Racine et Shakespeare (édition Martineau, 1928)/Racine et Shakspeare II/Lettre V

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Texte établi par Henri MartineauLe Divan (p. 117-136).
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Racine et Shakspeare II

LETTRE V

Le Romantique au Classique.


Paris, le 28 avril 1824.



Hé ! monsieur, qui a jamais parlé de siffler Voltaire, Racine, Molière, génies immortels dont notre pauvre France ne verra peut-être pas les égaux d’ici à huit ou dix siècles ? Qui même a jamais osé concevoir la folle espérance d’égaler ces grands hommes ? Ils s’élançaient dans la carrière chargés de fers, et ils les portaient avec tant de grâce, que des pédants sont parvenus à persuader aux Français que de pesantes chaînes sont un ornement indispensable dès qu’il s’agit de courir.

Voilà toute la question. Comme depuis cent cinquante ans nous attendons en vain un génie égal à Racine, nous demandons à un public qui aime à voir courir dans l’arène de souffrir qu’on y paraisse sans chaînes pesantes. Plusieurs jeunes poëtes d’un talent fort remarquable, quoique bien éloignés encore de la force étonnante qui brille dans les chefs-d’œuvre de Molière, de Corneille, de Racine, pourront alors nous donner des ouvrages agréables. Continuez-vous à leur imposer l’armure gênante portée jadis avec tant de grâce par Racine et Voltaire ? Ils continueront à vous donner des pièces bien faites, comme Clytemnestre, Louis IX, Jeanne d’Arc[1], le Paria, qui ont succédé sous nos yeux à la Mort d’Hector de Luce de Lancival, à l’Omasis de Baour-Lormian, à la Mort de Henri IV de Legouvé, chefs-d’œuvres auxquels Clytemnestre et Germanicus[2] iront tenir fidèle compagnie, dès que les auteurs de ces tragédies ne seront plus là pour les soutenir dans les salons par leur amabilité, et dans les journaux par des articles amis.

Je ne fais aucun doute que ma tragédie favorite de la Mort de Henri III, par exemple, ne reste à jamais fort inférieure à Britannicus et aux Horaces. Le public trouvera dans Henri III beaucoup moins, infiniment moins de talent, et beaucoup plus, infiniment plus d’intérêt et de plaisir dramatique. Si Britannicus agissait dans le monde comme dans la tragédie de Racine, une fois dépouillé du charme des beaux vers qui peignent ses sentiments, il nous paraîtrait un peu niais et un peu plat.

Racine ne pouvait traiter la mort de Henri III. La chaîne pesante nommée unité de lieu lui interdisait à jamais ce grand tableau héroïque et enflammé comme les passions du moyen âge et cependant si près de nous qui sommes si froids. C’est une bonne fortune pour nos jeunes poëtes. Si des hommes tels que Corneille et Racine avaient travaillé pour les exigences du public de 1824, avec sa méfiance de toutes choses, sa complète absence de croyances et de passions, son habitude du mensonge, sa peur de se compromettre, la tristesse morne de la jeunesse, etc., etc., la tragédie serait impossible à faire pour un siècle ou deux. Dotée des chefs-d’œuvre des grands hommes contemporains de Louis XIV, jamais la France ne pourra les oublier. Je suis persuadé que la muse classique occupera toujours le Théâtre-Français quatre fois par semaine. Tout ce que nous demandons, c’est que l’on veuille bien permettre à la tragédie en prose de nous entretenir cinq ou six fois par mois des grandes actions de nos du Guesclin, de nos Montmorency, de nos Bayard. J’aimerais à voir, je l’avoue, sur la scène française, la mort du duc de Guise à Blois, ou Jeanne d’Arc et les Anglais, ou l’assassinat du pont de Montereau ; ces grands et funestes tableaux, extraits de nos annales, feraient vibrer une corde sensible dans tous les cœurs français, et, suivant les romantiques, les intéresseraient plus que les malheurs d’Œdipe.

