Rapports du physique et du moral de l’homme/Dixième Mémoire

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche



DIXIÈME MÉMOIRE.

Considérations touchant la vie animale, les premières déterminations de la sensibilité, l’instinct, la sympathie, le sommeil et le délire.


PREMIÈRE SECTION.


§. I.


INTRODUCTION.


En commençant ce Mémoire, je crois devoir rendre compte de quelques changemens que l’exécution des premières et principales parties de mon travail m’a paru nécessiter dans celles qui restent encore à terminer. La première exposition du plan annonçoit que l’instinct, la sympathie, le sommeil et le délire, seroient l’objet d’autant de Mémoires séparés, où mon intention étoit effectivement de développer la théorie de ces divers phénomènes. Liés par des relations nombreuses, avec ceux qui constituent l’action de la pensée, et la formation des penchans, ils m’avoient semblé ne pouvoir être expliqués avec trop de soin, dans un ouvrage qui a pour but de rattacher ces derniers phénomènes, aux lois de l’organisation et aux opérations immédiates de la vie. Mais en rassemblant les idées relatives à ces différentes questions, je n’ai pas été long-temps à m’apercevoir que pour les rendre complètes, pour en faire un corps de doctrine, il faudroit entrer dans des détails beaucoup trop étendus ; que peut-être même elles exigeroient un appareil de preuves, capable de faire, en quelque sorte, perdre de vue notre objet principal. C’eut été presqu’un autre ouvrage, suite naturelle, il est vrai, mais non partie nécessaire du premier. J’ai donc cru devoir resserrer ce plan, trop vaguement circonscrit, et me borner à réunir, dans un seul cadre, toutes les considérations par lesquelles ces différentes questions particulières se trouvent liées avec notre véritable sujet. Ce sujet n’est déjà que trop vaste par lui-même. Voulant n’y laisser, s’il est possible, rien d’obscur et de vague, je me vois même forcé de revenir encore sur les premières déterminations de la sensibilité : car il faut se faire des idées complètement justes de ces opérations fondamentales, pour bien entendre une foule d’actes inapperçus et délicats, dont la cause se confond avec l’organisation elle-même.

Ainsi, je traiterai sommairement, dans ce Mémoire, de la vie animale et des premières déterminations sensitives : je reviendrai sur l’instinct et sur les sympathies : enfin, je hasarderai, touchant la théorie du sommeil et du délire, un petit nombre d’idées dont on trouve le premier germe dans les doctrines enseignées par les deux célèbres écoles de Montpellier et d’Édimbourg ; mais dont la justesse ne me semble pouvoir être vérifiée et reconnue, que dans notre manière de concevoir l’action des extrémités sentantes et du centre nerveux.

Je crois devoir aussi rappeler que, dans le Mémoire qui traite de l’influence morale des tempéramens, j’avois annoncé quelques réflexions sur celle des tempéramens acquis ; et je me proposois de mettre ces réflexions à la suite du Mémoire sur l’influence du régime : mais comme les tempéramens acquis dépendent en grande partie, des habitudes intellectuelles et des passions, il m’a paru plus convenable de déterminer d’abord, en quoi consiste la réaction du moral sur le physique, et de fixer la véritable étendue de son influence [1], avant de parler d’une forme accidentelle de l’économie animale, qui dépend du concours de plusieurs causes réunies, parmi lesquelles il faut compter pour beaucoup l’énergie de cette même réaction.

Tel est donc l’ordre définitif des dernières parties de ce travail.

§. ii.
De la vie animale.

Les circonstances qui déterminent l’organisation de la matière, sont couvertes, pour nous, d’épaisses ténèbres : vraisemblablement, il nous est à jamais interdit de les pénétrer. Quand même nous parviendrions à lever quelques coins du voile, c’est-à-dire, à faire dépendre une partie des phénomènes propres aux corps organisés, d’autres phénomènes plus généraux déjà connus, nous nous retrouverions toujours dans le même embarras relativement au fait principal, qui ne peut reconnoître pour cause, que les forces actives et premières de la nature, desquelles nous n’avons ni ne pouvons avoir aucune idée exacte. Cette considération ne doit cependant pas nous empêcher de multiplier les observations et les expériences : efforçons-nous, au contraire, d’éclaircir, dans les mystères de l’organisation, tous les points qui peuvent être du domaine des unes et des autres. Car une science a des fondemens inébranlables, lorsque toutes les déductions en peuvent être rapportées à des principes simples, fixes et clairs : elle est complète, lorsque les recherches et l’analyse ont invariablement déterminé dans ces mêmes principes, tout ce qui peut être soumis à nos moyens de connoître. Et même on peut être bien sûr que l’homme n’a jamais un besoin véritable de franchir les bornes prescrites à ses facultés ; ce qu’il ne peut apprendre lui est inutile : une vaine curiosité peut entraîner ses vœux au-delà de la sphère assignée à sa nature ; mais il ne lui importe sérieusement de savoir que ce que peuvent saisir ses sens et sa raison.

Quelques difficultés que présentent les recherches relatives à ces opérations secrètes, par lesquelles la nature transforme les corps les uns dans les autres, il n’en est pas moins certain que le génie observateur et l’art expérimental ont déjà résolu sur ce point, plusieurs questions importantes ; ils ont porté leur flambeau dans des obscurités qu’on pouvoit regarder comme impénétrables. Pourquoi les principes élémentaires dont se forment les corps organisés, ne seroient-ils pas un jour, reconnus avec la même exactitude que ceux qui, par exemple, entrent dans la composition de l’air atmosphérique et de l’eau ? Pourquoi les conditions nécessaires pour que la vie se manifeste dans les animaux, ne seroient-elles pas susceptibles d’être reconnues et déterminées, aussi bien que celles d’où résultent la foudre, la grêle, la neige, &c. ; ou que celles, plus éloignées encore peut-être de la simple observation, qui poussent différentes substances à former de rapides combinaisons chimiques, et leur font contracter, sous ces formes nouvelles, une foule de propriétés que, dans leur état d’isolement, ces substances ne possèdent pas ? [2]

J’avoue que dans le moment actuel, nous avons encore peu de lumières sur cet important objet. Cependant, les considérations suivantes prouveront, je crois, que plusieurs des données du problème appartiennent à un ordre de phénomènes, dont on a déjà dérobé les causes à l’obscurité qui les enveloppoit ; et les autres paroissent, d’après toutes les vraisemblances, devoir céder aux mêmes moyens méthodiques d’investigation.

Et d’abord, nous sommes dès aujourd’hui suffisamment fondés à regarder comme chimérique, cette distinction que Buffon s’est efforcé d’établir, de la matière morte et de la matière vivante, ou des corpuscules inorganiques et des corpuscules organisés. Les végétaux peuvent vivre et croître par le seul secours de l’air et de l’eau, qui ne renferment, dans leur état naturel, que de l’oxigène, de l’hydrogène et de l’azote. En décomposant le gaz acide carbonique, qui, dans certaines circonstances, flotte à la surface de la terre, emporté par le mouvement de l’air ; les végétaux s’en approprient le carbone, et laissent l’oxigène libre, comme des expériences directes l’ont montré clairement. Il paroît même qu’ils peuvent décomposer le gaz hydrogène sulfuré, quoique sa présence, sur-tout lorsqu’il est très-abondant, soit vraisemblablement plutôt nuisible qu’utile à plusieurs espèces de plantes : ils décomposent aussi l’hydrogène carboné, dont les funestes effets sur l’économie animale semblent particulièrement mitigés par la végétation dans les endroits où de grands et beaux arbres environnent les marais qui l’exhalent : enfin, les végétaux absorbent la lumière, ou du moins ils y puisent un élément qui doit entrer dans leur combinaison, et dont l’absence produit toujours directement, une débilitation sensible de leur vie particulière et de leurs propriétés.

Ces principes constitutifs qu’on retrouve, en quelque sorte, à découvert dans les diverses parties des végétaux, suffisent souvent pour leur donner un développement complet, et pour produire, dans leurs différentes parties, ces substances nouvelles qui, nonseulement fournissent un aliment immédiat aux animaux, mais qui tendent encore directement elles-mêmes à s’animaliser. Car l’expérience nous apprend qu’il n’est aucune substance végétale connue, qui, placée dans des circonstances convenables, ne donne naissance à des animalcules particuliers, dans lesquels la simple humidité suffit pour la transformer, et presque toujours à l’instant. Ici, nous voyons avec évidence la nature qu’on appelle morte, liée, par une chaîne non interrompue, avec la nature vivante ; nous voyons les élémens inorganiques se combiner, pour produire différens corps organisés ; et des produits de la végétation, sortent la vie et le sentiment, avec leurs principaux attributs. Ainsi donc, à moins qu’on ne suppose que la vie est répandue par-tout, et seulement déguisée par les circonstances extérieures des corps, ou de leurs élémens (ce qui seroit également contraire à l’hypothèse), il faut nécessairement avouer que, moyennant certaines conditions, la matière inanimée est capable de s’organiser, de vivre, de sentir.

Or, maintenant, quelles sont ces conditions ? Sans doute, nous les connoissons encore très-mal. Mais sont-elles, en effet, de nature à rester toujours inconnues ? Il est difficile de le penser, lorsqu’on voit que l’art peut, non-seulement reproduire les végétaux, à l’aide de plusieurs de leurs parties, qui, dans l’ordre naturel, ne sont pas destinées à cette fonction, mais encore reconnoître les circonstances capables de seconder ou de troubler le succès : lorsqu’on voit qu’il peut dénaturer leurs espèces, en faire éclore de nouvelles, et créer des races particulières d’animaux ; c’est-à-dire, par des altérations déterminées qu’il fait subir à certains corps, y développer de nouveaux principes de vitalité, et faire naître, en quelque sorte à plaisir, des êtres [3] qui n’ont point dans la nature d’analogue connu.

Mais ce que l’art produit par certains procédés, la nature le produit plus souvent encore par ses écarts. Sur les arbres malades, se forment de nouvelles végétations, qu’on n’y découvre point dans l’état de santé parfaite ; il s’y développe différentes espèces de petits insectes, dont elles sont la demeure, et dont la formation dépend uniquement de la présence, et même du caractère de la maladie. On trouve sur les quadrupèdes, sur les oiseaux, et dans différentes parties de leurs corps, des peuplades d’animalcules très-variés, que l’on peut, à juste titre, regarder comme des dégénérations de la substance même de l’individu. Chaque classe d’êtres vivans, et chaque genre d’altération dont leurs fonctions vitales sont susceptibles, amènent au jour des races inconnues, et qui sembloient ne devoir jamais exister. Plusieurs parties du corps de l’homme présentent journellement de ces générations fortuites, dues, soit directement à la faiblesse des fonctions, soit indirectement à la mixtion irrégulière des humeurs. Il se forme souvent des vers dans les intestins des enfans ; parce que leurs organes encore débiles, sont ordinairement incapables de compléter les digestions, et que chez eux, le canal alimentaire est habituellement tapissé de matières muqueuses, auxquelles l’influence de la vie a déjà fait subir un commencement d’animalisation. La même chose arrive aux adultes dont l’estomac est foible, et qui digèrent mal.

On peut suivre, en quelque sorte, à l’œil, les différens degrés de cette organisation, puisqu’on voit assez fréquemment, sur-tout après l’usage des purgatifs drastiques, sortir des lambeaux de ces vers, à peine ébauchés, traînant avec eux des portions plus ou moins considérables de glaires, dans lesquels les parties organisées vont s’évanouir et se fondre par d’insensibles dégradations. Dans une maladie particulière, qui vraisemblablement exerce sa principale influence sur les reins et sur la vessie, les urines charrient de petits insectes noirs et cornus, visibles à l’œil non armé, lesquels sont très-certainement le produit accidentel de la maladie ; car ils disparoissent bientôt, lorsque ses vrais remèdes, les balsamiques et les toniques ont été mis en usage dans un traitement régulier. La maladie pédiculaire, qui s’observe assez souvent chez les vieillards, et même chez quelques hommes de l’âge consistant, quand les humeurs et le tissu cellulaire viennent à se décomposer, est absolument du même genre. Tous ces insectes sont évidemment le produit de certaines circonstances propres au corps humain ; puisqu’ils ont (du moins pour la plupart) des caractères distinctifs qui ne se retrouvent point dans des espèces formées ailleurs, et que ceux même qu’on rencontre dans les intestins de différens poissons, comme les fascia lata, existent quelquefois déjà tout formés dans le corps de l’enfant, avant son expulsion de la matrice. Je n’entreprendrai point, au reste, de déterminer si ces générations ont lieu spontanément, ou par le moyen des germes. On peut observer seulement que les personnes qui veulent que, sans germe, il ne puisse y avoir de génération, doivent, en même temps, établir que ceux de toutes les espèces possibles, sont répandus par-tout dans la nature, attendant les circonstances propres à les développer : ce qui n’est au fond, qu’une autre manière de dire que toutes les parties de la matière sont susceptibles de tous les modes d’organisation.

Mais, pourquoi jugerions-nous nécessaire d’admettre l’existence de prétendus corpuscules qu’on ne peut ni saisir, ni rendre sensibles ? Pourquoi regarderions-nous comme l’explication du phénomène le plus important de la nature, ce mot si vague de germe, que les dernières expériences sur la végétation et même sur la génération proprement dite des animaux, rendent bien plus vague encore ? En effet, d’après les résultats de ces expériences, il paroît déjà beaucoup moins difficile de reconnoître la nature des matériaux dont se forment immédiatement les embryons : il est même probable que les circonstances qui président à leur premier développement, dans l’ordre le plus naturel, ne sont pas toujours indispensables pour les faire éclore ; et les physiciens semblent être dans ce moment, à la veille de déterminer, au moins une partie des changemens qu’éprouve la matière, en passant de l’état inorganique, à celui d’organisation végétale, et de la vie incomplète d’un arbre, ou d’une plante, à celle des animaux les plus parfaits [4]. Enfin, nous n’éprouverions plus aujourd’hui peut-être, aucun étonnement, si les expériences finissoient par prouver qu’il suffit que des portions de matière, dans un certain état déterminé, se rencontrent et se pénètrent, pour produire des êtres vivans, doués de certaines propriétés particulières : comme il suffit qu’un acide et une base alkaline, ou terreuse soient mis en contact, dans un état favorable à leur combinaison, pour qu’il en résulte un nouveau produit chimique, dont la cristallisation suit des lois constantes, et dont les qualités n’ont plus aucun rapport avec celles de ses élémens.

Les anciens disoient, que si la vie est la mère de la mort, la mort, à son tour, enfante et éternise la vie ; c’est-à-dire, en écartant les métaphores, que la matière est sans cesse en mouvement, qu’elle subit des changemens continuels. Il n’y a point de mort pour la nature : sa jeunesse est éternelle, comme son activité et sa fécondité : la mort est une idée relative aux êtres périssables, à ces formes fugitives sur lesquelles luit successivement le rayon de la vie ; et ce sont ces transmutations non interrompues, qui constituent l’ordre et la marche de l’univers.

Dans le passage de la mort à la vie, comme dans celui de la vie à la mort, il n’est pas toujours absolument impossible de suivre les opérations de la nature, ou les changemens que subit la matière. Sur l’ardoise et la tuile de nos toits, nous voyons l’action de l’air et de la pluie faire éclore des moisissures, des mousses, des lichens ; et de leur substance, naissent bientôt des animalcules particuliers. Les laves rejetées du sein de la terre en convulsion, ces matières minérales si diverses, mais toutes plus ou moins incomplètement réduites à l’état vitreux, par la puissance des feux souterrains, se décomposent à l’air, avec le temps ; leur surface se ternit, devient friable, se couvre de végétations, d’abord informes, et sans utilité directe pour les grands animaux : mais déjà dans leur sein, se forment et vivent des myriades d’espèces inapperçues, dont les débris joints à ceux de ces premières végétations, augmentent chaque jour les couches de l’humus : les générations succèdent aux générations, les races aux races ; et leurs restes entassés et décomposés par l’action de l’air atmosphérique et de l’eau, préparent le moment où la riche verdure des plantes et des arbres appellera bientôt les espèces plus développées, qui nous semblent plus dignes de couvrir et d’animer le sein de la terre. C’est ainsi que la plupart des îles du grand océan, que nous appelons improprement mer du Sud [5], reposent sur des noyaux, ou sur des roches qui sont l’ouvrage d’autres espèces, non moins imperceptibles, d’insectes marins : et c’est encore ainsi que, sorties par degrés du sein des eaux, où ces travailleurs infatigables font incessamment végéter de si puissantes masses, elles montent, viennent éprouver à la surface, les alternatives de la sécheresse et de l’humidité, l’action des gaz élémentaires dont l’air et l’eau se composent, l’influence des météores, celle du soleil et des diverses saisons ; et par des altérations graduelles, analogues à celles des laves, on les voit se couvrir successivement, de toutes les races végétales et animales, que la nature des matériaux primitifs de cette terre nouvelle est capable de faire naître, et que le climat adopte sans trop d’efforts [6].

Demanderoit-on si l’homme et les grands animaux, que nous ne voyons plus aujourd’hui se reproduire que par voie de génération, ont pu, dans l’origine, être formés de la même manière que des plantes à peine organisées et des ébauches grossières d’animalcules ? Nous l’ignorons absolument, et nous l’ignorerons toujours. Le genre humain n’a pu se procurer aucun renseignement exact touchant l’époque primitive de son existence : il ne lui est pas plus donné d’avoir des notions précises relativement aux circonstances de sa formation, qu’à chaque individu en particulier, de conserver le souvenir de celle de sa propre naissance ; et il a bien fallu invoquer le secours d’une lumière surnaturelle, pour persuader aux hommes, ce qu’on devoit croire à cet égard.

Il est certain que les individus de la race humaine, les autres animaux les plus parfaits, et même les végétaux d’un ordre supérieur, ne se forment plus maintenant sous nos yeux, que par des moyens qui n’ont aucun rapport avec cette organisation directe de la matière inerte ; mais, il ne s’ensuit point qu’ils ne puissent en effet, être produits par d’autres voies, et qu’ils n’aient pu l’être originairement d’une manière analogue à celle qui, maintenant encore, amène au jour toutes ces espèces nouvelles d’animalcules ignorés. Car, une fois doués de la puissance vitale, ces derniers, du moins plusieurs d’entr’eux, se reproduisent aussi par voie de génération. Dès lors, la perpétuation de leurs espèces respectives est assujétie, tantôt à l’un des deux modes propres aux races plus parfaites, tantôt à un troisième, qui se compose, en quelque sorte, des deux. Si donc on vouloit leur appliquer le même raisonnement, puisqu’on les voit naître les uns des autres, ils n’auroient pu, dans l’origine, éclore du sein d’aucune matière inanimée : or, cette conclusion, démentie par le fait, porteroit entièrement à faux. Et peut-être, à cet égard, des idées plus justes que nous ne le pensons, étoient-elles présentes aux auteurs des Genèses, que l’antique Asie nous a transmises, lorsqu’ils donnoient la terre pour mère commune à toutes les natures animées qui s’agitent et vivent sur son sein.

Enfin, il n’est point du tout prouvé que les espèces soient encore aujourd’hui, telles qu’au moment de leur formation primitive. Beaucoup de faits attestent, au contraire, qu’un grand nombre des plus parfaites, c’est-à-dire, de celles qui sont le plus voisines de l’homme par leur organisation, portent l’empreinte du climat qu’elles habitent, des alimens dont elles font usage, des habitudes auxquelles la domination de l’homme, ou leurs rapports avec d’autres êtres vivans, les assujettissent. Les faits attestent encore qu’elles peuvent éprouver certains changemens fortuits, dont on ne sauroit assigner la cause avec une entière exactitude ; et que tous ces caractères accidentels qu’elles doivent, tantôt au hasard des circonstances, tantôt à l’art et aux tentatives expérimentales de l’homme, sont susceptibles de rester fixes dans les races, et de s’y perpétuer jusqu’aux dernières générations. Les débris des animaux que la terre recèle dans ses entrailles, et dont les analogues vivans n’existent plus, doivent faire penser que plusieurs espèces se sont éteintes, soit par l’effet des bouleversemens dont le globe offre par-tout des traces ; soit par les imperfections relatives d’une organisation, qui ne garantissoit que foiblement leur durée ; soit enfin par les usurpations lentes de la race humaine : car toutes les autres doivent, à la longue, céder à cette dernière tous les espaces qu’elle est en état de cultiver ; et bientôt sa présence en bannit presqu’entièrement celles dont elle ne peut attendre que des dommages.

Mais cette belle découverte, particulièrement due aux recherches de notre savant confrère Cuvier, pourroit aussi faire soupçonner que plusieurs des races existantes ont pu, lors de leur première apparition, être fort différentes de ce qu’elles sont aujourd’hui. L’homme, comme les autres animaux, peut avoir subi de nombreuses modifications, peut-être même des transformations importantes, durant le long cours des siècles dont le passage est marqué sur le sein de la terre, par d’irrécusables souvenirs. Et si l’on ne vouloit accorder, pour la durée totale du genre humain, que l’espace de temps écoulé depuis la dernière grande révolution du globe, laquelle semble en effet ne pas remonter très-haut dans l’antiquité, il seroit encore possible de noter, pour ce court intervalle, plusieurs changemens essentiels survenus dans l’organisation primitive de l’homme ; changemens dont l’empreinte, rendue ineffaçable chez les différentes races, caractérise toutes leurs variétés. Mais cette hypothèse, qui tend à établir la nouveauté de l’espèce humaine, paraît entièrement inadmissible : on ne peut du moins l’appuyer de preuves valables ; et il s’élève contr’elle de grandes difficultés.

D’abord, non-seulement cette vaste convulsion du globe, mais encore plusieurs autres plus anciennes, restent gravées, par des traditions générales, dans le souvenir des hommes : les histoires et les antiquités de presque toutes les nations en conservent des vestiges durables ; les imaginations en ont été long-temps saisies d’effroi ; et plusieurs religions semblent avoir eu pour but principal de consacrer les circonstances de ces terribles événemens. Or, comment toutes ces notions seroient-elles généralement répandues, si l’existence des hommes en société ne se reportoit à des époques fort antérieures ? car, voulût-on rejeter indistinctement tous les récits relatifs à ces mêmes époques, on n’en est pas moins forcé de reconnoître, que des hommes ignorans, imbécilles, grossiers, tels qu’ils sortent des mains de la nature, n’auroient pu se faire d’idée, ni d’un état de la terre différent de celui qu’elle offroit à leurs yeux, ni sur-tout de la catastrophe à laquelle ce changement étoit dû, puisque, suivant l’hypothèse, il auroit précédé leur naissance. Mais, en outre, la difficulté de concevoir la première formation de l’homme et des autres animaux les plus parfaits, est d’autant plus grande, qu’on la place dans des temps plus voisins de nous ; qu’on suppose l’état de la terre plus semblable alors à celui qu’elle présente de nos jours ; et qu’enfin, l’on ne veut tenir aucun compte des variations que peuvent avoir subies les races qui paroissent maintenant les plus fixes. Mais n’est-on pas forcé d’admettre la grande antiquité des animaux, attestée par leurs débris fossiles, qui se rencontrent à des profondeurs considérables de la terre ? Pourroit-on nier la possibilité des variations que le cours des âges et les violentes convulsions de la nature ont pu leur faire éprouver ; variations dont nous avons encore de frappans exemples sous nos yeux, malgré l’état du globe, bien plus stable de nos jours, et malgré le jeu paisible des élémens ? Ces bouleversemens réitérés, dont l’aspect géologique de la terre démontre l’antiquité, l’étendue et l’importance, peuvent-ils maintenant être révoqués en doute ? Et ne faut-il pas enfin, tenir compte des changemens plus étendus, et plus importans encore peut-être, qu’ils ont nécessairement produits à sa surface ? Or, si l’on se fait une juste idée de cette suite de circonstances, auxquelles les races vivantes, échappées à la destruction, ont dû successivement se plier et se conformer, et d’où vraisemblablement, dans chaque circonstance particulière, sont nées d’autres races toutes nouvelles, mieux appropriées à l’ordre nouveau des choses ; si l’on part de ces données, les unes certaines, les autres infiniment probables, il ne paraît plus si rigoureusement impossible de rapprocher la première production des grands animaux, de celle des animalcules microscopiques. Ces derniers êtres, productions ultérieures et singulières, qui n’appartiennent pas moins, en quelque sorte, à l’art qu’à la nature, ne semblent-ils pas en effet destinés à nos expériences et à notre instruction ; puisqu’on peut les tirer à volonté du sein du néant, en changeant les simples dispositions physiques, ou chimiques des matières qui doivent les former ? Et sans lever entièrement par-là le voile de la nature, ne peut-on pas, du moins porter un commencement de clarté dans ces ténèbres, que les préjugés et le charlatanisme peuvent seuls vouloir s’efforcer d’épaissir [7] ?

§. iii.

Si nous voyons la matière passer successivement par tous les degrés d’organisation et d’animalisation, nous pouvons la voir aussi parcourir, en redescendant vers l’état de mort le plus absolu, la chaîne qu’elle a parcourue en s’élevant à l’état de vie le plus parfait. Les matières animales, dans leur décomposition, laissent échapper des gaz dont les végétaux s’emparent avec avidité, et qui leur procurent un développement plus rapide, une fructification pus abondante : car, ces gaz sont les mêmes que nous avons dit entrer directement dans leur organisation ; et ils n’ont, en quelque sorte, besoin que d’une circonstance favorable, pour devenir arbres, ou plantes, fleurs et fruits [8].

Les charpentes osseuses de tous les quadrupèdes, de tous les oiseaux, et sur-tout celles des différentes espèces de poissons et de coquillages, entassées par épaisses et vastes couches, dans le sein de la terre, y forment des bancs de diverses terres calcaires ; et leur accumulation finiroit peut-être par dessécher le globe, à cause de la grande quantité d’eau qui entre dans cette nouvelle combinaison, si la nature ne savoit l’en retirer par l’action des feux souterrains, ou par d’autres procédés plus lents. Or, sans aucune élaboration préparatoire, ces mêmes terres sont, pour la plupart, très-propres à hâter et à perfectionner la végétation : et cet effet, elles le produisent, soit en livrant les gaz de leur eau décomposée ; soit en laissant échapper plus immédiatement des quantités considérables de gaz acide carbonique ; soit encore en favorisant, dans les terres auxquelles on les associe, une plus prompte, ou plus abondante absorption de l’oxigène de l’air [9].

