Rabelais (Anatole France)/Suite de la vie de Rabelais - 1

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Calmann-Lévy (p. 98-132).

SUITE DE LA VIE DE RABELAIS



Le Gargantua et le Pantagruel, imprimés en façon de petits livrets populaires, avec de grossières gravures sur bois, plurent beaucoup et trouvèrent de nombreux lecteurs, car on en fit en peu de temps plusieurs éditions. Mais les théologiens jetèrent feu et flammes. Ils étaient pour lors en grande effervescence. La propre sœur du roi, la bonne reine de Navarre, fut, en cette année 1533, dénoncée, injuriée, menacée de la potence et du bûcher, jouée ignominieusement sur les tréteaux du collège de Navarre. Un livre de sa main, un livre austère, édifiant, ascétique, Le Miroir de l’âme pécheresse, faisait scandale. Ce n’était pas tout alors d’être pieux ; il fallait l’être sorboniquement. Pantagruel fut condamné en Sorbonne avec un livre que j’avoue n’avoir pas lu, la Sylve d’amours. De longtemps, on n’avait vu en France des temps si mauvais. On brûlait force hérétiques à Paris et à Rouen. Et le menu peuple trouvait qu’on n’en brûlait pas assez. Le vent de colère et de cruauté soufflait d’en bas, montait de la plèbe qui applaudissait aux supplices et respirait avec ivresse l’odeur des grillades. Le roi n’était pas méchant. Il n’avait nul fanatisme. C’était un homme léger, tout occupé de galanteries et de prouesses, qui aimait les arts, les lettres et se montrait aussi favorable aux savants et aux artistes que le lui permettaient sa frivolité et son égoïsme ; il demeurait incertain, impuissant devant ce débordement de fureurs monacales et populaires. Mais, ne fût-ce que par intérêt et pour défendre son indépendance contre les entreprises du pape, il inclinait à une réforme sage, modérée et royaliste de l’église de France. Tout à coup, au mois d’octobre 1534, un coup d’audace des réformés, une bravade insolente du parti qu’on nommait alors les sacramentaires, le jeta du côté des bourreaux.

Le 18 de ce mois, on trouva affichés à Paris et dans plusieurs autres villes et jusque dans la chambre du roi des placards d’une extrême violence contre la messe. François Ier en fut irrité et effrayé. Dès lors, il laissa faire les théologiens ; partout les bûchers s’allumèrent. Il songea même un moment à défendre d’imprimer des livres. Le danger était grand d’écrire sur des matières de foi et tout, alors, était matière de foi ou s’y rapportait. Pourtant, il ne faut pas croire que l’auteur du censuré Pantagruel fut en très grand danger d’être brûlé. Parmi les suspects, il était, au contraire, un des moins menacés. Comme Brutus dans la Rome de Tarquin, François Rabelais, dans ses livres, faisait le fou, et pouvait se permettre ainsi de dire ce qu’un homme réputé sensé n’aurait pas dit impunément. Son Gargantua et son Pantagruel passaient pour des bouffonneries détestables à la vérité, mais sans conséquence, et qu’on censurait seulement dans l’intérêt des convenances et des bonnes manières. Et puis, maître François était médecin de l’évêque de Paris. On se rappelle que le jeune moine de la Baumette avait fait connaissance avec deux personnages très grands et très puissants, les frères Guillaume et Jean du Bellay, d’une très illustre maison d’Anjou. Or, en 1534, Rabelais était au service de Jean du Bellay, évêque de Paris, que le roi envoyait cette année-là en ambassade à Rome.

Il est nécessaire de dire ici quelques mots de ce prélat dont la protection fut si précieuse à notre auteur. Jean du Bellay, tout jeune, avait étonné l’Université de Paris par l’étendue de ses connaissances sacrées et profanes. Rompu aux exercices de la dialectique et aux disputes publiques, il avait tenu tête aux théologiens les plus obstinés. C’était là à quoi s’employaient volontiers les beaux esprits de l’Église. Ils faisaient afficher dans tous les carrefours de la ville les thèses qu’ils prétendaient soutenir, comme nous avons vu tout à l’heure le jeune Pantagruel en mettre neuf mille sept cent soixante-quatre, d’un coup, à Paris, « touchant en icelles les plus forts doutes qui fussent en toutes sciences ». Souple, aimable, persuasif, Jean du Bellay réussit très bien dans les négociations dont il fut chargé par le roi. Envoyé en Angleterre auprès du roi Henri VIII, il avait su le gagner et avait obtenu, à son retour en France, l’évêché de Paris. Il avait assisté en 1533 à l’entrevue de Marseille où s’était conclu entre le pape Clément VII et le roi François Ier un accord dont les réformés de France devaient payer les frais. Personne agréable au pape autant qu’à Henri VIII, il se trouvait désigné pour négocier à Rome le divorce du roi d’Angleterre. Il se mit en chemin avec sa maison. Passant par Lyon, il y trouva Frère François Rabelais, qu’il avait connu naguère novice à la Baumette, et, pour l’amour du grec, il le prit avec lui comme médecin.

Joyeux de parcourir cette terre d’Italie qui avait nourri une des plus belles civilisations du monde et où la science antique s’était réveillée de son long sommeil, Rabelais se promettait de converser avec les savants, d’étudier la topographie de Rome et de chercher des plantes inconnues en France.

L’évêque avec sa suite se mit en route au mois de janvier 1534, et, pressés par la rigueur du temps et la nécessité des affaires, ils s’arrêtèrent à peine dans les villes qui se trouvaient sur leur parcours. Rabelais explora Rome avec deux studieux compagnons, Claude Chapuis, bibliothécaire du roi et poète français, et Nicolas Leroy, juriste, un peu luthérien. On sent souvent dans la fréquentation de Rabelais une odeur de fagot. Il entreprit une description complète de la Ville Éternelle dont il commençait à connaître jusqu’au moindre vicolo, mais il renonça à ce travail quand il apprit qu’un antiquaire milanais nommé Marliani s’en était chargé et venait de le mener à bonne fin.

