Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations/Livre 2/3

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De l’accumulation du capital, ou du travail productif et du travail non productif
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Il y a une sorte de travail qui ajoute à la valeur de l’objet sur lequel il s’exerce ; il y en a un autre qui n’a pas le même effet. Le premier, produisant une valeur, peut être appelé travail productif ; le dernier, travail non productif[1]. Ainsi, le travail d’un ouvrier de manufacture ajoute en général, à la valeur de la matière sur laquelle travaille cet ouvrier, la valeur de sa subsistance et du profit de son maître. Le travail d’un domestique, au contraire, n’ajoute à la valeur de rien. Quoi­que le premier reçoive des salaires que son maître lui avance, il ne lui coûte, dans le fait, aucune dépense, la valeur de ces salaires se retrouvant en général avec un profit de plus dans l’augmentation de valeur du sujet auquel ce travail a été appliqué. Mais la subsistance consommée par le domestique ne se trouve nulle part. Un particulier s’enrichit à employer une multitude d’ouvriers fabricants ; il s’appauvrit à entretenir une multitude de domestiques. Le travail de ceux-ci a néanmoins sa valeur, et mérite sa récompense aussi bien que celui des autres. Mais le travail de l’ouvrier se fixe et se réalise sur un sujet quelconque, ou sur une chose vénale qui dure au moins quelque temps après que le travail a cessé. C’est, pour ainsi dire, une quantité de travail amas­sé et mis en réserve, pour être employé, s’il est nécessaire, dans quelque autre occa­sion. Cet objet, ou ce qui est la même chose, le prix de cet objet peut ensuite, s’il en est besoin, mettre en activité une quantité de travail égale à celle qui l’a produit origi­nairement. Le travail du domestique, au contraire, ne se fixe ou ne se réalise sur aucun objet, sur aucune chose qu’on puisse vendre ensuite. En général, ses services périssent à l’instant même où il les rend, et ne laissent presque jamais après eux au­cune trace ou aucune valeur qui puisse servir par la suite à procurer une pareille quantité de services.

Le travail de quelques-unes des classes les plus respectables de la société, de même que celui des domestiques, ne produit aucune valeur ; il ne se fixe ni ne se réalise sur aucun objet ou chose qui puisse se vendre, qui subsiste après la cessation du travail et qui puisse servir à procurer par la suite une pareille quantité de travail. Le souverain, par exemple, ainsi que tous les autres magistrats civils et militaires qui servent sous lui, toute l’armée, toute la flotte, sont autant de travailleurs non productifs. Ils sont les serviteurs de l’État, et ils sont entretenus avec une partie du produit annuel de l’industrie d’autrui. Leur service, tout honorable, tout utile, tout né­cessaire qu’il est, ne produit rien avec quoi on puisse ensuite se procurer une pa­reille quantité de services. La protection, la tranquillité, la défense de la chose publique, qui sont le résultat du travail d’une année, ne peuvent servir à acheter la protection, la tranquillité, la défense qu’il faut pour l’année suivante. Quelques-unes des professions les plus graves et les plus importantes, quelques-unes des plus frivoles, doivent être rangées dans cette même classe : les ecclésiastiques, les gens de loi, les médecins et les gens de lettres de toute espèce, ainsi que les comédiens, les farceurs, les musi­ciens, les chanteurs, les danseurs d’Opéra, etc. Le travail de la plus vile de ces profes­sions a sa valeur qui se règle sur les mêmes principes que toute autre sorte de travail ; et la plus noble et la plus utile ne produit par son travail rien avec quoi on puisse ensuite acheter ou faire une pareille quantité de travail. Leur ouvrage à tous, tel que la déclamation de l’acteur, le débit de l’orateur ou les accords du musicien, s’évanouit au moment même qu’il est produit[2].

Les travailleurs productifs et les non productifs, et ceux qui ne travaillent pas du tout, sont tous également entretenus par le produit annuel de la terre et du travail du pays. Ce produit, quelque grand qu’il puisse être, ne saurait être infini, et a nécessai­rement ses bornes. Suivant donc que, dans une année, une portion plus ou moins gran­de de ce produit est employée à entretenir des gens non productifs, plus ou moins grande sera la portion qui restera pour les gens productifs, et plus ou moins grand sera, par conséquent, le produit de l’année suivante ; la totalité du produit annuel, à l’exception des productions spontanées de la terre, étant le fruit du travail productif.

