Ils étaient compromis, et quelque petit qu’ait été jusqu’alors le respect qu’ils pouvaient inspirer, maintenant, cette renonciation à leur origine, la dépendance dans laquelle ils se trouvaient vis-à-vis des Gouvernements antipopulaires et de leurs troupes, condamnèrent le Lieutenant de l’Empire, ses ministres et ses députés, à n’être plus que des nullités complètes. Nous verrons bientôt avec quel mépris tout ordre, toute réquisition, toute députation émanant de ces rêveurs impuissants, furent reçus d’abord en Autriche, puis en Prusse, et enfin dans les États plus petits.

Nous arrivons maintenant au grand contre-coup produit en Allemagne par le pendant de la bataille de Juin en France, à un événement qui fut aussi décisif pour l’Allemagne que la lutte menée par le prolétariat de Paris le fut pour la France : j’entends la révolution de Vienne et le siège de Vienne qui s’ensuivit, en octobre 1848. Mais l’importance de cette bataille est si grande et l’explication des différentes circonstances qui contribuèrent le plus immédiatement à son issue prendra une place si importante dans les colonnes de The Tribune qu’il faut lui consacrer un article spécial.


Londres, février 1852.