Cependant Jean du Bellay déployait en vain la finesse de son esprit et l’abondance de son éloquence. Il ne put gagner les cardinaux à la cause du roi d’Angleterre. Il parla bien, et, si l’on en croit Rabelais, il parla mieux que Cicéron ; le consistoire n’en conclut pas moins à la validité du mariage d’Henri VIII. C’était provoquer le schisme qui dure encore. Sans être personnellement mêlé aux négociations, Rabelais assista à la séance où le pape et le sacré collège discutèrent cette question, petite en elle-même, et si grande par ses conséquences ; il s’y intéressa vivement ; car il était aussi curieux des affaires de son temps que des antiquités grecques, latines et hébraïques.

Le 15 avril, l’ambassade était de retour à Lyon. Rabelais publia dans cette ville une édition de la topographie de Marliani, avec une épître latine à l’évêque Jean du Bellay, dans laquelle il exprimait éloquemment sa gratitude à son maître et protecteur.

« Ce que j’ai souhaité le plus, dit-il dans cette épître cicéronienne, ce que j’ai souhaité le plus depuis que j’ai quelque sentiment du progrès des belles-lettres, c’est de parcourir l’Italie et de visiter Rome, tête du monde ; et ce vœu, tu l’as exaucé avec tant de bonté que non seulement j’ai vu l’Italie (chose déjà précieuse en soi), mais que je l’ai vue avec toi, le plus savant homme qui soit sous la voûte des cieux et le plus généreux (ce dont je ne t’ai pas encore assez loué). Oui, il m’est plus cher de t’avoir vu dans Rome que d’avoir vu Rome elle-même.

» Voir Rome, c’est une heureuse fortune à laquelle tout homme d’une suffisante condition peut atteindre, pourvu qu’il ne soit ni manchot, ni perclus de tous ses membres ; mais t’avoir vu à Rome, dans l’éclat de félicitations inouïes, ô joie ! Avoir été mêlé à la gestion des affaires dans le temps de la noble ambassade où t’avait envoyé notre invincible roi François, ô gloire ! Avoir été près de toi quand tu prononças le discours sur le cas de la reine d’Angleterre, devant le sacré collège, ô félicité ! »

Jean du Bellay retourna en Italie au mois de juillet 1535, et cette fois encore François Rabelais l’accompagna. Le 18, ils étaient à Carmagnole, le 22 à Ferrare. Là, l’ambassadeur eut recours à l’art de son médecin ; il était souffrant et peu propre, disait-il, à courir la poste. À Florence où ils s’arrêtèrent, maître François, en bonne compagnie de gens studieux, contempla le beau site de la ville, la structure du dôme, la somptuosité des églises et des palais. Comme il luttait avec ses compagnons à qui louerait plus dignement ces magnificences, un moine d’Amiens, nommé Bernard Lardon, surpris et mécontent :

— Je ne sais que diantre, dit-il, vous trouvez ici tant à louer. J’ai aussi bien contemplé que vous et ne suis pas plus aveugle. Et puis, qu’est-ce ? Ce sont belles maisons, c’est tout ! Mais Dieu et monsieur saint Bernard, notre bon patron, soient avec nous ! en toute cette ville, je n’ai pas vu encore une seule rôtisserie et j’y ai curieusement regardé et considéré… En quatre fois, en seulement trois fois moins de chemin que nous n’avons fait ici en nos contemplations je vous pourrais montrer à Amiens plus de quatorze vieilles rôtisseries bien odorantes. Je ne sais quel plaisir vous avez pris à voir des lions et des tigres près du beffroi et les porcs-épics et les autruches du Palais Strozzi. Par ma foi, nos fieux, j’aimerais voir un bon et gros oison en broche. Ces porphyres, ces marbres sont beaux ? je n’en dis point de mal. Mais les darioles d’Amiens sont meilleures à mon goût. Ces statues antiques sont bien faites, je le veux croire. Mais, par saint Ferréol d’Abbeville, les jeunes bachelettes de nos pays sont mille fois plus avenantes.

Ceci, ai-je besoin de le dire ? est du Rabelais littéral. Les lions et les tigres dont parle Frère Bernard Lardon ne sont point, comme on pourrait croire, sculptés dans le marbre ; ce sont les animaux d’une ménagerie princière. Les grands seigneurs italiens gardaient des bêtes féroces dans leurs palais. Un dessin, conservé au Louvre, de Giovanni Bellini représente un riche palais de la Renaissance avec des fauves enchaînés dans les caves.

Vers la mi-août, Jean du Bellay était à Rome où il reçut le chapeau. Bien qu’il s’y trouvât dans des circonstances graves et difficiles, il prenait le temps de rechercher les antiques. Il acheta, pour y faire des fouilles, une vigne du côté de San Lorenzo in Palisperna, entre le Viminal et l’Esquilin. Il reçut d’un cardinal romain un beau pilon antique. Mais ce présent fait à un étranger souleva une telle clameur à Rome que du Bellay dut rendre le pilon au gouverneur du Capitole.

À cette époque, les palais de la Ville Éternelle étaient ornés, comme ils le sont encore aujourd’hui, de morceaux antiques, marbres, bronzes, jaspes, porphyres. Les grands seigneurs en faisaient mettre dans les cours, dans les jardins, sur les perrons et aux entrées des salles. Or, un jeune Français, qui devait se faire plus tard une renommée comme cosmographe, André Thévet, se trouvant à Rome durant l’ambassade de Jean du Bellay, allait par la ville, examinant les sculptures avec une ardeur passionnée. Un jour que sa curiosité l’avait entraîné dans la cour et dans les jardins d’un seigneur et qu’il s’abîmait dans la contemplation des vestiges d’un si grand passé, les laquais, comprenant mal ce qui l’attirait dans une demeure privée, le prirent pour un espion. Ils lui auraient fait un mauvais parti si le jeune Thévet ne s’était réclamé de Rabelais auprès du maître du logis. Rabelais présenta son compatriote à ce seigneur comme un grand voyageur et un amateur d’antiquités. Et dès lors Thévet eut ses entrées dans toutes les maisons romaines. On voit par ce seul fait que le médecin du cardinal du Bellay avait du crédit auprès de la noblesse d’Italie.