Si l’on réduit en poudre grossière, et qu’on abandonne à leur décomposition spontanée, des matières végétales riches en mucilage, comme, par exemple, des amandes, dans lesquelles cette substance sert d’intermède à la mixtion de l’huile ; au bout d’un temps plus ou moins long, on s’apperçoit que ces matières se réduisent d’elles-mêmes en poudre plus fine, et que leur volume diminue graduellement d’abord : l’œil nu n’y remarque du reste, aucun autre changement, si ce n’est celui de la couleur, qui paroît un peu plus sombre et plus foncée. Mais, à l’aide d’un bon microscope, on trouve dès-lors, presque toute la substance oléo-muqueuse, transformée en des myriades d’animalcules d’une ou de deux espèces différentes, qui s’agitent avec vivacité, s’emparent des débris d’amandes altérées, se dévorent mutuellement, pullulent tant qu’ils trouvent quelque chose à dévorer, périssent lorsque les moyens de subsistance leur manquent, et dont les cadavres paroissent produire d’autres animalcules plus petits, lesquels en laissent eux-mêmes à leur tour, d’autres encore après eux. Et vraisemblablement, ces destructions et reproductions se succèdent ainsi, pendant beaucoup plus de temps que je n’ai pu l’observer. Mais le moment vient où les plus fortes lentilles des microscopes ne découvrent plus aucune trace de mouvement, où tout semble rentrer dans l’état de repos et d’insensibilité le plus absolu. Alors, la poudre des amandes est d’une extrême ténuité : elle a perdu les cinq sixièmes, au moins, de son volume : et l’on n’y reconnoît que quelques restes d’écorces, préservées par leur amertume et par leur qualité résineuse, de la décomposition, et de la dent vorace des animalcules. Ici, vous voyez encore la matière passer de l’état végétal à la vie, et de la vie à la mort.

Ainsi, quand d’ailleurs les découvertes des naturalistes ne diminueroient point chaque jour, par degrés, les intervalles qui séparent les différens règnes ; quand, de l’animal au végétal, et du végétal au minéral, ils n’auroient pas déjà reconnu cette multitude d’échelons intermédiaires, qui rapprochent les existences les plus éloignées : la simple observation des phénomènes journaliers, produits par le mouvement éternel de la matière, nous la feroit voir subissant toutes sortes de transformations ; elle suffiroit à prouver que les lois qui y président, se rapportent immédiatement aux circonstances physiques, ou chimiques, dans lesquelles ses particules se rencontrent, et sont mises en contact immédiat. Les sels cristallisables ne se comportent point, dans le rapprochement de leurs molécules élémentaires, comme les corps bruts soumis aux seules lois de l’attraction, ni comme les fluides, dont les lois de l’équilibre, qui ne sont que l’attraction elle-même considérée sous un point de vue particulier, règlent tous les mouvemens. La végétation successive de quelques filons minéraux, et leurs digitations rameuses, sembleroient, d’autre part, les rapprocher, en quelque sorte, des plantes les plus imparfaites, du moins par le mode de leur accroissement, et par leur tendance à prendre certaines directions conformes à la nature des terres qui les environnent. Entre le système végétal et le système animal, sont placés les zoophytes proprement dits, et peut-être aussi quelques plantes irritables, dont les mouvemens, à l’exemple de ceux des organes musculaires vivans, correspondent à des excitations particulières : et, comme pour rendre l’analogie plus complète, ces excitations ne s’appliquent pas toujours directement aux parties elles-mêmes qu’elles font contracter. Enfin, dans l’immense variété des animaux, l’organisation et les facultés présentent, suivant les races, tous les degrés possibles de développement, depuis les plus stupides mollusques, qui semblent n’exister que pour la conservation de leurs espèces respectives, jusqu’à l’être éminent dont la sensibilité s’applique à tous les objets de l’univers ; qui, par la supériorité de sa nature, et non par le hasard des circonstances, comme ont semblé le soupçonner quelques philosophes, a fait son domaine de la terre ; dont le génie a su se créer des forces nouvelles, capables d’augmenter chaque jour de plus en plus son pouvoir, et de multiplier ses jouissances et son bonheur.

SECONDE SECTION

Des premières déterminations de la sensibilité.
§. i.

Les médecins les plus éclairés ont, avec raison, banni de la science des êtres vivans, toutes ces applications précipitées qu’on a tenté d’y faire plus d’une fois, des théories purement mécaniques, physiques, ou chimiques ; ils n’ont pas eu de peine à prouver combien les résultats en sont vagues, incertains, insuffisans, opposés les uns aux autres, et même le plus souvent contraires aux faits les mieux reconnus : et leurs recherches, dirigées par une méthode philosophique sûre, les ont mis en état de faire voir avec le dernier degré d’évidence, que l’économie animale n’est soumise aux lois des autres corps, que sous quelques points de vue de peu d’importance ; qu’elle se régit par des lois qui lui sont propres ; et qu’elle ne peut être étudiée avec fruit, que dans les phénomènes offerts directement par elle-même, à l’observation.

Mais, quoique cette conclusion soit incontestable ; quoique la sensibilité développe dans les corps, des propriétés qui ne ressemblent en aucune manière, à celles qui caractérisoient leurs élémens, avant qu’elle leur eût fait éprouver son influence vivifiante : il faut cependant se garder de croire que la tendance à l’organisation, la sensibilité que l’organisation détermine, la vie qui n’est que l’exercice, ou l’emploi régulier de l’une et de l’autre, ne dérivent pas elles-mêmes des lois générales qui gouvernent la matière. On se jetteroit dans un abîme de chimères et d’erreurs, si l’on s’imaginoit avoir besoin de chercher la cause de ces phénomènes, ailleurs que dans le caractère de certaines circonstances, au milieu desquelles les principes élémentaires, en vertu de leurs affinités respectives, se pénètrent, s’organisent, et, par cette nouvelle combinaison, acquièrent des qualités qu’ils n’avoient point antérieurement.

Nous ignorons pourquoi les parties de la matière tendent sans cesse à se rapprocher les unes des autres : mais le fait est constant. Les lois de la pesanteur, celles de l’équilibre, celles qui déterminent la route des projectiles ; en un mot, presque toutes les lois mécaniques dépendent directement de ce premier fait : l’observation et le calcul y ramènent tous les mouvemens des grandes masses de l’univers ; et l’immobilité des corps engourdis dans le repos le plus absolu, n’atteste pas moins cette tendance, que ne peut le faire la rapidité des globes célestes, lancés dans des orbites que l’imagination s’effraie à mesurer.

Mais, entre les substances qui jouissent d’une action chimique réciproque, l’attraction ne s’exerce plus au hasard : les molécules de la matière se recherchent, se rapprochent, se mêlent avec une avidité très-inégale, les combinaisons déjà faites peuvent subir une désunion de leurs principes, par la présence de différentes substances nouvelles, vers qui l’un d’eux se trouve plus fortement entraîné ; il peut même s’opérer alors entre deux ou plusieurs combinaisons, mises dans les rapports et dans la situation convenables, un tel échange de principes, que d’autres combinaisons, entièrement étrangères à celles qui se détruisent, soient à l’instant même formées de leurs débris. Ici, l’attraction ne paroît plus une force aveugle, indifférente dans les tendances qu’elle affecte : elle commence à manifester une sorte de volonté ; elle fait des choix. Et voilà pourquoi, considérée dans cet ordre d’effets particuliers, elle a reçu d’un habile chimiste, le nom d’attraction élective.

§. ii.

Si, nous élevant par degrés, d’un ordre de phénomènes à l’autre, nous suivons l’attraction dans les affinités végétales, nous la trouvons jouissant d’une propriété d’élection bien plus étendue, et si je puis m’exprimer ainsi, d’une sagacité d’instinct bien plus éclairée. Dans les affinités animales, la sphère de sa puissance s’agrandit encore : ses choix deviennent plus fins, plus variables, plus sages, ou quelquefois plus capricieux. De ces deux genres d’organisation, déterminés par le caractère des circonstances, dans lesquelles l’attraction réciproque des principes élémentaires s’est exercée, résultent certaines propriétés et certains phénomènes qui restent toujours soumis à son empire : et vraisemblablement, cette affinité devient capable de les produire seule, en vertu des lois nouvelles auxquelles son action est elle-même assujettie, par la nature de chaque combinaison particulière.

En effet, qu’arrive-t-il dans la formation d’un végétal, ou d’un animal ? Ou du moins, que doit-on raisonnablement conclure des circonstances de ce phénomène, qui ont pu être soumises à l’observation ? Ne voit-on pas avec évidence dans tous les cas, soit que les matériaux épars de l’embryon aient besoin de se chercher et de se réunir ; soit qu’ils existent déjà combinés, ou simplement mis en contact, dans les substances qui lui servent de matrice, ou de berceau, et qu’il ne s’agisse plus que de leur imprimer le mouvement, pour y faire naître l’organisation et la vie : dans tous ces cas divers, ne voit-on pas se former un centre de gravité, vers lequel les principes analogues se portent avec choix, autour duquel ils s’arrangent et se disposent dans un ordre déterminé par leur nature et par leurs rapports mutuels ?

La tendance des principes est une suite des lois générales de la matière : leur attraction élective, ou leur disposition à se combiner avec préférence réciproque, est une suite des caractères qu’elle a contractés dans ses transformations antérieures, et des circonstances dans lesquelles ses molécules ont été entraînées les unes vers les autres : enfin, les propriétés nouvelles que la combinaison développe, résultent de l’ordre et de la disposition dans lesquelles les principes se réunissent et s’arrangent ; en d’autres termes, elles résultent de l’organisation.

§. iii.

Nous disons qu’il se forme alors, un centre de gravité ; que l’attraction qui s’y exerce, choisit, parmi les principes environnans, ceux qui sont analogues à ce noyau ; qu’elle détermine immédiatement les lois de cette première réunion, et devient la cause médiate d’une suite de phénomènes ultérieurs, propres à chaque circonstance : car ces phénomènes naissent et se développent, en conformité du phénomène primitif. Il n’est guère plus, en effet, possible maintenant, d’admettre cette hypothèse purement métaphysique ; de germes éternels emboîtés les uns dans les autres, contenant chacun des nombres infinis d’embryons ; ni cette autre hypothèse subséquente, plus physique, et par cela même, plus susceptible d’examen, qui suppose des parties déjà toutes formées dans les germes, et qui veut que l’impulsion de la vie et ses développemens successifs ne fassent qu’en changer le volume et les proportions.

La tige et les fleurs d’un végétal ne sont point dans sa racine ; sa racine n’est point dans son écorce. C’est en isolant les portions de l’une et de l’autre, capables de reproduire le corps organisé dont elles sont parties intégrantes, et qui, par une force centrale, les retient liées et subordonnées à lui ; c’est en leur donnant une existence à part, qu’on les met en état de devenir, à leur tour, centre de mouvement, de donner naissance à toutes les parties qui leur manquent alors, et de se transformer en un végétal de la même espèce, à l’intégrité duquel il ne manque absolument rien.

Quand on coupe un polype en morceaux, la tête peut reproduire l’estomac et ses extrémités, les extrémités reproduire l’estomac et la tête, et ainsi de toutes les autres parties : il n’en est aucune qui, du moment qu’elle se trouve séparée de l’animal, ne soit capable de le reproduire tout entier, avec la somme de vie et l’ensemble des propriétés qui le caractérisent.

Mais ce qu’on doit regarder comme plus direct encore, c’est que les observations de Harvée, de Malpighi, de Haller, et de quelques autres, ont prouvé que, dans la formation de certains animaux beaucoup plus parfaits, comme les oiseaux, les organes se forment successivement ; qu’ils n’ont point entr’eux, dès l’origine, les mêmes rapports de volume et de situation ; que certains organes très-essentiels se forment à diverses reprises, et par portions séparées ; que celles-ci se réunissent en vertu d’une attraction particulière très-puissante, et se confondent dans une organisation qui devient alors commune. Ainsi, par exemple, les deux ventricules du cœur restent d’abord isolés, avec leurs oreillettes respectives. Ils flottent de la sorte pendant quelque temps, dans le fluide dont ils sont formés, ou duquel se sont dégagés leurs principes constitutifs : mais entraînés bientôt l’un vers l’autre, ils avancent, semblent se pressentir et s’appeler par de vives oscillations : enfin, dans une dernière secousse, la plus vive de toutes, ils s’approchent et se collent, pour ne plus se séparer tant que dure la vie de l’individu.

Les observations ci-dessus sembleroient nous conduire à soupçonner quelque analogie entre la sensibilité animale, l’instinct des plantes, les affinités électives, et la simple attraction gravitante, qui s’exerce en tout temps, entre toutes les parties de la matière. Il est certain que, malgré les différences essentielles que l’observation nous y fait découvrir, ces trois ordres de phénomènes présentent également une tendance directe des corps les uns vers les autres ; que seulement cette tendance agit d’après des lois plus, ou moins variées et compliquées, à raison de l’état où se trouvent les élémens isolés, et des circonstances dans lesquelles ils se rencontrent ; qu’enfin de-là, résultent toutes les propriétés nouvelles qui se manifestent dans les différentes combinaisons.

Mais est-il permis de pousser plus loin les conséquences ? Les affinités végétales, les attractions chimiques, cette tendance elle-même, en apparence si aveugle, de toute matière vers le centre d’attraction, dans le domaine duquel elle se trouve placée ; ces diverses propriétés, ou ces actes divers, ontils lieu par une espèce d’instinct universel, inhérent à toutes les parties de la matière ? Cet instinct, plus vague dans le dernier degré, développe-t-il, en remontant vers celui qui le suit, un commencement de volonté, par des choix constans ? et l’observateur peut-il se permettre d’oser entrevoir déjà dans un degré plus élevé une suite d’affections véritables ? En effet, certaines impressions ne produisent-elles pas des déterminations analogues dans quelques végétaux, ainsi que dans les corps animés eux-mêmes ? Enfin, cet instinct, en se développant de plus en plus, dans ces derniers corps, et parcourant tous les différens degrés d’organisation, ne peut-il pas s’élever jusqu’aux merveilles les plus admirées de l’intelligence et du sentiment ? Est-ce par la sensibilité qu’on expliquera les autres attractions ; ou par la gravitation qu’on expliquera la sensibilité et les tendances intermédiaires entre ces deux termes ? Voilà ce que, dans l’état présent de nos connoissances, il nous est impossible de prévoir. Mais, si des recherches et des expériences ultérieures nous mettent un jour, en état de ramener le système entier des phénomènes physiques à une seule cause commune déterminée, il est vraisemblable qu’on y sera conduit, plutôt par l’étude des résultats les plus complets, les plus parfaits, les plus frappans, que par celle des plus bornés et des plus obscurs. Car, ce n’est pas ici le lieu de commencer par le simple, pour aller au composé ; puisque le composé devient nécessairement un sujet journalier d’observation, et qu’il offre dans ses variétés, beaucoup de termes de comparaison avec les autres faits analogues, ou contraires : tandis que le simple nous laisse indifférens, échappe même à nos regards, en se confondant avec l’existence des choses ; et que, par cette raison même, il paroît ne pouvoir être comparé à rien. N’est-il pas, d’ailleurs, naturel de penser que les opérations dont nous pouvons observer en nous-mêmes, le caractère et l’enchaînement, sont plus propres à jeter du jour sur celles qui s’exécutent loin de nous, que ces dernières à nous faire mieux analyser ce que nous faisons et sentons à chaque instant ? Quoiqu’il en soit, je n’entreprendrai point de traiter ici cette question ; nos moyens de connoître, ou plutôt nos connoissances actuelles, ne nous laissent espérer aucun résultat satisfaisant de son examen.

J’observerai seulement que, plus les phénomènes quelconques d’attraction sont simples et bornés, plus aussi la combinaison dans laquelle ils ont lieu demeure fixe ; que plus, au contraire, les phénomènes et la combinaison elle-même, sont compliqués et variés, plus cette dernière est fugitive ou facile à être détruite. Il est aisé de voir que cette règle s’applique très-directement aux grandes masses de la matière, dont l’état ne peut changer que par le bouleversement de notre univers. Quant aux cristallisations, elles reparaissent toujours sous les mêmes formes et avec les mêmes propriétés, après avoir été décomposées cent et cent fois, pourvu seulement que leurs principes soient remis dans un contact convenable. Enfin, les combinaisons végétales, du moment qu’elles sont dissoutes, ne peuvent plus être réorganisées par art ; mais elles résistent beaucoup plus puissamment aux causes de destruction, que les êtres vivans et sensibles. Cette règle semble prendre sur-tout un haut degré de force, ou d’évidence, quand on l’applique aux divers produits des attractions animales. La vie des polypes paroît capable de braver presque tous les chocs extérieurs : elle résiste au morcellement de l’individu par le scalpel. Différens insectes infusoires, dépourvus de système cérébral, aussi bien que les polypes, supportent facilement des froids très-rigoureux, qui paroissent n’avoir sur eux d’autre effet que de les engourdir passagèrement dans les liquides glacés qui les contiennent. Quelques-uns peuvent éprouver, pendant plusieurs heures consécutives, des degrés très-forts de chaleur, sans en paroître aucunement affectés [10]. Les rotateurs de l’eau des toits peuvent rester pendant long-temps desséchés et réduits en une sorte de poussière. Dans cet état, ils bravent également le froid et le chaud : mais, quoiqu’assimilés à la matière la plus inerte, ils n’en conservent pas moins encore la faculté de reprendre la vie et le mouvement ; pour les ressusciter, il suffit de les arroser d’une certaine quantité d’eau.

J’ajouterai que les animaux, tout-à-la-fois les plus vivaces et les plus imparfaits par leur organisation, sont ceux chez qui la vie est, pour ainsi dire, vaguement répandue dans tout le corps ; dont toutes les fonctions semblent pouvoir être indifféremment exercées dans toutes les parties ; qui sentent, se meuvent, respirent, digèrent, &c., par les mêmes organes. Lorsque le système nerveux et le système musculaire sont bien distincts, l’animal a des facultés supérieures, mais moins de ténacité de vie. Si les facultés se multiplient et se perfectionnent, la vie est exposée à plus de dangers encore. Les causes de destruction deviennent plus nombreuses ou plus menaçantes, à mesure que le système digestif, le système vasculaire, l’appareil respiratoire, &c., deviennent plus distincts ; qu’ils exercent un empire plus étendu les uns sur les autres ; que tous sont unis par un lien commun plus étroit.

Ainsi donc, si l’intelligence plus grande des animaux plus parfaits ne leur fournissoit des moyens de conservation, croissans à-peu-près dans le même rapport, et à mesure que le mécanisme de leur organisation se complique, ces espèces auroient les premières, disparu de la surface du globe : au lieu d’exercer l’empire que la supériorité de leur existence leur assignoit, elles auroient été les jouets et les victimes de tous les corps environnans, de tous les phénomènes de la nature. Aussi l’homme, quand il se trouve réduit aux ressources bornées et précaires de la vie sauvage, quoiqu’il ait, dans cet état, tiré déjà de son cerveau beaucoup de moyens de conservation et de bien-être, qui seront éternellement refusés aux autres animaux les plus intelligens ; l’homme, dans cette vie incertaine, est toujours accablé de maux de toute espèce, et tourmenté de sentimens cruels et dangereux, résultat nécessaire d’un malheur habituel : et la population reste presque nulle dans ces pays infortunés, où la civilisation n’a point encore porté ses arts protecteurs et consolateurs.

§. iv.

Nous reconnoissons que dans les animaux les plus parfaits, les organes auxquels sont confiées les différentes fonctions principales, se divisent et se groupent en systèmes distincts ; mais que ces divers systèmes, unis par de nombreux rapports, et destinés à remplir un but commun, restent subordonnés les uns aux autres, suivant certaines lois particulières ; et que leurs opérations se coordonnent, ou qu’ils sont tous entraînés par un mouvement général. Telle paroît être la perfection de l’organisation vivante.

Nous avons aussi vu plus haut, que les parties du fœtus ne se forment point toutes au même moment : elles viennent successivement, et dans l’ordre de leur importance respective, s’arranger et s’organiser autour d’un centre de gravité. À chaque addition, ou combinaison nouvelle, les affinités changent ou s’étendent ; et chaque combinaison, ou mouvement ultérieur, se conforme et s’enchaîne au précédent. Voilà donc encore une donnée de plus, touchant l’état primitif des corps animés.

Ajoutons que si les organes ne sont pas tous formés en même temps, les diverses époques où leur action commence, sont encore bien plus distinctes. Il ne suffit pas qu’une partie existe, pour que les fonctions qui lui sont assignées s’exécutent : toutes, à peu près, sauf celles qui sont exclusivement propres à l’enfance, et qui doivent disparaître dans un âge plus avancé, ont besoin de croître et de se développer pour atteindre au terme de leur perfection relative : quelques-unes même doivent rester engourdies, dans une espèce de sommeil, qui les empêche de croître porportionnellement aux autres parties du corps : celles-ci n’acquièrent leur volume naturel, qu’à l’approche de la première époque où leurs fonctions commencent ; et souvent même ils l’acquièrent beaucoup plus tard.

Enfin, nous n’aurons pas de peine à concevoir que ces affinités particulières, qui déterminent la formation et le développement primitif de l’animal, ne peuvent manquer de présider à ses développemens ultérieurs : et nous avons entrevu, d’un côté, que ses appétits, et par conséquent ses besoins et ses passions, qui ne sont que ses appétits, considérés sous un certain point de vue ; de l’autre, que ses facultés, qui ne sont, à leur tour, que l’aptitude à recevoir certaines impressions et à exécuter certains mouvemens ; en un mot, que tous les penchans et tous les actes qui constituent sa vie propre, demeurent constamment soumis à ces mêmes affinités, modifiées suivant les divers états par lesquels peut passer la combinaison sentante, ou l’animal.

Ces premières considérations nous font déjà voir, sous un jour plus vrai, les opérations de l’économie vivante. Nous allons encore, pour écarter, autant du moins qu’il est possible, les nuages qui couvrent les fonctions sensitives, revenir un moment sur les propriétés du système nerveux.

Les recherches les plus attentives de l’anatomie moderne n’ont pu faire découvrir de nerfs, ni d’appareil cérébral dans quelques animaux imparfaits, tels que les polypes et les insectes infusoires : cependant, ces animaux sentent et vivent ; ils reçoivent des impressions qui déterminent en eux, une suite analogue et régulière de mouvemens. Les adversaires de Haller, parmi lesquels on distingue l’illustre école de Montpellier, ont fait voir que, même dans les animaux dont le système nerveux est très-distinct, plusieurs parties qui n’en reçoivent aucun rameau, manifestent habituellement, ou peuvent, dans quelques circonstances particulières, acquérir une vive sensibilité : et comme ces mêmes parties, auxquelles se rapportent leurs expériences ou leurs observations, avoient été reconnues par Haller et par ses disciples, pour être dépourvues de nerfs, et qu’ils les avaient déclarées en conséquence, absolument insensibles, ils ont été contraints de recourir à beaucoup de vaines subtilités, en voulant repousser un argument si pressant et si direct.

Cependant, il n’en est pas moins certain, comme nous l’avons dit ailleurs, que chez les animaux vertébrés, dont le système nerveux exerce une influence étendue et circonstanciée sur tous les organes, les opérations de la sensibilité lui restent constamment soumises ; qu’elles ne s’exécutent régulièrement, que moyennant l’intégrité de cette influence : enfin, leur cause ne peut se reproduire, qu’autant que le centre cérébral conserve son action propre et la liberté de ses relations avec quelques autres systèmes particuliers. Ainsi donc, pour bien connoître les lois de la vie dans ces animaux, il faut sur-tout étudier celles qui régissent l’organe nerveux ; car c’est de-là que la sensibilité rayonne, en quelque sorte, et va se répandre sur toutes les parties. Or, la supériorité de l’organisation des nerfs et du cerveau dans l’homme, et l’empire qu’ils acquièrent journellement par l’exercice même de leurs plus nobles facultés, ou par la production des idées et des sentimens, font que chez lui, la vie semble tenir moins que chez tout autre animal, à l’état mécanique et matériel des organes ; que chez lui, on peut observer, plus distinctement que chez tout autre, les empreintes fixes ou variables, de ce moule interne, auquel se rapportent toutes les formes et tous les actes extérieurs.

Plusieurs philosophes, et même plusieurs physiologistes, ne reconnoissent de sensibilité, que là où se manifeste nettement la conscience des impressions : cette conscience est à leurs yeux, le caractère exclusif et distinctif de la sensibilité.

Cependant, on peut l’affirmer sans hésitation, rien n’est plus contraire aux faits physiologiques bien appréciés ; rien n’est plus insuffisant pour l’explication des phénomènes idéologiques.

Quoiqu’il soit très-avéré sans doute, que la conscience des impressions suppose toujours l’existence et l’action de la sensibilité, la sensibilité n’en est pas moins vivante dans plusieurs parties, où le moi n’aperçoit nullement sa présence ; elle n’en détermine pas moins un grand nombre de fonctions importantes et régulières, sans que le moi reçoive aucun avertissement de son action. Les mêmes nerfs qui portent le sentiment dans les organes, y portent aussi, ou y reçoivent les impressions d’où résultent toutes ces fonctions inapperçues : les causes par lesquelles ils sont privés de leur faculté de sentir, paralysent en même temps les mouvemens qui se passent sans le concours, quelquefois même contre l’expresse volonté de l’individu. Quoique la ligature, ou l’amputation des nerfs ait isolé totalement un membre du reste du système, on peut encore, au moyen de divers stimulans appliqués au-dessous du point de séparation, ranimer l’action des muscles auxquels ces nerfs portent la vie. Lors même que la mort a détruit le lien qui tenoit unies toutes les parties du système animal, et qui, par le concert de leurs fonctions, en reproduisoit incessamment le principe, les restes de puissance sensitive qui subsistent encore dans les nerfs, peuvent être artificiellement réveillés pendant un temps plus, ou moins long : et l’on voit renaître à-la-fois et indistinctement les déterminations, soit involontaires, soit volontaires, par l’irritation des mêmes nerfs qui les excitent et les dirigent chez l’individu vivant. Mais ces efforts ne produisent guère que des mouvemens anomales. De tels mouvemens n’ont aucun point d’appui, ni dans l’ensemble du système, ni dans les organes correspondans ; et leur cause, faute d’être renouvelée par le jeu de toute l’économie animale, s’épuise bientôt, et livre des parties devenues cadavéreuses, aux nouvelles affinités de la putréfaction.

D’autre part, si l’on ne néglige aucune des circonstances d’où résultent les opérations de l’intelligence et la formation des penchans, il n’est pas difficile de reconnoître que parmi les fonctions des organes qui se dérobent le plus absolument à la connoissance, comme à la direction du moi, il en est plusieurs dont l’influence concourt immédiatement et puissamment à ces opérations plus relevées. La manière dont la circulation marche, dont la digestion se fait, dont la bile se filtre, dont les muscles agissent, dont l’absorption des petits vaisseaux se conduit : tous ces mouvemens, auxquels la conscience et la volonté de l’individu ne prennent aucune part, et qui s’exécutent sans qu’il en soit informé, modifient cependant d’une manière très-sensible et très-prompte tout son être moral, ou l’ensemble de ses idées et de ses affections. Nous en avons vu des preuves nombreuses dans les Mémoires précédens : il peut s’en présenter encore une foule de nouvelles à l’esprit de chaque lecteur. Et quoiqu’une longue habitude puisse rendre les fonctions du système nerveux et du cerveau presqu’indépendantes de quelques organes d’un ordre inférieur, peut-être dans l’état le plus naturel et le plus régulier, n’est-il aucun de ces organes qui ne concoure, plus ou moins, à toutes : il est même de fait que ceux qui tiennent le premier rang, ceux précisément dont les déterminations paroissent avoir été soigneusement soustraites à l’empire du moi, sont encore ceux-là même qui ne cessent pas un seul instant d’agir avec force

sur le centre cérébral [11].
§. v.

