Racine et Shakespeare (édition Martineau, 1928)/Racine et Shakspeare II/Lettre VI

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Texte établi par Henri MartineauLe Divan (p. 137-150).
◄  Lettre V
Lettre VII  ►
Racine et Shakspeare II

LETTRE VI

Le Romantique au Classique.


Paris, le 30 avril 1824.


Monsieur,



Dès qu’on parle de tragédie nationale en prose à ces hommes, pleins d’idées positives et d’un respect sans bornes pour les bonnes recettes, qui sont à la tête de l’administration des théâtres, l’on ne voit point chez eux, comme chez les auteurs qui écrivent en vers, une haine mal déguisée et se cachant avec peine sous la bénignité du sourire académique. Loin de là, les acteurs et directeurs sentent qu’un jour (mais peut-être dans douze ou quinze ans ; pour eux, voilà où est toute la question) le romantisme fera gagner un million à quelque heureux théâtre de Paris.

Un homme à argent d’un de ces théâtres, auquel je parlais du Romantisme et de son triomphe futur, me dit de lui-même : « Je comprends votre idée, on s’est moqué à Paris, pendant vingt ans, du Roman historique ; l’Académie a prouvé doctement le ridicule de ce genre, nous y croyions tous, lorsque Walter Scott a paru, son Wawerley à la main ; et Balantyne, son libraire, vient de mourir millionnaire. La seule barrière qui s’interpose entre la caisse du théâtre et d’excellentes recettes, continua le directeur, c’est l’esprit des grandes Écoles de droit et de médecine, et les journaux libéraux qui mènent cette jeunesse. Il faudrait un directeur assez riche pour acheter l’opinion littéraire du Constitutionnel et de deux ou trois petits journaux ; jusque-là, auquel de nos théâtres conseilleriez-vous de monter un drame romantique en cinq actes et en prose intitulé la Mort du duc de Guise à Blois, ou Jeanne d’Arc et les Anglais, ou Clovis et les évêques ? Sur quel théâtre une telle tragédie pourrait-elle arriver au troisième acte ? Les rédacteurs des feuilles influentes qui ont, la plupart, des pièces en vers au courant du répertoire ou en répétition, laissent passer le mélodrame à la d’Arlincourt, mais ne souffriront jamais le mélodrame écrit en style raisonnable. S’il en était autrement, croyez-vous que nous n’aurions pas essayé le Guillaume Tell de Schiller ? La police en ôterait un quart, un de nos arrangeurs un autre quart, ce qui resterait arriverait à cent représentations si l’on pouvait en avoir trois ; mais voilà ce que ne permettront jamais les rédacteurs des feuilles libérales, et, par conséquent, les élèves des Écoles de droit et de médecine.

« — Mais, monsieur, l’immense majorité des jeunes gens de la société a été convertie au romantisme par l’éloquence de M. Cousin ; tous applaudissent aux bonnes théories du Globe

« — Monsieur, vos jeunes gens de la société ne vont pas au parterre faire le coup de poing ; et au théâtre comme en politique nous méprisons les philosophes qui ne font pas le coup de poing. »

Cette conversation vive et franche m’a plus affligé, je l’avoue, que toute la colère de l’Académie. Le lendemain, j’ai envoyé dans les cabinets littéraires des rues Saint-Jacques et de l’Odéon ; j’ai demandé la liste des livres qu’on lit le plus ; ce n’est point Racine, Molière, Don Quichotte, etc., dont les élèves en droit et en médecine usent chaque année trois ou quatre exemplaires, mais bien le Cours de littérature de Laharpe, tant la manie jugeante est profondément enracinée dans le caractère national, tant notre vanité craintive a besoin de porter des idées toutes faites dans la conversation.

Si M. Cousin faisait encore son cours, l’éloquence entraînante de ce professeur et son influence sans bornes sur la jeunesse parviendraient peut-être à convertir les élèves des grandes écoles. Ces jeunes gens mettraient leur vanité à réciter, en perroquets, d’autres phrases que celles de Laharpe ; mais M. Cousin parle trop bien pour que jamais on le laisse reparler.

Quant aux rédacteurs du Constitutionnel et des feuilles à la mode, il faudrait des arguments bien forts pour espérer. Disposant en grande partie des succès, toujours ces messieurs auront l’idée lucrative de faire eux-mêmes de belles pièces dans le genre routinier qui est le plus vite bâti, ou du moins ils s’associeront avec les auteurs.

Il est donc utile que quelques écrivains modestes, qui ne se reconnaissent pas le talent nécessaire pour créer une tragédie, consacrent chaque année une semaine ou deux à faire imprimer un pamphlet littéraire destiné à fournir à la jeunesse française des phrases toutes faites.