Rabelais fréquentait, dans la Ville Éternelle, les prêtres venus d’Orient. L’évêque de Cérame, qui lui donna quelques leçons d’arabe, abusa de la crédulité de son élève, qui n’était pourtant pas très ingénu, en lui persuadant que le bruit des cataractes du Nil s’entend à une distance de plus de trois journées, c’est-à-dire comme de Paris à Tours.

Rabelais n’avait pas en religion une situation régulière. De peur des farfadets, comme il disait, plutôt pour se mettre en état de profiter de tous les avantages qu’il pouvait attendre de ses illustres protecteurs, il adressa au pape une supplique pro apostasia. Il y confesse avoir déserté la vie religieuse, vagabondé à travers le siècle et demande au souverain pontife une absolution pleine et entière, la permission de reprendre l’habit de saint Benoît, de rentrer dans un monastère de cet ordre, où l’on voudrait bien le recevoir et de pratiquer partout, avec l’autorisation de ses supérieurs, l’art de la médecine, dans lequel il a pris, disait-il, les degrés de bachelier, de licencié et de docteur, de le pratiquer dans les limites imposées canoniquement aux religieux, c’est-à-dire jusqu’à l’application du fer et du feu exclusivement, par seule humanité, et sans aucun espoir de lucre.

Nous ferons remarquer, sans y insister plus que de raison, que Rabelais à cette époque avait le grade de licencié en médecine, et n’était pas encore docteur en titre, bien qu’il en eût amplement le talent et le savoir.

Sa requête lui fut accordée par un bref du pape Paul III Farnèse, daté du 17 janvier 1536, deuxième année de son pontificat. Le bref est conçu dans les termes les plus flatteurs pour Rabelais :

« Voulant avoir égard au zèle pour la religion, à la science et à la littérature, à l’honnêteté de la vie et des mœurs, à tous les mérites et vertus qui te recommandent, touché par tes supplications, nous t’absolvons, etc. »

Mais gardons-nous bien de chercher dans ce texte la pensée du Saint-Père sur l’auteur du Pantagruel. C’est style de chancellerie. Ce qui dut être plus sensible à Frère François que ces témoignages de ses mérites et de ses vertus, c’est que, contre l’usage, le pape lui octroya gratis et sans dépens la composition des bulles d’absolution. Il n’en coûta à l’impétrant que l’expédition, c’est-à-dire, comme il le dit lui-même irrévérencieusement, les honoraires des référendaires, procureurs et autres tels barbouilleurs de parchemin.

De Rome, Rabelais entretenait avec l’aimable évêque de Maillezais, Geoffroy d’Estissac, une correspondance dont il nous reste quelques lettres. Le 29 novembre 1535, il mande à l’évêque qu’il lui envoie des graines de Naples, pour le jardin de Ligugé, les meilleures, et desquelles le Saint-Père fait semer en son jardin secret du Belvédère. Il lui envoie aussi de la pimprenelle. Et, s’il n’y joint point du nasicord et de l’arrouse, c’est qu’il les trouve trop dures et bien moins aimables à l’estomac que les espèces cultivées à Ligugé. On est touché de voir Maître François travailler ainsi à enrichir ces jardins, dont, pauvre moine, il avait joui, et pourvoir de légumes cette table où il s’était assis alors qu’il était en butte aux ressentiments des farfadets. Il fournit des avis sur le temps de semer les graines qu’il expédie, et les soins à donner à la plante. Il offre des œillets d’Alexandrie, des violes matronales, et aussi d’une herbe dont les Italiens tiennent en été leurs chambres fraîches et qu’ils appellent belvedere. « Mais, ajoute-t-il, ce serait plutôt pour madame d’Estissac. » Il veut parler de la jeune Anne de Daillon, mariée à Louis d’Estissac, neveu de l’évêque. En retour, il demande quelques écus. L’ambassadeur du roi de France était fort gueux. Son médecin, comme on peut penser, l’était encore bien davantage. Rabelais n’avait jamais d’argent ; c’était sa maladie, et tous les sentiments qu’il prête à cet égard à Panurge, il les a éprouvés. Il demande volontiers aux grands, estimant que c’est les obliger que de les quêter.

Un jour, il écrit à l’évêque de Maillezais :

« Si mon argent est court, je me recommanderai à vos aumônes. » C’est ce qu’il ne manque pas de faire peu de jours après : « Je suis contraint de recourir encore à vos aumônes. Car les trente écus qu’il vous plut me faire ici livrer sont quasi venus à leur fin. Et pourtant je n’en ai rien dépensé en méchanceté ni pour ma bouche. Car je bois et mange chez M. le cardinal du Bellay ou M. de Mâcon. Mais en ces petites barbouilleries de dépêches et louage de meubles de chambre et entretien d’habillement s’en va beaucoup d’argent, encore que je m’y gouverne tant chichement qu’il m’est possible. Si votre plaisir est de m’envoyer quelque lettre de change, j’espère n’en user qu’à votre service et n’en être ingrat au reste. Je vois en cette ville mille petites mirolifiques à bon marché qu’on apporte de Chypre, de Candie et de Constantinople. Si bon vous semble, je vous enverrai ce que je verrai le mieux convenable tant à vous qu’à ma dite dame d’Estissac. Le port, d’ici à Lyon, ne coûtera rien. »