Ainsi, beaucoup de mouvemens s’opèrent, dans l’économie animale, à l’insu du moi, mais cependant par l’influence de l’organe sensitif. Il faut donc considérer les nerfs comme pouvant recevoir les impressions qui déterminent certains mouvemens, sans que le point du centre cérébral où se forment les idées et les déterminations volontaires, apperçoive ces mouvemens et ces impressions. Il y a plus : quelques animaux non vertébrés survivent à la destruction de leur cerveau. Dans toutes les espèces, les parties musculaires isolées du centre sensitif exécutent encore, pendant un temps plus ou moins long, des mouvemens que la sensibilité seule maintient par son influence, en quelque sorte posthume. On observe enfin, comme nous l’avons dit ailleurs, certaines organisations informes qui sont produites, se développent, et vivent d’une véritable vie animale, sans éprouver l’irradiation [12] du cerveau, ni même celle de la moelle épinière, et sans que le jeu concordant des autres organes, qui n’existent pas alors, puisse y renouveler les causes de la vie.

Il faut donc encore considérer le système nerveux, comme susceptible de se diviser en plusieurs systèmes partiels inférieurs, qui tous ont leur centre de gravité, leur point de réaction particulière, où les impressions vont aboutir, et d’où partent des déterminations de mouvemens. Or, ces systèmes sont plus, ou moins nombreux, suivant la nature des espèces, l’organisation propre des individus, et diverses autres circonstances qui ne paraissent pas pouvoir être assignées avec assez d’exactitude. Peut-être, comme l’imaginoit Vanhelmont au sujet des divers organes, se forme-t-il dans chaque système et dans chaque centre une espèce de moi partiel, relatif aux impressions dont ce centre est le rendez-vous, et aux mouvemens que son système détermine et dirige. Les analogies paroissent indiquer qu’il se passe en effet quelque chose de semblable. Mais nous ne pouvons nous faire aucune idée nette et précise de ces volontés partielles ; puisque toutes nos sensations de moi, se rapportent exclusivement au centre général, et que nos moyens d’acquérir des notions exactes touchant les phénomènes qui se passent en nous, se bornent, comme pour tous les autres phénomènes de l’univers, à saisir leurs circonstances apparentes, et à les suivre eux-mêmes dans leur enchaînement.

Quoi qu’il en soit de cette manière de voir, qui, pour le dire en passant, pourroit nous conduire à considérer tout centre de réaction quelconque, comme une sorte de moi véritable, il est certain que dans l’organisation animale, le moi, tel que nous le concevons, réside au centre commun ; que là, se rendent en foule, de toutes les parties du corps, notamment des extrémités sentantes externes, les sensations dont résultent ses jugemens ; que de-là partent, pour les organes soumis à la volonté, les réactions motrices que ces mêmes jugemens déterminent. Mais si le moi n’existe que dans le centre commun, et par des impressions qui y sont transmises, il s’en faut beaucoup que toutes celles qui arrivent à cette destination lui deviennent percevables : il en est, au contraire, un grand nombre qui lui restent toujours entièrement étrangères. Le centre commun partage en cela, le sort de tous les autres organes : parmi ses affections et ses opérations, les unes sont apperçues de l’individu ; les autres ne le sont pas : et même plusieurs physiologistes font émaner des points les plus intimes de ce centre, l’impulsion qui anime les parties les plus indépendantes de la conscience et de la volonté [13].

À ces différentes propriétés que l’observation fait reconnoître dans le système nerveux, il faut en ajouter encore une dernière, qui peut être regardée comme fondamentale. Toutes les parties de ce système communiquent entre elles, par l’entremise de la moelle épinière et du cerveau : toutes agissent et réagissent les unes sur les autres : et le centre commun, les centres partiels et les extrémités sont liées entre eux, par de constantes et mutuelles relations.

Il peut même s’établir à chaque instant, des relations nouvelles, aussi bien que de nouveaux centres. Or, de-là dépendent les sympathies accidentelles, plus ou moins passagères, par lesquelles des organes étrangers l’un à l’autre, peuvent quelquefois modifier réciproquement, avec tant de puissance, leurs fonctions respectives, et même leur manière de sentir. Et ces actions et réactions, variables à l’infini, donnent naissance, en se compliquant, à tous ces phénomènes bizarres, qu’on observe particulièrement chez les individus doués d’une vive sensibilité.

Ainsi, l’organe nerveux, susceptible de sentir par tous les points de sa substance et par toutes ses ramifications, est dans une activité continuelle, que le sommeil lui-même ne peut interrompre : les impressions et les déterminations flottent et se croisent en tout sens, dans son sein, comme les rayons de la lumière dans l’espace. Tantôt les extrémités gouvernent le centre : tantôt le centre domine les extrémités. Ajoutons encore que la moelle épinière et le cerveau reçoivent un nombre considérable de vaisseaux de toute espèce, et d’expansions de l’organe cellulaire. Ainsi, les mouvemens toniques, qui peuvent se propager de chaque point à tous les autres points de ce dernier organe, et les divers changemens qui peuvent survenir dans le cours des fluides, sont une source féconde d’impressions, auxquelles les extrémités sentantes n’ont, au moins directement, aucune part. C’est même là vraisemblablement, qu’il faut chercher la cause de la plupart de ces rapports vagues, qui associent le cerveau et les nerfs, à l’état de certains organes (dans lesquels l’attention la plus minutieuse de l’individu ne peut cependant alors saisir aucune sensation), et celle de ces déterminations sans motif et sans but apperçus, qu’on a si souvent occasion d’observer dans les maladies organiques indolentes, particulièrement dans celles des viscères abdominaux.

§. vi.

Quant à la manière dont les diverses parties du système nerveux communiquent entre elles, agissent sur les organes, et déterminent leurs fonctions, elle est encore aujourd’hui couverte d’un voile épais. Les hypothèses mécaniques, physiques, ou chimiques sont toutes insuffisantes pour expliquer ces premières opérations de la vie : il faut du moins, que ce soit une chimie, une physique, une mécanique animales qui fournissent les explications. Ce sont les corps vivans qu’il faut observer ; c’est sur eux que doivent porter directement les expériences : et ce ne sera que par la considération des faits puisés à cette source, qu’on pourra se procurer des notions exactes touchant la force dont ils sont les produits.

Il est sans doute très-difficile d’arracher, sur ce point, son secret à la nature : on ne doit pourtant pas désespérer d’y parvenir. La cause même de la sensibilité, se confondant avec les causes premières, ne sauroit être pour nous, un objet de recherches : mais la manière dont les organes entrent en action, et dont les impressions reçues se communiquent de l’une à l’autre, peut devenir manifeste par l’étude plus circonstanciée des phénomènes ; soit qu’ils aient lieu suivant l’ordre établi, soit que la nature, interrogée par l’art, les reproduise au gré de l’observateur. Les dernières expériences de l’École de Médecine de Paris, celles qui, depuis encore, ont été faites en Angleterre, et sur-tout celles de l’illustre Volta sur le galvanisme, paraissent démontrer, sans réplique, l’identité parfaite du fluide auquel on a donné ce nom, avec celui qui produit les phénomènes de l’électricité. J’ai toujours été, je l’avoue, très-porté à penser que l’électricité, modifiée par l’action vitale, est l’agent invisible, qui, parcourant sans cesse le système nerveux, porte les impressions des extrémités sensibles aux divers centres, et de-là, rapporte vers les parties motrices, l’impulsion qui doit y déterminer les mouvemens. Il est infiniment vraisemblable, du moins à mes yeux, que plus on poursuivra les expériences du même genre, plus aussi cette identité deviendra manifeste. Il semble qu’on ne peut manquer par-là de reconnoître, avec exactitude, la nature et l’étendue des modifications que l’électricité subit dans sa combinaison animale : et peut-être cela seul est-il capable de dissiper tous les doutes que l’incertitude de quelques observations, et les conjectures de quelques savans laissent encore dans certains esprits. Il est même possible, qu’après avoir sagement circonscrit les faits relatifs à l’influence du magnétisme sur l’économie vivante, on parvienne, en les comparant avec ceux du galvanisme et de l’électricité proprement dite, à déterminer avec précision, le degré d’analogie qui rapproche ces deux fluides, ou de dissemblance qui peut les faire considérer encore, comme essentiellement distincts dans l’univers.

§. vii.

Nous avons dit que les parties du corps ne se forment point toutes à-la-fois : toutes sur-tout ne se développent pas en même temps. Leurs fonctions commencent à différentes époques ; elles ont différens degrés d’importance ; leur retour est plus ou moins fréquent, et le temps de leur exercice respectif, plus ou moins long.

Tout semble prouver que le système nerveux et le système sanguin se forment d’abord, et au même moment. En effet, aussitôt que le point pulsatile, qui marque le premier linéament du cœur, commence à devenir sensible, le microscope distingue également à côté de lui ce filament blanchâtre, dont le développement produit tout l’appareil cérébral.

Comme, dans ces premiers instans, la nutrition s’opère par la succion directe des vaisseaux sanguins, on voit que les organes de la digestion, le système chylifère, le système absorbant dont il fait partie, et le foie, la rate, le pancréas, &c., qui, concourant à leurs opérations, ont avec eux des rapports de dépendance, ou de sympathie plus ou moins étendus ; on voit, dis-je, que ces différens organes et systèmes doivent se développer postérieurement, et dans un ordre successif, à raison de l’époque où l’action de chacun d’eux devient nécessaire aux mouvemens conservateurs.

Les organes de la respiration, qui dans la suite, joueront un si grand rôle, soit pour la préparation, soit pour la circulation du sang, ne sont, dans les premiers momens de la vie, qu’un appendice presqu’inutile du système sanguin. Mais ils existent déjà tout formés ; ils semblent même déjà capables, à un certain point, de remplir leurs fonctions : car, s’ils ont absolument besoin de l’action de l’air, pour recevoir et communiquer à toute l’économie animale les impressions dont elles sont accompagnées, il paroît démontré par les faits, qu’ils seroient en état de supporter cette action, long-temps avant l’époque ordinaire où le fœtus doit respirer.

À mesure que les membres croissent dans l’enveloppe primitive qui les renferme, les fibres musculaires se marquent et se raffermissent de plus en plus. Douées d’une propriété qui paroît inhérente à leur nature, déjà leurs contractions et leurs extensions successives produisent des mouvemens dont la vivacité et la fréquence sont d’autant plus grandes, que l’animal est plus près de sortir de la matrice ou de l’œuf.

Enfin, les organes des sens proprement dits, ont sans doute acquis, à cette époque, presque tout leur développement matériel : mais ceux mêmes d’entre eux qui peuvent avoir déjà reçu quelques impressions, sont encore dans un état d’engourdissement ; les autres ont besoin de l’action des objets extérieurs qui leur sont analogues, pour perfectionner et compléter leur organisation.

§. viii.

L’ordre dans lequel nous disons que les parties s’organisent et que les fonctions s’établissent, appartient seulement aux espèces chez lesquelles la vie suit à-peu-près les mêmes lois que dans l’homme. Il est d’ailleurs des classes entières d’animaux moins parfaits, dont la formation, le développement et les fonctions primitives ne s’opèrent point dans le même ordre ; dont les différens organes, et les opérations que ces organes exécutent, n’ont point les mêmes rapports d’importance et d’influence mutuelles. Mais c’est de l’homme qu’il est ici particulièrement question : et lorsque nous jetons les yeux sur des faits relatifs à d’autres modes d’existence, c’est uniquement pour mieux éclaircir ceux dont on ne peut pas observer assez distinctement chez lui, toutes les circonstances, ni déterminer avec assez d’exactitude, la liaison avec les autres faits, antérieurs, ou subséquens.

Dans l’homme, et dans les animaux qui se rapprochent de lui, le centre cérébral, qu’on peut regarder comme la racine et l’aboutissant du système nerveux, et le centre de la circulation sanguine, ou le cœur, d’où sortent toutes les artères, et où viennent se rendre toutes les veines, sont donc les premières parties organisées : ce sont les premières qui reçoivent les impressions vitales, qui exécutent des fonctions, ou, dans lesquelles les impressions engendrent des déterminations analogues à la nature et au degré de leur sensibilité naissante. Ainsi, les impressions et les déterminations qui leur sont propres (ou leurs fonctions) s’identifient avec l’existence elle-même ; elles commencent avec la vie, et restent pendant toute sa durée, étroitement liées à sa conservation.

Nous avons dit plus haut que les circonstances d’où l’organisation résulte, forcent les matériaux, qui doivent former les parties, à s’unir, suivant certaines lois d’affinité. Or, ces lois se rapportent à chaque ordre de circonstances : et du moment que la matière est organisée, des affinités nouvelles y produisent une nouvelle série de mouvemens.

Les parties vivantes ne sont telles, que parce qu’elles reçoivent des impressions, et que ces impressions occasionnent des mouvemens qui leur sont relatifs ; parce qu’elles sentent, et qu’elles exécutent des fonctions. Sentir, et, par suite, être déterminé à tel ou tel genre de mouvemens, est donc un état essentiel à tout organe empreint de vie : c’est un besoin primitif que l’habitude et la répétition des actes rend à chaque instant, plus impérieux ; un besoin dont l’impulsion est d’autant plus capable de reproduire et de perpétuer ces mêmes actes, qu’ils ont eu lieu déjà plus long-temps, plus souvent, ou d’une manière plus énergique, plus régulière et plus complète.

Cela posé, les impressions et les déterminations propres au système nerveux et à celui de la circulation, conditions nécessaires et, en quelque sorte, base de la vie ; ces impressions et ces déterminations, qui ne paroissent jamais, en effet, pouvoir être entièrement interrompues, sans que la vie elle-même cesse à l’instant, doivent engendrer bientôt, par leur répétition continuelle, la première, la plus constante et la plus forte des habitudes de l’instinct, celle de la conservation. Tel est, en effet, le résultat connu de l’organisation vivante ; résultat qui précède tout ce que nous entendons par réflexion et jugement : et cette habitude ne s’ensuit pas moins directement et moins nécessairement des lois de la combinaison animale, que les premières et les plus simples tendances de la vitalité.

Dans les premiers temps de la gestation, l’estomac et les autres organes du fœtus, qui doivent concourir à la digestion des alimens, paroissent réduits à l’inaction la plus entière. La nutrition s’opère par la veine ombilicale ; le sang qu’elle a amené vers le cœur, va de là se distribuer à toutes les parties du fœtus : il y porte les principes de leur développement et les matériaux de toutes les sécrétions. Le surplus, ou le résidu de ce fluide nourricier, revient au placenta par le canal des deux artères correspondantes, qui remplissent, en quelque sorte, les fonctions d’artères pulmonaires : car c’est dans cette masse spongieuse qu’après avoir parcouru le cercle entier de la circulation, le sang, en se remêlant avec celui de la mère, reprend une portion d’oxygène et les qualités sans lesquelles il ne sauroit servir à la nutrition. Pendant tout ce temps, l’estomac demeure replié sur lui-même : il n’éprouve guère d’autres mouvemens que ceux qu’exige son développement organique. Les intestins paroissent ne contenir que quelques restes de fluides, versés dans leur sein par les vaisseaux exhalans. Le foie s’organise, et prend un volume considérable : mais il n’envoie point encore de véritable bile dans le duodenum. On peut en dire autant de tous les autres organes, qui secondent les fonctions du canal alimentaire : ils sont d’abord plongés dans une espèce de sommeil.

Bientôt cependant, l’estomac et les intestins présentent des traces d’excitations ; ils reçoivent dans leurs cavités, des fluides gélatineux apportés par les vaisseaux, filtrés par les follécules, ou simplement extraits des eaux de l’amnios, que rien ne paroît empêcher d’entrer librement dans la bouche, et d’enfiler le canal de l’ œsophage [14]. En même temps, le foie commence à préparer une bile, imparfaite, il est vrai, mais déjà stimulante ; la rate, à se mettre en rapport avec lui ; le pancréas et les autres glandes secrétoires, à verser leurs sucs. Excités par la présence de ces diverses humeurs, l’estomac et les intestins ébauchent des simulacres de digestion, dont les résidus, lentement accumulés, forment cette matière noirâtre et tenace, dont les enfans nouveaux-nés ont le canal alimentaire plus, ou moins farci, et dont le mouvement du diaphragme, mis en jeu par la respiration, suffit quelquefois lui seul pour les débarrasser.

Dans la digestion, comme dans toutes les fonctions de l’économie animale, on observe une série distincte d’impressions et de mouvemens qu’elles déterminent. L’habitude et le besoin des unes et des autres produisent un nouvel ordre de tendances, ou d’affinités. De-là, les appétits qui se rapportent aux alimens, ou l’instinct de nutrition : et cet instinct acquiert rapidement une grande puissance, par le caractère des impressions agréables qu’il cherche, et des impressions pénibles qu’il a pour objet de faire cesser. Il se fortifie encore beaucoup, par ses rapports directs et constans d’influence réciproque, avec l’instinct de conservation. Enfin, la sympathie de tous les viscères du bas-ventre avec les organes du goût et de l’odorat, fait qu’un certain degré d’excitation de ces derniers, est inséparable de la série d’impressions et de mouvemens dont nous avons dit que la digestion se compose. Or, cette circonstance doit rendre, et rend en effet, l’instinct de nutrition plus énergique ; elle en rend sur-tout les appétits plus distincts et plus éclairés : et l’on observe qu’ils le sont d’autant plus, que le goût et l’odorat ont un plus grand degré de perfection.

§. ix.

Il paroît de l’essence de toute matière vivante organisée, d’exécuter des mouvemens toniques oscillatoires ; de passer successivement, pendant toute la durée de la vie, de l’état de contraction à celui d’extension. Mais ces alternatives ne sont que faiblement marquées dans les membranes cellulaires ; elles le sont plus faiblement encore dans les sucs muqueux, et dans le sang, où des expériences ingénieuses les ont cependant fait reconnoître [15]. C’est la fibre motrice et musculaire qui nous les montre dans un haut degré d’énergie et d’intensité ; c’est aussi par elle, que s’opèrent tous les mouvemens destinés à vaincre des résistances considérables : car, les muscles qui composent la vraie puissance active des animaux, ne sont que des faisceaux plus ou moins volumineux de ces mêmes fibres, dont la contraction, ou l’extension produit tous les mouvemens que les membres peuvent exécuter. Je crois devoir observer ici, que je me sers du mot d’extension, au lieu de celui de relâchement, employé par l’école de Haller ; parce qu’il est maintenant bien prouvé que l’état des fibres, alternatif et opposé à celui de contraction, n’est pas toujours, à beaucoup près, un état passif, et que les fonctions de plusieurs organes importans s’exécutent par un véritable épanouissement actif de leurs faisceaux musculaires.

La tendance à la contraction et à l’extension, qui forme la propriété fondamentale de ces fibres, est donc parfaitement analogue à toutes les autres affinités animales ; elle s’ensuit directement et nécessairement du caractère de l’organisation. C’est encore, dans le sens propre du mot, un véritable besoin, dont l’énergie, la durée, le retour et les nuances se modifient suivant la nature des fonctions, et l’état actuel des organes auxquels appartiennent les fibres, ou leurs faisceaux : et cette tendance, fortifiée par la plus facile reproduction des mouvemens qu’amène l’habitude, constitue les déterminations instinctives, propres au système musculaire, en général, et à chaque muscle, ou même à chaque fibre motrice, en particulier.

Voilà donc encore un nouvel instinct ; celui de mouvement : voilà de nouvelles séries d’appétits, dont la nature nous montre avec une égale évidence, les motifs, et dont elle nous laisse entrevoir l’artifice et pressentir les résultats. À mesure que cet instinct se développe, il contracte des liaisons étroites, d’une part, avec celui de conservation ; parce que, sous plusieurs rapports, il dépend lui-même de l’influence nerveuse et du jeu de la circulation sanguine : de l’autre, avec celui de nutrition ; parce que la réparation des forces motrices est bien plus l’ouvrage de la sympathie des muscles avec les organes de la digestion alimentaire, que du renouvellement et de l’application des sucs nutritifs ; et qu’en outre, la solidité du point d’appui, qui soutient à l’épigastre, tous les efforts musculaires, dépend de l’état de l’estomac, du diaphragme et de tous les viscères adjacens. Ainsi, la tendance à l’action motrice, et le caractère de chaque mouvement particulier, sont subordonnés, en plusieurs points, aux déterminations conservatrices et aux appétits de nutrition ; ils sont même, dans une infinité de cas, produits immédiatement par eux ; ils les secondent, ou plutôt les réalisent et les manifestent au dehors : ils suivent, enfin, des directions d’autant plus justes et plus sûres, ils sont d’autant mieux appropriés à l’utilité de l’animal, qu’ils ont des rapports de dépendance plus étendus avec les deux autres instincts primitifs, et que ces derniers sont eux-mêmes plus parfaits et plus distincts. De-là, ces différences si remarquables dans les déterminations motrices des différentes espèces d’animaux ; de-là, ces phénomènes si singuliers, dont quelques philosophes ont nié l’existence, faute de pouvoir s’en rendre compte ; mais dont en même temps beaucoup de visionnaires ont voulu se servir, pour appuyer leurs rêves : phénomènes et différences qui se rapportent également aux lois communes de l’organisation vivante, en général, et aux modifications que ces lois subissent dans chaque espèce, ou même dans chaque animal, en particulier.

§. x.

Le citoyen Tracy, mon collègue au sénat, et mon confrère à l’Institut national [16], prouve, avec beaucoup de sagacité, que toute idée de corps extérieurs suppose des impressions de résistance ; et que les impressions de résistance ne deviennent distinctes, que par le sentiment du mouvement. Il prouve de plus, que ce même sentiment du mouvement tient à celui de la volonté qui l’exécute, ou qui s’efforce de l’exécuter ; qu’il n’existe véritablement que par elle : qu’en conséquence, l’impression, ou la conscience du moi senti, du moi, reconnu distinct des autres existences, ne peut s’acquérir que par la conscience d’un effort voulu ; qu’en un mot le moi réside exclusivement dans la volonté.

D’après cela, nous voyons que le fœtus a déjà reçu les premières impressions dont se composent l’idée de résistance, et celle des corps étrangers, et la conscience du moi : car il exécute des mouvemens qui sont bornés et contraints par les membranes dans lesquelles il est renfermé ; il a le besoin et le désir, c’est-à-dire la volonté d’exécuter ces mouvemens : et quant à la conscience du moi, on peut croire qu’il lui suffiroit pour l’acquérir, d’éprouver des impressions de bien-être et de malaise, et de tenter, pour prolonger les unes et faire cesser les autres, des efforts voulus, quelque mal conçus et vagues qu’on puisse d’ailleurs les supposer. J’ajoute que, pour recevoir la sensation de résistance, la présence des corps extérieurs ne paroît pas indispensable, puisque le poids de nos propres membres, et la force des muscles nécessaire pour les mouvoir, qui sont l’un et l’autre très-variables, ne peuvent manquer de mettre le moi dans cette même situation, d’où l’on sait maintenant que résulte pour lui, l’idée des autres corps.

Ainsi, lorsqu’il arrive à la lumière, le fœtus porte déjà, dans son cerveau, les premières traces des notions fondamentales, que ses rapports avec tout l’univers sensible, et l’action des objets sur les extrémités nerveuses, doivent successivement y développer. Déjà, cet organe central, où vont aboutir les impressions, et d’où partent les déterminations ; cet organe, qui ne diffère des autres centres nerveux partiels, que parce que la volonté générale y réside, ou s’y produit à chaque instant, a reçu plusieurs modifications qui commencent à le faire sortir des simples appétits de l’instinct. Ce n’est plus cette table rase, que se sont figurée plusieurs idéologistes. Le cerveau de l’enfant a déjà perçu et voulu : il a donc quelques foibles idées ; et leur retour, ou leur habitude, a produit en lui des penchans. Tel est le point d’où il faut partir, si l’on veut, en faisant l’analyse des opérations intellectuelles, les prendre véritablement à leur première origine. Nous allons voir, dans un instant, que pour bien concevoir leur mécanisme, il est encore d’autres données premières qu’on ne peut négliger impunément.

Je ne parlerai point au reste ici des impressions qui se rapportent à l’action du système absorbant, quoiqu’elles puissent être moins obscures dans le fœtus, qu’elles ne le deviennent par la suite, dans l’adulte, toujours distrait de ses affections internes, par la présence des objets extérieurs. Il est pourtant assez probable que leur effet se réduit, chez l’un comme chez l’autre, au simple sentiment de bien-être, ou de mal-aise, et dans les cas où l’absorption des cavités viscérales et du tissu cellulaire languit, à l’état de torpeur et d’engourdissement nerveux, dont cette circonstance est toujours accompagnée.

Je ne parlerai même pas des affections sympathiques, engendrées dans le fœtus, par ses intimes rapports avec la mère. Il me suffit de faire observer que la mère exerce en effet sur lui l’influence la plus étendue, non seulement à raison de la nature du fluide nourricier qu’elle lui transmet, mais encore par l’espèce d’incubation nerveuse à laquelle il demeure constamment soumis dans la matrice, dont l’exquise sensibilité est assez connue. De-là, cet accord, cette union dans la manière d’être et de sentir de l’enfant et de la mère ; de-là, cette transmission des maladies, des dispositions morales, de certaines habitudes, de certains appétits de la mère à l’enfant : phénomènes qu’on observe sur-tout dans les cas où l’une est très-sensible, et l’autre, d’une organisation primitivement faible. Ce sujet mériteroit sans doute un plus long examen : mais pour l’éclaircir complètement, il faudroit entrer dans des détails que ce Mémoire ne comporte pas.

Il est pourtant nécessaire de faire observer encore, que le fœtus peut n’être déjà plus entièrement étranger à deux genres de sensations, dont cependant les organes propres ne sont dans une pleine activité, qu’après la naissance : je veux parler des sensations de la lumière et du son. Beaucoup de faits physiologiques et pathologiques démontrent que l’action de la lumière extérieure n’est point indispensable, pour que le centre cérébral, et même l’organe immédiat de la vue, reçoivent des impressions lumineuses. L’expérience nous apprend aussi que certaines pressions exercées sur les yeux entièrement clos, leur font appercevoir des faisceaux enflammés ou des étincelles nombreuses, dont l’éclat peut devenir fatigant. Les coups reçus sur la voûte du crâne peuvent produire le même effet : et dans plusieurs maladies des nerfs et du cerveau, dans l’hypocondriasie, dans la manie, en un mot, dans différens délires, aigus ou chroniques, le malade, au sein de l’obscurité la plus profonde, voit souvent des clartés vives, des feux permanens, ou fugitifs, des objets fortement éclairés, et peints de riches couleurs. Ces impressions ont même quelquefois lieu dans les cas de goutte-sereine, où l’œil est incapable de recevoir directement aucune sensation de lumière. Ainsi, peut-être va-t-on plus loin que la vérité, quand on établit sans modification que l’aveugle de naissance ne peut recevoir, et n’a jamais reçu d’impression lumineuse : l’assertion est plus hasardée encore, quand elle s’applique au fœtus pourvu de deux yeux sains, et dont les nerfs optiques jouissent du genre et du degré de sensibilité qu’exigent leurs fonctions. Mais il ne s’ensuit pas que l’aveugle né, ni même le fœtus, puissent avoir aucune idée de la lumière du jour, et des couleurs que ses rayons et son action simultanée sur l’œil et sur les objets externes, apprennent seuls à comparer et à distinguer : cela, sans doute, est absolument impossible.