En parlant de théâtre, monsieur, vous me dites : faites, et vous oubliez la censure. Est-ce là de la justice, monsieur le Classique ? est-ce de la bonne foi ? Si je faisais une comédie romantique comme Pinto, et ressemblant à ce que nous voyons dans le monde, d’abord MM. les censeurs l’arrêteraient ; en second lieu, les élèves libéraux des grandes écoles de droit et de médecine la siffleraient. Car ces jeunes gens prennent leurs opinions toutes faites dans le Constitutionnel, le Courrier français, la Pandore, etc. Or, que deviendraient les divers chefs-d’œuvre de MM. Jouy, Dupaty, Arnault, Étienne, Gosse, etc., rédacteurs de ces journaux, et rédacteurs habiles, si Talma avait jamais la permission de jouer Macbeth en prose, traduit de Shakspeare et abrégé d’un tiers ? C’est dans cette crainte que ces messieurs ont fait siffler les acteurs anglais. J’ai un remède contre le premier mal, la censure, et je vais bientôt vous le dire. Je ne vois de remède contre le mauvais goût des écoliers que les pamphlets contre Laharpe, et j’en fais.

DE LA CENSURE

Tous les poëtes comiques à qui l’on dit : Faites, s’écrient : « Dès que nous présentons dans nos drames des détails vrais, la censure nous arrête tout court ; voyez les coups de canne donnés au roi qui n’ont pas pu passer dans le Cid d’Andalousie[3]. » Je réponds : « Cette raison n’est pas si bonne qu’elle le paraît, vous présentez aux censeurs des Princesses des Ursins, des Intrigues de cour[4], etc., comédies fort piquantes, dans lesquelles, avec le tact et l’esprit de Voltaire, vous vous moquez des ridicules des cours. Pourquoi vous attaquer uniquement aux ridicules des cours ? L’entreprise peut être bonne et méritoire, politiquement parlant ; mais je prétends que, littérairement parlant, elle ne vaut rien du tout. Que l’on vienne nous dire dans le salon où nous rions et plaisantons avec des femmes aimables que le feu est à la maison, à l’instant nous n’aurons plus cette attention légère qu’il faut pour les bons mots et les plaisirs de l’esprit. Tel est l’effet produit par toute idée politique dans un ouvrage de littérature ; c’est un coup de pistolet au milieu d’un concert. »

La moindre allusion politique fait disparaître l’aptitude à tous ces plaisirs délicats qui sont l’objet des efforts du poëte. Cette vérité est prouvée par l’histoire de la littérature anglaise ; et remarquez que l’état où nous sommes dure en Angleterre depuis la restauration de 1660. On a vu, chez nos voisins, les hommes du plus grand talent frapper de mort des ouvrages fort agréables, en y introduisant des allusions aux intérêts passagers et âpres de la politique du moment. Pour comprendre Swift, il faut un commentaire pénible, et personne ne se donne la peine de lire ce commentaire. L’effet somnifère de la politique mêlée à la littérature est un axiome en Angleterre. Aussi voyez-vous que Walter-Scott, tout ultra qu’il est, et tenant à Édimbourg la place de M. de Marchangy à Paris, n’a garde de mettre de la politique dans ses romans ; il redouterait pour eux le sort de la Gaule poétique.

Dès que vous introduisez la politique dans un ouvrage littéraire, l’odieux paraît et avec l’odieux la haine impuissante. Or, dès que votre cœur est en proie à la haine impuissante, cette fatale maladie du dix-neuvième siècle, vous n’avez plus assez de gaieté pour rire de quoi que ce soit. Il s’agit bien de plaisanter ! diriez-vous avec indignation à l’homme qui voudrait vous faire rire[5]. Les journaux, témoins de ce qui s’est passé aux élections de 1824, s’écrient à l’envi : « Quel beau sujet de comédie que l’Éligible ![6] » Eh ! non, messieurs, il ne vaut rien : il y aura un rôle de préfet qui ne me fera point rire du tout, quelque esprit que vous y mettiez ; voyez le roman intitulé Monsieur le Préfet[7] ; quoi de plus vrai ! mais quoi de plus triste ! Walter Scott a évité la haine impuissante dans Waverley en peignant des feux qui ne sont plus que de la cendre.

Pourquoi tenter dans votre art, messieurs les poëtes comiques, précisément la seule chose qui soit impossible ? Seriez-vous comme ces faux braves des cafés de province, qui ne sont jamais si terribles que lorsqu’ils parlent bataille à table avec leurs amis, et que tout le monde les admire ?