Maître François, hâtons-nous de le dire, en donnait à monseigneur d’Estissac pour son argent largement. Je ne parle pas des petites mirolifiques qui devaient ressembler beaucoup aux chapelets d’ambre, aux plateaux de cuivre, aux tissus bariolés et aux broderies de nos bazars orientaux, ni des graines, salades et légumes de Naples, mais l’évêque de Maillezais le chargeait des affaires les plus considérables qu’il avait en cour de Rome, et Rabelais s’en acquittait avec adresse. C’est un des plus anciens biographes de notre auteur, Colletet, qui l’affirme. Enfin, il donnait à son correspondant des nouvelles de Rome et de toute la chrétienté, ce qui était précieux à une époque où l’on ne pouvait guère être instruit des affaires publiques que par des lettres privées. Or, des événements considérables s’accomplissaient alors dans la chrétienté, et Rabelais, sans être en état de démêler les intrigues qui s’ourdissaient en Italie, était assez bien instruit des faits à mesure qu’ils se produisaient. Et, pour ce qui concernait le roi de France, il avait des sources particulières d’information et, si l’on en croit certains bruits, moins de discrétion parfois qu’il n’en faut en ces sortes d’affaires. Charles-Quint, qui avait fait cette année-là son expédition de Tunis, rentré vainqueur en Sicile, préparait la conquête de la France et formait des desseins à la Picrochole. Sachant que les prophéties amènent parfois l’accomplissement des faits qu’elles annoncent, ses partisans lançaient toutes sortes de pronostications conformes aux desseins de l’Empereur, et un certain livre, plein de ces oracles, soulevait dans Rome une vive émotion. Rabelais, qui l’avait sous la main, en envoya un exemplaire à M. de Maillezais. « De ma part, dit-il en annonçant cet envoi, je n’y ajoute foi aucune. Mais on ne vit oncques Rome tant adonnée à ces vanités et divinations comme elle est de présent. »

Cependant Charles-Quint, qu’on attendait à Rome, se tenait à Naples, nouant des alliances, levant des troupes, et recueillant de l’argent. Rabelais instruit l’évêque de Maillezais que l’Empereur a remis sa venue jusqu’à la fin de février, et il ajoute :

« Si j’avais autant d’écus comme le pape voudrait donner de jours de pardon à quiconque la remettrait jusqu’à cinq ou six ans d’ici, je serais plus riche que Jacques Cœur ne fut oncques. »

Ce sentiment du souverain pontife se comprend du reste. Rome venait d’être mise à sac et dépouillée de toutes ses richesses ; on s’attendait à ce que, si l’Empereur et ses reîtres s’y abattaient, il ne restât plus rien dans la malheureuse cité.

« On a commencé en cette ville, poursuit Rabelais, le gros apparat pour le recevoir. Et l’on a fait, par le commandement du pape, un chemin nouveau par lequel il doit entrer. Pour dresser et aplanir ce chemin, on a démoli et abattu plus de deux cents maisons et trois ou quatre églises, ras de terre, ce que plusieurs interprètent en mauvais présage. »

Cependant l’Empereur approchait, et le cardinal du Bellay ne se sentait plus en sûreté à Rome. Des officieux l’avisaient de se garder du fer et du poison ; croyant sa vie menacée et résolu à échapper par la fuite à ce mortel danger, il fait répandre par ses médecins le bruit d’une migraine qui le retient au lit, il saute à cheval et fuit seul par la Romagne, Bologne, Montcalieri, jusqu’en France. Les domestiques du cardinal, pendant deux jours, ignorèrent son départ. Rabelais qui n’était pas sans doute mieux instruit que les autres rejoignit son maître à Paris.

À cette époque, Charles-Quint, s’efforçant de réaliser des projets longuement caressés, passait le Var et entrait en Provence avec cinquante mille hommes, pendant que les Impériaux pénétraient en France par le Nord, prenaient Guise, assiégeaient Péronne et marchaient sur Paris. Le cardinal Jean du Bellay, évêque de cette ville, nommé, par ordonnance du 21 juillet 1536, lieutenant général du roi, travaillait, comme autrefois l’évêque Synésius dans la Pentapole, à mettre en état de défense sa ville épiscopale. Sa tâche était difficile, car les murailles de Paris ne valaient rien. Nous avons sur ce point l’autorité du Pantagruel. En effet, il y est dit, au xve chapitre du Livre II, que Panurge, les considérant avec dérision, en discourut avec une méprisante ironie.

— Oh ! s’écria-t-il, que fortes elles sont et bien en point pour garder les oisons en mue ! Par ma barbe ! Elles sont compétentement méchantes pour une telle ville comme celle-ci. Car une vache avec sa queue en abattrait plus de six brasses.

— Ô mon ami, lui répondit Pantagruel, sais-tu ce que dit Agésilas, quand on lui demanda pourquoi la grande cité de Lacédémone n’était point ceinte de murailles ? Montrant les habitants et citoyens de la ville tant bien experts en discipline militaire et tant forts et bien armés : « Voici, dit-il, les murailles de la cité. » Signifiant qu’il n’est muraille que de bras, et que les villes et cités ne sauraient avoir muraille plus sûre et plus forte que la vertu des citoyens et habitants. Ainsi cette ville est si forte par la multitude du peuple belliqueux qui est dedans, qu’ils ne se soucient de faire autres murailles. D’ailleurs qui la voudrait emmurailler comme Strasbourg, Orléans ou Ferrare, il ne serait possible, tant les frais et dépenses seraient excessifs.

— Voire ! mais, dit Panurge, il est bon d’avoir quelque visage de pierre quand on est envahi de ses ennemis, ne fût-ce que pour demander qui est là-bas.

Le cardinal du Bellay mettait en pratique les sages maximes de Panurge et s’efforçait de donner à Paris visage de pierre pour accueillir les Impériaux. Il fortifia la ville d’un rempart et de boulevards et fit entrer des provisions.

Mais le péril qu’on redoutait cessa de lui-même ; l’armée impériale fondit, épuisée par la famine et la dysenterie. Le siège de Péronne fut levé et presque en même temps Montmorency obligea Charles-Quint à repasser le Var. On peut être sûr que ces événements ne furent pas indifférents à Rabelais qui était porté d’un grand amour pour la France et son roi et en qui le sentiment de la gloire militaire soufflait par larges bouffées.

L’évêque de Paris était abbé de l’abbaye bénédictine de Saint-Maur-des-Fossés. Nous savons que Rabelais avait obtenu, par un bref du Pape, la permission d’être moine dans un monastère de l’ordre de saint Benoît où l’on voudrait bien le recevoir. Il fut agréé comme religieux de Saint-Maur et résida dans cette maison. Mais l’abbaye de Saint-Maur venant d’être érigée en collégiale par le Pape, à la sollicitation du cardinal abbé, les religieux y avaient état de chanoines. Rabelais dès lors en semblait exclu, à moins d’un nouveau bref, l’autorisant à obtenir le canonicat. Or, quitter Saint-Maur, à l’entendre, c’était quitter le paradis. Paradis de salubrité, disait-il, d’aménité, de sérénité, de délices, et de tous les honnêtes plaisirs d’agriculture et vie rustique. On ne sait ce qu’il advint de cette supplique, et il n’y a guère d’intérêt à le savoir. Rabelais, pas plus qu’Éve, ne pouvait tenir dans un paradis ; il avait, comme elle, trop de curiosité pour cela.