Si j’avais le bonheur de trouver quelques jolies phrases bonnes à être répétées, peut-être cette jeunesse si indépendante comprendrait-elle enfin que c’est le plaisir dramatique qu’il faut aller chercher au théâtre, et non pas le plaisir épique d’entendre réciter de beaux vers bien ronflants, et que d’avance l’on sait par cœur, comme le dit naïvement M. Duviquet[1].

À l’insu de tout le monde, le romantisme a fait d’immenses progrès depuis un an. Les esprits généreux, désespérant de la politique depuis les dernières élections, se sont jetés dans la littérature. Ils y ont porté de la raison, et voilà le grand chagrin des hommes de lettres.

Les ennemis de la tragédie nationale en prose ou du romantisme (car, comme M. Auger, je n’ai parlé que du théâtre[2]) sont de quatre espèces :

1º Les vieux rhéteurs classiques, autrefois collègues et rivaux des Laharpe, des Geoffroy, des Aubert ;

2º Les membres de l’Académie française, qui, par la splendeur de leur titre, se croient obligés à se montrer les dignes successeurs des impuissants en colère qui jadis critiquèrent le Cid ;

3º Les auteurs qui, au moyen de tragédies en vers, font de l’argent, et ceux qui, par leurs tragédies et malgré les sifflets, obtiennent des pensions.

Les plus heureux de ces poëtes, ceux que le public applaudit, étant en même temps journalistes libéraux, disposent du sort des premières représentations, et ne souffriront jamais l’apparition d’ouvrages plus intéressants que les leurs ;

4º Les moins redoutables des ennemis de la tragédie nationale en prose, telle que Charles VII et les Anglais, les Jacques bons Hommes, Bouchard et les Moines de Saint-Denis, Charles IX, sont les poëtes associés des bonnes-lettres. Quoique fort ennemis de la prose en leur qualité de fabricants de vers à l’usage de l’hôtel de Rambouillet, et détestant surtout une prose simple, correcte, sans ambition, modelée sur celle de Voltaire, ils ne peuvent sans se contredire eux-mêmes s’opposer à l’apparition d’une tragédie qui tirera ses principaux effets des passions violentes et des mœurs terribles du moyen âge. Comme bons hommes de lettres, présidés par M. de Chateaubriand, ils n’oseraient proscrire, de peur de fâcher leurs nobles patrons, un système de tragédie qui nous entretiendra des grands noms des Montmorency, des la Trimouille, des Crillon, des Lautrec, et qui remettra sous les yeux du peuple les actions féroces, il est vrai, mais grandes et généreuses, autant qu’on pouvait l’être au douzième siècle, des guerriers fondateurs de ces illustres familles[3]. En sortant d’une tragédie où nous aurons vu combattre et mourir ce héros farouche et sanguinaire, le connétable de Montmorency, l’électeur le plus libéral et le plus piqué des tours de passe-passe qu’on lui a joués aux dernières é…[4] ne pourra se défendre d’une sorte de curiosité bienveillante en entendant annoncer dans un salon un Montmorency. Aujourd’hui personne dans la société ne sait l’histoire de France ; avant M. de Barante, elle était trop ennuyeuse à lire ; la tragédie romantique nous l’apprendra et d’une manière tout à fait favorable aux grands hommes de notre moyen âge. Cette tragédie qui, par l’absence du vers alexandrin, héritera de tous les mots naïfs et sublimes de nos vieilles chroniques[5], est donc tout à fait dans l’intérêt de la chambre des pairs. Le salon des Bonnes-lettres, qui est à la suite de cette chambre, ne peut donc opposer des injures par trop ignobles à l’apparition de la tragédie nationale en prose. D’ailleurs, une fois ce genre toléré, quelle belle occasion de flatterie agréable et de dédicaces bien basses ! La tragédie nationale est un trésor pour les Bonnes-lettres.