Quant à l’organe de l’ouïe, tout le monde sait qu’il peut être affecté de différentes espèces de sons, relatives à l’état du cerveau ou des nerfs en général, et notamment de ceux des viscères du bas-ventre. Il est aussi reconnu que des frottemens, ou de simples applications mécaniques sur l’oreille externe, sont capables de faire entendre des sons et des bruits, plus ou moins distincts. Enfin, beaucoup d’expériences, parmi lesquelles je prends pour exemple, celles faites sous la cloche du plongeur, ont prouvé que les sons peuvent se transmettre à travers les fluides aqueux ; ce qui, pour le dire en passant, paraît lever tous les doutes touchant l’élasticité de ces fluides, long-temps méconnue et formellement niée par les physiciens. Or, les humeurs séreuses, lymphatiques, gélatineuses, muqueuses, que les membranes du fœtus renferment, qui baignent les cavités et parcourent les tégumens du bas-ventre de la mère, jouissent d’une élasticité bien plus grande, à cause des matières animalisées qu’elles tiennent en dissolution ; sans même parler de la faculté contractile directe, que plusieurs physiologistes admettent dans ces humeurs. Ainsi donc, le fœtus peut avoir reçu des impressions de son ; il peut avoir du moins entendu des bruits confus. Il paroît même assez difficile de concevoir que ces impressions ne se soient pas fréquemment renouvelées, pendant le tems de la gestation. Nous n’en conclurons cependant point que l’éducation de l’oreille soit alors fort avancée : mais en affirmant qu’à la naissance de l’enfant, les bruits extérieurs lui font éprouver des ébranlemens entièrement nouveaux, on s’appuie de notions physiologiques incomplètes, et l’on s’expose à mal commencer l’histoire analytique des sensations, des idées et des penchans.

Tel est à-peu-près l’état idéologique du fœtus, au moment qu’il arrive à la lumière.

Cet état est commun, en plusieurs points, à des classes entières d’animaux : mais on sent qu’il ne peut manquer d’être modifié dans les espèces par les différences générales de l’organisation ; et dans les individus, par certaines particularités dépendantes des dispositions du père et de la mère, et des impressions qui, de celle-ci, sont transmises incessamment au fœtus renfermé dans la matrice. Manière de sentir, jugemens naissans, appétits, habitudes, tout enfin se rapporte alors, comme tout se rapportera dans la suite, aux lois de la combinaison animale actuelle, au genre de fonctions qu’elle détermine, à la manière dont ces fonctions s’exécutent, ou dont tous les mouvemens, en prenant ce mot dans son sens le plus étendu, se coordonnent avec le caractère et les opérations de la sensibilité.

En ramenant la formation des corps organisés, et les phénomènes qui leur sont propres, à des affinités spéciales, que certaines circonstances, la plupart encore indéterminées pour nous, développent et manifestent dans toute portion de matière, nous n’avons point voulu diminuer le juste étonnement et l’admiration qu’inspire plus particulièrement, le spectacle de la nature végétale et de la nature vivante. Les lois secrètes et primitives qui produisent ces tendances, n’en seront pas moins un sujet d’éternelle méditation pour le sage. Mais nous avons essayé de resserrer un peu, s’il est possible, le champ des chimères et des visions ; de nous rapprocher, de plus en plus, des causes premières, sur lesquelles nous reconnoissons d’ailleurs qu’on ne peut acquérir aucune notion satisfaisante. Nous avons voulu rapporter à un principe unique, dont l’action ne peut être contestée, des faits très-merveilleux, sans doute, mais que des hommes, doués de plus d’imagination que de jugement, se plaisent trop à nous montrer comme une suite de miracles, et qui, par cette manière vague et superstitieuse de les considérer, sont devenus, indirectement, l’appui de beaucoup d’erreurs ridicules et dangereuses. Ces imaginations faibles ou prévenues, et sur-tout les charlatans dont elles sont le jouet, manquent rarement de crier à l’impiété, quand les sciences physiques viennent lui enlever quelque nouveau retranchement de causes finales. Mais Newton étoit-il un impie, lorsqu’il soumettoit à une seule loi, tous les mouvemens des corps célestes, et par conséquent tous les phénomènes généraux qui résultent pour nous, de la succession des jours et des nuits, et de la marche des saisons ? Quand Francklin prouvoit l’identité du fluide électrique et de la matière fulminante, étoit-il un impie ? Non, sans doute. Ceux qui s’abstiennent de vouloir pénétrer les causes premières, qui les proclament inaccessibles à nos recherches, incompréhensibles, ineffables, ne méritent point d’être taxés d’impiété. Ce reproche s’appliqueroit, sans doute, avec plus de fondement à ces hommes qui veulent faire agir la force motrice de l’univers d’après leurs vues étroites, l’asservir à leurs rêves, à leurs passions, à leurs caprices ; qui, non contens de déterminer et de circonscrire ses attributs, veulent encore se rendre les interprêtes de ses intentions ; et loin d’interroger les lois de la nature, par lesquelles seules cette cause communique avec nous, veulent qu’on foule, pour ainsi dire, ces mêmes lois aux pieds, et vous somment, avec menaces, de préférer leur propre témoignage à la voix de l’univers.

Mais ces hommes eux-mêmes ne sont pas toujours des impies, puisqu’il en est qui sont de bonne foi.

§. xi.

Ce fut une entreprise digne de la philosophie du dix-huitième siècle, de décomposer l’esprit humain, et d’en ramener les opérations à un petit nombre de chefs élémentaires : ce fut un véritable trait de génie, de considérer séparément chacune des sources extérieures de nos idées, ou de prendre chaque sens l’un après l’autre ; de chercher à déterminer ce que des impressions simples ou multiples, analogues ou dissemblables, doivent produire sur l’organe pensant ; enfin, de voir comment les perceptions comparées et combinées engendrent les jugemens et les désirs.

Jusqu’à cette époque, on avoit pu faire d’utiles recherches sur l’art du raisonnement, indiquer les routes générales de la vérité, fixer les caractères auxquels on peut la reconnoître, et tracer les meilleurs moyens de la faire pénétrer dans les esprits : mais on n’avoit encore, et peut-être on ne pouvoit avoir, aucune notion précise, ni de la manière dont nous commerçons avec le monde extérieur, ni de la nature des matériaux de nos idées, ni de la série d’opérations par lesquelles les organes des sens et le cerveau reçoivent les impressions des objets, les transforment en sensations ou impressions perçues, et, de ces dernières, composent tout le système intellectuel et moral. Il faut pourtant l’avouer : cette analyse, qui a fait faire un si grand pas à l’idéologie, est pourtant encore incomplète ; elle laisse même dans les esprits, plusieurs idées fausses sur le caractère des fonctions du système sensitif et cérébral, sur le genre d’influence qu’elles éprouvent de la part des autres fonctions organiques, sur les rapports nécessaires qui lient entr’eux, tous les mouvemens vitaux, et les font résulter également dans chaque espèce et dans chaque individu, de l’organisation primitive et de l’état actuel des diverses parties du corps. Les mémoires précédens me paroissent avoir au moins préparé l’examen de ces diverses questions. Ils peuvent, je pense, suggérer des idées plus justes de l’homme, considéré sous les deux points de vue du physique et du moral, dont tous les phénomènes se trouvent ainsi, ramenés à un principe unique. Pour achever d’écarter les nuages, il me reste quelques observations à faire sur les belles analyses de Buffon, de Bonnet et de Condillac, ou plutôt sur une certaine fausse direction qu’elles pourroient faire prendre à l’idéologie, et (le dirai-je sans détour ?) sur les obstacles qu’elles sont peut-être capables d’opposer à ses progrès.

Rien, sans doute ne ressemble moins à l’homme, tel qu’il est en effet, que ces statues, qu’on suppose douées, tout-à-coup, de la faculté d’éprouver distinctement les impressions attribuées à chaque sens en particulier ; qui portent sur elles des jugemens, et forment en conséquence, des déterminations. Comment ces diverses opérations pourroient-elles s’exécuter, sans que les organes dont l’action spéciale, ou le concours est indispensable à la production de l’acte sensitif le plus simple, de la combinaison intellectuelle et du désir le plus vague, se soient développés par degrés ; sans que déjà, par cette suite de mouvemens, que la vie naissante leur imprime, ils ayent acquis l’espèce d’instruction progressive, qui seule les met en état de remplir leurs fonctions propres, et d’associer leurs efforts, en les dirigeant vers le but commun.

Rien ne ressemble moins encore à la manière dont les sensations se perçoivent, dont les idées et les désirs se forment réellement, que ces opérations partielles d’un sens, qu’on fait agir dans un isolement absolu du système, qu’on prive même de son influence vitale, sans laquelle il ne sauroit y avoir de sensation. Rien, sur-tout, n’est plus chimérique que ces opérations de l’organe pensant, qu’on ne balance point à faire agir comme une force indépendante ; qu’on sépare, sans scrupule, pour le mettre en action, de cette foule d’organes sympathiques dont l’influence sur lui, n’est pas seulement très-étendue, mais dont les nerfs lui transmettent une grande partie des matériaux de la pensée, ou des mouvemens qui contribuent à sa production.

Nous savons qu’avant de voir le jour, le fœtus a déjà reçu, dans le ventre de la mère, beaucoup d’impressions diverses, d’où sont résultées en lui, de longues suites de déterminations ; qu’il a déjà contracté des habitudes ; qu’il éprouve des appétits, et qu’il a des penchans. Ces impressions et ces déterminations ne se trouvent point renfermées dans le cercle étroit d’un seul, ou de quelques organes ; elles n’appartiennent point à quelqu’un de ces foyers partiels de réaction, destinés à diriger des mouvemens de peu d’importance. Après s’être graduellement formées dans certains systèmes généraux d’organes, elles sont devenues communes au système total. C’est d’elles que dérivent ces habitudes, ces appétits, ces penchans, dont la production ne peut être due qu’à l’action de tout l’organe nerveux, et dont l’ensemble constitue l’instinct primitif [17].

Au moment de la naissance, le centre cérébral a donc reçu et combiné déjà beaucoup d’impressions, il n’est point table rase, si l’on donne au sens de ce mot, toute son étendue. Ces impressions sont, à la vérité presque toutes internes ; et sans doute il est table rase, relativement à l’univers extérieur : car la connoissance qu’il en acquiert, ne peut être que le fruit des tâtonnemens réitérés, et simultanés de tous les sens ; et l’organe pensant n’est véritablement comme tel, en relation avec cet univers, que lorsque les objets et les diverses sensations qu’ils occasionnent, deviennent pour le moi, déterminés et distincts.

Mais il s’en faut beaucoup que les sensations, les déterminations et les jugemens qui n’ont lieu qu’après la naissance, soient étrangers à l’état antérieur du fœtus. Un petit nombre de réflexions suffit pour faire sentir que cela n’est pas possible. 1º. Le caractère et le genre même des sensations tiennent à l’état général du système nerveux ; car cet état est sur-tout ce qui différencie les espèces et les individus. 2º. Les habitudes particulières des différens organes, ou systèmes d’organes liés par une étroite sympathie avec le cerveau, ne peuvent manquer d’influer sur ses fonctions ; le genre d’action qu’il éprouve de la part de ces organes, se rapportant toujours à leur manière de sentir, et à celle d’exécuter les mouvemens qui leur sont attribués par la nature. 3º. La direction des idées, et même leur nature, sont toujours, jusqu’à certain point, subordonnées aux penchans antérieurs ; et des classes nombreuses de jugemens dépendent uniquement des appétits.

En un mot, les opérations de l’organe pensant sont toutes nécessairement modifiées par les déterminations et les habitudes générales, ou particulières de l’instinct.

Et comment seroit-il possible, en effet, que les penchans, même les plus automatiques de l’instinct conservateur, n’influassent pas sur notre manière de considérer les objets, sur la direction de nos recherches à leur égard, sur les jugemens que nous en portons ? Comment les appétits et les répugnances relatifs aux alimens, n’auroient-ils aucune part, soit à la production, soit à la tournure d’une classe d’idées qui, sur-tout dans le premier âge, a certainement un degré remarquable d’importance ? Comment n’agiroient-ils pas encore sur l’ensemble des fonctions intellectuelles, en changeant, comme il est démontré qu’ils le font presque toujours, les rapports d’influence de l’estomac sur le cerveau ? Enfin, comment les habitudes de tout le système sensitif, celles des viscères, ou des autres organes principaux, et le caractère de leurs sympathies avec le centre cérébral, demeureroient-ils étrangers à cette chaîne de mouvemens coordonnés et délicats, qui s’opèrent dans son sein, pour la formation de la pensée ? Je n’entre point dans le développement de ces diverses considérations, ni de quelques autres qui s’y lient intimement : pour faire voir combien les unes et les autres sont concluantes, je crois suffisant de les indiquer. L’analyse détaillée et complète de l’état idéologique de l’enfant, avant que tous ses sens aient été mis simultanément en jeu, par les objets extérieurs, n’est pas un de ces sujets qu’on traite en passant : ce seroit celui d’un ouvrage qui manque, et qui, d’après les données ci-dessus, présente, peut-être maintenant, moins de difficultés.

Passons à la seconde proposition sur laquelle je dois encore quelques éclaircissemens : je veux parler de l’impossibilité positive que jamais l’organe particulier d’un sens entre isolément en action, ou que les impressions qui lui sont propres aient lieu, sans que d’autres impressions s’y mêlent, et que les organes sympathiques y concourent. En voici la preuve en peu de mots.

Il est certain d’abord que le sens du tact, le type ou la source commune de tous les autres, prend toujours part, jusqu’à certain point, à leurs opérations ; qu’il seroit impossible, par exemple, de séparer entièrement les impressions que l’œil reçoit comme organe de la vue, de celles dont il est affecté comme partie pourvue d’extrémités sentantes fort nombreuses. L’œil, le nez, l’oreille, indépendamment des sensations délicates qui leur sont particulièrement attribuées, jouissent d’une merveilleuse sensibilité de tact : et quelques observations faites sur des aveugles-nés, à qui la lumière a tout-à-coup été rendue, portent à croire que, dans l’origine, son action sur l’œil, diffère peu de celle d’un corps résistant, par lequel la rétine se sentiroit touchée dans tous les points de son expansion.

On sait que les sons résultent des vibrations de l’air ; et ces vibrations, dans certains cas, peuvent devenir perceptibles pour les extrémités nerveuses de toute la superficie du corps. On sait également (et chacun peut l’avoir observé cent fois sur soi-même) que certaines odeurs fortes affectent la membrane pituitaire, comme si leurs particules étaient armées de pointes aiguës ; qu’elles y causent une véritable douleur. Et quant aux organes du goût, je crois tout-à-fait superflu de vouloir faire sentir qu’ils fournissent une nouvelle preuve : les impressions savoureuses sont toutes, en effet, évidemment tactiles ; c’est-à-dire, toutes liées à l’action physique et directe des alimens ou des boissons, qui s’appliquent aux papilles de la langue et du palais.

Mais outre ce lien général, qui entretient des correspondances continuelles entre tous les sens, leurs organes peuvent se trouver unis par des relations plus particulières et plus intimes ; conséquemment, leurs fonctions respectives peuvent devenir plus spécialement dépendantes les unes des autres. Le voisinage, les communications immédiates, les connexions anatomiques des organes du goût et de ceux de l’odorat, ne sont pas les seuls rapports qui rapprochent ces deux sens, et les confondent, en quelque sorte, dans les considérations physiologiques les plus triviales : d’autres rapports moins matériels unissent encore les sensations qui leur sont propres, bien que très-différentes par la nature de leurs causes, et très-distinctes par leurs caractères, ou par les effets qu’elles produisent sur tout le système. D’ailleurs, ces sensations se mêlent d’une manière remarquable ; elles se dirigent, s’éclairent, se modifient, et peuvent même se dénaturer mutuellement. L’odorat semble être le guide et la sentinelle du goût : le goût, à son tour, exerce une puissante influence sur l’odorat. L’odorat peut isoler ses fonctions de celles du goût : ce qui plaît à l’un, ne plaît pas toujours également à l’autre. Mais comme les alimens et les boissons ne peuvent guère passer par la bouche, sans agir plus ou moins sur le nez, toutes les fois qu’ils sont désagréables au goût, ils le sont bientôt à l’odorat : et ceux que l’odorat avoit d’abord le plus fortement repoussés, finissent par vaincre toutes ses répugnances, quand le goût les désire vivement.

Pour ne pas multiplier les exemples du même genre, qui se présentent en foule, je me borne à une seule observation, la plus importante par sa généralité. Ce n’est pas sans doute la même chose pour un sens en particulier, de recevoir isolément les impressions des corps qui viennent agir sur lui, ou de les recevoir de concert avec un, ou plusieurs des autres sens, c’est-à-dire, simultanément avec les impressions que ces mêmes corps peuvent leur faire éprouver. Par exemple, lorsque Condillac fait sentir une rose à sa statue, dans l’hypothèse donnée, la sensation se borne à l’odorat ; elle n’est accompagnée d’aucune impression étrangère : il peut donc dire, avec vérité, que la statue devient, par rapport à elle-même, odeur de rose, et rien de plus ; et cette expression, non moins exacte qu’ingénieuse, rend parfaitement la modification simple que le cerveau doit subir dans ce moment. Mais si, au lieu de cet isolement parfait, où l’on place ici l’odorat, nous le considérons agissant, comme il agit presque toujours dans la réalité de concert avec l’ensemble, ou du moins avec plusieurs des autres sens ; si tandis qu’il reçoit l’impression de l’odeur de la rose, la vue reçoit celle de ses couleurs, de sa forme agréable, de celle de la main qui l’approche ; si l’oreille entend les pas, ou la voix de l’homme qui tient la fleur, croit-on que la perception et le jugement du cerveau se borneront à ce que Condillac suppose ? Et puisqu’il est reconnu que le jugement altère ou rectifie les sensations, pense-t-on que celle de l’odeur de rose n’ait pas acquis un nouveau caractère, par le concours des autres sensations simultanées ? Enfin, si le désir rappelle la fleur qui s’éloigne, et qu’elle ne revienne pas ; si, lorsque le désir n’existe plus, elle reparoît, et que ces alternatives se répètent assez fréquemment pour laisser des traces bien nettes dans le cerveau : ne voilà-t-il pas un ensemble de données d’où paroît devoir résulter la connoissance ou l’idée des corps extérieurs [18]? Et quoique la résistance au désir ne soit pas ici la résistance physique au mouvement voulu, n’est-elle pas suffisante, sur-tout se trouvant jointe à plusieurs sensations collatérales de différens genres, pour que le moi s’en forme les deux idées distinctes, de lui-même, et de quelque chose qui n’est pas lui ?

À coup sûr, la statue, même en ne la considérant de cette manière, que sous le seul rapport des sensations reçues par l’odorat, n’est plus dans le réel, ce qu’elle doit être dans la supposition de Condillac, simple odeur de rose. Ainsi, par cela seul que les sens ne reçoivent point des impressions isolées, et qu’ils n’agissent point séparément les uns des autres, ils sont dans une dépendance réciproque continuelle ; leurs fonctions se compliquent et se modifient ; et les produits des sensations propres à chacun d’eux, prennent un caractère, résultant de la nature et du degré proportionnel de cette influence, à laquelle ils sont respectivement soumis.

Mais il y a plus. Des sympathies particulières lient les organes de chaque sens, avec divers autres organes, dont ils partagent les affections, et dont l’état influe sur le caractère des sensations qui leur sont propres. Plusieurs maladies du système nerveux, quelques-unes même qui portent uniquement sur l’estomac et sur le diaphragme, sont capables de dénaturer les fonctions de l’ouïe, jusqu’au point d’altérer tous les sons, d’en faire entendre qui n’ont aucune réalité, ou de produire une surdité complète. Les viscères abdominaux influent aussi très-puissamment sur les opérations de la vue. Un grand nombre de maladies des yeux dépendent de matières nuisibles introduites, ou accumulées dans le canal alimentaire : quelques affections hypocondriaques, et différens désordres de la matrice et des ovaires, paralysent momentanément le nerf optique, et causent une cécité passagère. Nous avons fait remarquer ailleurs, que l’odorat et les organes de la génération ont entr’eux des rapports sympathiques particuliers. Mais entre le canal intestinal et l’odorat, les rapports ne sont ni moins étroits, ni moins étendus : et si divers états maladifs des organes de la digestion peuvent dénaturer les impressions des odeurs, plusieurs maladies du bas-ventre abolissent entièrement la faculté de les recevoir. Quant au goût, personne n’ignore que sa manière de sentir est entièrement subordonnée à la conscience de bien-être, ou de mal-aise général, sur-tout au sentiment qui résulte de l’état de l’estomac et des autres parties directement employées à la digestion ; état qui le dirige ordinairement avec sûreté, pour le choix et la quantité des alimens, pourvu que l’imagination ne vienne pas égarer cet heureux instinct.

Observons encore, que chaque sens ne pouvant entrer en action, qu’en vertu de l’action préalable de tous les systèmes généraux d’organes, et s’y maintenir, qu’en vertu de leur action simultanée, il se ressent toujours nécessairement de leurs habitudes, et partage plus ou moins, leurs affections les plus ordinaires. Ainsi, le degré de sensibilité du système sensitif, et ses rapports de balancement avec le système moteur, influent beaucoup sur le caractère des impressions reçues par chaque sens en particulier. C’est par cette circonstance, autant et plus peut-être qu’à raison de l’état direct de l’organe mis en jeu, qu’elles sont fortes ou foibles, vives ou languissantes, durables ou fugitives. Ainsi, la marche de la circulation et les habitudes du système sanguin, impriment aux sensations différens caractères, dont on chercheroit en vain la cause dans les dispositions particulières du sens auquel elles appartiennent : une légère différence dans la simple vitesse du cours des humeurs, suffit pour éclaircir ou troubler, aviver ou émousser toutes les sensations à la fois.

Observons enfin, que tous les organes des sens n’exercent leurs fonctions spéciales, que par des relations directes et continuelles avec le cerveau ; qu’ils se ressentent les premiers des changemens qui peuvent survenir dans ses dispositions ; et que son état est la circonstance la plus capable de modifier, et même d’intervertir entièrement l’ordre et le caractère des sensations.

Je ne vais pas plus loin : des preuves nouvelles ajouteroient peu de force à ce qui vient d’être dit. Nous pouvons donc conclure avec toute assurance, que la bonne analyse ne peut isoler les opérations d’aucun sens en particulier, de celles de tous les autres ; qu’ils agissent quelquefois nécessairement, et presque toujours occasionnellement, de concert ; que leurs fonctions restent constamment soumises à l’influence de différens organes, ou viscères ; et qu’elles sont déterminées et dirigées par l’action, plus directe et plus puissante encore, des systèmes généraux, et notamment du centre cérébral.

Ces considérations ouvrent, pour l’étude de l’homme, des routes entièrement nouvelles ; elles indiquent avec plus d’exactitude, les sources d’où naissent, et la manière dont se produisent les premières déterminations, les premières idées, les premiers penchans : en un mot, toutes les observations ci-dessus forment réunies, le programme et comme le résumé d’un nouveau traité des Sensations, qui, s’il étoit exécuté dans le même esprit, avec tous les développemens nécessaires, ne seroit peut-être pas moins utile dans ce moment, aux progrès de l’idéologie, que le fut dans son temps celui de Condillac.

De l’Instinct.
§. i.

Les détails dans lesquels je suis entré précédemment, touchant les appétits instinctifs qui se développent avant que le fœtus ait éprouvé l’action de l’univers extérieur, me permettent de glisser rapidement sur ce qui me reste encore à dire de l’instinct en général.

Nous avons vu que les élémens, ou les matériaux dont les substances animales se composent, ne sont eux-mêmes que des combinaisons particulières, produites par la tendance continuelle de toutes les parties de la matière les unes vers les autres. Nous avons vu, par suite, que l’organisation résulte des tendances nouvelles que ces matériaux acquièrent en se formant ; et qu’à mesure que les combinaisons se multiplient, ils suivent d’autres lois d’arrangement, ils acquièrent d’autres propriétés : enfin, qu’il se manifeste d’autres affinités particulières, d’où naissent à leur tour, de nouvelles séries de phénomènes, qui paroissent n’avoir plus aucun rapport avec ceux des combinaisons élémentaires antérieures. C’est ainsi, que la tendance vive de l’acide nitrique vers la potasse, ne se montre ni dans l’azote, ni dans l’oxigène, et que les propriétés des différens éthers n’existent ni dans l’alkool, ni dans leurs acides respectifs.

La nature de toute combinaison dépend sans doute de celle de ses élémens : mais elle dépend aussi de leur proportion réciproque, et des circonstances dans lesquelles ils se sont confondus. Ces circonstances suffisent même assez souvent pour dénaturer entièrement les résultats. Si, par exemple, le soufre incomplètement saturé d’oxigène, développe un acide odorant et volatil ; le même soufre et le même oxigène, unis à parfaite saturation, forment un acide pesant, fixe, et presque sans odeur. Par exemple encore, certaines circonstances particulières et différentes dans lesquelles l’oxigène et l’azote se combinent, suffisent pour lui faire produire, tantôt de l’acide nitrique, ou nitreux, tantôt de l’air atmosphérique pur.