On le trouve encore à Paris quand l’imprimeur humaniste Étienne Dolet, poursuivi comme meurtrier et gracié par le roi, donna dans cette ville, pour y célébrer la clémence royale, un banquet où il réunit une foule illustre de savants, de lettrés et de poètes, Guillaume Budé, Danès, Toussain, Macrin, Bourbon, Voulté, Clément Marot, le Virgile gaulois, et François Rabelais, qui y était invité à titre d’excellent médecin. Étienne Dolet nous a transmis lui-même en vers latins et le nom des convives et le sujet des conversations. On parla sous la rose des plus habiles écrivains, dont se glorifiaient les pays étrangers. Érasme, Mélanchthon, Bembo, Sadolet, Vida, Jacques Sannazar, et chacun de ces noms fut salué d’acclamations bruyantes. Si la muse antique d’Étienne Dolet n’a pas renchéri sur l’austérité des discours, ce banquet fut un banquet de sages et les orgies auxquelles on s’y livra furent ce qu’un poète grec appelle les tranquilles orgies de la pensée.

Bien peu de temps après cette fête, Rabelais se rendit à Montpellier où, le 22 mai 1537, il fut promu docteur, titre qu’il avait pris avant de l’obtenir, mais non sans en être digne, car c’était, tout nous porte à le croire, un très bon médecin. Il était, comme nous l’avons vu, botaniste et anatomiste, cuisinier, érudit, et il montrait, au dire de son savant ami Sussanneau, ce visage joyeux, serein, gracieux, ouvert qui réjouit le malade, notable partie de l’art d’Hippocrate et de Galien.

En 1537, il fit à Lyon, sa ville préférée, un nouveau séjour, troublé par une mésaventure sur laquelle nous sommes fort mal renseignés. Une lettre, qu’il adressait à quelque ami d’Italie, fut remise au cardinal de Tournon qui, y trouvant, à tort ou à raison, des indiscrétions blâmables, l’envoya au chancelier du Bourg, avec quelques lignes qui témoignent de sa mauvaise humeur à l’endroit du médecin de Jean du Bellay.

« Monsieur, mande-t-il, je vous envoie une lettre que Rabelesus écrivait à Rome, par où vous verrez de quelles nouvelles il avertissait un des plus mauvais paillards qui soient à Rome. Je lui ai fait commandement qu’il n’eût à bouger de cette ville (de Lyon) jusqu’à ce que j’en susse votre volonté. Et, s’il n’eût parlé de moi en ladite lettre et aussi qu’il s’avoue au roi et reine de Navarre, je l’eusse fait mettre en prison pour donner exemple à tous ces écriveurs de nouvelles. Vous m’en manderez ce qu’il vous plaira, m’en remettant à vous d’en faire entendre au roi ce que bon vous en semblera. »

Quoi qu’en dise le cardinal de Tournon, Rabelais était au cardinal du Bellay, ambassadeur du roi, et, par conséquent, au roi lui-même ; il n’était pas à la reine de Navarre ; mais il se peut qu’il se réclamât d’une princesse si secourable, recours assuré des humanistes nécessiteux ou persécutés. Elle était, dit un de ses serviteurs, le port et le refuge de tous les désolés. Nous ne savons pas si les griefs du cardinal de Tournon étaient fondés ; ce qui est certain, c’est que l’affaire n’eut pas de suites fâcheuses pour Rabelais que nous voyons, en 1538, accompagner François Ier à Aigues-Mortes et assister à ces entrevues qui, mettant en présence l’empereur et le roi, rangèrent celui-ci dans le parti catholique espagnol, au grand dommage des humanistes, qui étaient tous plus ou moins réformateurs et luthérisaient à la manière française et légère. Un dévouement exclusif à la cause de l’orthodoxie romaine anima la conduite de François Ier et de Charles-Quint réconciliés.

Rabelais revint à Lyon avec le roi son maître à la fin de juillet 1538.

Il est temps de révéler un fait longtemps ignoré, mais certain, de sa vie privée. François Rabelais eut, dans cette ville de Lyon, d’une mère qui nous est inconnue, un enfant, un fils qui reçut sur les fonts du baptême le nom de Théodule, et l’on est porté à croire que ce fut le père qui lui donna ce nom, qui veut dire adorateur de Dieu. Rabelais ne manquait pas une occasion de montrer son amour du Dieu tout-puissant. Il l’aimait en philosophe, pour l’amour de Platon, et contre ses prêtres. Loin de cacher cet enfant comme une honte, François le laissait voir à tout venant, et le petit Théodule fut bercé dans la pourpre sur les genoux des cardinaux. Les princes de l’Église ne pouvaient se montrer sévères pour un moine qui, après tout, n’accordait pas plus qu’eux aux sollicitations de la chair. Le cardinal Jean du Bellay, pour ne nommer que lui, vivait dans une sorte d’union conjugale avec la sœur, deux fois veuve, de ce cardinal de Tournon, que nous venons de voir si fort irrité contre Maître François. Théodule, à qui souriaient les princes de l’Église, Théodule mourut âgé de deux ans. Un ami de Rabelais, Boyssonné, juriste et poète, consacra à cet enfant, sorti si jeune de la vie, toute une flore latine d’élégies, de distiques, d’hendécasyllabes, de vers iambiques. Voici la traduction de ces petits poèmes imités, pour la forme, de l’Anthologie grecque, mais tout empreints de pensée chrétienne. Je me sers de la version de M. Arthur Heulhard, légèrement modifiée par endroits.