Quant à la pauvre Académie, qui se croit obligée de persécuter d’avance la tragédie nationale en prose, c’est un corps sans vie et qui ne saurait porter des coups bien dangereux. Bien loin de tuer les autres, l’Académie aura assez à faire de ne pas mourir. Déjà ceux de ses membres que je respecte avec le public sont honorés à cause de leurs ouvrages, et non pour le vain titre d’académicien qu’ils partagent avec tant de nullités littéraires. L’Académie française serait le contraire de ce qu’elle est, c’est-à-dire la réunion des quarante personnes qui passent en France pour avoir le plus d’esprit, de génie ou de talent, que, dans ce siècle raisonneur, elle ne pourrait, sans encourir le ridicule, entreprendre de dicter au public ce qu’il doit penser en fait de littérature. Dès qu’on lui ordonne de croire, rien de plus récalcitrant que le Parisien d’aujourd’hui ; j’excepte, bien entendu, l’opinion qu’il doit afficher pour conserver sa place[6], ou pour avoir la croix à la première distribution. L’Académie a manqué de tact dans toute cette affaire, elle s’est crue un ministère. Le romantisme lui donne de l’humeur, comme jadis la circulation du sang, ou la philosophie de Newton à la Sorbonne ; rien de plus simple, les positions sont pareilles. Mais était-ce une raison pour jeter au public, avec un ton de supériorité si bouffon[7], l’opinion qu’elle veut placer dans les têtes parisiennes ? Il fallait commencer par faire une collecte entre les honorables membres dont le romantisme va vieillir les Œuvres complètes : MM. de Jouy, Duval, Andrieux, Raynouard, Campenon, Levis, Baour-Lormian, Soumet[8], Villemain, etc. ; avec la grosse somme, produit de cette quête, il fallait payer aux Débats les cinq cents abonnés qu’on allait lui faire perdre, et publier dans ce journal, si amusant depuis quinze jours, deux articles par semaine contre les romantiques. Le lecteur a pris une idée de l’esprit voltairien, et de l’urbanité que M. de Jouy aurait portée dans cette discussion, par l’extrait de la Pandore que j’ai cité en note ; les propos des halles auraient bientôt embelli les colonnes du Journal des Débats. M. Andrieux nous a foudroyés incognito dans la Revue ; la prose de l’auteur du Trésor[9] paraissant aussi pâle que la gaieté de ses comédies, on aurait inséré dans les Débats sa fameuse satire contre les romantiques. Si, contre toute apparence, ce coup n’eût pas suffi pour les anéantir, l’élégant M. Villemain, tout joyeux d’avoir une petite pensée à mettre dans ses jolies phrases[10], n’eût pas refusé à l’Académie le secours de sa rhétorique.

Au lieu d’implorer l’esprit du successeur de Voltaire, ou la faconde si jolie de l’auteur de l’Histoire de Cromwell, l’Académie nous a dit par l’organe sec et dur de M. Auger :

« Un nouveau schisme se manifeste aujourd’hui. Beaucoup d’hommes élevés dans un respect religieux pour d’antiques doctrines s’effrayent des progrès de la secte naissante, et semblent demander qu’on les rassure… Le danger n’est pas grand encore, et l’on pourrait craindre de l’augmenter en y attachant trop d’importance… Mais faut-il donc attendre que la secte, entraînée elle-même au delà du but où elle tend, en vienne jusque-là qu’elle pervertisse par d’illégitimes succès cette masse flottante d’opinions dont toujours la fortune dispose[11] ? »

Trouvera-t-on de l’inconvenance à voir un homme obscur examiner un peu quels ont été les succès légitimes ou non de la masse flottante qui compose la majorité de cette Académie ? Je saurai me garantir de toute allusion maligne à la vie privée des auteurs dont j’attaque la gloire ; ces armes avilies sont à l’usage des faibles. Tous les Français qui s’avisent de penser comme les romantiques sont donc des sectaires[12]. Je suis un sectaire. M. Auger, qui est payé à part pour faire le Dictionnaire, ne peut ignorer que ce mot est odieux. Je serais en droit, si j’avais l’urbanité de M. de Jouy, de répondre à l’Académie par quelque parole malsonnante ; mais je me respecte trop pour combattre l’Académie avec ses propres armes.

Je me contenterai de proposer une question.

Que dirait le public, sectaire ou non, si on l’invitait à choisir, sous le rapport de l’esprit et du talent, entre :

M. DROZ, et M. DE LAMARTINE ;
M. CAMPENON, auteur de l’Enfant prodigue, et M. DE BÉRANGER ;
M. DE LACRETELLE jeune, historien, et M. DE BARANTE ;
M. ROGER, auteur de l’Avocat, et M. FIÉVÉE ;
M. MICHAUD, et M. GUIZOT ;
M. DAGUESSEAU, et M. DE LA MENNAIS ;
M. VILLAR, et M. VICTOR COUSIN ;
M. DE LEVIS, et M. le général FOY ;
M. DE MONTESQUIOU, et M. ROYER-COLLARD ;
M. DE CESSAC, et M. FAURIEL ;
M. le marquis DE PASTORET, et M. DAUNOU ;
M. AUGER, auteur de treize Notices, et M. PAUL-LOUIS COURIER ;
M. BIGOT DE PRÉAMENEU, et M. BENJAMIN CONSTANT ;
M. le comte FRAYSSINOUS, auteur de l’Oraison funèbre de S. M. Louis XVIII, et M. DE PRADT, ancien archevêque de Malines ;
M. SOUMET, et M. SCRIBE ;
M. LAYA, auteur de Falkland, et M. ÉTIENNE.