Depuis que M. de Chateaubriand a défendu la religion comme jolie, d’autres hommes, avec plus de succès, ont défendu les rois comme utiles au bonheur des peuples, comme nécessaires dans notre état de civilisation : le Français ne passe pas sa vie au forum comme le Grec ou le Romain, il regarde même le jury comme une corvée, etc. Par ce genre de défense, les rois ont été faits hommes ; ils sont aimés, mais non plus adorés. Madame du Hausset nous apprend que leurs maîtresses se moquent d’eux comme les nôtres de nous ; et M. le duc de Choiseul, premier ministre, fait avec M. de Praslin un certain pari que je ne puis raconter.

Du jour que les rois n’ont plus été regardés comme des êtres envoyés d’en haut, tels que Philippe II et Louis XIV ; du jour qu’un insolent a prouvé qu’ils étaient utiles, leur mérite a été sujet à discussion et la comédie a dû abandonner pour toujours les plaisanteries sur les courtisans. Les ministères se gagnent à la tribune des chambres et non plus à l’Œil-de-Bœuf : et vous voulez que les rois tolèrent la plaisanterie contre leurs pauvres cours déjà si dépeuplées ? En vérité, cela n’est pas raisonnable. Le leur conseilleriez-vous si vous étiez ministre de la police ? La première loi de tout individu, qu’il soit loup ou mouton, n’est-elle pas de se conserver ? Toute plaisanterie contre le pouvoir peut être fort courageuse, mais n’est pas littéraire.

La moindre plaisanterie contre les rois ou la sainte alliance, dite aujourd’hui au Théâtre-Français, irait aux nues, non pas comme bonne plaisanterie, notez bien, non pas comme mot égal au sans dot d’Harpagon, ou au Pauvre homme ! du Tartuffe, mais comme inconvenance étonnante, comme hardiesse dont on ne revient pas. On s’étonnerait de votre courage, mais ce serait un pauvre succès pour votre esprit ; car, dès qu’il y a censure dans un pays, la plus mauvaise plaisanterie contre le pouvoir réussit. M. Casimir Delavigne croit qu’on applaudit à l’esprit de ses Comédiens, tandis qu’on n’applaudit souvent qu’à l’opinion libérale qui perce dans des allusions échappées à la perspicacité de M. Lemontey[8]. Je dirai donc aux poètes comiques, s’il en est qui aient un vrai talent et qui se sentent le pouvoir de nous faire rire : « Attaquez les ridicules des classes ordinaires de la société ; n’y a-t-il donc que les sous-ministres de ridicules ? Mettez en scène ce patriote célèbre qui a consacré son existence à la cause de la patrie ; qui ne respire que pour le bonheur de l’humanité, et qui prête son argent au roi d’Espagne pour payer le bourreau de R***. Si on lui parle de cet emprunt : « Mon cœur est patriote, répond-il, qui pourrait en douter ? mais mes écus sont royalistes. » Ce ridicule-là prétend-il à l’estime ? refusez-lui cette estime d’une manière piquante et imprévue, et vous serez comique. Je ne trouve, au contraire, rien de bien plaisant dans les prétentions des révérends pères jésuites, pauvres hères nés sous le chaume, pour la plupart, et qui cherchent tout bonnement à faire bonne chère sans travailler de leurs mains.

Trouvez-vous inconvenant de mettre en scène les ridicules d’un patriote qui après tout parle en faveur d’une sage liberté, et cherche les moyens d’inoculer un peu de courage civil à des électeurs si braves l’épée à la main ? Imitez Alfieri.

Figurez-vous un beau matin que tous les censeurs sont morts, et qu’il n’y a plus de censure ; mais en revanche quatre ou cinq théâtres à Paris, maîtres de jouer tout ce qui leur vient à la tête, sauf à répondre des choses condamnables, des indécences, etc., etc., devant un jury choisi par le hasard[9].