Nous avions reconnu déjà par nos recherches sur la physiologie des sensations, et nous venons d’établir sur de nouvelles preuves, que l’action du système nerveux, comme organe de la sensibilité et comme source des mouvemens vitaux, consiste en ce que les impressions reçues par les extrémités sentantes, se réunissent dans un point central ; et que de-là, par une véritable réaction, partent les déterminations analogues et subséquentes, qui doivent mettre en jeu toutes les parties que ce même point central retient dans sa sphère d’activité. Nous avons constaté de plus, que, dans le système animal, il peut exister primitivement, ou se former par l’effet des habitudes postérieures de la vie, un nombre, plus ou moins grand, de ces centres nerveux qui, quoique liés et subordonnés au centre commun, ont leur manière de sentir propre, exercent leur genre d’influence, et restent souvent isolés dans leurs domaines respectifs, soit par rapport aux impressions reçues, soit par rapport aux mouvemens exécutés : et nous avons en même temps, vu que dans le centre commun, la réaction prend le caractère de la volonté ; que là, par conséquent, réside le moi ; que si tous les organes peuvent agir sur lui, suivant leur degré d’importance, les déterminations qui se forment dans son sein, les embrassent tous, et se rapportent à leurs diverses fonctions, et à leur état particulier. Enfin, après avoir observé que les différens systèmes d’organes et les besoins qui leur sont relatifs, ne se développent pas tous à la fois, mais d’une manière successive et graduelle ; que les appétits, nés de ces besoins, ou qui ne sont que ces mêmes besoins en action, se forment nécessairement dans un ordre successif : nous avons vu naître et se confirmer chaque tendance instinctive, avec le système d’organes auquel elle appartient plus particulièrement ; d’abord celle de conservation, ensuite celle de nutrition’', qui s’y lie de la manière la plus étroite, et en dernier lieu, celle de mouvement, qui se coordonne bientôt avec les deux autres : et comme nous avons rapporté tous les besoins, qui ne peuvent être pour nous, distincts des facultés, aux affinités animales que chaque combinaison [19] nouvelle fait éclore, nous avons pu, sans sortir des faits physiologiques les plus certains, et des analogies directes que nous offrent les lois communes à toutes les parties de la matière, nous faire une idée claire et simple de l’animal vivant, sentant et voulant, tel qu’au sortir de l’œuf ou du ventre de sa mère, il arrive à la lumière du jour. Or, c’est de la même manière, c’est exactement par la même série d’opérations, que se forment dans la suite, ses jugemens touchant les divers objets de l’univers extérieur, les appétits ou les passions que ces jugemens font naître en lui, et les déterminations qu’il conçoit, en vertu de ces passions, ou de ces appétits ; je veux dire que les impressions, reçues par les extrémités nerveuses dont se composent les organes directs des sens, transmises au centre cérébral, y produisent des réactions et des déterminations conformes à leur nature, de la même manière que les impressions qui viennent des extrémités internes, et qui, jusqu’alors, ont été presque les seules qu’aient reçues les centres partiels et le cerveau [20].

Il y a cependant ici, quant aux résultats, une différence sensible à observer. Comme le moi, réside dans le centre commun, toutes les opérations qui ne sortent point du domaine des centres partiels, ne peuvent produire ni jugement apperçu, ni volonté sentie : et comme les impressions qui viennent au cerveau, des extrémités nerveuses internes, sont loin d’être aussi distinctes, et de pouvoir être rangées et classées aussi méthodiquement que celles qui lui sont transmises par les organes des sens proprement dits, les premières et tous leurs produits ont toujours, et l’on sent bien qu’elles doivent avoir en effet, quelque chose de plus confus et de plus indéterminé.

Les premières tendances et les premières habitudes instinctives sont donc une suite des lois de la formation et du développement des organes : elles appartiennent particulièrement aux impressions internes, et aux déterminations que ces dernières occasionnent dans tout le système animal. Celles qui se forment aux époques subséquentes de la vie, se ressentent beaucoup plus du mélange et de l’influence des impressions relatives à l’univers extérieur, lesquelles sont recueillies par les sens : mais c’est toujours à l’état des ramifications nerveuses, distribuées dans le sein des viscères et des organes principaux ; c’est quelquefois aux dispositions intimes du système cérébral lui-même, qu’elles doivent leur naissance : et toujours, elles conservent quelque empreinte de ce caractère vague, qui montre qu’elles sont peu dépendantes du jugement et de sa volonté.

§. ii.

Dans la première classe de ces habitudes, ou de ces déterminations, il faut évidemment ranger celles qui se manifestent au moment même où l’animal voit le jour. Ainsi, le cailleteau ou le perdreau, qui, traînant encore l’œuf dont il vient de sortir, court après les grains et les insectes ; le chat et le chien, qui cherchent, les yeux encore fermés, la mamelle de leur mère ; le canneton, qui s’achemine vers l’eau, sitôt qu’il la sent, et qui s’y jette, sitôt qu’il l’apperçoit, malgré les cris d’une mère adoptive, d’espèce différente, qui l’avertit avec anxiété du danger qu’elle y croit voir pour lui ; la petite tortue, toute humide encore des fluides de l’œuf dont elle s’échappe à peine, qui se dirige sur-le-champ vers la mer, en prend le chemin, le suit sans détour, le reprend vingt fois, même à de grandes distances, et de quelque côté qu’on lui tourne la tête : tous ces phénomènes appartiennent aux déterminations primitives ; ils découlent des lois de l’organisation et de l’ordre de son développement. Peut-être faut-il aussi ranger dans la même classe, certains autres appétits, ou penchans particuliers, qui n’acquièrent cependant toute leur force, que beaucoup plus tard, et lorsque le corps a pris à-peu-près tout son accroissement : comme, par exemple, l’instinct du chien de chasse, qui, suivant la race à laquelle il appartient, poursuit de préférence, tel ou tel gibier, et se sert naturellement, sans aucune instruction préalable, de différens moyens pour le saisir ; la rage du tigre, que rien ne fléchit, ni les bons ni les mauvais traitemens, et qui, gorgé de sang et de chairs, n’en est que plus ardent à déchirer tout ce qui lui présente l’image de la vie ; la haine du furet pour le lapin, dont la vue et l’odeur, même assez lointaine, le font aussitôt entrer en fureur, et qu’il reconnoît dès l’instant, pour son ennemi, pour l’objet d’un invincible penchant de destruction, sans l’avoir jamais vu, sans avoir dans son souvenir aucune trace relative à ce foible et paisible animal.

En effet, toutes ces tendances de l’instinct tiennent essentiellement à la nature intime de l’organisation : les premiers traits, sans doute, en sont gravés dans le système cérébral, au moment même de la formation du fœtus ; et si elles ne développent toute leur énergie, que chez l’animal à-peu-près adulte, c’est qu’elles ont besoin, pour pouvoir s’exercer, d’un degré considérable de force dans les membres. Quoi qu’il en soit, nous rapporterons à la seconde classe d’habitudes et de déterminations instinctives, c’est-à-dire, à celles que présentent des époques postérieures, plus ou moins éloignées de la naissance, les penchans produits par le développement de certains organes particuliers : par exemple, ceux qu’amène la maturité des organes de la génération ; les appétits, ou les répugnances [21] pour certains alimens, ou pour certains remèdes qu’on observe dans un grand nombre de maladies ; l’instinct et même les passions, étrangers à l’espèce, qui caractérisent quelques affections singulières du système nerveux.

Il suffit, au reste, de rappeler ici ce que nous avons dit ailleurs de ces divers phénomènes : et sans entrer dans de nouveaux détails, il demeure bien prouvé que les tendances instinctives qui surviennent dans le cours de la vie, résultent, comme celles que l’animal manifeste en naissant, d’impressions internes absolument indépendantes à leur origine, de celles que reçoivent les organes des sens proprement dits ; quoique bientôt, elles se mêlent à toutes les sensations, et puissent être modifiées, jusqu’à un certain point, par le jugement et par la volonté.

D’après les observations exposées dans ce Mémoire, et d’après celles que nous avons déjà recueillies dans l’histoire physiologique des sensations, il ne peut plus rester le moindre doute, ni sur l’existence d’un système de penchans et de déterminations, formés par des impressions à-peu-près étrangères à celles de l’univers extérieur ; ni sur les caractères qui distinguent ces déterminations et ces penchans, des volontés résultantes de jugemens, plus ou moins nettement sentis, mais réellement portés par le moi ; ni même sur les circonstances qui combinent, ou mêlent presque toujours, et confondent quelquefois ces deux genres de déterminations. J’ose croire que toutes ces observations rapprochées jettent un jour nouveau sur l’étude de l’homme. J’ose croire aussi que si le professeur Draparnaud [22] exécute le beau plan d’expériences qu’il a proposé, pour déterminer le degré respectif d’intelligence, ou de sensibilité propre aux différentes races, et former, pour ainsi dire, leur échelle idéologique, il ne lui sera pas inutile de partir du point où nous sommes parvenus dans cet examen. Peut-être même pensera-t-il que ses recherches doivent être dirigées dans le même sens : et peut-être encore ne hasarderoit-on pas trop, en prédisant qu’il trouvera toujours l’instinct d’autant plus direct et d’autant plus fixe, que les besoins de conservation et de nutrition sont plus simples, ou que l’organisation est plus simple elle-même ; qu’il le trouvera d’autant plus éclairé, plus étendu, plus vif, que la sensibilité des organes internes est plus exquise, et qu’ils exercent plus d’influence sur le centre cérébral ; enfin, que pour évaluer le degré d’intelligence de chaque espèce, il lui suffira presque toujours de connoître les dangers dont elle est menacée, les difficultés qu’elle éprouve à se procurer sa subsistance, et la quantité d’impressions qu’elle est forcée de recevoir de la part des objets extérieurs, sur-tout de la part des autres êtres animés, soit qu’elle vive dans une espèce d’état social, soit que des guerres acharnées et continuelles l’arment habituellement contr’eux.

De la Sympathie.
§. i.

Par une loi générale, et qui ne souffre aucune exception, les parties de la matière tendent les unes vers les autres. À mesure que ces parties, supposées d’abord les plus simples et les plus élémentaires, viennent à se rapprocher, à se confondre, à se combiner, elles acquièrent de nouvelles tendances. Mais ces dernières attractions ne s’exercent plus au hasard : c’est dès lors avec choix que les corps se recherchent ; c’est avec préférence qu’ils s’unissent : et plus les combinaisons s’éloignent de la simplicité de l’élément, plus aussi, pour l’ordinaire, elles offrent, dans leurs nouvelles affinités, de ce caractère d’élection, dont les lois paroissent constituer l’ordre fondamental de l’univers.

Les matières organisées, et notamment les matières vivantes, produites originairement par les mêmes moyens, et en vertu des mêmes lois, y demeurent assujetties dans tous leurs développemens postérieurs, dans toutes ces combinaisons successives qu’elles aspirent sans cesse à former, jusqu’au moment de leur dissolution finale. De-là, résultent immédiatement tous les phénomènes directs, par lesquels se manifeste la spontanéité de la vie ; toutes les opérations internes qui développent les membres de l’animal ; tous les mouvemens primitifs qui dévoilent et caractérisent en lui des appétits et de vrais penchans.

Dans tout système organique, la ressemblance, ou l’analogie des matières les fait tendre particulièrement les unes vers les autres : il paroît même qu’en se confondant, elles deviennent toujours de plus en plus semblables. C’est ainsi que les parties animées prennent leur accroissement progressif, et réparent les pertes éprouvées journellement ; c’est ainsi que l’organisation se perfectionne, et que se rectifient les erreurs inévitables dans le choix, ou dans l’emploi des alimens, et les désordres plus ou moins graves, également inséparables des fonctions multipliées qui concourent à leur digestion.

Les matières vivantes ont une affinité mutuelle d’autant plus forte, elles tendent à se coorganiser d’une manière d’autant plus directe, qu’elles sont déjà plus complètement animalisées. Ainsi, par exemple, quand la gélatine et la fibrine se rencontrent hors du torrent de la circulation, qui les tient séparées et distinctes, la fibrine, douée d’un caractère d’animalisation plus avancé, saisit la gélatine, l’entraîne, pour ainsi dire, dans sa sphère d’activité, et lui communiquant une partie de sa tendance à la concrétion, l’organise en membranes qui contractent différentes dispositions, et vivent à différens degrés, suivant la forme, les fonctions et la sensibilité des parties qui les avoisinent.

Allons plus loin : nous verrons ces épanchemens muqueux, composés de lymphe, de fibrine et de gélatine, qui se forment souvent dans le cours des maladies inflammatoires, sur les viscères particulièrement affectés, s’organiser avec d’autant plus de promptitude, se rapprocher d’autant plus de l’état des parties vivantes, que ces viscères sont plus sensibles, ou plus actifs : et pour peu que les circonstances favorisent leur coalition réciproque, bientôt les nerfs et les vaisseaux des derniers s’étendent et s’abouchent avec des nerfs et des vaisseaux correspondans, dont l’œil peut suivre la formation accidentelle dans cette espèce d’enduit organisé dont ils sont recouverts. C’est encore absolument de la même manière, que se forment les cicatrices, dont les matériaux, bien connus aujourd’hui, ne sont que les humeurs muqueuses habituellement flottantes dans le tissu cellulaire : en effet, ces humeurs, se mêlant à la partie fibreuse, appelée par la suppuration dans les organes enflammés, se concrètent en tissu solide, et présentent bientôt tous les phénomènes d’une vie véritable, mouvement tonique, circulation, sensibilité [23]. Enfin, les parties complètement organisées, mises en contact, sans qu’un épiderme épais, ou des humeurs aqueuses empêchent leur réunion, se collent, comme les arbres dans la greffe en approche : leurs nerfs et leurs vaisseaux respectifs abouchant, et s’allongeant de l’une à l’autre, y pénètrent par une vive impulsion ; de sorte qu’elles ne forment plus qu’une seule partie, vivent d’une vie commune ; et tous les mouvemens isolés et propres, que chacune d’elles exécute, correspondent à des impressions qu’elles se renvoient et se communiquent réciproquement. C’est là ce qui fournit à Tagliacoti, chirurgien du seizième siècle, une idée bizarre, mais ingénieuse, pour restaurer certaines parties du visage, comme le nez, les lèvres, &c. quand des maladies, ou des blessures les ont détruites. Il y faisoit une incision qui mettoit le vif à découvert ; il y colloit un lambeau, convenablement disposé, de la peau et du tissu cellulaire de quelque membre, par exemple, du bras, et ne séparoit les deux parties, que lorsqu’il étoit assuré que la greffe avoit pris dans tous ses points. Tous les livres de chirurgie parlent de cette méthode, ou plutôt de cette indication ; car il paroît qu’elle fut très-rarement employée, même du temps de l’auteur ; et depuis l’époque de son invention, les grandes difficultés dont est accompagnée son exécution, l’ont fait abandonner entièrement.

Tout ce que nous venons de dire doit s’entendre des matières animales, douées de vie : c’est uniquement dans cet état, qui dépend lui-même, comme on l’a vu ci-dessus, des circonstances de leur formation primitive, et de leur persistance dans les mêmes dispositions, qu’elles manifestent ces affinités puissantes de coorganisation mutuelle. Si-tôt, en effet, que la mort les a saisies, plus la tendance de leurs élémens à former des combinaisons nouvelles est énergique, plus aussi elle hâte leur séparation, et par conséquent la destruction des corps, qui ne sont que leur aggrégat régulier.

§. ii.

Comme tendance d’un être vivant vers d’autres êtres de même, ou de différente espèce, la sympathie rentre dans le domaine de l’instinct ; elle est, en quelque sorte, l’instinct lui-même, si l’on veut la considérer sous son point de vue le plus étendu. Comme nous l’avons déjà fait remarquer, les attractions et les répulsions animales tiennent au même ordre de causes ; aux besoins de l’animal, à son organisation. Or, celle-ci dépend évidemment des circonstances qui président à la première formation du centre de gravité vivante. Accru, modifié, dénaturé par les besoins, cet instinct suit toutes les directions, prend tous les caractères, parcourt tous les degrés et toutes les nuances, depuis le doux et vif penchant social de l’homme, de l’abeille, de la fourmi, jusqu’à l’isolement volontaire et farouche du sanglier, jusqu’à l’insatiable fureur du tigre : et par la raison que ses besoins sont relatifs aux espèces, toutes les déterminations instinctives étant, à leur tour, relatives aux besoins, celles-ci se trouvent nécessairement coordonnées avec tous les degrés et avec tous les modes d’animalisation.

Voilà, par exemple, pourquoi les déterminations, qui ont pour objet la conservation de l’animal, forcent une race timide à fuir à l’aspect de tous les serpens ; tandis que d’autres, poussées par l’instinct de nutrition, les attaquent avec courage, les déchirent et les dévorent. Toutes les espèces de serpens à sonnettes, répandent au loin la terreur, par le seul frémissement des écailles de leur queue et par l’odeur empestée qu’ils exhalent ; ils glacent et stupéfient les animaux foibles, qui n’entreprennent seulement pas, le plus souvent, de fuir devant eux ; ils étonnent quelquefois les oiseaux eux-mêmes, que les chemins de l’air sembleroient cependant pouvoir toujours dérober à leur dent meurtrière. Mais des animaux plus hardis, tels que les tapirs, et même les cochons transportés d’Europe en Amérique, ne craignent pas de les saisir, de les mettre en lambeaux, et d’engloutir ces lambeaux tout vivans.

Le lion jouit d’une force si puissante, il est armé de dents et de griffes si redoutables, que presque tous les animaux le fuient avec un profond sentiment d’effroi. Suivant le rapport des voyageurs, qui n’ont pas craint de parcourir les déserts embrasés, où ses muscles vigoureux et son naturel dominateur peuvent acquérir un entier développement, les chiens, les chevaux, les bœufs, perdent tout courage à son aspect ; ils frémissent et reculent à sa voix la plus lointaine ; ils tressaillent, leur poil se hérisse, la sueur ruisselle de tout leur corps, quand il rôde dans le voisinage, quoique, souvent alors, nul signe sensible pour l’homme n’ait encore annoncé sa présence [24] : et ces terreurs secrètes de leur instinct, ont été plus d’une fois, d’utiles avertissemens pour les voyageurs égarés avec eux, dans les forêts. Malgré tout cela, le besoin de nourriture et l’intérêt commun rapprochent du lion, le jackal, espèce douée d’un odorat plus fin, pleine de sagacité pour découvrir la proie, d’adresse et d’ardeur pour la suivre, et qui consent à chasser au compte de son maître ; c’est-à-dire, à faire tomber le gibier sous sa griffe, à condition d’en avoir sa part. C’est encore ainsi que les chiens de la nouvelle-Hollande [25], qui tiennent à la race du jackal et du renard, montrent pour toute espèce de volaille, une avidité furieuse, qui résiste aux plus sévères corrections : et cependant ces animaux sont d’ailleurs fort dociles. Enfin, pour ne pas accumuler les faits du même genre, on voit l’instinct social et celui de famille céder, dans le père et la mère du jeune aiglon, au besoin personnel de subsistance : ils n’hésitent pas à le chasser, faible encore de leur aire, et à le bannir à jamais, du territoire sur lequel ils se sont arrogé un empire exclusif [26].

Je m’arrête ici plus particulièrement sur les antipathies, parce que les exemples de la sympathie s’offrent en foule dans toutes les espèces sociales, et parce qu’elle est, en quelque sorte, la loi générale de la nature vivante. Il est aisé de voir que les exceptions dépendent toujours, ou d’un état hostile, nécessité par les besoins, ou de certaines dispositions particulières des corps, déterminées par le caractère physique de leurs élémens. Pour que deux êtres animés tendent sympathiquement l’un vers l’autre, il suffira que, dans l’origine, les besoins n’aient pas forcé leurs espèces respectives à se fuir, à s’attaquer, à se dévorer ; que des impressions transmises de race en race, n’aient point transformé ces premières déterminations, en instinct constant ; ou que certaines habitudes du système, certaines associations d’idées, de souvenirs, et même de très-vagues affections, n’aient pas produit en eux un instinct factice ; ou peut-être, enfin, que leurs dispositions réciproques, relatives soit au fluide électrique animal, soit à tout autre principe vivant, susceptible de s’exhaler de leurs corps, et de former une atmosphère répulsive autour d’eux, ne les place point dans un état réciproque et nécessaire de repoussement.

Tout ce qui précède est particulièrement applicable aux déterminations sympathiques de l’instinct, qui se forment et naissent avec l’animal. Celles qui se développent aux époques postérieures de la vie, présentent des phénomènes très-analogues ; elles n’en diffèrent même que par le moment qui les voit naître, par le caractère des habitudes auxquelles tout le système est alors plié, par la nature des organes dont l’état, ou les affections les produisent immédiatement. Et comme dans les maladies, il se manifeste, d’une part, divers appétits relatifs aux objets de nos besoins physiques, et divers penchans qui se dirigent vers certains êtres déterminés ; de l’autre, des dégoûts, des répugnances, des aversions particulières : de même, les deux tendances, les deux impulsions de nature, le plus fortement sympathiques, l’amour et la tendresse maternelle, considérés comme simples déterminations animales, ne se marquent pas toujours par les attractions physiques qui les caractérisent spécialement ; elles sont très-souvent modifiées, quelquefois dénaturées par des répulsions prédominantes, qui ne tiennent pas toutes uniquement au seul besoin contrarié. Il est même assez remarquable que ce soit, en général, dans des races et chez des individus d’une excessive sensibilité nerveuse, que s’observent les plus grands écarts de la sympathie ; et que, tantôt par l’effet des résistances qu’elle rencontre, tantôt par la perversion totale de son instinct, on retrouve précisément chez eux, à côté d’elle, ou même par son effet immédiat, les répugnances les plus singulières, les aversions automatiques les plus invincibles, et jusqu’aux égaremens de la plus aveugle fureur [27].

Ce phénomène idéologique et moral, tient encore à des causes physiques directes : il dépend d’un autre phénomène physiologique, que nous avons déjà noté plus d’une fois ; je veux dire que les êtres les plus sensibles, sont aussi les plus sujets aux maladies convulsives et aux différens désordres de la sensibilité.

§. iii.

La sympathie, en général, dérive du sentiment du moi, de la conscience, au moins vague, de la volonté : elle est même nécessairement inséparable de cette conscience et de ce sentiment. Nous ne pouvons partager les affections d’un être quelconque, qu’autant que nous lui supposons la faculté de sentir comme nous. En effet, sans cela, comment concevoir des affections ? Pour supposer qu’il sent, il faut nécessairement lui prêter un moi. Quand les poètes veulent nous intéresser plus vivement aux fleurs, aux plantes, aux forêts, il les douent d’instinct et de vie ; quand ils veulent peupler une solitude d’objets qui parlent de plus près à nos cœurs, ils animent les fleuves, les montagnes et les grottes de leurs rochers.

Du moment que nous supposons dans un être, des sensations, des penchans, un moi, pour peu que cet être excite notre attention, il ne peut plus nous rester indifférent. Ou la sympathie nous attire vers lui, ou l’antipathie nous en écarte ; ou nous nous associons à son existence, ou elle devient pour nous, un sujet d’effroi, de repoussement, de haine et de colère. Il est aussi naturel, pour tout être sensible, de tendre vers ceux qu’il suppose sentir comme lui, de s’identifier avec eux, ou de fuir leur présence et de haïr leur idée, que de rechercher les sensations de plaisir et d’éviter celles de douleur.

Sans doute, ces dispositions, aussi-tôt qu’elles commencent à s’élever au-dessus du pur instinct, c’est-à-dire, aussi-tôt qu’elles cessent d’être de simples attractions animales, ou des déterminations relatives à la conservation de l’individu, à sa nutrition, au développement et à l’emploi de ses organes naissans ; ces dispositions se rapportent dès-lors, aux avantages que nous pouvons retirer des autres êtres, aux actes que nous devons en attendre ou en redouter, aux intentions que nous leur supposons à notre égard, à l’action que nous espérons ou n’espérons pas d’exercer sur leur volonté. Mais dans ces derniers sentimens, il entre une foule de jugemens inapperçus. Ce puissant besoin d’agir sur les volontés d’autrui, de les associer à la sienne propre, d’où l’on peut faire dériver une grande partie des phénomènes de la sympathie morale, devient, dans le cours de la vie, un sentiment très-réfléchi ; à peine se rapporte-t-il, pendant quelques instans, aux déterminations primitives de l’instinct : mais il ne leur est jamais complétement étranger.

Il en est de la sympathie, comme des autres tendances instinctives primordiales : quoique formée d’habitudes du système, qui précèdent la naissance de l’individu, elle s’exerce par les divers organes des sens, aux fonctions desquelles les lois de l’organisation l’ont liée d’avance ; elle s’associe à leurs impressions ; elle s’éclaire et se dirige par eux. La vue, l’odorat, l’ouïe, le tact, deviennent tour-à-tour, et quelquefois de concert, les instrumens extérieurs de la sympathie. La vue, en faisant connoître la forme et la position des objets, donne une foule d’utiles et prompts avertissemens. Ses impressions vives, brillantes, éthérées, en quelque sorte, comme l’élément qui les transmet, ne sont pas seulement la source de beaucoup d’idées et de connoissances ; elles produisent encore, ou du moins elles occasionnent une foule de déterminations affectives, qui ne peuvent être entièrement rapportées à la réflexion. Les sensations que l’œil reçoit des êtres vivans, ont un autre caractère que celles qui lui représentent les corps inanimés. Leurs formes, leurs couleurs, leurs rapports de situation avec les autres corps de la nature, les avantages même que l’individu peut en attendre, ou les inconvéniens qu’il peut en redouter, ne suffisent pas pour expliquer le genre particulier d’émotions intérieures qu’ils font naître. L’aspect du mouvement volontaire nous avertit qu’ils renferment un moi, pareil à celui qui sert de lien à toute notre existence. Dès ce moment, il s’établit d’autres relations entre eux et nous ; et peut-être, indépendamment des affections et des idées que leurs actes extérieurs, ou les mouvemens de leur physionomie manifestent, les rayons lumineux émanés de leurs corps, sur-tout ceux que lancent leurs regards, ont-ils certains caractères physiques, différens de ceux qui viennent des corps privés de la vie et du sentiment.

Chez les oiseaux, dont la vue est le sens prédominant, c’est aux fonctions de ses organes que sont particulièrement liées la plupart des déterminations de l’instinct. En fendant les airs, leurs regards perçans embrassent un vaste horison : des plus hautes régions de l’atmosphère, ils plongent dans les profondeurs des vallées, dans le sein des bois. C’est par cette étendue et cette puissance de vision, qu’ils découvrent et reconnoissent au loin, les objets de leurs amours ; qu’en allant à de grandes distances, chercher la nourriture de leurs petits, ils peuvent veiller encore sur eux, être avertis du moindre danger, et se trouver toujours prêts à revoler vers leurs nids, au premier besoin. C’est aussi par cette même faculté, qu’ils épient leur proie, la poursuivent et tombent sur elle comme l’éclair, en jugeant les intervalles avec la plus grande sûreté d’appréciation, et les parcourant avec la plus grande justesse de vol ; ou qu’ils apperçoivent, et se mettent en état de déconcerter tous les desseins de l’ennemi, quel qu’il soit, qui les guette et les poursuit.

§. iv.

Chez les animaux, dont les yeux et les oreilles ne s’appliquent pas à beaucoup d’objets divers, et sur-tout n’ont pas l’habitude d’y considérer beaucoup de rapports, il paroît que le principal organe de l’instinct est l’odorat ; il est aussi par conséquent alors, celui de la sympathie. Plusieurs espèces sont évidemment dirigées vers les êtres de la même, ou d’une autre espèce, par des émanations odorantes qui leur en indiquent la trace, et leur en font reconnoître la présence, long-temps avant que leurs oreilles aient pu les entendre, ou leurs yeux les appercevoir. Chez les quadrupèdes, qui naissent, et restent quelque temps encore après leur naissance, les yeux fermés, l’odorat et le tact paraissent être les seuls guides de l’instinct primitif : tandis que le jeune poulet, le perdreau, le cailleteau, à peine sortis de la coque, se servent avec beaucoup de précision, de leur vue ; et qu’en courant après les insectes, ils approprient, exactement aux distances, les efforts des muscles de leurs cuisses, et dirigent ceux qui meuvent la tête et le cou, de manière à faire tomber leur bec débile juste sur leur petite proie. Les chats et les chiens, attirés par la douce et moite chaleur de leur mère, par l’odeur particulière de son corps et de ses mamelles gonflées de lait, se tournent vers elle, la cherchent, et vont s’emparer de ces réservoirs, où leur premier aliment se trouve déjà tout préparé par la nature. Dans le temps des amours, les mâles et les femelles se présentent et se reconnoissent de loin, par l’intermède des esprits exhalés de leurs corps, qu’anime, durant cette époque, une plus grande vitalité.