Quoique la totalité du produit annuel des terres et du travail d’un pays soit, sans aucun doute, destinée en définitive à fournir à la consommation de ses habitants et à leur procurer un revenu, cependant, à l’instant où il sort de la terre ou des mains des ouvriers productifs, il se divise naturellement en deux parties. L’une d’elles, et c’est souvent la plus forte, est, en premier lieu, destinée à remplacer un capital ou à renou­veler la portion de vivres, de matières ou d’ouvrage fait qui a été retirée d’un capital ; l’autre est destinée à former un revenu, ou au maître de ce capital, comme profit, ou à quelque autre personne comme rente de sa terre. Ainsi, du produit de la terre, une partie remplace le capital du fermier ; l’autre paye son profit et la rente du propriétaire, et forme ainsi un revenu, et au maître de ce capital, comme profit de ses fonds, et à quelque autre personne, comme rente de sa terre. De même, du produit d’une grande manufacture, une partie, et c’est toujours la plus forte, remplace le capital de l’entrepreneur, l’autre paye son profit et forme ainsi un revenu au maître de ce capital[3].

Cette partie du produit annuel de la terre et du travail d’un pays qui remplace un capital n’est jamais immédiatement employée à entretenir d’autres salariés que des salariés productifs ; elle ne paye de salaires qu’au travail productif seulement. Celle qui est destinée à former immédiatement un revenu, soit comme profit, soit comme rente, peut indifféremment entretenir des salariés productifs ou des salariés non productifs.

Toute partie de ses fonds qu’un homme emploie comme capital, il s’attend tou­jours qu’elle lui rentrera avec un profit. Il ne l’emploie donc qu’à entretenir des sala­riés productifs ; et, après avoir fait, à son égard, office de capital, cette même partie de fonds forme un revenu à ces travailleurs. Toutes les fois qu’il emploie une partie de ces mêmes fonds à entretenir des salariés non productifs, de quelque espèce que ce soit, dès ce moment cette partie se trouve retirée de son capital et versée dans le fonds réservé pour servir immédiatement à sa consommation.

Les travailleurs non productifs et les gens qui ne travaillent pas du tout sont tous entretenus par un revenu : soit, en premier lieu, par cette partie du produit annuel qui est, dès l’origine, destinée à former un revenu à quelques personnes particulières, ou comme rente de terre, ou comme profit de capital ; soit, en second lieu, par cette autre partie qui, bien qu’elle soit destinée à remplacer un capital et à n’entretenir que des ouvriers productifs, néanmoins, quand elle est une fois venue dans les mains de ceux-ci, pour tout ce qui excède leur subsistance nécessaire, peut être employée indifférem­ment à l’entretien de gens qui produisent ou de gens qui ne produisent pas. Ainsi, le simple ouvrier, si ses salaires sont élevés, peut, tout comme un grand propriétaire ou comme un riche marchand, entretenir un domestique à son service personnel, ou bien il peut aller quelquefois à la comédie ou aux marionnettes, et par là contribuer pour sa part à l’entretien d’une classe de travailleurs non productifs ; ou enfin, il peut payer quelque impôt, et par là concourir à l’entretien d’une autre classe plus honorable et plus utile à la vérité, mais également non productive. Néanmoins, de cette partie du produit de la terre, destinée originairement à remplacer un capital, il n’en passe jamais aucune portion à l’entretien de salariés non productifs, qu’après avoir mis en activité sa mesure complète de travail productif, ou tout ce qu’elle pouvait en mettre en activité, de la manière dont elle pouvait être employée. Il faut que l’ouvrier ait pleine­ment gagné son salaire par de l’ouvrage fait, avant qu’il puisse en dépenser la moindre chose en travail non productif. Ce qu’il dépense ainsi, d’ailleurs, ne peut être, en général, que peu de chose. Ce ne peut être que l’épargne faite sur son revenu, épargne qui n’est jamais bien grande chez les ouvriers productifs. Ils en font pourtant géné­ra­lement quelqu’une, et dans le payement des impôts la modicité de chaque contribution se trouve, en quelque sorte, bien compensée par le nombre des cotes.

La rente de la terre et les profits des capitaux sont donc partout les principales sources où les salariés non productifs puisent leur subsistance. Ce sont les deux sortes de revenu qui donnent à leurs maîtres le plus de matière à faire des épargnes. L’un et l’autre de ces revenus peuvent indifféremment entretenir des salariés productifs et des salariés non productifs ; ils semblent pourtant avoir toujours pour les derniers quelque prédilection. La dépense d’un grand seigneur fait vivre, en général, plus de gens oisifs que de gens laborieux. Quoique le riche commerçant n’emploie son capital qu’à entre­tenir des gens laborieux seulement, néanmoins sa dépense, c’est-à-dire l’emploi de son revenu, nourrit ordinairement des gens de la même espèce que ceux que nourrit le grand seigneur.