DE

THÉODULE RABELAIS

MORT ÂGÉ DE DEUX ANS

Tu demandes qui repose en ce tombeau si petit ? C’est le petit Théodule lui-même ; à la vérité en lui tout est petit, âge, forme, yeux, bouche, enfin pour le corps c’est un enfant. Mais il est grand par son père, le docte et l’érudit, versé dans tous les arts qu’il convient que connaisse un homme bon, pieux et honnête. Ce petit Théodule les aurait tous tenus de son père, si le destin l’avait fait vivre, et, de petit qu’il était, il serait un jour devenu grand.

À

THÉODULE RABELAIS

MOURANT À L’ÂGE DE DEUX ANS

Pourquoi nous quitter si tôt, je te le demande, Rabelais ? Pourquoi ce désir de renoncer aux joies de la vie ? Pourquoi tomber avant le jour, trahissant la tendre jeunesse ? Pourquoi s’apprêter à mourir d’une mort prématurée ?

RÉPONSE

Ce n’est, pas, Boysson, par haine de vivre que j’abandonne la vie ; si je meurs, c’est pour ne pas mourir à jamais. J’ai pensé que la vie avec le Christ est la seule vie qui doive être précieuse aux bons.

DISTIQUE

(au même)

En allant si petit aux cieux, Théodule, tu montres que ceux-là seuls qui partagent ton sort sont aimés de Dieu.

AUTRE

Moi qu’on appelait Théodule, c’est-à-dire esclave de Dieu, je prie pour que vous soyez semblables à moi par le nom et par la chose.

AUTRE

Celui que tu vois reposer dans cette tombe exiguë, vivant eut pour familiers des pontifes romains.

AUTRE

Lyon est sa patrie, son père Rabelais. Qui ignore l’un et l’autre ignore deux des plus grandes choses du monde.

IAMBES

Craignant de devenir esclave des hommes et ne voulant obéir qu’au seul Dieu très bon et très haut, pour ne pas être forcé de descendre des chevaux aux ânes, moi qui avais deux ans ici-bas, je quitte les mortels et je m’envole aux cieux.

Ces vers sont d’un platonisme chrétien qui peut nous paraître affecté, mais qui était tout à tout à fait de mise alors. La philosophie, autant que l’habit et la coiffure, est sujette à la mode, et il n’y a rien qui marque mieux un lieu et une époque que l’idée qu’on s’y fait de l’absolu et de l’infini. L’éternité même, nous nous la représentons à notre image, et dans notre goût. L’abstrait a son pittoresque comme le concret. Nous saisissons volontiers dans ces causeries l’occasion d’un rapprochement littéraire, d’une comparaison qui fasse saisir le style des temps et la manière des auteurs. C’est pourquoi je citerai, après les vers latins de Boyssonné, un petit poème de plus de deux cents ans postérieur, sur un sujet semblable, une élégie d’André Chénier sur la mort d’un enfant. Autant la muse latine du vieux juriste de Toulouse a de roideur et de solennité, autant la muse française du fils de Santi L’Hommaca a de souplesse, de grâce et de pathétique.

SUR LA MORT D’UN ENFANT

L’innocente victime, au terrestre séjour,
N’a vu que le printemps qui lui donna le jour.
Rien n’est resté de lui qu’un nom, un vain nuage,
Un souvenir, un songe, une invisible image.
Adieu, fragile enfant, échappé de nos bras ;
Adieu, dans la maison d’où l’on ne revient pas.
Nous ne te verrons plus, quand, de moissons couverte,
La campagne d’été rend la ville déserte ;
Dans l’enclos paternel, nous ne te verrons plus,
De tes pieds, de tes mains, de tes flancs demi-nus,
Presser l’herbe et les fleurs dont les nymphes de Seine
Couronnent tous les ans les coteaux de Lucienne.

L’axe de l’humble char à tes jeux destiné,
Par de fidèles mains avec toi promené,
Ne sillonnera plus les prés et le rivage.
Tes regards, ton murmure, obscur et doux langage,
N’inquiéteront plus nos soins officieux ;
Nous ne recevrons plus, avec des cris joyeux,
Les efforts impuissants de ta bouche vermeille
À bégayer les sons offerts à ton oreille.
Adieu, dans la demeure où nous nous suivrons tous,
Où ta mère déjà tourne ses yeux jaloux.

(André Chénier)

En 1537, le frère du cardinal du Bellay, Guillaume du Bellay, seigneur de Langey, fut chargé d’exercer par intérim, en l’absence du maréchal d’Annebault, les fonctions de lieutenant général du roi en Piémont. Le roi de France venait de conquérir ce pays sans difficulté ; le difficile était de le garder. Langey dut mettre en état de défense Turin menacé par les Impériaux, installer dans cette ville un parlement chargé d’appliquer la loi française, pourvoir aux offices de judicature, mettre en état, dans tout le pays, les fortifications des châteaux et des villes, faire venir de France huiles, épiceries, poisson salé pour le carême, médicaments, dont le Piémont était dénué.

Maître François appelé à Turin en 1540 y exerça les fonctions de médecin du vice-roi, qui avait grand besoin des secours de son art, car Langey, ayant de peu dépassé la cinquantaine, était fort usé, et le travail surhumain auquel il se livrait achevait de ruiner sa santé délabrée.

Homme universel, le pantagruéliste rendait d’autres services à son maître que ceux de médecin. Il était son intermédiaire auprès de plusieurs savants. Il correspondait, notamment avec le légiste Jean Boyssonné dont nous venons de lire les vers latins, avec Guillaume Bigot, avec Guillaume Pélicier, évêque de Narbonne, puis de Montpellier, et, à cette époque, ambassadeur du roi de France à Venise. Nous avons deux lettres de ce prélat à Rabelais, l’une du 23 juillet, l’autre du 17 octobre 1540, qui sont d’un ton amical et familier. Il est question, dans la seconde de ces lettres, de manuscrits hébraïques et syriaques et de livres grecs dont l’ambassadeur français négociait l’acquisition. Pélicier demanda au moine helléniste d’employer tout son crédit pour faire réussir cette négociation. Nous ne savons si Rabelais s’employa utilement dans cette affaire, mais elle réussit aux souhaits de Pélicier et les manuscrits orientaux acquis par l’ambassadeur enrichissent encore aujourd’hui nos dépôts publics.