Il n’est pas douteux que chaque espèce, et même chaque individu, ne répande une odeur particulière : il se forme autour de lui, comme une atmosphère de vapeurs animales, toujours renouvelée par le jeu de la vie [28] : et quand cet individu se déplace, il laisse toujours sur son passage, des particules qui le font suivre avec sûreté, par les animaux de son espèce, ou d’espèce différente, doués d’un odorat fin. C’est ainsi que le chien distingue la piste du lièvre de celle du renard, celle du cerf de celle du daim ; que parmi plusieurs cerfs, il démêle, à la trace, celui sur lequel il a d’abord été lancé, sans se laisser égarer par les ruses que l’animal poursuivi s’efforce d’opposer à cet instinct si sûr et si dangereux pour lui.

En général, les émanations des animaux jeunes et vigoureux sont salutaires ; conséquemment, elles produisent des impressions agréables, plus ou moins distinctement apperçues. De-là, naît cet attrait d’instinct, par lequel on est attiré vers eux, et qui fait éprouver un certain plaisir organique à leur vue, à leur approche, avant même qu’il s’y mêle l’idée d’aucun rapport d’affection ou d’utilité. L’air des étables qui renferment des vaches et des chevaux, proprement tenus, est également agréable et sain : on croit même, et cette opinion n’est pas dénuée de tout fondement, que dans certaines maladies, cet air peut être employé comme remède, et contribuer à leur guérison. Montagne raconte qu’un médecin de Toulouse, l’ayant rencontré chez un vieillard cacochyme, dont il soignoit la santé, frappé de l’air de force et de fraîcheur du jeune homme (car le philosophe avoit alors à peine vingt ans), engagea son malade à s’entourer de personnes de cet âge, qu’il regardoit comme non moins propres à le ranimer qu’à le réjouir. Les anciens savoient déjà combien il peut être utile, pour des vieillards languissans, et pour des malades épuisés par les plaisirs de l’amour, de vivre dans une atmosphère remplie de ces émanations restaurantes, qu’exhalent des corps jeunes et pleins de vigueur. Nous voyons dans le troisième livre des Rois, que David couchoit avec de jolies filles pour se réchauffer et se redonner un peu de force. Au rapport de Galien [29], les médecins grecs avoient, depuis long-temps, reconnu dans le traitement de différentes consomptions, l’avantage de faire téter une nourrice jeune et saine ; et l’expérience leur avoit appris que l’effet n’est pas le même, lorsqu’on se borne à faire prendre le lait au malade, après l’avoir reçu dans un vase. Cappivaccius conserva l’héritier d’une grande maison d’Italie, tombé dans le marasme, en le faisant coucher entre deux filles jeunes et fortes. Forestus rapporte qu’un jeune bolonois fut retiré du même état, en passant les jours et les nuits auprès d’une nourrice de vingt ans : et l’effet du remède fut si prompt, que bientôt on eut à craindre de voir le convalescent perdre de nouveau ses forces, avec la personne qui les lui avoit rendues. Enfin, pour terminer sur ce sujet, Boerhaave racontoit à ses disciples, qu’il avoit vu guérir un prince allemand, par le même moyen, employé de la même manière qui réussit jadis si bien à Cappivaccius.

Si les déterminations instinctives, qui appartiennent à la sympathie, sont très-souvent excitées et dirigées par l’odorat, celles qu’on a caractérisées par la dénomination d’antipathies, ne sont pas moins souvent liées aux fonctions des organes du même sens. C’est par eux, que les animaux d’un ordre inférieur, sont avertis de l’approche du lion. Les différentes espèces de serpens crotales, et notamment le boiquira, répandent, comme on l’a vu ci-dessus, une odeur que les quadrupèdes et les oiseaux, dont ils font leur proie, savent reconnoître d’assez loin, et qui les frappe d’une profonde terreur. Il en est de même de plusieurs espèces de boa, particulièrement du devin, ce monstrueux reptile, dont les replis étouffent les chèvres, les gazelles, les génisses, et jusqu’aux taureaux les plus vigoureux. Il en est de même, enfin, de presque toutes ces races dévastatrices, qui n’existent que par la guerre, le sang, et la destruction. Ce sont les émanations propres à chacune d’elles, qui, laissées sur leurs traces, ou même les devançant par-tout, deviennent souvent, la sauve-garde de leurs tristes victimes, et les écartent au loin ; mais qui souvent aussi, les livrent plus sûrement à sa rage, et les mettent hors d’état de fuir, en les glaçant de stupeur.

§. v.

L’oreille transmet au cerveau beaucoup d’impressions extérieures, et lui fournit les matériaux de beaucoup de connoissances : c’est peut-être pour cela même, qu’elle prend moins de part aux déterminations de l’instinct, et ne s’associe que plus foiblement, aux circonstances qui les occasionnent, ou qui les manifestent. Toutes les facultés sentantes de l’ouïe, d’ailleurs si vives, si délicates, si étendues, semblent être absorbées par cette nombreuse classe d’ impressions, qui sont presque uniquement destinées à provoquer des opérations intellectuelles, à faire naître des jugemens aperçus, à déterminer des désirs distinctement reconnus et motivés. Cependant la puissance, en quelque sorte générale, de la musique sur la nature vivante, prouve que les émotions propres à l’oreille, sont loin de pouvoir être toutes ramenées à des sensations perçues et comparées par l’organe pensant : il y a dans ces émotions, quelque chose de plus direct. Les hommes dépourvus de toute culture, ne sont pas moins avides de chants, que ceux dont la vie sociale a rendu les organes plus sensibles et le goût plus fin. Sans parler de ce chantre ailé, dont le gosier brillant est sans doute, à cet égard, le chef-d’œuvre de la nature, un grand nombre d’espèces d’oiseaux remplissent l’air d’une agréable harmonie : plusieurs animaux domestiques, et quelques races encore insoumises, paroissent entendre avec plaisir, les chants de l’homme et les voix artificielles des instrumens qui résonnent sous ses mains. Il est des associations particulières de sons, et même de simples accens, qui s’emparent de toutes les facultés sensibles ; qui, par l’action la plus immédiate, font naître à l’instant dans l’âme, certains sentimens, que les lois primitives de l’organisation paroissent leur avoir subordonnés. La tendresse, la mélancolie, la douleur sombre, la vive gaîté, la joie folâtre, l’ardeur martiale, la fureur peuvent être tantôt réveillées, tantôt calmées par des chants d’une simplicité remarquable : elles le seront même d’autant plus sûrement, que ces chants sont plus simples, et les phrases qui les composent, plus courtes et plus faciles à saisir. Dans la voix parlée, il est également des intonations qui semblent ébranler tout l’être sentant : il est des accens qui, sans le secours d’aucunes paroles, et même quelquefois malgré le sens ridicule ou trivial de celles dont on les accompagne, vont toujours droit au cœur, et le remplissent de puissantes émotions. Ce sont les cris menaçans ou pathétiques des missionnaires, qui saisissent un grossier auditoire, bien plutôt que leurs discours, et sur-tout que les raisonnemens par lesquels ils tachent de le subjuguer. Il ne leur est pas du tout nécessaire pour réussir, que les personnes qui les écoutent, puissent suivre ces raisonnemens, entendre ces discours : et l’on sait que les conversions opérées par eux, ont souvent été d’autant plus nombreuses et plus faciles, qu’ils prêchoient dans un pays dont ils ignoroient absolument la langue [30]. Quand les tons de leur voix sont justes, imposans, touchans, il importe très-peu que leurs paroles soient dépourvues de sens et de raison.

Tous ces effets rentrent évidemment dans le domaine de la sympathie ; et l’organe pensant n’y prend une part réelle que comme centre général de la sensibilité.

§. vi.

Pour ce qui regarde le tact, la justesse, en quelque sorte, mécanique de ses opérations, ou plutôt le caractère plus précis des rapports qu’il s’occupe à déterminer, l’empêchent de jouer un grand rôle dans certaines classes d’affections et de penchans, qui, par leur nature, sont nécessairement un peu vagues. Son action sympathique ne paroît guère pouvoir s’exercer que par le moyen de la chaleur vivante. Cette chaleur, dont les effets ne doivent point être confondus avec ceux de toute autre chaleur quelconque, sert incontestablement, dans plusieurs cas, de guide à l’instinct ; et sa douce influence produit des attractions affectives, qu’on est forcé de rapporter au simple mécanisme animal. Plusieurs phénomènes de ce genre peuvent s’offrir chaque jour à tous les yeux : mais les observations n’en ont pas encore été recueillies et classées avec assez de choix et de soin : il resteroit même à faire sur ce sujet, différentes expériences, dont je ne pense pas que personne ait encore eu l’idée. Ainsi donc, je me borne, dans ce moment, au plus simple résultat de beaucoup de faits bien constans et généralement connus.

Quoique les sens extérieurs restent quelque temps inactifs dans le fœtus humain, et dans celui des espèces qui se rapprochent de l’homme, par le caractère de leur sensibilité, cependant, comme les lois primitives de l’organisation lient entre elles, toutes les parties du système ; comme elles subordonnent les fonctions des unes à celles des autres, par différens rapports secrets, que le sommeil plus ou moins prolongé, de certains organes, n’empêche point de s’établir : il est aisé de concevoir qu’au moment même de la naissance, les organes des sensations proprement dites, peuvent déjà concourir aux déterminations de l’instinct, et qu’ils doivent y prendre plus, ou moins de part, suivant la nature des besoins et les facultés de l’animal.

Mais ce n’est pas tout.

Nous avons vu que ces déterminations s’associent bientôt aux opérations de l’intelligence ; qu’elles les modifient, et qu’elles en sont modifiées à leur tour : et, pour le dire en passant, l’on ne peut douter que l’erreur des philosophes, qui, successivement, ont attribué trop, ou trop peu, soit au jugement, soit à l’instinct, ne tienne à cette circonstance. Or, il est aujourd’hui bien reconnu que les organes directs des sensations, sont en cette qualité, les instrumens principaux de l’organe pensant. Leurs fonctions influent donc primitivement comme cause génératrice de la pensée, sur toutes les opérations auxquelles et la pensée, et les désirs qu’elle fait naître, concourent, ou sont enchaînés.

Ainsi, d’autres rapports très-multipliés, quoique moins immédiats, établissent un nouveau genre de subordination mutuelle, entre les opérations des sens et les tendances sympathiques : ces rapports sont même d’autant plus étendus, et cette subordination d’autant plus frappante dans les animaux, que les individus appartiennent à des espèces douées de plus d’intelligence, et dans l’homme, qu’il a reçu plus de culture, qu’il vit sous un régime social plus avancé : de sorte que bientôt, on ne peut plus séparer ce qui n’est que simplement organique dans la sympathie, de ce que viennent y mêler sans cesse, les relations de l’individu avec ses semblables, et avec tous les êtres de l’univers.

Considérées sous ce point de vue, et dans leurs combinaisons avec les opérations intellectuelles, les tendances sympathiques sont déjà bien loin des attractions animales primitives qui leur servent de base : elles conservent même peu de ressemblance avec le pur instinct. Dès lors, ce sont des sentimens plus ou moins nettement apperçus, des affections plus ou moins raisonnées : les uns et les autres semblent, à l’égard de l’instinct, être ce que la pensée et le désir réfléchi sont à l’égard de la sensation ; comme l’instinct semble, à son tour, être, par rapport aux attractions animales primitives, ce qu’est la sensation, par rapport à l’impression la plus simple, à celle que reçoivent des extrémités nerveuses, dépendantes d’un centre partiel isolé. Parvenues à ce terme, les tendances sympathiques ont pu tromper facilement les observateurs les plus attentifs et les plus exacts. La grande difficulté d’en rapporter les effets à leur véritable cause, a pu faire penser que des facultés inconnues étoient nécessaires pour faire concevoir de tels phénomènes. Ces tendances sont en effet, alors, ce qu’on entend par la sympathie morale : principe célèbre dans les écrits des philosophes écossais, dont Huttchesson avoit reconnu la grande puissance sur la production des sentimens ; dont Smith a fait une analyse pleine de sagacité, mais cependant incomplète, faute d’avoir pu le rapporter à des lois physiques, et que Madame Condorcet, par de simples considérations rationnelles, a su tirer, en grande partie, du vague où le laissoit encore la Théorie des sentimens moraux.

La sympathie morale consiste dans la faculté de partager les idées et les affections des autres ; dans le désir de leur faire partager ses propres idées et ses affections ; dans le besoin d’agir sur leur volonté.

Si-tôt qu’on observe, ou simplement qu’on imagine dans un être, la conscience de la vie, on lui prête nécessairement des perceptions, des jugemens, des désirs, et l’on cherche à les deviner. Si-tôt qu’on les a reconnus, ou qu’on se le persuade, on veut y prendre part, en vertu de la même tendance animale directe, par laquelle on est entraîné vers lui : et pour ces deux actes, la tendance suit à-peu-près les mêmes lois ; elle reste soumise aux mêmes limitations, c’est-à-dire, qu’elle n’est jamais suspendue dans son action, que par la crainte ou le doute, et qu’elle n’agit en sens contraire, que lorsqu’on regarde cet être comme un ennemi véritable, et qu’on lui suppose des qualités nuisibles, ou d’hostiles intentions. Il y a seulement quelque chose de plus, dans cette opération de la sympathie morale : c’est que déjà la faculté d’imitation qui caractérise toute nature sensible, et particulièrement la nature humaine, commence à s’y faire remarquer. En effet, quand on s’associe aux affections morales d’un homme, on répète, au moins sommairement, les opérations intellectuelles qui leur ont donné naissance ; on l’imite : aussi les personnes chez qui l’on reconnoît, au plus haut degré, le talent d’imitation, sont-elles, en même temps, celles que leur imagination met le plus promptement, le plus facilement et le plus complétement, à la place des autres ; ce sont elles qui tracent, avec le plus de force et de talens, ces peintures des passions, et même tous ces tableaux de la nature inerte, qui ne frappent et saisissent nos regards, qu’autant qu’une sorte de sympathie les a dictés.

Cette faculté d’imitation, relative aux opérations du centre sensitif et pensant, est absolument la même que celle qui se rapporte aux mouvemens des parties musculaires extérieures ; seulement, ce sont d’autres organes qui sont imités, et d’autres qui les imitent : tout est d’ailleurs semblable dans cette reproduction d’actes, d’ailleurs si différens ; tout, dans les actes originaux eux-mêmes, et dans le caractère des moyens par lesquels ils sont reproduits, tout est soumis encore aux mêmes principes, et s’exécute suivant les mêmes lois.

Que si l’on remonte plus haut, on trouvera que la faculté d’imiter autrui, tient à celle de s’imiter soi-même : c’est l’aptitude à reproduire, sans avoir besoin du même degré de force et d’attention, tous les mouvemens que les divers organes ont exécutés une fois ; aptitude toujours croissante avec la répétition des actes. Or, cette faculté est inséparable et caractéristique de toute existence animale : et quand on s’est fait un tableau fidèle de la manière dont la vie, par son action sur toutes les parties du système, en détermine toutes les fonctions, on conçoit facilement que cela doit être ainsi. En effet, la fibre musculaire, que nous allons prendre pour exemple, triomphe en agissant, de tous les obstacles qui s’opposent à sa contraction. Ceux de ces obstacles qui ne dépendent pas immédiatement des poids qu’elle est destinée à soulever ou à mouvoir, ne peuvent manquer de s’affoiblir à chaque contraction nouvelle : et comme elle acquiert elle-même, par cet exercice, pourvu que l’effort n’en soit point excessif, ou prolongé trop long-temps, une vigueur qu’elle n’avoit pas dans l’origine ; comme, d’autre part, les puissances vitales ne persévèrent pas seulement dans leur action motrice, avec le même degré d’énergie et de promptitude, mais qu’elles croissent encore graduellement et proportionnellement elles-mêmes, par l’effet immédiat de cette répétition ménagée, et de ce perfectionnement des fonctions : il est clair que la force radicale, et sur-tout la facilité des mouvemens doivent augmenter, à mesure qu’ils se réitèrent, en supposant toutefois qu’ils soient toujours exécutés de la manière dont ils l’ont été précédemment.

Ce qui se passe dans l’action musculaire, se passe également dans les autres fonctions : seulement, ce sont d’autres organes, d’autres genres de mouvemens ; et par conséquent, ce sont aussi d’autres résultats. Au reste, la physique nous offre dans des machines inanimées, deux exemples de l’accroissement de force et d’aptitude, occasionné par la prolongation, ou par le retour assidu des mêmes opérations. Les appareils électriques produisent, toutes choses égales d’ailleurs, d’autant plus d’effet, qu’on s’en sert plus habituellement ; et les aimans artificiels sont susceptibles d’acquérir, par la simple continuité d’action, une force très-supérieure à celle qu’ils avoient reçue d’abord.

Si l’on avoit une fois déterminé la nature du stimulant interne, qui fait entrer en action l’organe cérébral, et qui lui sert d’intermède pour correspondre, par ses extrémités, avec tous les autres organes, peut-être ne seroit-il pas absolument impossible de lier le double phénomène dont nous parlons, avec ceux qui sont en droit de nous étonner le plus dans le système animal.

§. vii.

La sympathie morale exerce son action par les regards, par la physionomie, par les mouvemens extérieurs, par le langage articulé, par les accens de la voix, en un mot, par tous les signes : son action peut être éprouvée par tous les sens. L’effet des regards, de la physionomie, et même des gestes, n’est pas uniquement moral ; il y reste encore, s’il m’est permis de parler ainsi, un mélange d’influence organique directe, qui semble indépendante de la réflexion. Mais on ne peut nier que la partie la plus importante de l’art des signes, ne soit soumise à la culture ; que ses progrès ne soient proportionnels aux efforts et à la capacité de l’intelligence ; qu’enfin, les sentimens sympathiques-moraux ne soient presque toujours une suite de jugemens inapperçus.

Nous ne pousserons pas plus loin cette analyse. Au point où nous la laissons, elle rentre dans le domaine de l’idéologie et de la morale : c’est à ces sciences qu’il appartient de la terminer.

Je n’ajoute plus qu’une réflexion : c’est que la faculté d’imitation, qui caractérise toute nature sensible, et notamment la nature humaine, est le principal moyen d’éducation, soit pour les individus, soit pour les sociétés ; qu’on la trouve, en quelque sorte, confondue à sa source, avec les tendances sympathiques, sur lesquelles l’instinct social et presque tous les sentimens moraux sont fondés ; et que cette tendance et cette faculté font également partie des propriétés essentielles à la matière vivante, réunie en système. Ainsi, les causes qui développent toutes les facultés intellectuelles et morales, sont indissolublement liées à celles qui produisent, conservent et mettent en jeu l’organisation ; et c’est dans l’organisation même de la race humaine, qu’est placé le principe de son perfectionnement.

Du Sommeil et du Délire.
§. i.

Ce fut Cullen qui, le premier, reconnut des rapports constans et déterminés entre les songes et le délire ; ce fut sur-tout lui qui, le premier, fit voir qu’au début, et pendant toute la durée du sommeil, les divers organes peuvent ne s’assoupir que successivement, ou d’une manière très-inégale, et que l’excitation partielle des points du cerveau qui leur correspondent, en troublant l’harmonie de ses fonctions, doit alors produire des images irrégulières et confuses, qui n’ont aucun fondement dans la réalité des objets. Or, tel est, sans doute, le caractère du délire proprement dit. Mais, faute d’un examen plus détaillé des sensations, ou de la manière dont elles se forment, et de l’influence qu’ont les diverses impressions internes sur celles qui nous arrivent du dehors, l’idée de Cullen est restée extrêmement incomplète : quoique juste au fond, elle ne pourroit être défendue contre une longue suite de faits, qui prouvent que souvent le délire et les songes tiennent à des causes très-différentes de celles qu’il assigne ; en un mot, cette idée n’est qu’un simple apperçu. Nos recherches nous ont mis en état d’aller plus loin ; et nous pouvons, j’ose le dire, non seulement exposer avec plus d’exactitude, ce qu’elle renferme de vrai, mais sur-tout la ramener à des vues plus générales, seules capables de lui donner un solide appui.

En effet, nous connoissons les différentes sources de nos idées et de nos affections morales : nous avons déterminé les diverses circonstances qui concourent à leur formation. La sensibilité ne s’exerce pas uniquement par les extrémités externes du système nerveux ; les impressions reçues par les sens proprement dits, ne sont pas les seules qui mettent en jeu l’organe pensant : et l’on ne peut rapporter exclusivement, à l’action des objets placés hors de nous, ni la production des jugemens, ni celle des desirs. On a vu, dans le second et le troisième Mémoire, que la sensibilité s’exerce, concurremment avec les organes des sens, par les extrémités nerveuses internes qui tapissent les diverses parties, et que les impressions qu’elles reçoivent dans les différens états de la machine vivante, lient étroitement toutes les opérations des organes principaux avec celles du centre cérébral. On a vu de plus, dans ces deux Mémoires, que le système nerveux, pris dans son ensemble, et le centre pensant en particulier, sont susceptibles d’agir en vertu d’impressions plus intérieures encore, dont les causes s’exercent au sein même de la pulpe médullaire. Enfin, l’on vient de voir ici, que les déterminations instinctives, et les penchans directs qui en découlent, se combinent avec les perceptions arrivées par la route des sens ; qu’elles les modifient, en sont modifiées, tantôt les dominent et tantôt se trouvent subjuguées par elles. Ainsi donc, l’on n’a plus besoin de recourir à deux principes d’action dans l’homme, pour concevoir la formation des mouvemens affectifs ; pour expliquer cet état de balancement, ou de prépondérance alternative, qui souvent les confond avec les opérations du jugement, qui, souvent aussi, les en distingue, et quelquefois les met en parfaite opposition avec elles. Et même, dans notre manière de voir, le phénomène ne présentera plus rien d’extraordinaire, si l’on veut bien se souvenir que les diverses impressions internes fournissent, en quelque sorte, presque tous les matériaux des combinaisons de l’instinct, et qu’elles exercent sur ses opérations, une influence bien plus étendue que sur celles de la pensée.

Toutes les circonstances ci-dessus peuvent donc concourir, et concourent en effet, pour l’ordinaire, à la production des jugemens et des desirs réfléchis. Ainsi, pour embrasser, dans une analyse complète, toutes les causes capables d’altérer les opérations du jugement et de la volonté, il faut tenir compte de chacune de ces circonstances ; et quoique leur puissance, à cet égard, ne soit pas égale, sans doute, il n’en est aucune dont les effets ne méritent d’être appréciés avec attention.

Je me résume en peu de mots.

Les désordres du jugement et de la volonté peuvent tenir à ceux

1°. Des sensations proprement dites ;

2°. Des impressions dont la cause agit dans le sein même du système nerveux ;

3°. De celles qui sont reçues par les extrémités sentantes internes ;

4°. Des déterminations instinctives et des desirs, ou des appétits qui s’y rapportent immédiatement.

§. ii.

Les sensations proprement dites, sont altérées par les maladies de l’organe qui les transmet au cerveau ; par les sympathies qui peuvent lier ses opérations avec celles d’autres organes malades ; par certaines affections du système nerveux, qui ne se manifestent qu’à ses extrémités sentantes.

Dans les inflammations de l’œil, ou de l’oreille, que je prends pour exemple du premier cas, souvent les sensations de la vue ou de l’ouïe ne se rapportent point aux causes qui les produisent dans l’ordre naturel : quelquefois même elles deviennent très-distinctes et très-fortes, sans dépendre d’aucune cause extérieure véritable. Un mouvement extraordinaire du sang dans les artères de la face et des parties adjacentes, peut suffire pour présenter aux yeux des images qui n’ont point d’objet réel. Un fébricitant croyoit voir ramper sur son lit un serpent rouge : Galien, qui le traitoit conjointement avec plusieurs autres médecins, considère son visage enflammé, le battement des artères temporales, l’ardeur des yeux : il ne craint pas de prédire une hémorragie nazale prochaine ; et l’événement justifie presqu’aussi-tôt son pronostic. Certaines affections catharrales, et plusieurs espèces de maux de gorge, dont l’effet se communique à la membrane interne du nez, dénaturent entièrement les fonctions de l’odorat. Tantôt elles se bornent à le priver de toute sensibilité ; tantôt elles lui font éprouver des impressions singulières, qui n’ont de cause que dans l’état maladif de l’organe. Mais ordinairement, les erreurs isolées du genre dont nous parlons ici, sont facilement corrigées par les sensations plus justes que les autres sens reçoivent, sur-tout par l’accord de ces sensations : il n’en résulte point alors de délire positif.

L’action sympathique de certains viscères malades, sur le goût, la vue, l’ouïe, l’odorat, et sur le tact lui-même, est beaucoup plus étendue. Dans plusieurs affections du canal intestinal, ou des organes de la génération, chaque sens en particulier, peut se ressentir de leurs désordres : lors même que tous les partagent simultanément, il paroît que cet effet peut avoir lieu, sans que le centre sensitif en soit directement affecté ; du moins les erreurs sont-elles alors quelquefois, évidemment produites par celles de ses extrémités extérieures.

On sait que les maladies des différens organes de la digestion, altèrent presque toujours, plus ou moins, le goût et l’odorat. Les pâles-couleurs, qui dépendent ou de l’inertie, ou de l’action irrégulière et convulsive des ovaires, inspirent souvent aux jeunes filles, les plus invincibles appétits pour des alimens dégoûtans, pour des odeurs fétides. Il n’est pas rare d’observer alors chez elles, un désordre d’idées directement causé par ces appétits eux-mêmes. Certaines substances vénéneuses, en tombant dans l’estomac, portent de préférence leur action sur tel ou tel organe des sens en particulier, sans affecter sensiblement le cerveau. La jusquiame, par exemple, trouble immédiatement la vue : le napel et l’extrait de chanvre peuvent dénaturer entièrement les sensations de la vue et du tact, et cependant laisser encore au jugement, assez de liberté pour apprécier cet effet extraordinaire, et le rapporter à sa véritable cause. Plusieurs observations m’ont fait voir que l’état de spasme des intestins en particulier, soit qu’il résulte de quelqu’affection nerveuse chronique, soit qu’il ait été produit par l’application accidentelle de quelque matière âcre, irritante, corrosive, agit spécialement sur l’odorat et sur l’ouïe : et que, suivant l’intensité de l’affection, tantôt le malade devient tout-à-fait insensible aux odeurs, ou croit en sentir de singulières, et qui lui sont même inconnues ; tantôt il est fatigué de sons discordans, de tintemens pénibles, ou croit entendre une douce mélodie et des chants très-harmonieux.