Ainsi, ce qui contribue beaucoup à déterminer dans tout pays la proportion entre les gens productifs et les gens non productifs, c’est principalement la proportion qui s’y trouve entre cette partie du produit annuel, qui, au sortir même de la terre ou des mains des ouvriers qui l’ont produite, est destinée à remplacer un capital, et cette autre partie qui est destinée à former un revenu soit comme rente, soit comme profit. Or, cette proportion est très-différente, dans les pays riches, de ce qu’elle est dans les pays pauvres.

Ainsi, de notre temps, chez les nations opulentes de l’Europe, une très-forte partie, et souvent la plus forte du produit de la terre, est destinée à remplacer le capital d’un fermier riche et indépendant ; l’autre, à payer ses profits et la rente du propriétaire. Mais anciennement, sous l’empire du gouvernement féodal, une très-petite portion du produit suffisait à remplacer le capital employé à la culture. Ce capital consistait ordi­nai­rement en quelques chétifs bestiaux entretenus en entier par le produit spontané des terres incultes, et qu’on pourrait, en conséquence, regarder eux-mêmes comme faisant partie de ce produit. En général aussi, ils appartenaient au propriétaire, et celui-ci les avançait aux gens qui faisaient valoir la terre. Tout le reste du produit lui appartenait encore, soit comme rente de sa terre, soit comme profit de son mince capital. Les cultivateurs de la terre, en général, étaient des serfs, dont les personnes et les effets composaient aussi sa propriété. Ceux qui n’étaient pas serfs étaient des tenanciers à volonté[4], et, quoique la rente par eux payée ne fût nominalement guère plus qu’un simple cens, elle n’en égalait pas moins réellement la totalité du produit de la terre. En tout temps, leur seigneur pouvait leur commander du travail pendant la paix, et du service pendant la guerre. Quoiqu’ils vécussent loin de sa maison, ils dépendaient autant de lui que les gens de sa suite, vivant chez lui. Or, sans contredit, celui qui peut disposer du travail et du service de tous ceux qu’une terre fait subsister, a bien la totalité du produit de cette terre. Mais, dans l’état actuel de l’Europe, la part du propriétaire ne va guère au-delà du tiers de la totalité du produit, quelquefois pas au quart. La rente de la terre, néanmoins, a dans le fait triplé et quadruplé depuis ces anciens temps, dans toutes les parties de la campagne qui ont été améliorées ; et ce tiers ou quart du produit annuel est, à ce qu’il paraît, trois ou quatre fois plus grand que n’était auparavant le total. À mesure des progrès que fait l’amélioration, la rente augmente bien relativement à l’étendue de la terre, mais elle diminue dans sa pro­portion avec le produit.

Chez les peuples opulents de l’Europe, on emploie à présent de grands capitaux dans le commerce et les manufactures. Dans l’ancien état de ces pays, le faible et étroit commerce qui s’y faisait, et le petit nombre de fabriques simples et grossières qui y étaient établies, n’exigeaient que de très-minces capitaux. Il fallait pourtant que ces capitaux rendissent de très-gros profits. Nulle part l’intérêt n’était au-dessous de 10 pour 100, et il fallait bien que les profits des fonds pussent suffire à payer un intérêt aussi fort. À présent, dans les pays de l’Europe qui ont fait quelques progrès vers l’opulence, le taux de l’intérêt n’est nulle part plus élevé que 6 pour 100, et dans quelques-uns des plus riches, il est même tombé jusqu’à 4, 3 et 2 pour 100. Si cette partie du revenu des habitants, qui provient de profits, est toujours beaucoup plus grande dans les pays riches que dans les pays pauvres, c’est parce que le capital y est beaucoup plus considérable ; mais les profits y sont en général dans une proportion beaucoup moindre, relativement au capital.

Ainsi cette partie du produit annuel qui, au sortir de la terre ou des mains des ouvriers productifs, est destinée à remplacer un capital, est non-seulement beaucoup plus grande dans les pays riches que dans les pays pauvres, mais encore elle s’y trouve dans une proportion bien plus forte, relativement à la partie destinée immé­diate­ment à former un revenu, soit comme rente, soit comme profit. Le fonds qui est destiné à fournir de la subsistance au travail productif est non-seulement bien plus abondant dans les premiers de ces pays qu’il ne l’est dans les autres, mais il l’est encore dans une grande proportion, relativement au fonds qui, pouvant être employé à entretenir des salariés productifs aussi bien que des salariés non productifs, a néan­moins toujours, en général, plus de prédilection pour les derniers.