C’est dans cette supposition si étrange qu’Alfieri, dans un pays bien autrement tenu que le nôtre, bien autrement sans espoir, composa, il y a quarante ans, ses admirables tragédies ; et on les joue tous les jours depuis vingt ans, et un peuple de dix-huit millions d’hommes qui, au lieu de Sainte-Pélagie, a des potences, les sait par cœur et les cite à tous propos. Les éditions de ces tragédies se multiplient dans tous les formats, les salles sont remplies deux heures à l’avance quand on les joue ; en un mot, le succès d’Alfieri, mérité ou non, est au-dessus de tout ce que peut rêver même la vanité d’un poëte ; et tout ce changement est arrivé en moins de vingt ans. Écrivez donc, et vous serez applaudi en 1845.

La comédie que vous composerez aujourd’hui, et qui, au lieu du pauvre commis Bellemain de l’Intérieur d’un bureau, présenterait M. le comte un tel, p… d… F…, ne serait pas tolérée par le ministère actuel ? Eh bien ! mettez en pratique le précepte d’Horace, autrefois si recommandé, dans un autre sens, il est vrai ; gardez neuf ans votre ouvrage, et vous aurez affaire à un ministère qui cherchera à ridiculiser celui d’aujourd’hui, peut-être à le bafouer. Dans neuf ans, n’en doutez pas, vous trouverez toute faveur pour faire jouer votre comédie.

Le charmant vaudeville de Julien ou Vingt-cinq ans d’entr’acte[10] peut vous servir d’exemple. Ce n’est qu’une esquisse ; mais, sous le rapport de la hardiesse et de la censure, cette esquisse vaut autant pour mon raisonnement que la comédie en cinq actes la plus étoffée. Le vaudeville de Vingt-cinq ans d’entr’acte aurait-il pu être joué en 1811 sous Napoléon ? M. Étienne et tous les censeurs de la police impériale n’auraient-ils pas frémi à la vue du jeune paysan illustré par son épée dans les campagnes de la Révolution, fait duc de Stettin par Sa Majesté l’empereur, et s’écriant, lorsque sa fille veut épouser un peintre : « Jamais, non, jamais l’on ne s’est mésallié dans la famille des Stettin ? » Qu’aurait dit la vanité de tous les comtes de l’Empire ?

L’exil à quarante lieues de Paris eût-il paru suffisant à M. le duc de R*** pour l’audacieux qui se fût permis cette phrase ?

Toutefois, monsieur le poëte comique, si dans cette même année 1811, au lieu de gémir platement et impuissamment sur l’arbitraire, sur le despotisme de Napoléon, etc., etc., etc., vous aviez agi avec force et rapidité, comme lui-même agissait ; si vous aviez fait des comédies dans lesquelles on aurait ri aux dépens des ridicules que Napoléon était obligé de protéger pour soutenir son Empire français, sa nouvelle noblesse, etc., moins de quatre ans après elles eussent trouvé un succès fou. Mais, dites-vous, mes plaisanteries pouvaient vieillir avec le temps. — Oui, comme le sans dot d’Harpagon, comme le Pauvre homme ! du Tartuffe. Est-ce sérieusement que vous présentez cette objection au milieu d’un peuple qui en est réduit à rire encore des ridicules de Clitandre et d’Acaste[11], qui n’existent plus depuis cent ans ?

Si, au lieu de gémir niaisement sur les difficultés insurmontables que le siècle oppose à la poésie, et d’envier à Molière la protection de Louis XIV, vous aviez fait en 1811 de grandes comédies aussi libres dans leur tendance politique que le vaudeville de Vingt-cinq ans d’entr’acte, avec quel empressement, en 1815, tous les théâtres ne vous eussent-ils pas offert un tour de faveur ? Quelles dignités ne seraient pas tombées sur vous ? En 1815, entendez-vous ? quatre ans après. Avec quelle joie nous aurions ri de la sotte vanité des princes de l’empire[12] ! Vous auriez eu d’abord un succès de satire comme Alfieri en Italie. Peu à peu, le système de Napoléon étant bien mort, vous auriez trouvé le succès de Waverley et des Puritains d’Écosse. Depuis la mort du dernier des Stuarts, qui pourrait trouver odieux le personnage du baron de Bradwardine ou le major Bridgenorth de Peveril ? Notre politique de 1811 n’est plus que de l’histoire en 1824.