Aucune manière de raisonner ne peut être plus franche et plus noble que la simple position de cette question. Je suis trop poli pour abuser de mes avantages ; je ne me ferai point l’écho de la réponse du public.

Je me suis permis avec d’autant moins de remords d’imprimer ces noms de la seconde colonne, qui font l’orgueil de la France, que, par suite de l’obscurité de ma vie, je ne connais personnellement aucun des hommes distingués qui les portent. Je connais encore moins les académiciens dont les noms pâlissent à côté des leurs. Comme les uns ni les autres ne sont rien pour moi que par leurs écrits, en répétant le jugement du public, j’ai pu me considérer en quelque sorte comme étant déjà la postérité pour eux.

De tout temps il y a eu une petite divergence entre l’opinion du public et les arrêts de l’Académie. Le public désirait voir élire un homme de talent qu’ordinairement l’Académie jalousait ; c’est par exemple sur l’ordre exprès de l’Empereur qu’elle a nommé M. de Chateaubriand. Mais jamais le public n’est arrivé, comme aujourd’hui, jusqu’à trouver des remplaçants pour la majorité de l’Académie française. Ce qu’il y a de fâcheux, c’est que, quand l’opinion publique est bravée à ce point, elle se retire. La défaveur où le Déjeuner à fait tomber l’Académie ne peut que s’accroître ; car jamais la majorité des hommes dont le public admire le talent ne sera appelée à y entrer.

L’Académie fut annulée le jour où elle eut le malheur de se voir recruter par ordonnance. Après un coup si fatal, ce corps, qui ne peut avoir d’existence que par l’opinion, a eu la maladresse de laisser échapper toutes les occasions de la reconquérir. Jamais le plus petit acte de courage, toujours la servilité la plus phrasière et la moins noble. Le bon M. Montyon fonde un prix de vertu ; à ce mot, le ministère a peur ; M. Villemain, qui préside l’Académie ce jour-là, remporte le prix d’adresse, et elle se laisse enlever, sans mot dire, le droit de conférer ce prix. Le prix est ridicule ; mais il l’est encore plus de se laisser avilir à ce point, et par quelles gens encore ? Qu’auraient fait les ministres si vingt membres de l’Académie avaient envoyé leur démission ? Mais cette idée inconvenante est aussi loin de la pauvre Académie française, qu’elle-même est éloignée de posséder aucune influence sur l’opinion publique.

Je lui conseille d’être polie à l’avenir, et le public, sectaire ou non, la laissera mourir en paix.

Je suis avec respect, etc.


  1. Journal des Débats du 8 juillet 1818.
  2. Page 7 du Manifeste.
  3. On trouve deux ou trois sujets de tragédie dans chaque volume du Froissart de M. Buchon : Édouard II et Mortimer, Robert d’Artois et Édouard III, Jacques d’Artevelle ou les Gantois, Wat-Tyler, Henri de Transtamare et du Guesclin, Jeanne de Montfort, duchesse de Bretagne, le captal de Buch à Meaux, Clisson et le duc de Bretagne (c’est le sujet d’Adélaïde du Guesclin), le roi Jean et le roi de Navarre à Rouen, Gaston de Foix et son père, seconde révolte de Gand sous Philippe d’Artevelle. L’amour, ce sentiment des modernes qui n’était pas né du temps de Sophocle, anime la plupart de ces sujets par exemple, l’aventure de Limousin et Raimbaud.
  4. Élections. N. D. L. É.
  5. « Beaumanoir, bois ton sang. »
  6. Un de mes voisins vient de renvoyer son abonnement au Journal des Débats (février 1825) parce que son troisième fils est surnuméraire dans un ministère.
  7. « L’Académie française restera-t-elle indifférente aux alarmes des gens de goût ?… Le premier corps littéraire de la France appréhendera-t-il de se compromettre ?… Cette solennité a paru l’occasion la plus favorable pour déclarer les principes dont l’Académie est unanimement pénétrée… pour essayer de lever les doutes, de fixer les incertitudes, etc. » (Page 3 du Manifeste.)
  8. Le Dieu qui fit le jour ne défend pas d’aimer.
    Saül, tragédie.
    Les romantiques proposent : « ne défend pas d’y voir. »
  9. Andrieux. N. D. L. É.
  10. « Ce n’est rien que de faire de jolies phrases, » disait M. de T…, après avoir entendu le jeune professeur ; « il faut encore avoir quelque chose à mettre dedans. »
  11. Pages 2 et 3 du Manifeste.
  12. Sectaire. Ce mot est odieux, dit le Dictionnaire de l’Académie.