La proportion qui se trouve entre ces deux différentes espèces de fonds détermine nécessairement, dans un pays, le caractère général des habitants, quant à leur pen­chant à l’industrie ou à la paresse. Si nous sommes plus portés au travail que nos an­cê­tres, c’est parce qu’à présent le fonds destiné à l’entretien du travail se trouve relati­vement au fonds qui a de la tendance à aller à l’entretien de la classe fainéante, beau­coup plus grand qu’il ne l’était il y a deux ou trois siècles. Nos pères étaient paresseux faute d’avoir de quoi encourager suffisamment l’industrie. Il vaut mieux, dit le pro­verbe, jouer pour rien, que de travailler pour rien. Dans les villes manufacturières et commerçantes, où les classes inférieures du peuple subsistent principalement par des capitaux employés, il est en général laborieux, frugal et économe, comme dans beaucoup de villes d’Angleterre et dans la plupart de celles de la Hollande. Mais dans ces villes qui se soutiennent principalement par la résidence permanente ou tempo­raire d’une cotir, et dans lesquelles les classes inférieures du peuple tirent surtout leur subsistance de dépenses de revenu, il est, en général, paresseux, débauché et pauvre, comme à Rome, Versailles, Compiègne et Fontainebleau. Si vous en exceptez Rouen et Bordeaux, on ne trouve dans toutes les villes de parlement, en France, que peu de commerce et d’industrie, et les classes inférieures du peuple, qui y vivent princi­palement sur la dépense des officiers des cours de justice et de ceux qui viennent y plaider sont, en général, paresseuses et pauvres. Rouen et Bordeaux semblent devoir absolument à leur situation leur grand commerce. Rouen est nécessairement l’entrepôt de presque toutes les marchandises que les pays étrangers ou les provinces maritimes de France fournissent à la consommation immense de Paris. Bordeaux est de même l’entrepôt des vins récoltés le long de la Garonne et des rivières qui se jettent dans ce fleuve, l’un des vignobles les plus riches du monde, et qui paraît produire le vin le plus propre à l’exportation ou le plus conforme au goût des nations étrangères. Des situations aussi avantageuses attirent nécessairement un grand capital par le grand emploi qu’elles lui offrent, et l’emploi de ce capital est la source de l’industrie qui règne dans ces villes. Dans les autres villes de parlement en France, il paraît qu’on n’y emploie guère plus de capital que ce qu’il en faut pour entretenir la consommation du lieu, c’est-à-dire guère plus que le moindre capital possible. On peut dire la même chose de Paris, de Madrid et de Vienne : de ces trois villes, Paris est sans contredit la plus industrieuse ; mais Paris est lui-même le principal marché de toutes ses manu­fac­tures, et sa propre consommation est le grand objet de tout le commerce qui s’y fait[5]. Londres, Lisbonne et Copenhague sont peut-être les trois seules villes de l’Europe qui, étant la résidence permanente d’une cour, puissent en même temps être regardées comme villes commerçantes ou comme villes faisant le commerce, non-seulement pour leur propre consommation, mais encore pour celle des autres villes et des autres pays. Leur situation à toutes trois est extrêmement avantageuse, et est naturellement propre à en faire des entrepôts pour une grande partie des marchandises destinées à la consommation des pays éloignés. Dans une ville où se dépensent de gros revenus, il sera probablement plus difficile d’employer avantageusement un capital en entreprises étrangères à la consommation du lieu, qu’il ne le sera dans une ville où les classes inférieures du peuple vivent uniquement de l’emploi des capitaux de cette espèce. Dans la première de ces villes, la fainéantise qu’y contracte la majeure partie du peuple, en vivant sur des dépenses de revenus, corrompt nécessairement l’industrie de ceux qu’entretiendrait l’emploi d’un capital, et fait qu’il y a moins d’avantages qu’ail­leurs à y employer des fonds. Il y avait à Édimbourg, avant l’union, peu de commerce et d’industrie. Quand le parlement d’Écosse ne s’assembla plus dans cette ville, quand elle cessa d’être la résidence nécessaire de la haute et de la petite noblesse[6] d’Écosse, elle commença à avoir quelque commerce et quelque industrie. Elle continue cepen­dant d’être encore la résidence des principales cours de justice d’Écosse, des chambres de la douane et de l’accise. Il s’y dépense donc encore une masse considérable de revenus ; aussi est-elle fort inférieure en commerce et en industrie à Glasgow, dont les habitants vivent principalement sur des emplois de capitaux. On a remarqué quel­quefois que les habitants d’un gros bourg, après de grands progrès dans l’industrie manufacturière, avaient tourné ensuite à la fainéantise et à la pauvreté, parce que quelque grand seigneur avait établi son séjour dans leur voisinage.