Si, suivant les conseils du plus simple bon sens, vous écrivez aujourd’hui sans vous embarrasser de la censure actuelle, peut-être qu’en 1834, par un juste respect pour vous-même, et afin de repousser le désagrément de toute ressemblance avec les hommes de lettres de la trésorerie d’alors, vous serez obligé d’affaiblir les traits dont vous aurez peint les noirs ridicules des puissants d’aujourd’hui[13].

Êtes-vous impatient ? voulez-vous absolument que vos contemporains parlent de vous tandis que vous êtes jeune ? avez-vous besoin de renommée ? écrivez vos comédies comme si vous étiez exilé à New-York, et, qui plus est, faites-les imprimer à New-York sous un nom supposé. Si elles sont satiriques, méchantes, attristantes, elles ne traverseront pas l’Océan, et tomberont dans le profond oubli qu’elles méritent. Ce ne sont pas les occasions de nous indigner et de haïr d’une haine impuissante qui nous manquent aujourd’hui, n’avons-nous pas Colmar et la Grèce ? Mais si vos comédies sont bonnes, plaisantes, réjouissantes, comme la Lettre sur le gouvernement récréatif et la Marmite représentative, M. Demat, honnête imprimeur de Bruxelles, ne manquera pas de vous rendre le même service qu’à M. Béranger ; en moins de trois mois, il vous aura contrefait dans tous les formats. Vous vous verrez chez tous les libraires de l’Europe, et les négociants de Lyon qui vont à Genève recevront de vingt amis la commission de leur apporter votre comédie, comme ils reçoivent aujourd’hui la commission d’importer un Béranger[14].

Mais hélas ! je vois à la mine que vous me faites que mes conseils ne sont que trop bons ; ils vous fâchent. Vos comédies ont si peu de verve comique et de feu, que personne ne prendrait garde à leur esprit, personne ne rirait de leurs plaisanteries, si quotidiennement elles n’étaient louées, recommandées, prônées par les journaux dans lesquels vous travaillez. Qu’ai-je à faire de vous parler de New-York et de nom supposé ? Vous imprimeriez vos épîtres dialoguées à Paris, qu’au lieu d’être pour vous une route sûre pour Sainte-Pélagie, elles seraient seulement pour votre libraire une route assurée pour l’hôpital, ou bien il mourrait de douleur comme celui qui paya douze mille francs l’Histoire de Cromwell.

Ingrats que vous êtes, ne vous plaignez donc plus de cette bonne censure, elle rend à votre vanité le plus grand des services, elle vous sert à persuader aux autres, et peut-être à vous-même, que vous feriez quelque chose si…

Sans messieurs les censeurs, votre sort serait affreux, écrivains libéraux et persécutés ; le Français est né plaisant, vous seriez inondés de Mariage de Figaro, de Pinto, en un mot, de comédies où l’on rit. Que deviendraient alors, je vous le demande, vos froides pièces si bien écrites ? Vous joueriez en littérature précisément le même rôle que M. Paër en musique, depuis que Rossini a fait oublier ses opéras. Voilà tout le secret de votre grande colère contre Shakspeare. Que deviendront vos tragédies, le jour où l’on jouera Macbeth et Othello, traduits par madame Belloc ? Racine et Corneille, au nom desquels vous parlez, n’ont rien à craindre de ce voisinage ; mais vous !

Je suis un insolent et vous avez du génie, dites-vous ? Je le veux bien, suis-je d’assez bonne composition ? Vous avez donc du génie comme Béranger ; mais, comme lui, vous ne savez pas marcher en petit équipage, et reproduire à Paris la sagesse pratique et la philosophie sublime des philosophes de la Grèce. Vous avez besoin de vos écrits pour atteindre

Au superflu, chose si nécessaire.

Eh bien ! au moyen de quelques descriptions ajoutées, transformez vos comédies en romans et imprimez à Paris. La haute société, que le luxe de l’hiver exile à la campagne dès le mois de mai, a un immense besoin de romans ; il faudrait que vous fussiez bien ennuyeux pour l’être davantage qu’une soirée de famille à la campagne un jour de pluie[15].

J’ai l’honneur, etc.