Dans d’autres désordres sensitifs, dont nous avons ailleurs cité quelques exemples, le malade se sent, tour-à-tour, grandir et rapetisser ; ou bien il se croit doué d’une légèreté singulière, qui lui permet de s’envoler dans les airs, mais aussi qui le livre à la merci du premier coup de vent ; ou les objets se dérobent sous ses mains, perdent pour lui, leur forme, leur consistance, leur température ; ou, enfin, la vue s’éteint momentanément [31]. Dans tous ces cas, le système cérébral ne paroît affecté qu’à ses extrémités sentantes : car chez les hommes, dont l’organe pensant a contracté des habitudes de justesse, fortes et profondes, ces impressions erronnées, qui frappent rarement, il est vrai, sur tous les sens à-la-fois, peuvent être corrigées par le jugement. Il n’en est pas, à beaucoup près, toujours de même chez les femmes. Leur imagination vive et mobile ne résiste point à des sensations présentes : elles ne supportent même pas facilement qu’on doute de celles qui sont le plus chimériques ; et leur esprit ne commence à former quelques soupçons sur leur exactitude, que lorsqu’elles ont cessé de les éprouver. On en voit qui croient fermement que leur nez, ou leurs lèvres ont pris un volume immense ; que l’air de leur chambre est imprégné de musc, d’ambre, ou d’autres parfums dont l’odeur les poursuit ; que leurs pieds ne touchent point la terre ; qu’il n’existe aucun rapport entr’elles et les objets environnans. Les hommes d’une imagination vive et d’un caractère foible, se laissent aussi, quelquefois, entrainer à ces illusions. Le génie lui-même n’en garantit pas. Après sa chute au pont de Neuilly, Pascal, dont la peur avoit troublé tout le système nerveux, voyoit sans cesse à ses côtés, un profond précipice : pour n’en être pas troublé dans ses méditations, il étoit obligé de dérober cette image à ses regards, en interposant un corps opaque entre ses yeux, et la place qu’elle occupoit par rapport à lui.

§. iii.

Nous venons de parler de l’action qu’en vertu de certaines sympathies particulières, exercent sur les organes des sens les impressions maladives, reçues par les extrémités sentantes internes. Mais ces mêmes impressions agissent bien plus fréquemment, et avec bien plus de force, sur le centre cérébral, organe direct de la pensée ; et même alors, en changeant son état, plus particulièrement lié par cette fonction spéciale, à celui des extrémités nerveuses externes, elles dénaturent aussi très-souvent les sensations. Le délire peut être causé par de simples matières bilieuses et saburrales contenues dans l’estomac ; par des narcotiques qui n’ont encore eu le temps de faire sentir leur vertu qu’aux nerfs de ce viscère ; par son inflammation, par celle des autres parties précordiales, des testicules, des ovaires, de la matrice ; par la présence de matières atrabilaires qui farcissent tout le système abdominal ; par des spasmes dont la cause et le siége ne s’étendent pas au-delà de la même enceinte, &c. Dans tous ces cas, les dérangemens survenus dans les fonctions du cerveau, ont, suivant la nature de l’affection primitive, une marche, tantôt aiguë, tantôt chronique ; quelquefois ils affectent un caractère sensible de périodicité. À la première éruption des règles, quand les dispositions convulsives de la matrice, empêchent, ou troublent ce travail important de l’économie animale, on observe quelquefois un véritable délire aigu, plus ou moins fortement prononcé : dans certaines circonstances, ce délire suit exactement le cours des fièvres synoques sanguines.

Nous avons eu, plusieurs fois, occasion de faire remarquer la nature opiniâtre des maladies atrabilaires : aussi, les désordres d’imagination, les démences paisibles, ou les transports et les fureurs maniaques que ces mêmes maladies occasionnent, sont-ils d’une ténacité qui peut les faire persister, après même que leur cause n’existe plus. Les inflammations lentes des organes de la génération, chez les hommes comme chez les femmes, sont presque toujours accompagnées d’altérations notables des fonctions intellectuelles ; et ces altérations ont alors, la même marche lente et chronique. Enfin, quand les spasmes violens, les affections abdominales convulsives, que nous avons reconnu capables d’amener le délire, se calment et reviennent après des intervalles de temps déterminés, le délire s’assujettit aux mêmes retours périodiques. Dans tous ces cas, je le répète, les altérations de l’esprit peuvent être produites par la seule influence sympathique des organes primitivement affectés, sans le concours d’aucune lésion directe du système sensitif, ou du cerveau.

§. iv.

Toutes les causes inhérentes au système nerveux, dont dépendent souvent le délire et la folie, se rapportent à deux chefs généraux : 1°. aux maladies propres de ce système ; 2°. aux habitudes vicieuses qu’il est susceptible de contracter.

Dans un écrit dicté par le véritable génie de la médecine, Pinel dit avoir observé plusieurs fois chez les imbécilles, une dépression notable de la voûte du crâne. Il y a peu de praticiens qui n’aient pu faire la même observation. Mais Pinel l’a ramenée à des lois géométriques ; et par elles, il détermine les formes les plus convenables à l’action, comme au libre développement de l’organe cérébral, et celles qui gênent son accroissement et troublent ses fonctions. J’ai vu plusieurs fois aussi, l’imbécillité produite par cette cause. J’ai cru pouvoir, dans d’autres cas, la rapporter à l’extrême petitesse de la tête, à sa rondeur presque absolument sphérique, sur-tout à l’aplatissement de l’occipital et des parties postérieures des pariétaux. Ces vices de conformation, quoique toujours étrangers au cerveau lui-même par leur siége, et presque toujours aussi par leur cause, influent cependant d’une manière si directement organique sur son état habituel, qu’on peut les placer au nombre des maladies qui lui sont propres. Je range encore dans la même classe les ossifications, ou les pétrifications des meninges (particulièrement celles de la dure-mère), leurs dégénérations squirreuses, leur inflammation violente. Toutes ces maladies peuvent porter un grand désordre dans les opérations intellectuelles ; et c’est, pour l’ordinaire, en occasionnant des accès convulsifs, accompagnés de délire, qu’elles troublent l’action du système sensitif.

Les dissections anatomiques ont montré, chez un nombre considérable de sujets, morts en état de démence, différentes altérations dans la couleur, dans la consistance et dans toutes les apparences sensibles du cerveau. Pinel affirme n’avoir rien découvert de semblable dans les cadavres de ceux qu’il a disséqués ; et l’on peut compter entièrement sur les assertions d’un observateur si sagace et si scrupuleusement exact : mais il est impossible aussi de rejeter celles de plusieurs savans anatomistes, non moins dignes de foi. Outre les vices de conformation de la boîte osseuse, et les altérations des meninges dont nous venons de parler, Ghisi, Bonnet, Littre, Morgagni, et plusieurs autres, ont reconnu dans les cadavres des fous, différentes dégénérations bien plus intimes, de la substance même du cerveau. On y a trouvé des squirrhes, des amas de phosphate calcaire, plusieurs espèces de vrais calculs, des concrétions osseuses, des épanchemens d’humeurs corrosives ; on a vu les vaisseaux des ventricules, tantôt gonflés d’un sang vif et vermeil, tantôt farcis de matières noirâtres, poisseuses et délétères : et comme à de plus foibles degrés, ces désordres organiques ont été plusieurs fois accompagnés de désordres correspondans et proportionnels des facultés mentales, quand on les retrouve dans la folie maniaque et furieuse, il est difficile de ne pas la leur attribuer.

Mais l’observation la plus remarquable est celle de Morgagni [32], qui, dans ses nombreuses dissections de cerveaux de fous, avoit vu presque toujours augmentation, diminution, ou plus souvent grande inégalité de consistance dans le cerveau : de sorte que la mœlle n’en étoit pas toujours trop ferme, ou trop molle ; mais que, pour l’ordinaire, la mollesse de certaines parties étoit en contradiction avec la fermeté des autres ; ce qui sembleroit expliquer directement le défaut d’harmonie des fonctions par celui des forces toniques, propres aux diverses parties de leur organe immédiat.

C’est au moyen d’une grande quantité de faits recueillis dans tous les pays et dans tous les siècles, qu’on a reconnu la liaison constante et régulière de la folie avec différentes maladies des viscères du bas-ventre, et avec certaines lésions sensibles de la pulpe cérébrale, ou des parties adjacentes, capables d’agir immédiatement sur elle. Mais ce qui constate encore mieux cette liaison, c’est l’utilité, bien vérifiée également, de certains remèdes appliqués à la maladie primitive, et dont l’action fait disparoître, tout ensemble, et la cause et l’effet. Ainsi, dans les folies atrabilaires, les anciens employoient avec confiance, et les modernes ont eux-mêmes, depuis, avantageusement employé les fondans, les vomitifs et les purgatifs énergiques : dans celles qui dépendent de l’inflammation lente des organes de la génération et du cerveau lui-même, ou de la phlogose plus aiguë de l’estomac, des autres parties épigastriques et des meninges cérébrales, les saignées, et sur-tout l’artériotomie [33], ont opéré des guérisons subites et comme miraculeuses. Ainsi, les délires dépendans des spasmes abdominaux, ou d’un état spasmodique général, se guérissent plus lentement, peut-être, mais avec la même sûreté, par l’usage méthodique des bains tièdes ou froids, des calmans, des toniques nervins. Enfin, c’est ainsi que Wepfer et Sydenham n’ont pas craint, dans certains cas, de recourir aux narcotiques eux-mêmes, et que le dernier guérissoit, par le simple usage des cordiaux et des analeptiques, ce délire paisible qui succède quelquefois aux fièvres intermittentes, et que les autres remèdes ne manquent jamais d’aggraver.

§. v.

Mais il faut convenir que souvent la folie ne sauroit être rapportée à des causes organiques sensibles ; que l’observation se borne souvent à saisir ses phénomènes extérieurs, et que les altérations nerveuses dont elle dépend, échappent à toutes les recherches du scalpel et du microscope. Quoique vraisemblablement, dans la plupart des cas de ce genre, il y ait de véritables lésions organiques, cependant, tant qu’il est impossible d’en reconnoître les traces, ils doivent tous être rangés dans la même classe que ceux qui tiennent purement aux habitudes vicieuses du système cérébral ; habitudes que nous voyons résulter, presque toujours, des impressions extérieures, et des idées ou des penchans dont ces mêmes impressions sont évidemment la principale source.

Les anciens médecins, qui donnoient une si grande attention aux effets physiques des affections morales, connoissoient fort bien ces folies, pour ainsi dire, plus intellectuelles, dont le traitement se réduit à changer toutes les habitudes du malade, quelquefois à lui causer de vives commotions capables d’intervertir la série des mouvemens du système nerveux, et de lui en imprimer de nouveaux.

Arétée distingue soigneusement les délires causés par les obstructions viscérales atrabilaires, de ceux qui se manifestent directement dans les fonctions du cerveau. Selon lui, les premiers sont caractérisés par la mélancolie ou par la fureur ; les seconds, par le désordre des sensations et de toutes les opérations mentales. Il observe que, dans certaines circonstances, les malades acquièrent une finesse singulière de vue ou de tact ; qu’ils peuvent voir, ou sentir par le toucher, des objets qui se dérobent aux sens dans un état plus naturel. Il dit ailleurs : « On en voit qui sont ingénieux et doués d’une aptitude singulière à concevoir : ils apprennent, ou devinent l’astronomie, sans maître ; ils savent la philosophie, sans l’avoir apprise ; et il semble que les muses leur aient révélé tous les secrets de la poésie, par une soudaine inspiration ». Ces manies, qu’on a guéries dans tous les temps, par des voyages, par des pélerinages vers les temples, par les réponses des oracles, par les neuvaines, par diverses pratiques religieuses, par l’application topique de différens objets de culte, par les sortiléges et les paroles enchantées, n’ont jamais, sans doute, dépendu de véritables et profondes lésions organiques : et sans doute aussi, les délires qui cèdent à l’immersion subite dans l’eau froide, et les folies plus lentes dont plusieurs médecins ont triomphé, tantôt par la terreur, tantôt par les caresses, et plus souvent, peut-être, par un mélange de douceur et de sévérité, de mauvais et de bons traitemens, sont, en général, bien plutôt du domaine de l’hygienne morale, que de la médecine proprement dite. Suivant Pinel, cette classe de folies est beaucoup plus étendue qu’on ne pense. Il ne paroît pas éloigné d’y comprendre le plus grand nombre de celles dont il a suivi la marche dans les deux hospices de Bicêtre et de la Salpêtrière. Il y rattache même celles dont la solution s’opère par une suite d’accès critiques, et dans lesquelles le délire, périodiquement augmenté, devient son propre remède ; de la même manière qu’on voit souvent la cause des fièvres intermittentes se détruire elle-même, par un nombre d’accès déterminé [34] : et c’est sur le traitement moral, ou sur le régime des habitudes, qu’il paroît compter le plus pour leur guérison.

Nous croyons qu’il a raison pour un assez grand nombre de cas, mais cet excellent esprit n’ignore point que tout ce qui porte le nom de moral, réveille des idées bien vagues et même bien fausses. La puissante influence des idées et des passions sur toutes les fonctions des organes en général, ou sur quelques-unes en particulier, est encore au nombre de ces vertus occultes, qui, par les ténèbres mystérieuses dont elles sont environnées, font les délices des visionnaires et des ignorans : et la manière dont cette influence peut changer l’ordre des mouvemens dans l’économie animale, tout-à-fait inexplicable, d’après l’opinion qui suppose différens principes distincts dans l’homme, n’en est devenue que plus facilement l’objet, ou la cause de nouvelles rêveries. Il seroit sans doute à désirer que Pinel, à qui l’idéologie devra presqu’autant que la médecine, eût dirigé ses recherches vers cet important problême. Puisqu’il ne l’a pas fait, je tâcherai, dans le Mémoire suivant, de poser la question en termes plus précis : et du simple raprochement des phénomènes dont les psychologistes ont tiré l’idée abstraite du moral, il résultera que, loin d’offrir rien de surnaturel, son influence sur le physique, ou sur l’état et sur les facultés des organes, rentre dans les lois communes de l’organisation vivante et du système de ses fonctions.

Du Sommeil en particulier.
§. i.

Pour apprécier les effets du sommeil sur l’organe pensant, et pour juger à quel point les songes se rapprochent en effet du délire, il est nécessaire de se faire un tableau succinct des circonstances qui déterminent et complètent l’assoupissement ; il est sur-tout indispensable d’embrasser d’un coup-d’œil, la suite des phénomènes qui caractérisent chacun de ses degrés.

Tous les besoins renaissent, toutes les fonctions s’exécutent à des époques fixes et isochrones. La durée des fonctions est la même pour chacune de leurs périodes : les mêmes appétits, ou les mêmes besoins, ont des heures marquées pour chacun de leurs retours ; et, le plus souvent, lorsque les besoins ne sont pas satisfaits alors, ils diminuent et s’évanouissent au bout d’un certain temps, pour ne revenir avec plus de force et d’importunité, qu’à l’époque suivante qui doit en ramener les impressions. Ce caractère de périodicité se remarque particulièrement dans les retours et dans la durée du sommeil : le sommeil revient ordinairement chaque jour, à la même heure ; il dure le même espace de temps ; et l’on observe que plus il est régulièrement périodique, plus aussi l’assoupissement est facile, et le repos qui le suit, salutaire et restaurant.

Sans entrer ici dans la recherche des causes dont dépend ce phénomène [35], l’on voit donc que se coucher et s’endormir tous les jours aux mêmes heures, est une circonstance qui favorise le retour du sommeil.

L’assoupissement est, en outre, directement provoqué par l’application de l’air frais, qui répercute une partie des mouvemens à l’intérieur ; par un bruit monotone qui, faisant cesser l’attention des autres sens, endort bientôt sympathiquement l’oreille elle-même ; par le silence, l’obscurité, les bains tièdes, les boissons rafraîchissantes ; en un mot, par tous les moyens qui rabaissent le ton de la sensibilité générale, modèrent en particulier les excitations extérieures, et par conséquent, diminuent le nombre ou la vivacité des sensations.

Les boissons fermentées, dont l’effet est d’exciter d’abord l’activité de l’organe pensant, et de troubler bientôt après ses fonctions, en rappelant dans son sein la plus grande partie des forces sensitives, destinées aux extrémités nerveuses ; les narcotiques, qui paralysent immédiatement ces forces, et qui jettent encore en même temps, un nuage plus ou moins épais sur tous les résultats intellectuels, par l’afflux extraordinaire du sang qu’ils déterminent à se porter vers le cerveau ; l’application d’un froid vif extérieur ; enfin, toutes les circonstances capables d’émousser considérablement les impressions, ou d’affoiblir l’énergie du centre nerveux commun, produisent un sommeil profond plus ou moins subit.

L’état de l’économie animale le plus propre à laisser agir les autres causes du sommeil, est une lassitude légère des différens organes, sur-tout de ceux des sens, et des muscles soumis à l’action de la volonté. Une lassitude très-forte est accompagnée d’un sentiment douloureux ; et, par cela même, elle devient une nouvelle cause d’excitation. En effet, les personnes qui ont éprouvé de grandes fatigues, ont besoin de prendre des bains tièdes, des boissons et des alimens sédatifs, ou du moins de se reposer quelque tems dans le silence et l’obscurité, avant de pouvoir s’endormir.

Un certain état de foiblesse est encore favorable au sommeil : mais il faut que cette foiblesse ne soit pas trop grande, ou plutôt, il faut qu’elle porte sur les seuls organes du mouvement, et non sur les forces radicales du système nerveux ; car, lorsqu’elle est poussée jusqu’à ce dernier point, non-seulement elle n’invite pas au sommeil, mais, en sa qualité de sentiment inquiet et profondément pénible, elle excite des veilles opiniâtres, qui ne manquent pas, à leur tour, d’aggraver encore l’affoiblissement.

Soit que le sommeil arrive par le besoin pressant de repos dans les extrémités sentantes et dans les organes moteurs, soit que la simple action périodique du cerveau le produise, en rappelant spontanément dans son sein, le plus grand nombre des causes de mouvement : c’est ce reflux des puissances nerveuses vers leur source, ou cette concentration des principes vivans les plus actifs, qui constitue et caractérise le sommeil. Si-tôt que cet état commence à se préparer dans le cerveau, le sang, par une loi qui dirige constamment son cours, s’y porte en plus grande abondance : car les mouvemens circulatoires tendent toujours spécialement vers les points de l’économie animale, où les causes excitantes [36] se rassemblent ; et la foiblesse des vaisseaux que le sang vient gonfler, n’opposant ici presque aucune résistance, il n’est point détourné de sa direction, comme il arrive dans certaines concentrations nerveuses, où le spasme général de l’organe affecté, empêche le fluide d’y pénétrer librement. En même temps, le pouls et la respiration se ralentissent ; la reproduction de la chaleur animale s’affoiblit ; la tension des fibres musculaires diminue ; toutes les impressions deviennent plus obscures ; tous les mouvemens deviennent plus languissans et plus incertains.

Mais les impressions ne s’émoussent point toutes à-la-fois, ni toutes au même degré : c’est encore suivant un ordre successif, et dans des limites différentes, relatives à la nature et à l’importance des différens genres de fonctions, que les mouvemens tombent dans la langueur, sont suspendus, ou paroissent ne perdre qu’une foible partie de leur force et de leur vivacité. Les muscles qui meuvent les bras et les jambes se relâchent, s’affaissent, et cessent d’agir avant ceux qui soutiennent la tête ; ces derniers avant ceux qui soutiennent l’épine du dos. Quand la vue, sous l’abri des paupières, ne reçoit déjà plus d’impressions, les autres sens conservent encore presque toute leur sensibilité. L’odorat ne s’endort qu’après le goût ; l’ouïe, qu’après l’odorat ; le tact, qu’après l’ouïe. Et même pendant le sommeil le plus profond, il s’exécute encore divers mouvemens, déterminés par un tact obscur. Nous obéissons à des impressions tactiles, quand nous changeons de position dans notre lit ; quand nous en quittons une naturellement pénible, ou devenue telle par la durée de la même attitude : et cela se passe le plus souvent sans que le sommeil en soit aucunement troublé.

Si les sens ne s’assoupissent point tous à-la-fois, leur sommeil n’est pas, non plus, également profond. Le goût et l’odorat sont ceux qui se réveillent les derniers. La vue paroît se réveiller plus difficilement que l’ouïe : un bruit inattendu tire souvent de leur léthargie, des somnambules, sur qui la plus vive lumière n’a fait aucune impression, leurs yeux même étant ouverts. Enfin, le sommeil du tact est évidemment plus facile à troubler que celui de l’ouïe. Il est notoire qu’on peut dormir paisiblement au milieu du plus grand bruit, souvent même sans en avoir une longue habitude ; et les sensations pénibles du toucher n’ont pas besoin d’être très-vives pour faire cesser un sommeil profond : la même personne qu’on n’a pu réveiller par des bruits soudains très-forts, se lève tout-à-coup en sursaut au plus léger chatouillement de la plante des pieds.

§. ii.

Ce qui se passe dans les organes des sens et dans les autres parties extérieures, est l’image fidelle de ce qui se passe dans celles qu’animent les extrémités sentantes internes. Les viscères s’assoupissent l’un après l’autre ; et ils s’assoupissent très-inégalement.

Nous avons déjà fait observer qu’à l’approche du sommeil, la respiration se ralentit : tout le temps qu’il dure, et sur-tout dans les premières heures, elle est, tout-à-la-fois, lente et profonde. Ainsi donc, sans imputer uniquement à l’état du poumon, la diminution de chaleur qu’on observe en même temps, on voit que son assoupissement n’est que partiel ; mais qu’il précède celui des sens eux-mêmes : et les expectorations abondantes qui surviennent souvent une demi-heure, ou une heure après le réveil, indiquent que cet organe, bien différent de ceux, par exemple, de la vue et du tact, ne reprend que peu à peu tout son ressort et toute son activité.

Pendant le sommeil, l’estomac agit, en général, plus lentement et plus incomplètement ; le mouvement péristaltique des intestins languit ; les différens sucs qui arrosent le canal des alimens, et qui concourent à leur dissolution, paroissent avoir eux-mêmes moins d’énergie ; les évacuations alvines sont retardées : en un mot, tous les mouvemens qui font partie de la digestion, deviennent plus foibles et plus lents. Ce n’est pas que certaines personnes, celles sur-tout qui se livrent à des travaux manuels très-forts, ou qui font un grand exercice, ne digèrent bien pendant le sommeil ; il en est même d’autres qui digèrent beaucoup mieux que pendant la veille : mais chez les premières, la digestion, quoique facile et complète, se fait encore alors avec beaucoup plus de lenteur ; chez les secondes, c’est précisément parce que cette fonction se ralentit et devient plus paisible, qu’elle se fait mieux : et quand certains individus digéreroient plus promptement endormis qu’éveillés, cette exception ne seroit qu’un nouvel exemple des variétés, ou des bizarreries que peut offrir l’économie animale, ou une nouvelle preuve de la puissance des habitudes.

Ajoutons qu’on pourroit la rapporter à d’autres faits analogues, que présentent les fonctions des organes extérieurs.

D’un côté, nous voyons les somnambules se servir, avec beaucoup de force et d’adresse, des muscles de leurs jambes et de leurs bras, quoique leurs sens restent plongés dans un sommeil profond. Les cataleptiques, qui sont le plus souvent insensibles à toutes les excitations externes, peuvent tantôt conserver les différentes attitudes qu’on leur fait prendre, ce qui demande la contraction soutenue des muscles employés à déterminer et à fixer ces attitudes ; tantôt ils peuvent marcher en avant assez loin, et conserver pendant quelque temps, le degré de mouvement et la direction qu’on leur imprime : c’est un fait que j’ai moi-même, plus d’une fois, eu l’occasion d’observer [37].

D’un autre côté, l’on voit des hommes qui contractent, assez facilement, l’habitude de dormir à cheval, et chez lesquels, par conséquent, la volonté tient encore alors, beaucoup de muscles du dos en action. D’autres dorment debout. Il paroît même que des voyageurs, sans avoir été jamais somnambules, ont pu parcourir à pied, dans un état de sommeil non équivoque, d’assez longs espaces de chemin. Galien [38] dit qu’après avoir rejeté long-temps tous les récits de ce genre, il avoit éprouvé sur lui-même qu’ils pouvoient être fondés. Dans un voyage de nuit, il s’endormit en marchant, parcourut environ l’espace d’un stade, plongé dans le plus profond sommeil, et ne s’éveilla qu’en heurtant contre un caillou.

Ces cas rares ne sont pas les seuls où l’on observe, dans l’état du sommeil, des mouvemens produits par un reste de volonté : car c’est en vertu de certaines sensations directes, qu’un homme endormi remue les bras pour chasser les mouches qui courent sur son visage ; qu’il tire à lui ses couvertures, s’en enveloppe soigneusement ; ou, comme nous l’avons déjà fait remarquer, qu’il se retourne et cherche une plus commode situation. C’est la volonté qui, pendant le sommeil, maintient la contraction du sphincter de la vessie, malgré l’effort de l’urine qui tend à s’échapper ; c’est elle qui dirige l’action du bras pour chercher le vase de nuit, qui sait le trouver, et fait qu’on peut s’en servir pendant plusieurs minutes, et le remettre à sa place, sans s’être éveillé. Enfin, ce n’est pas sans fondement, que quelques physiologistes ont fait concourir la volonté à la contraction de plusieurs des muscles, dont les mouvemens entretiennent la respiration pendant le sommeil.

§. iii.

Mais les organes qui méritent le plus d’attention, par rapport à la manière dont ils sont excités pendant le sommeil, sont ceux de la génération. Dans l’état de veille, leur action paroît presqu’entièrement indépendante de la volonté : les causes par lesquelles ils sont sollicités, résident en eux-mêmes, ou tiennent à des impressions reçues dans d’autres organes, qui les leur transmettent directement et par une espèce de sympathie immédiate : l’organe pensant ne semble y prendre part, que pour former, ou rappeler les images relatives à ces impressions, et fortifier ainsi leur premier effet. Pendant le sommeil, ils ne sont plus mis en jeu par l’action des sens externes : leurs déterminations ne se rapportent plus alors, qu’à leurs impressions propres ; à celles de quelques viscères, liés étroitement avec eux, par la nature de leurs fonctions, ou par le genre de leur sensibilité ; à des images qui se réveillent dans le cerveau. Cependant, bien loin de partager l’assoupissement des sens extérieurs, à mesure que ces derniers s’endorment, les organes de la génération paroissent acquérir plus d’excitabilité : les images voluptueuses les plus fugitives, qui se forment dans le centre nerveux, ou les causes stimulantes les plus légères, dont les extrémités nerveuses de ces organes éprouvent directement l’influence, suffisent pour les faire entrer en action. On peut attribuer une partie de ces effets à la chaleur du lit, qui, sans doute, agit sur eux comme un excitant direct, et sur-tout aux spasmes de certaines parties du bas-ventre : car n’étant plus contre-balancés par les mouvemens musculaires externes, ces spasmes prennent en effet, alors, une beaucoup plus grande puissance ; et ils retentissent rapidement dans tous les points du système, qui leur sont liés par quelque degré de sympathie, ou seulement par des rapports de proximité.