C’est donc la proportion existante entre la somme des capitaux et celle des reve­nus qui détermine partout la proportion dans laquelle se trouveront l’industrie et la fainéantise ; partout où les capitaux l’emportent, c’est l’industrie qui domine ; partout où ce sont les revenus, la fainéantise prévaut. Ainsi, toute augmentation ou diminu­tion dans la masse des capitaux tend naturellement à augmenter ou à diminuer réelle­ment la somme de l’industrie, le nombre des gens productifs et, par conséquent, la valeur échangeable du produit annuel des terres et du travail du pays, la richesse et le revenu réel de tous ses habitants.

Les capitaux augmentent par l’économie ; ils diminuent par la prodigalité et la mauvaise conduite[7].’

Tout ce qu’une personne épargne sur son revenu, elle l’ajoute à son capital ; alors, ou elle l’emploie elle-même à entretenir un nombre additionnel de gens productifs, ou elle met quelque autre personne en état de le faire, en lui prêtant ce capital moyennant un intérêt, c’est-à-dire une part dans les profits. De même que le capital d’un individu ne peut s’augmenter que par le fonds que cet individu épargne sur son revenu annuel ou sur ses gains annuels, de même le capital d’une société, lequel n’est autre chose que celui de tous les individus qui la composent, ne peut s’augmenter que par la même voie.

La cause immédiate de l’augmentation du capital, c’est l’économie, et non l’indus­trie. À la vérité, l’industrie fournit la matière des épargnes que fait l’économie ; mais, quelques gains que fasse l’industrie, sans l’économie qui les épargne et les amasse, le capital ne serait jamais plus grand.

L’économie, en augmentant le fonds destiné à l’entretien des salariés productifs, tend à augmenter le nombre de ces salariés, dont le travail ajoute à la valeur du sujet auquel il est appliqué ; elle tend donc à augmenter la valeur échangeable du produit annuel de la terre et du travail du pays ; elle met en activité une quantité additionnelle d’industrie, qui donne un accroissement de valeur au produit annuel.

Ce qui est annuellement épargné est aussi régulièrement consommé que ce qui est annuellement dépensé, et il l’est aussi presque dans le même temps ; mais il est con­sommé par une autre classe de gens. Cette portion de son revenu qu’un homme riche dépense annuellement, est le plus souvent consommée par des bouches inutiles et par des domestiques, qui ne laissent rien après eux en retour de leur consommation. La portion qu’il épargne annuellement, quand il l’emploie immédiatement en capital pour en tirer un profit, est consommée de même et presque en même temps que l’autre, mais elle l’est par une classe de gens différente, par des ouvriers, des fabricants et arti­sans qui reproduisent avec profit la valeur de leur consommation annuelle. Supposons que le revenu de cet homme riche lui soit payé en argent. S’il l’eût dépensé en entier, tout ce que ce revenu aurait pu acheter en vivres, vêtements et logements, aurait été distribué parmi la première de ces deux classes de gens. S’il en épargne une partie, et que cette partie soit immédiatement employée comme capital, soit par lui-même, soit par quelque autre, alors ce qu’on achètera avec en vivres, vêtements et logement, sera nécessairement réservé pour l’autre classe. La consommation est la même, mais les consommateurs sont différents.

Un homme économe, par ses épargnes annuelles, non-seulement fournit de l’entre­tien à un nombre additionnel de gens productifs pour cette année ou pour la suivante, mais il est comme le fondateur d’un atelier public, et établit en quelque sorte un fonds pour l’entretien à perpétuité d’un même nombre de gens productifs. À la vérité, la destination et l’emploi à perpétuité de ce fonds ne sont pas toujours assurés par une loi expresse, une substitution ou un acte d’amortissement. Néanmoins, un principe très-puissant en garantit l’emploi : c’est l’intérêt direct et évident de chaque individu au­quel pourra appartenir dans la suite quelque partie de ce fonds. Aucune partie n’en pour­ra plus à l’avenir être détournée à un autre emploi qu’à l’entretien des salariés productifs, sans qu’il en résulte une perte évidente pour la personne qui en changerait ainsi la véritable destination.