  1. Louis IX est une tragédie d’Ancelot et Jeanne d’Arc d’Avrigny. N. D. L. É.
  2. Germanicus de V. Arnault père. N. D. L. É.
  3. Tragédie de P. Lebrun. N. D. L. É.
  4. Dans les œuvres complètes de MM. de Jouy et Duval.
  5. Traduit de M. Hazlitt.
  6. Comédie de Sauvage et Mazère. N. D. L. É.
  7. Roman de La Motte-Langon. N. D. L. É.
  8. M. Lemontey était un des censeurs dramatiques. N. D. L. É.
  9. Parmi les habitants de Paris payant cinq mille francs d’impôt, et par conséquent partisans fort modérés de la loi agraire et de la licence.
  10. Par Dartois et Xavier. N. D. L. É.
  11. Les marquis du Misanthrope.
  12. « Entre nous le monseigneur suffit. »
  13. « C’est monsieur un tel qui a eu l’heureuse idée du poing coupé ; », ou bien : « Monseigneur, quand vous ne parlez pas, ma foi, je vote suivant ma conscience. »
  14. Le volume de ce grand poëte qui, grâce à M. Demat, coûte trois francs à Genève, se paye vingt-quatre francs à Lyon, et n’en a pas qui veut. Rien de plaisant à la douane de Bellegarde, située entre Genève et Lyon, comme la liste affichée dans le bureau des ouvrages prohibés à l’entrée. Comme je lisais cette liste en riant de son impuissance, plusieurs honnêtes voyageurs la copiaient pour faire venir les ouvrages qu’elle indique. Tous me dirent qu’ils apportaient un Béranger à Lyon. Mars 1824.
  15. Je reçois la feuille quatre de cette brochure toute barbouillée de la fatale encre rouge. Il me faut supprimer le bel éloge du bourreau, par M. de Maistre, considéré dans ses rapports avec la comédie ; l’anecdote de MM. de Choiseul et de Praslin, enfin tout ce qui peut de bien loin offenser les puissants. Quel bonheur de vivre à Philadelphie ! me dis-je au premier moment. Peu à peu mes idées se calment, et j’arrive aux considérations suivantes :

    Le gouvernement de la Charte, prenez-le à toutes ses phases d’énergie en 1819 comme en 1825, a trois grands défauts littéraires :

    1º Il ôte le loisir sans lequel il n’y a point de beaux-arts. L’Italie, en gagnant les deux Chambres, perdra peut-être les Canova et les Rossini.

    2º Il jette une défiance raisonneuse dans tous les cœurs. Il sépare les diverses classes de citoyens par la haine. Vous ne demandez plus de cet homme que vous rencontrez dans la société à Dijon ou à Toulouse : Quel est son ridicule ? mais bien : Est-il libéral ou ultra ? Il ôte aux différentes classes de citoyens le désir d’être aimables aux yeux les uns des autres, et par conséquent le pouvoir de rire aux dépens les uns des autres.

    Un Anglais qui voyage par la diligence de Bath se garde bien de parler et de plaisanter sur la chose du monde la plus indifférente ; il peut trouver dans son voisin un homme d’une classe ennemie, un méthodiste ou un tory furieux qui lui répondra en l’envoyant paître, car la colère est un plaisir pour les Anglais, elle leur fait sentir la vie. Comment naîtrait la finesse d’esprit dans un pays où l’on peut imprimer impunément Georges est un libertin, et où le seul mot de Roi constitue le délit ? Il ne resterait dans un tel pays que deux sources de plaisanterie, les faux braves et les maris trompés ; le ridicule y prendrait le nom d’excentricity.

    Dans le despotisme sans échafauds trop fréquents, vraie patrie de la comédie en France, sous Louis XIV et sous Louis XV, tous les gens voyageant par la diligence avaient les mêmes intérêts, riaient des mêmes choses, et, qui plus est, cherchaient à rire, éloignés qu’ils étaient des intérêts sérieux de la vie.

    3º On dit qu’un habitant de cette Philadelphie que le regrettais, ne songe qu’à gagner des dollars, et sait à peine ce que veut dire le mot ridicule. Le rire est une plante exotique importée d’Europe à grands frais, et qui n’est à l’usage que des plus riches (voyage de l’acteur Mathews). Le manque de finesse et le pédantisme puritain rendent impossible, dans cette république, la comédie d’Aristophane.