J’ai fait voir ailleurs, que les images produites dans le cerveau, doivent nécessairement agir avec plus de force, pendant le sommeil, sur les organes dont elles peuvent stimuler les fonctions, parce que les illusions n’en sont plus, comme pendant la veille, corrigées ou contenues par des sensations directes, et par la réalité des objets.

Mais indépendamment de ces diverses circonstances, dont l’action et le pouvoir ne sauroient être révoqués en doute, il paroît constant que le sommeil en lui-même, par l’état où il met tout le système nerveux, par les nouvelles séries, ou par le nouveau rythme de mouvemens qu’il imprime aux différens systèmes partiels ; en un mot, par les altérations qu’il porte, soit dans les fonctions de tous les organes, soit dans leur excitabilité même, augmente encore directement, et l’activité de ceux de la génération, et leur puissance musculaire. Presque tous les narcotiques, à moins qu’on ne les emploie à des doses suffisantes pour engourdir l’action des forces vitales, sollicitent les désirs de l’amour ; et, du moins momentanément, ils accroissent le pouvoir de les satisfaire, en même temps qu’ils produisent un certain degré de sommeil. On a souvent trouvé les soldats turcs et persans, restés sur les champs de bataille, dans un état d’érection opiniâtre, qui, loin de céder aux convulsions de la douleur, en paraissoit plus marqué, et persistoit encore long-temps après la mort. Or, cette érection étoit évidemment causée par l’ivresse de l’opium.

Non seulement les organes, tant externes qu’internes, s’endorment à différens degrés, et d’une manière successive ; mais de plus, il s’établit entre eux, sur-tout entre les derniers, de nouveaux rapports de sympathie, de nouvelles liaisons, relatives aux impressions qui leur sont exclusivement propres, ou à celles qui, venues du dehors, sont combinées avec elles par réminiscence. De-là, s’ensuit un nouveau mode d’influence de leurs extrémités sensibles sur le centre cérébral commun. Ainsi, par exemple, les spasmes des intestins, ceux du diaphragme et de toute la région épigastrique, la plénitude des vaisseaux de la veine-porte, ou les angoisses d’une digestion pénible enfantent d’autres images dans le cerveau, pendant le sommeil, que pendant la veille : et la manière dont l’état de sommeil occasionne ces images, ressemble parfaitement, comme on va le voir, à celle dont se produisent les fantômes propres au délire et à la folie, dans les affections maladives de différens organes intérieurs.

Mais, en outre, cette prédominance d’un ordre particulier d’impressions ou de fonctions, qu’on a regardée avec raison, comme formant le trait caractéristique d’une classe entière d’aliénations mentales, s’observe également, et pendant le sommeil, et dans le cours de différentes maladies, et même dans quelques états particuliers, qui s’éloignent simplement de l’ordre naturel. Les viscères, dont la disposition à partager l’assoupissement des sens extérieurs est le plus manifeste, peuvent devenir eux-mêmes le foyer de cette action surabondante. Il est des affections nerveuses qui impriment, dans le temps du sommeil, à l’estomac et aux intestins, une activité que ces organes n’ont pas dans tout autre temps. J’ai vu plusieurs de ces malades qui étoient forcés de mettre, en se couchant, de quoi manger sur leur table de nuit. Les personnes qui ne prennent pas une quantité suffisante de nourriture, ont presque toujours, en dormant, le cerveau rempli d’images relatives au besoin qu’elles n’ont pas satisfait. Trenck rapporte que, mourant presque de faim dans son cachot, tous ses rêves lui rappeloient, chaque nuit, les bonnes tables de Berlin ; qu’il les voyoit chargées des mets les plus délicats et les plus abondans ; et qu’il se croyoit assis au milieu des convives, prêt à satisfaire enfin, le besoin importun qui le tourmentoit.

§. iv.

On voit donc que, des trois genres d’impressions dont se composent les idées et les penchans, il n’y a, dans le sommeil, que celles qui viennent de l’extérieur, qui soient entièrement, ou presqu’entièrement endormies ; que celle des extrémités internes conservent une activité relative aux fonctions des organes, à leurs sympathies, à leur état présent, à leurs habitudes ; que les causes dont l’action s’exerce dans le sein même du système nerveux, n’étant plus distraites par les impressions qui viennent des sens, doivent souvent, lorsqu’elles se trouvent alors mises en jeu, prédominer sur celles qui résident, ou qui agissent aux diverses extrémités sentantes internes. Ainsi, l’on rêve quelquefois, qu’on éprouve une douleur à la poitrine, ou dans les entrailles : et le réveil prouve que c’est une pure illusion. L’on peut rêver aussi qu’on a faim, même dans des momens où l’estomac est surchargé [39] : et si l’excitation directe des organes de la génération est souvent la véritable source des tableaux voluptueux qui se forment dans le cerveau pendant le sommeil, c’est aussi très-souvent de ces tableaux seuls, que l’excitation des mêmes organes dépend.

On sait, d’un autre côté, que la folie consiste, en général, dans la prédominance invincible d’un certain ordre d’idées, et dans leur peu de rapport avec les objets externes réels. Si l’on remonte à l’état physique qui produit ce désordre, on n’aura pas de peine à reconnoître une discordance notable entre les diverses impressions, un trouble direct, ou un affoiblissement de celles que les organes des sens sont destinés à recevoir ; et l’on trouvera même souvent, dans l’extrême manie, que ces dernières ne sont presque plus apperçues par l’organe pensant, tandis que toute la sensibilité semble concentrée dans les viscères, ou dans le système nerveux.

Je ne parle point ici, de l’imbécillité qui tient au défaut de sensations, distinctement perçues, et qui par-là, soumet presque tous les actes de l’individu, aux simples lois de l’instinct. Je passe également sous silence, cette foiblesse et cette mobilité d’esprit, qui le forcent quelquefois à courir d’idées en idées, et l’empêchent de se fixer sur aucune ; état qui résulte du défaut d’harmonie entre l’organe cérébral et les autres systèmes, tant internes qu’externes, et où l’action tumultueuse du premier ne trouve point dans les autres, la résistance nécessaire pour lui fournir un solide point d’appui. Je ne crois pas même devoir m’arrêter à ces fausses associations d’idées, qui ne constituent point toujours une folie véritable, mais qui sont la cause immédiate d’une foule de mauvais raisonnemens et d’écarts d’imagination. Elles se rapportent bien plus évidemment encore, en effet, à cette discordance dont nous parlons ; car, sans doute, elles viennent de ce que le cerveau ne considérant les idées que sous une face, les lie entr’elles, par des ressemblances, ou des dissemblances incomplètes : or, il ne les considère ainsi, que parce que certaines impressions prédominantes subjuguent et font taire presqu’entièrement toutes les autres.

§. v.

Et, maintenant, en quoi consistent les rêves, ou ces suites d’opérations que le cerveau, comme organe pensant, peut exécuter encore pendant le sommeil ? ou plutôt par quel genre d’impressions, et par quel état de l’économie animale les rêves sont-ils produits ?

D’après ce que nous avons dit ci-dessus, il est évident qu’ils ont lieu dans un état qui suspend l’action des sens extérieurs ; qui modère celle de plusieurs organes internes, et les impressions qu’ils reçoivent, mais qui les modère à différens degrés, et même augmente la sensibilité, et la force d’action de quelques-uns : il est évident, enfin, qu’en même temps, cet état ramène et concentre une grande partie de la puissance nerveuse dans l’organe cérébral, et l’abandonne, soit à ses propres impressions, soit à celles qui sont encore reçues par les extrémités sentantes internes, sans que les impressions venues des objets extérieurs, puissent les balancer et les rectifier.

Les associations d’idées, qui se forment pendant la veille, se reproduisent aussi pendant le sommeil. Voilà pourquoi telle idée en rappelle si facilement et si promptement beaucoup d’autres ; pourquoi telle image en amène à sa suite, un grand nombre, qui lui semblent tout-à-fait étrangères. Des impressions très-fugitives se lient également à de longues chaînes d’idées, à des séries étendues de tableaux : il suffit que l’association se soit faite une fois, pour qu’elle puisse se reproduire en tous temps, sur-tout lorsque le silence des sens externes diminue considérablement les probabilités de nouvelles associations.

Une impression particulière venant à retentir, pendant le sommeil, dans l’organe cérébral, soit qu’elle ait été reçue par lui, directement, au sein même de sa pulpe nerveuse ; soit qu’elle arrive des extrémités sentantes qui vivifient les organes intérieurs : il peut s’ensuivre aussi-tôt de longs rêves très-détaillés, dans lesquels des choses qui sembloient presque effacées du souvenir, se retracent avec une force et une vivacité singulière. La compression du diaphragme, le travail de la digestion, l’action des organes de la génération, rappellent souvent, ou des événemens anciens, ou des personnes, ou des raisonnemens, ou des images de lieux qu’on avoit entièrement perdus de vue : car il n’est pas vrai que les rêves ne soient relatifs qu’aux objets dont on s’occupe habituellement pendant la veille. Sans doute les associations de ces objets, avec des impressions dont l’accoutumance rend le retour plus probable, fait qu’ils doivent eux-mêmes se représenter plus facilement à l’esprit : mais il est certain que les rêves nous transportent souvent loin de nous-mêmes et de nos idées, ou de nos sentimens habituels.

Ce n’est pas tout. Nous avons quelquefois en songe, des idées que nous n’avons jamais eues. Nous croyons converser, par exemple, avec un homme qui nous dit des choses que nous ne savions pas. On ne doit pas s’étonner que, dans des temps d’ignorance, les esprits crédules aient attribué ces phénomènes singuliers à des causes surnaturelles. J’ai connu un homme très-sage et très-éclairé [40] qui croyoit avoir été plusieurs fois instruit en songe, de l’issue des affaires qui l’occupoient dans le moment. Sa tête forte, et d’ailleurs entièrement libre de préjugés, n’avoit pu se garantir de toute idée superstitieuse, par rapport à ces avertissemens intérieurs. Il ne faisoit pas attention que sa profonde prudence et sa rare sagacité dirigeoient encore l’action de son cerveau pendant le sommeil, comme on peut l’observer souvent, même pendant le délire, chez les hommes d’un moral exercé. En effet, l’esprit peut continuer ses recherches [41] dans les songes ; il peut être conduit par une certaine suite de raisonnemens, à des idées qu’il n’avoit pas ; il peut faire, à son insu, comme il le fait à chaque instant durant la veille, des calculs rapides, qui lui dévoilent l’avenir. Enfin, certaines séries d’impressions internes, qui se coordonnent avec des idées antérieures, peuvent mettre en jeu toutes les puissances de l’imagination, et même présenter à l’individu, une suite d’événemens, dont il croira quelquefois entendre dans une conversation régulière, le récit et les détails.

Tels sont les rapports entre les songes et le délire ; entre les causes qui déterminent le sommeil et celles qui produisent la folie. J’ajoute que les liqueurs spiritueuses et les plantes stupéfiantes qui, les unes et les autres, sont capables de produire, à différentes doses, un degré plus ou moins profond d’assoupissement, peuvent aussi troubler, à différens degrés, les opérations mentales, et même occasionner le délire furieux. Certains accès de folie débutent constamment par un état comateux, ou cataleptique. Enfin, l’abus du sommeil altère toujours, plus ou moins, les fonctions de l’organe pensant ; il peut même à la longue occasionner une folie véritable. Formey [42] rapporte qu’un médecin connu de Boerhaave, après avoir passé une grande partie de sa vie à dormir, avoit perdu progressivement la raison, et qu’il finit par mourir dans un hôpital de fous.

Ce n’est pas que toujours la folie et le délire dépendent de cette cause, ou soient liés à des circonstances analogues : il arrive au contraire, assez souvent qu’ils sont directement produits par l’extrême sensibilité des organes des sens, et par leur excitation trop long-temps prolongée. Les hommes doués de beaucoup d’imagination, qui sont également ceux dont la raison court le plus de hasards, sont pour l’ordinaire très-sensibles à l’impression des objets extérieurs. Cependant ce fait incontestable n’est pas aussi contraire aux observations ci-dessus, qu’il peut le paroître d’abord. Lorsque l’imagination combine ses tableaux, les sens se taisent ; lorsque la folie, produite par l’excès des sensations, se déclare, le sentiment et le mouvement se concentrent dans les viscères et dans le sein du système nerveux : et le degré de cette concentration peut être regardé comme la mesure exacte de celui de la folie, ou de celui de l’extase, qui caractérise tous les genres divers d’excitation violente de l’organe cérébral, sans en excepter le délire incomplet, auquel on donne le nom d’inspiration.

§. vi.
CONCLUSION.

Je termine ici ce parallèle et ce long Mémoire. Il y auroit sans doute encore beaucoup de choses à dire sur les rapports de la folie avec divers états particuliers des organes : il seroit sur-tout très-curieux de rechercher comment la folie et certaines idées s’excitent ou se détruisent mutuellement. En poussant ces recherches aussi loin qu’elles peuvent aller, sans doute il en résulteroit des notions plus exactes, soit de chaque genre de délire, soit des moyens préservatifs qu’il convient d’employer quand on apperçoit ses premières menaces ; soit du plan régulier de traitement physique et moral, le plus convenable dans chaque cas particulier. Combien ne seroit-il pas intéressant de montrer dans le détail, par quelle loi directe un organe principal, ou plusieurs par leur concours, en y comprenant sans doute aussi ceux de la pensée, peuvent produire le désordre des fonctions intellectuelles ; de quelle manière il faut agir sur eux, pour faire cesser ce désordre ! enfin, combien ne seroit-il pas avantageux de pouvoir classer, non pas théoriquement, mais d’après des faits certains, et par des caractères constans, les différens genres d’aliénation mentale, suivant leurs causes respectives, en distinguant exactement ceux qui sont susceptibles de guérison, de ceux qui ne le sont pas ! La médecine et l’idéologie profiteroient également d’un si beau travail.


  1. Ce sera l’objet du Mémoire onzième.
  2. Encore une fois, la cause générale des propriétés de la matière, en vertu desquelles certaines circonstances données déterminent toujours certaines combinaisons, n’en resteroit pas moins inconnue : mais éclaircir les circonstances des phénomènes, est presque toujours ce que nous appelous les expliquer.
  3. Par exemple, les anguilles du vinaigre, les vers qui rongent les cartons et les reliures de livres, &c. &c. toutes espèces qui se forment exclusivement dans des matières, produites elles-mêmes par les seules combinaisons des arts.
  4. Je crois devoir observer que les matières végétales ne paroissent produire immédiatement que des animalcules dépourvus de nerfs et de cerveau ; et que c’est dans les substances animales, qu’on voit se former des corps vivans, doués d’un appareil d’organes particuliers, où les fines recherches de l’anatomie moderne ont reconnu un véritable système nerveux et cérébral.
  5. Voyez la nouvelle division et la nouvelle nomenclature des mers, par mon confrère le citoyen Fleurieu, l’un des plus habiles géographes et navigateurs de l’Europe.
  6. M. Fray, commissaire des guerres à Limoges, a bien voulu me communiquer une suite d’observations et d’expériences curieuses, sur les productions microscopiques. Il paroit en résulter, 1°. que toutes les matières végétales et animales, même celles qui datent de la plus grande antiquité, comme les momies et les bois retirés des anciennes constructions, se résolvent dans l’eau distillée, en globules doues d’un mouvement continuel ; que ces globules ne sont point des animaux (comme l’a cru Muller, qui leur a donne le nom de monades), puisque M. Fray les a vus se réunir en nombre plus ou moins considérable, pour former des animaux plus distincts : 2°. que les matières végétales et animales, plongées dans l’eau distillée, ou dans un air formé de toutes pièces, et soustraites à l’influence de l’air atmosphérique, produisent constamment différens insectes, dont on a supposé jusqu’ici, que les germes sont déposés sur ces matières, par des insectes de la même espèce, ou qu’ils y sont apportés par les oscillations continuelles de l’atmosphère, dans laquelle on imagine qu’à raison de leur grande ténuité, ils peuvent flotter facilement : 3°. que l’eau distilleée la plus pure (et qu’on a même pris la précaution de faire bouillir au plus grand feu pendant plusieurs heures, avant de la placer dans la chaudière distillatoire), peut, avec la seule addition de diffèrens gaz, tels que l’oxygène, l’azote, le carbonique, et par le concours de la lumière et de la chaleur, produire des matières minérales, des végétations, et des animaux visibles à l’œil.

    Les observations et les expériences d’où sont tirés de si précieux résultats, ont sans doute besoin d’être revues avec soin, et répétées de cent manières différentes : mais l’auteur a mis tant de persévérance et de zèle à les suivre, et il les raconte avec une naïveté si persuasive, que je n’ai pu me refuser au plaisir d’annoncer un travail qui paroît nous donner de si belles espérances. Au reste, M. Fray se propose de prendre l’Institut national pour arbitre et pour juge, entre lui et les personnes qui pourroient infirmer la vérité de ses assertions ; et bientôt, quel que soit le jugement définitif que cet estimable observateur provoque avec une entière confiance, il ne restera plus de doute sur cet important objet.

  7. Tous les phénomènes de l’univers ont été, sont, et seront toujours la conséquence des propriétés de la matière, ou des lois qui régissent tous les êtres : c’est par ces propriétés et par ces lois que la cause première se manifeste à nous : aussi, Vanhelmont les appeloit-il dans son style poétique, l’ordre de Dieu.
  8. Nous avons plusieurs fois entendu raconter à Franklin, qu’il avoit observé dans les forêts de l’Amérique septentrionale, une espèce d’oiseau qui, de même, que le kamichi, ou les vanneaux armés, porte deux tubercules cornus aux coudes des ailes. Ces deux tubercules deviennent, disoit-il, à la mort de l’oiseau, les germes de deux tiges végétales, qui croissent d’abord en pompant les sucs de son cadavre, et qui s’attachent ensuite à la terre, pour y vivre à la manière des plantes et des arbres. Plusieurs savans naturalistes, et entre autres mon illustre collègue Lacépède, à qui j’ai parlé de ce fait, l’ignorent absolument : ainsi, malgré la grande véracité de Franklin, je ne le cite qu’avec beaucoup de réserve ; et je n’en tire aucune conclusion.
  9. M. Humbolt a reconnu, par des expériences qui paroissent concluantes, que cette dernière circonstance influe efficacement sur la végétation.
  10. Ils supportent plus facilement encore la chaleur que le froid.
  11. Après avoir lu cet article, un ami très-versé dans les matières philosophiques, m’a dit : — Voua établissez donc qu’il peut y avoir sensibilité, sans sensation, c’est-à-dire, sans impressions perçues ? — Oui, sans doute : c’est même un point fondamental dans l’histoire de la sensibilité physique. — Mais ce que vous croyez pouvoir appeler dans ce cas, sensibilité, n’est-il pas ce que les physiologistes désignent sous le nom d’irritabilité ? — Non ; et voici la différence. L’irritabilité est la faculté de contraction qui paroît inhérente à la fibre musculaire, et que le muscle conserve même après la mort, — ou après qu’il a été séparé des centres nerveux de réaction. La fibre excitée par divers stimulans, se fronce et s’allonge alternativement, et voilà tout. Mais, dans les mouvemens organiques coordonnés, il y a plus que cela ; tout le monde en convient. Or, outre ceux de ces mouvemens qui sont déterminés par des impressions perçues, il en est plusieurs qui sont déterminés par des impressions dont l’individu n’a nullement la conscience, et qui le plus souvent, se dérobent eux-mêmes à son observation et cependant, comme les premiers, ils cessent avec la vie ; ils cessent, quand l’organe n’a plus de communication avec les centres sensibles ; ils cessent, en un mot, avec la sensibilité : ils sont suspendus et renaissent avec elle. La sensibilité est donc la condition fondamentale sans laquelle les impressions dont ils dépendent, ne produisent aucun effet, sans laquelle même elles n’ont point d’existence, puisqu’elles ne nous sont connues que par eux. Ainsi, comme nous n’appelons sensation, que l’impression perçue, il y a bien véritablement sensibilité sans sensation. Cette même question doit se reproduire encore ci-après
  12. Je me sers ici d’un mot consacré par l’école de Montpellier.
  13. Comme, par exemple, celle qui met en jeu les organes de la génération.
  14. Cet effet ne peut avoir lieu par une véritable succion, qui suppose la pression de l’air extérieur sur le fluide aspiré, ou sur le réservoir qui le contient, et le vide opéré dans celui qui doit le recevoir, l’extension de ses parois demeurant toujours la même : mais la communication entre la cavité de l’amnios et l’estomac est assez libre, pour que les eaux de l’un pénètrent dans l’autre, par le canal de l’œsophage. Il ne faut pour cela, nul effort distinct de la part du fœtus : il suffit que la bouche s’ouvre, et que l’estomac élargisse accidentellement sa cavité.
  15. On a vu, même hors des vaisseaux vivans, le sang se contracter et se dilater, par mouvemens alternatifs. Sonl-ce les matériaux directs des fibres musculaires qui, flottant dans son sein, lui communiquent cette propriété ? et n’entre-t-elle pas pour quelque chose dans la pulsation des artères ? Voyez les Elémens de Physiologie de Dumas, professeur de Montpellier ; ouvrage qui ajoute beaucoup à la gloire de son auteur, et dont tous les amis de la science attendent impatiemment les dernières parties.
  16. Voyez ses Mémoires, dans la Collection de l’Institut, deuxième classe ; voyez aussi ses Elemens d’idéologie.
  17. On verra plus bas, pourquoi je l’appelle instinct primitif. En effet, à des époques postérieures de la vie, on voit éclore de nouveaux penchans, qui doivent être également rapportés à l’instinct.
  18. Quoique j’aie quelque penchant à croire que les choses se passent ainsi, je n’ose prononcer définitivement sur cette importante question : mon collègue le sénateur Tracy est d’une opinion contraire ; et son autorité est du plus grand poids à mes yeux.
  19. Il ne faut pas croire que ces combinaisons n’aient lieu que pendant la formation de l’animal, ou dans les premiers temps de la vie : il peut s’en faire chaque jour de nouvelles, jusqu’à la mort définitive.
  20. Je crois inutile d’ajouter que les impressions reçues par les sens, se conforment elles mêmes aux habitudes instinctives antérieures, et qu’elles sont encore modifiées par les impressions internes actuelles.
  21. Nous verrons ci-après, que les appétits et les répugnances dépendent du même genre de causes : c’est ainsi que dans les fluides électrique et magnétique qui manifestent des altérations et des répulsions, ce double phénomène est soumis, on se rapporte aux mêmes lois.
  22. Le citoyen Draparnaud, professeur de grammaire générale à l’école centrale de Montpellier, naturaliste et philosophe, et également recommandable à ces deux titres.
  23. On sait que Cruickshanck, et après lui Fantana, ont vu les nerfs se régénérer.
  24. Voyez les différens Voyages en Afrique, en particulier ceux de Levaillant, de Sparmann, de Paterson, &c.
  25. Voyez Collins, sur l’établissement de Botany Bay (appendix).
  26. Les orfraies qui peuplent les îles des grands lacs de l’Amérique septentrionale, y vivent par bandes et très-paisiblement, à cause de la grande abondance de poisson qui leur fournit une subsistance ample et facile.
  27. Plusieurs individus des espèces les plus intelligentes, comme le chat, et des plus tendres dans leur maternité, comme la poule, détruisent quelquefois et dévorent leurs petits. Il ne faut pas confondre cet égarement de l’instinct, avec l’aveugle gloutonnerie des espèces stupides, par exemple, du cochon, chez lequel on peut souvent observer le même fait.
  28. Chez les races, ou chez les individus foibles, cette odeur est moins marquée : elle l’est plus fortement dans les espèces très-animalisées, dans les corps très-vigoureux.
  29. Methodus medendi, lib. 5, cap. 12.
  30. Saint Bernard prêchoit en latin, la croisade aux paysans allemands ; et l’on sait de quelle fureur ces bonnes gens étoient agités à ces sermons, dont ils n’entendoient pas un seul mot.
  31. Comme cela se remarque dans les violentes affections spasmodiques de la matrice et des ovaires.
  32. J’en ai parlé dans le premier Mémoire : son importance n’avoit pas échappé à Cullen.
  33. Par exemple, la section de l’artère temporale, dont on a plusieurs fois, observé les effets salutaires.
  34. Ce genre de folie, observé d’abord par l’ingénieux et respectable Pussin, surveillant des fous de Bicêtre, a été considéré sous de nouveaux points de vue, et décrit pour la première fois, par Pinel.
  35. Il est vraisemblable que ces causes dépendent elles-mêmes de lois plus générales de la nature : il est possible que la périodicité des mouvemens de l’économie animale doive être uniquement rapportée à celle des mouvemens de notre système planétaire, sur-tout de l’astre qui nous dispense les jours et les années, et mesure ainsi le temps par intervalles égaux.
  36. Les causes excitantes ne sont plus répandues en aussi grande quantité dans les membres ; et quoiqu’alors le cerveau n’agisse pas autant, du moins à plusieurs égards, que pendant la veille, ces causes sont en effet concentrées dans son sein. La raison qui fait que leur présence, après avoir stimulé le cerveau dans un certain sens, finit par l’engourdir dans tous les autres, tient à des lois physiologiques que ce n’est pas ici le lieu d’éclaircir. Mais le fait est constant, (Note de la première édition.)

    Quelques personnes paroissent avoir mal saisi le sens de ce passage : je n’ai point dit qu’il y ait plus d’action dans le cerveau, pendant le sommeil que pendant la veille, mais que le sommeil n’est point une fonction parement passive ; que des causes d’excitation se concentrent pour le produire dans le sein du cerveau ; et qu’il en est de cet organe comme de tout autre destiné à remplir diverses fonctions : il se repose de la veille par le sommeil, et du sommeil par la veille ; mais il n’est jamais dans cet état inerte, imaginé par des hommes qui portent dans l’étude de la vie, les idées d’un mécanisme grossier. (An 13.)

  37. Van-Swieten, dans ses Commentaires sur l’épilepsie, cite un exemple plus frappant encore, celui d’une jeune fille cataleptique qui, plongée dans le plus profond sommeil, parloit et marchoit avec beaucoup de vivacité.
  38. Gal. de motu muscalorum, lib. 11, cap. iv.
  39. Plusieurs observations ne me laissent aucun doute sur la réalité de ce fait.
  40. L’illustre B. Franklin.
  41. Condillac m’a dit, qu’en travaillant à son cours d’études, il étoit souvent forcé de quitter, pour dormir, un travail déjà tout préparé, mais incomplet, et qu’à son réveil, il l’avoit trouvé plus d’une fois, terminé dans sa tête.
  42. Mélanges philosophiques.