C’est ce que fait le prodigue. En ne bornant pas sa dépense à son revenu, il entame son capital. Comme un homme qui dissipe à quelque usage profane les revenus d’une fondation pieuse, il paye des salaires à la fainéantise avec ces fonds que la frugalité de nos pères avait pour ainsi dire, consacrés à l’entretien de l’industrie. En diminuant la masse des fonds destinés à employer le travail productif, il diminue nécessairement, autant qu’il est en lui, la somme de ce travail qui ajoute une valeur au sujet auquel il est appliqué et, par conséquent, la valeur du produit annuel de la terre et du travail du pays, la richesse et le revenu réel de ses habitants. Si la prodigalité de quelques-uns n’était pas compensée par la frugalité des autres, tout prodigue, en nourrissant ainsi la paresse avec le pain de l’industrie, tendrait, par sa conduite, à appauvrir son pays.

Quand même toute la dépense du prodigue serait en consommation de marchan­dises faites dans le pays et nullement en marchandises étrangères, ses effets sur les fonds productifs de la société seraient toujours les mêmes. Chaque année, il y aurait une certaine quantité de vivres et d’habits qui auraient dû entretenir les salariés pro­ductifs, et qui auraient été employés à nourrir et vêtir des salariés non productifs. Chaque année, par conséquent, il y aurait quelque diminution dans la valeur qu’aurait eue sans cela le produit annuel de la terre et du travail du pays.

On peut dire, à la vérité, que cette dépense n’étant pas faite en denrées étrangères, et n’occasionnant aucune exportation d’or ni d’argent, il resterait dans le pays la même quantité d’espèces qu’auparavant ; mais si cette quantité de vivres et d’habits ainsi consommés par des gens non productifs eût été distribuée entre des gens productifs, ceux-ci auraient reproduit, avec un profit en plus, la valeur entière de leur consom­mation. Dans ce cas comme dans l’autre, la même quantité d’argent serait également restée dans le pays, et de plus il y aurait eu une reproduction d’une valeur égale en choses consommables ; il y aurait eu deux valeurs dans ce dernier cas ; dans l’autre, il n’y en aura qu’une.

D’ailleurs, il ne peut pas rester longtemps la même quantité d’argent dans un pays où la valeur du produit annuel va en diminuant. L’argent n’a d’autre fonction que de faire circuler les choses consommables. C’est par son moyen que les vivres, les matiè­res et l’ouvrage fait se vendent et s’achètent, et qu’ils vont se distribuer à leurs con­sommateurs. Ainsi, la quantité d’argent qui peut annuellement être employée dans un pays est nécessairement déterminée par la valeur des choses consommables qui y circulent annuellement. Celles-ci consistent ou en produit immédiat de la terre et du travail du pays même, ou en quelque chose qui a été acheté avec partie de ce produit. Ainsi, leur valeur doit diminuer à mesure que diminue celle de ce produit et, avec leur valeur encore, la quantité d’argent qui peut être employée à les faire circuler. Mais l’argent qui, au moyen de cette diminution annuelle de produit, est annuellement jeté hors de la circulation intérieure ne restera pas inutile pour cela ; l’intérêt de quiconque le possède est qu’il soit employé. Or, n’ayant pas d’emploi au-dedans, il sera envoyé à l’étranger en dépit de toutes les lois et prohibitions, et il sera employé à y acheter des choses consommables qui puissent être de quelque usage dans l’intérieur. Son expor­ta­tion annuelle continuera à ajouter ainsi, pendant quelque temps, à la consommation annuelle du pays, quelque chose au-delà du produit annuel du même pays. Ce qui avait été épargné sur ce produit annuel, dans les jours de prospérité, et employé à acheter de l’or et de l’argent, contribuera pour quelque peu de temps à soutenir la consommation du pays dans les jours d’adversité ; dans ce cas, l’exportation de l’or et de l’argent n’est pas la cause, mais l’effet de la décadence du pays, et cette exportation peut même soulager pendant quelque temps sa misère au moment de sa décadence.

Au contraire, à mesure qu’augmente la valeur du produit annuel d’un pays, la quan­tité d’argent doit naturellement y augmenter aussi. La valeur des choses consom­mables qui doivent circuler annuellement dans la société étant plus grande, il faudra une plus grande somme d’argent pour les faire circuler. Ainsi, une partie de ce surcroît de produit sera naturellement employée à acheter, partout où l’on pourra s’en procurer, la quantité additionnelle d’or et d’argent nécessaire pour faire circuler le reste. L’augmentation de ces métaux sera, dans ce cas, l’effet et non la cause de la prospérité générale. Partout, l’or et l’argent s’achètent de la même manière. Au Pérou comme en Angleterre, le prix qu’on paye pour en avoir représente la nourriture, le vêtement et le logement, en un mot, le revenu et la subsistance de tous ceux dont le travail ou le capital s’emploie à les faire venir de la mine au marché. Le pays qui a de quoi payer ce prix ne sera jamais longtemps sans avoir la quantité de ces métaux dont il a besoin, et jamais aucun pays n’en retiendra longtemps la quantité qui ne lui est pas nécessaire[8].