    Tout ceci n’empèche pas la justice, la liberté, l’absence des espions, d’être des biens adorables. Le rire n’est qu’une consolation à l’usage des sujets de la monarchie. Mais comme l’huître malade produit la perle, ces hommes sans liberté, et sans sépulture chrétienne après leur mort, produisent Tartuffe et le Retour imprévu.

    Je n’ai de la vie parlé à un censeur, mais je m’imagine qu’il pourrait dire pour excuser son métier :

    « Quand toute la France le voudrait à l’unanimité, nous ne pourrions nous refaire des hommes de 1780. L’admirable libretto de Don Juan, mis en musique par Mozart, fut écrit à Vienne, par l’abbé Casti ; certes l’oligarchie viennoise n’a jamais passé pour tolérer la licence au théâtre. Eh bien ! à Vienne, en 1787, don Juan, dona Anna et dona Elvïre chantaient pendant cinq minutes dans la scène du bal : Viva la libertà ! À Louvois, en 1825, au moment où nous sommes forcés de souffrir les discours du général Foy et de M. de Chateaubriand il a bien fallu ordonner à don Juan de chanter Viva l’ilarità ! L’hilarité n’est-elle pas ce qui nous manque ?

    « En 1787, personne ne songeait à applaudir la liberté ; aujourd’hui il serait à craindre que ce mot ne devînt un drapeau. La guerre est déclarée. Les privilégiés sont en fort petit nombre, riches et enviés, la plaisanterie serait une arme terrible contre eux ; n’est-ce pas le seul ennemi qui ait fait peur à Buonaparte ? Donc il faut des censeurs si vous ne voulez pas fermer les théâtres. »

    La comédie peut-elle survivre à cet état de choses ? Le roman, qui esquive la censure, ne va-t-il pas hériter de la pauvre défunte ? Les courtisans, dans la juste terreur que leur inspire le rire, permettront-ils, qu’on se moque de la classe des avocats, de la classe des médecins, de la classe des compositeurs de musique qui maudissent Rossini, de la classe des vsndeurs de croix, et des opticiens qui en achètent ; ou qu’on traite ce sujet si plaisant : L’Homme de lettres ou les vingt places, ou celui-ci : Le Coureur d’héritages ? Toutes les classes de gens ridicules n’ont-elles pas des protecteurs naturels qui se coalisent pour le maintien de ce qu’on appelle la décence publique ?

    Le premier besoin pour la police n’est-il pas le maintien de la tranquillité ? et que lui importe un chef-d’œuvre de moins ? La première violation de l’unité de lieu dans Christophe Colomb fit tuer un homme au parterre.

    D’un autre côté, si jamais nous avons la liberté complète, qui songera à faire des chefs-d’œuvre ? Chacun travaillera, personne ne lira si ce n’est de grands journaux in folio, où toute vérité s’énoncera dans les termes les plus directs et les plus nets. Alors la comédie française aura toute liberté ; mais en perdant Sainte-Pélagie et la salle Saint-Martin, nous aurons perdu quant et quant l’esprit qu’il faut pour faire et pour goûter la comédie, ce brillant mélange de vérité de mœurs, de gaieté légère et de satire piquante. Dans une monarchie, pour qu’un Molière soit possible, il faut l’amitié d’un Louis XIV. En attendant, ce hasard heureux, et vu les critiques amères dont les Chambres et la société poursuivent les hommes du pouvoir, ce qui ne les met nullement d’humeur à permettre la plaisanterie, essayons la tragédie romantique au théâtre. Chez nous lisons des romans, et jouons des proverbes hardis.

    Depuis la Charte, lorsqu’un jeune d…* entre dans un salon, il y fait naître un sentiment de malveillance ; lui-même est embarrassé. D’où je conclus que les d… auront beaucoup de mérite à l’avenir, et en même temps toute l’hilarité d’un lord anglais.

    Ainsi la Charte : 1º ôte le loisir ; 2º sépare par la haine ; 3º tue la finesse d’esprit. En revanche nous lui devons l’éloquence du général Foy.

    * « Un jeune duc ». N. D. L. É.