Il paraît bien que Maître François, qu’un prélat tel que l’évêque de Montpellier traitait si honorablement, s’attira à Turin encore une mauvaise affaire par son indiscrétion. Il fut pris d’une telle frayeur de ce qu’il avait commis, qu’il repassa éperdument les Alpes et fut rencontré à Chambéry, la tête perdue, et ne sachant où aller. Nous ne connaissons pas sa faute, mais elle était sans doute moins grave qu’il ne se le figurait, car, au mois de mars 1541, il était de retour à Turin, en grâce auprès du vice-roi et recevant de nouvelles missives de l’ambassadeur du roi de France à Venise.

Après trois ans d’un labeur acharné, Langey assura la défense du Piémont ; mais, travaillé de la goutte, épuisé de fatigue, impotent et ne pouvant plus, comme il disait, servir son roi que du cerveau et de la langue, il demanda son congé et se fit ramener en litière dans son pays. Ce vaillant et habile homme mourut à Saint-Symphorien, au pied du mont Tarare entre Lyon et Roanne, le 9 janvier 1543. François Rabelais, qui assista à sa fin, nous rapporte que les dernières pensées de ce grand capitaine embrassèrent l’avenir du royaume. « Les trois ou quatre heures avant son décès il employa en paroles vigoureuses, en sens tranquille et serein, nous prédisant ce que depuis en partie nous avons vu, en partie nous attendons advenir, bien que pour lors ces prophéties nous semblassent étranges, nullement croyables et qu’il ne nous apparaissait aucun pronostic de ce qu’il prédisait. »

Les papiers de Langey ne furent point retrouvés après sa mort. On soupçonna un serviteur allemand de les avoir dérobés, bien que cet homme parût peu capable d’en connaître le prix. Rabelais, interrogé sur cette disparition, répondit qu’il n’avait jamais songé à rechercher ces papiers, les croyant renfermés dans les coffres des mules, qu’on n’avait point ouverts.

On lit dans le testament de Langey :

« Item au sieur Rabelais et à messire Gabriel Taphenon, médecins, veut et ordonne ledit sieur testateur, qu’il leur soit donné, outre leurs salaires et vacations, c’est à savoir, audit Rabelais cinquante livres tournois par an jusques à ce que ces héritiers l’ayent pourvu ou fait pourvoir en l’Église jusques à trois cents livres tournois par an ; audit Taphenon, cinquante écus une fois payés. »

On suppose que c’est en exécution de cette clause que René du Bellay, évêque du Mans, frère de Guillaume et de Jean du Bellay, conféra à Rabelais la cure de Saint-Christophe-du-Jambet au diocèse du Mans, dont l’ancien médecin de Langey touchait le revenu, sans être tenu à la résidence.

Rabelais garda de son protecteur un souvenir ému. Dans son quatrième livre, que nous étudierons bientôt, il associa la fin du bon chevalier Guillaume du Bellay à tout ce que Plutarque rapporte de grand, de noble, de mystérieux, de terrible sur la mort des génies, des héros et du grand Pan lui-même. Il prêta à l’un des plus sages héros de son livre ce propos hyperbolique que, tant que Langey fut vivant, la France demeura en telle félicité que tout l’univers l’enviait et que soudain, après son trépas, elle devint en mépris à tout le monde durant de longues années. Enfin, il composa en latin un livre des hauts faits de Langey, qu’un autre familier de ce seigneur, Claude Massuau, traduisit en français sous ce titre : « Stratagèmes, c’est-à-dire prouesses et ruses de guerre du preux et très célèbre chevalier Langey au commencement de la tierce guerre césarienne. Lyon. Séb. Gryphe 1542. » Le texte latin et la traduction française sont également perdus.

Environ ce temps, l’amitié d’Étienne Dolet et de François Rabelais se rompit violemment et les torts les plus graves ne furent, peut-être, pas du côté d’Étienne. Ce libraire, très suspect d’hérésie, ayant réimprimé le Pantagruel avec tous les passages de nature à irriter les sorbonagres, de plus en plus violents et cruels, Rabelais prit peur ; et ce ne fut pas sans raison. Le danger était réel et l’on peut justement reprocher à ce farouche Dolet, si imprudent pour lui-même, d’avoir été aussi imprudent pour autrui ; on peut l’accuser de s’être plu à compromettre, à découvrir, à exposer un ami. Et il n’est pas surprenant que Rabelais se soit empressé de désavouer un aussi dangereux éditeur. Rabelais était prudent, il craignait le feu : « Je suis, de ma nature, disait-il, assez altéré sans me chauffer davantage. » Qui donc lui en ferait un grief ? Comme il publiait au même moment une édition expurgée, il y mit une lettre où il faisait parler son imprimeur, mais dont le style le trahit, et il dit expressément que Dolet a « par avarice, soustrait un exemplaire de ce livre étant encore sous presse ». Le reproche ne se conçoit pas. Dolet n’avait eu qu’à prendre un des nombreux exemplaires des vieilles éditions ; et, s’il s’était procuré frauduleusement pour les copier les feuilles de la nouvelle édition amendée et expurgée, son édition se serait trouvée pareillement expurgée et amendée. Rabelais, sous le nom de son imprimeur, ajoute que Dolet est un monstre « né pour l’ennui et injure des gens de bien ». Il était peu perspicace ayant mis dix ans à s’en apercevoir. Cette aventure est triste et c’est une aventure éternelle. Que ce soit l’humanisme, la liberté intellectuelle et morale, la justice, ou toute autre tendance généreuse, les esprits se soulèvent en un puissant mouvement. Entre défenseurs de la même cause, entre ouvriers de la même œuvre, on s’unit, on se soutient, on s’excite, on s’anime ; la grande tâche en est allégée et généreusement enlevée. Puis on se lasse, on s’arrête. C’est l’heure mauvaise des querelles, des récriminations, des disputes, des brouilles. Ne soyons pas trop sévères pour Rabelais. Il n’était après tout qu’un homme, et les qualités exquises de son esprit ne le rendaient que plus sensible, plus inquiet et plus irritable. Dolet, ce brutal, l’avait poussé à deux doigts de la prison, vers le bûcher ; il lui avait fait peur. Hélas ! nous sommes méchants quand nous avons peur.