Ainsi, de quelque manière que nous concevions la richesse et le revenu réel d’un pays, soit que nous les fassions consister, comme le simple bon sens paraît le dicter, dans la valeur du produit annuel de ses terres et de son travail, soit, comme le suppo­sent les préjugés vulgaires, que nous les fassions consister dans la quantité de métaux précieux qui y circulent[9] ; sous l’un ou l’autre de ces points de vue, tout prodigue paraît être un ennemi du repos public, et tout homme économe un bienfaiteur de la société.

Les effets d’une conduite peu sage sont souvent les mêmes que ceux de la prodigalité. Tout projet imprudent et malheureux en agriculture, en mines, en pêche­ries, en commerce ou manufactures, tend de même à diminuer les fonds destinés à l’entretien du travail productif. Quoique dans un projet de cette nature le capital ne soit consommé que par des gens productifs seulement, cependant, comme la manière imprudente dont on les emploie fait qu’ils ne reproduisent point la valeur entière de leur consommation, il résulte toujours quelque diminution dans ce qu’aurait été sans cela la masse des fonds productifs de la société.

Il est rare, à la vérité, que la prodigalité ou la conduite imprudente des individus dans leurs affaires puisse jamais beaucoup influer sur la fortune d’une grande nation, la profusion ou l’imprudence de quelques-uns se trouvant toujours plus que compen­sée par l’économie et la bonne conduite des autres.

Quant à la profusion, le principe qui nous porte à dépenser, c’est la passion pour les jouissances actuelles, passion qui est, à la vérité, quelquefois très-forte et très-difficile à réprimer, mais qui est, en général, passagère et accidentelle. Mais le prin­cipe qui nous porte à épargner, c’est le désir d’améliorer notre sort ; désir qui est en général, à la vérité, calme et sans passion, mais qui naît avec nous et ne nous quitte qu’au tombeau. Dans tout l’intervalle qui sépare ces deux termes de la vie, il n’y a peut-être pas un seul instant où un homme se trouve assez pleinement satisfait de son sort, pour n’y désirer aucun changement ni amélioration quelconque. Or, une augmen­tation de fortune est le moyen par lequel la majeure partie des hommes se propose d’améliorer son sort ; c’est le moyen le plus commun et qui leur vient le premier à la pensée ; et la voie la plus simple et la plus sûre d’augmenter sa fortune, c’est d’épar­gner et d’accumuler, ou régulièrement chaque année, ou dans quelques occasions extraordinaires, une partie de ce qu’on gagne. Ainsi, quoique le principe qui porte à dépenser l’emporte chez presque tous les hommes en certaines occasions, et presque en toutes occasions chez certaines personnes, cependant chez la plupart des hommes, en prenant en somme tout le cours de leur vie, il semble que le principe qui porte à l’économie, non-seulement prévaut à la longue, mais prévaut même avec force.

À l’égard de la conduite des affaires, le nombre des entreprises sages et heureuses est partout beaucoup plus considérable que celui des entreprises imprudentes et malheureuses. Malgré toutes nos plaintes sur la fréquence des banqueroutes, les mal­heu­reux qui tombent dans ce genre d’infortune ne sont qu’en bien petit nombre, com­parés à la masse des personnes engagées dans le commerce et dans les affaires de toute espèce ; ils ne sont peut-être pas plus d’un sur mille. La banqueroute est peut-être la plus grande calamité et la plus forte humiliation à laquelle puisse être exposé un innocent. Aussi, la majeure partie des hommes prennent-ils bien leurs précautions pour l’éviter. À la vérité, il y en a quelques-uns qui ne l’évitent pas, comme il y en a aussi quelques-uns qui ne peuvent venir à bout d’éviter la potence.