Mesdames et Messieurs,



Nous allons poursuivre aujourd’hui l’étude du plus grand homme que la France ait produit dans son plus grand siècle. Mais je dois tout d’abord vous remercier de la bienveillance fidèle que vous témoignez à un conférencier qui ne la mérite que par son effort et ses intentions.

Je vois, parmi vous, un homme qui serait bien mieux à ma place que moi. Mais cette place, il l’occupera bientôt. Ce jour-là, je prendrai pour l’entendre celle qu’il occupe aujourd’hui et tout sera dans l’ordre. En attendant, je salue l’écrivain qui soutient aujourd’hui le vieil honneur de la littérature espagnole, qui sait donner au roman l’émotion du drame et l’ampleur de l’épopée, se distingue également par la parole et la plume et sème à travers le monde les plus nobles idées.

Mesdames et Messieurs, je crois être votre interprète à tous en donnant la bienvenue dans cette enceinte à Blasco Ibañez.

Mon ami Seignobos, professeur d’histoire à la Sorbonne, parlant d’un livre d’histoire de ma façon, me reprochait bien gracieusement d’avoir dissimulé les lacunes des textes et les limites parfois étroites de nos connaissances dans le tissu serré du récit et l’harmonie de la composition. Reproche flatteur, que mon livre ne méritait pas, et que cette causerie méritera moins encore. La biographie de Rabelais, par l’injure du temps et la négligence des hommes, est pleine de trous que je n’essayerai pas de boucher par quelque ravaudage. Il s’y trouve tout du long des lacunes. Ces lacunes occupent à peu près tout l’espace qu’il nous reste à parcourir. Après la mort du bon chevalier, nous perdons Maître François pour le retrouver un moment à Orléans dans la maison et à la table du seigneur de Saint-Ay, Étienne Lorens, qu’il avait connu homme d’armes de la compagnie de Langey et capitaine de Turin. Saint-Ay servait le roi de France avec zèle dans des négociations secrètes. En 1545, Saint-Ay reçut Rabelais dans son château qui s’élevait sur un coteau planté de vignes, au bord de la Loire, entre Meung et Orléans. Au pied du coteau, coulait une source près de laquelle notre auteur avait, dit-on, coutume de travailler. On montrait plus tard la table ronde en pierre sur laquelle il écrivait, Étienne Lorens, qui appartenait au roi, s’entourait volontiers, à ce qu’il semble, de gens doctes, inclinant à la Réforme. Tel était cet Antoine Hullet, à qui Rabelais écrivit de Saint-Ay une lettre qui nous a été conservée par grand hasard, par laquelle l’inventeur du pantagruélisme l’invite philosophiquement à venir se joindre aux hôtes de l’ancien serviteur de Langey. Il s’efforce de l’attirer par l’appât des poissons arrosés du vin du cru, qui était excellent. Rabelais sans doute aimait la table, mais prenez garde que, quand il parle de banquets, il songe le plus souvent au banquet des Muses, et que le vin qu’il célèbre est le vin de la sagesse. Enfin, conviant Antoine Hullet à la table de Saint-Ay dont il lui vante les poissons : « Vous viendrez, lui dit-il, non quand il vous plaira, mais quand le vouloir vous y apportera de ce grand Dieu, bon et plein de pitié, lequel ne créa oncques le carême, mais bien les salades, harengs, merluches, carpes, brochets, bars, ombrines, ablettes, rippes, etc., item les bons vins, singulièrement celui qu’on garde ici à votre venue, comme un Saint-Graal et une seconde essence, voire quinte essence. Ergo veni, domine, et noti tardare. »

En 1545, Rabelais obtint du roi François Ier un privilège pour l’impression du troisième livre de Pantagruel qui parut l’année suivante sous ce titre : Tiers livre des faits et dits héroïques du bon Pantagruel, composé par Maître François Rabelais, docteur en médecine et calloier des Iles Hières. L’auteur susdit supplie les lecteurs bénévoles soi réserver à rire au soixante et dix-huitième livre.

Le premier livre avait paru en 1532, le deuxième livre vers 1534, onze ans auparavant. Dans ce long intervalle de temps, l’auteur avait perdu le fil ténu de son histoire. Aucun lien, pour ainsi dire, ne relie ce troisième livre aux précédents et pourtant Rabelais semble, quand il reprend son roman en sa maturité, se rappeler les jours déjà anciens de Fontenay-le-Comte, et se plaire à mettre en œuvre les idées qu’il avait échangées avec le juge André Tiraqueau, sous le bosquet de lauriers, touchant les femmes et le mariage. Le troisième livre, en effet, est aux trois quarts rempli par la très ample et très plaisante consultation de Panurge sur la question de savoir s’il se pourra marier sans inconvénients.

Nous allons feuilleter ensemble, si vous voulez bien, ce merveilleux troisième livre, le plus riche, le plus beau peut-être, le plus abondant en scènes comiques, de tout le Pantagruel. Mais rappelons auparavant que cette année 1546, signalée par l’apparition de cette œuvre joyeuse et lumineuse, fut douloureuse et sombre. Le roi François Ier, inquiet et malade, ne résistait plus aux exigences cruelles de la Sorbonne et du Parlement. Les persécuteurs de la pensée sévissaient âprement contre les humanistes, les philosophes, les savants, les poètes, contre quiconque, inclinant à la réforme de l’Église, luthérisait quelque peu. Clément Marot traînait en exil sa vie indigente ; Bonaventure Despériers venait de se suicider ; Étienne Dolet était étranglé et brûlé sur la place Maubert à Paris ; à Meaux, berceau des plus doux réformés, quatorze bûchers s’allumaient. C’est dans cet air lugubre, dans cette puanteur de chair grillée qu’éclata la voix bienfaisante du bouffon plein de sagesse. Abordons ce troisième livre en regrettant, par avance, de ne pouvoir nous y attarder à loisir.