Les grandes nations ne s’appauvrissent jamais par la prodigalité et la mauvaise conduite des particuliers, mais quelquefois bien par celles de leur gouvernement. Dans la plupart des pays, la totalité ou la presque totalité du revenu public est employée à entretenir des gens non productifs. Tels sont les gens qui composent une cour nombreuse et brillante, un grand établissement ecclésiastique, de grandes flottes et de grandes armées qui ne produisent rien en temps de paix, et qui, en temps de guerre, ne gagnent rien qui puisse compenser la dépense que coûte leur entretien, même pendant la durée de la guerre. Les gens de cette espèce, ne produisant rien par eux-mêmes, sont tous entretenus par le produit du travail d’autrui. Ainsi, quand ils sont multipliés au-delà du nombre nécessaire, ils peuvent, dans une année, consom­mer une si grande part de ce produit, qu’ils n’en laissent pas assez de reste pour l’entretien des ouvriers productifs, qui devraient le reproduire pour l’année suivante. Le produit de l’année suivante sera donc moindre que celui de la précédente, et si le même désordre allait toujours continuant, le produit de la troisième serait encore moindre que celui de la seconde. Ces hommes non productifs, qui ne devaient être entretenus que sur une partie des épargnes des revenus des particuliers, peuvent quel­quefois consommer une si grande portion de la totalité de ces revenus, et par là forcer tant de gens à entamer leurs capitaux et à prendre sur le fonds destiné à l’entretien du travail productif, que toute la frugalité et la sage conduite des individus ne puissent jamais suffire à compenser les vides et les dommages qu’occasionne, dans le produit annuel, cette dissipation violente et forcée des capitaux.

L’expérience semble pourtant nous faire voir que, dans presque toutes les circons­tances, l’économie et la sage conduite privées suffisent, non-seulement pour com­penser l’effet de la prodigalité et de l’imprudence des particuliers, mais même pour balancer celui des profusions excessives du gouvernement. Cet effort constant, uniforme et jamais interrompu de tout individu pour améliorer son sort ; ce principe, qui est la source primitive de l’opulence publique et nationale, aussi bien que de l’opulence privée, a souvent assez de puissance pour maintenir, en dépit des folies du gouvernement et de toutes les erreurs de l’administration, le progrès naturel des cho­ses vers une meilleure condition. Semblable à ce principe inconnu de vie, que portent avec elles les espèces animales, il rend souvent à la constitution de l’individu la santé et la vigueur, non-seulement malgré la maladie, mais même en dépit des absurdes ordonnances du médecin.

Pour augmenter la valeur du produit annuel de la terre et du travail dans une nation, il n’y a pas d’autres moyens que d’augmenter, quant au nombre, les ouvriers productifs, ou d’augmenter, quant à la puissance, la faculté productive des ouvriers précédem­ment employés. À l’égard du nombre des ouvriers productifs, il est évident qu’il ne peut jamais beaucoup s’accroître que par suite d’une augmentation des capi­taux ou des fonds destinés à les faire vivre. Quant à la puissance de produire, elle ne peut s’augmenter dans un même nombre d’ouvriers, qu’autant que l’on multiplie ou que l’on perfectionne les machines et instruments qui facilitent et abrègent le travail, ou bien qu’autant que l’on établit une meilleure distribution ou une division mieux entendue dans le travail. Dans l’un et l’autre cas, il faut presque toujours un surcroît de capital. Ce n’est qu’à l’aide d’un surcroît de capital que l’entrepreneur d’un genre d’ouvrage quelconque pourra pourvoir ses ouvriers de meilleures machines ou établir entre eux une division de travail plus avantageuse. Quand l’ouvrage à faire est com­posé de plusieurs parties, pour tenir chaque ouvrier constamment occupé à la tâche particulière, il faut un capital beaucoup plus étendu que lorsque chaque ouvrier est employé indifféremment à toutes les parties de l’ouvrage, à mesure qu’elles sont à faire. Ainsi, lorsque nous comparons l’état d’une nation à deux périodes différentes, et que nous trouvons que le produit annuel de ses terres et de son travail est évidemment plus grand à la dernière de ces deux périodes qu’à la première, que ses terres sont mieux cultivées, ses manufactures plus multipliées et plus florissantes, son commerce plus étendu, nous pouvons être certains que, pendant l’intervalle qui a séparé ces deux périodes, son capital a nécessairement augmenté, et que la bonne conduite de quel­ques personnes y a plus ajouté que la mauvaise conduite des autres ou les folies et les erreurs du gouvernement n’en ont retranché. Or, nous verrons que telle a été la marche de presque toutes les nations, dans les temps où elles ont joui de quelque paix et de quelque tranquillité, même pour celles qui n’ont pas eu le bonheur d’avoir le gou­vernement le plus prudent et le plus économe. À la vérité, pour porter là-dessus un jugement un peu sûr, il faut comparer l’état du pays à des périodes assez éloignées l’une de l’autre. Les progrès s’opèrent si lentement pour l’ordinaire, que dans des pério­des rapprochées, non-seulement l’avancement n’est pas sensible, mais que sou­vent le déclin de quelque branche particulière d’industrie, ou de certaine localité du pays (choses qui peuvent quelquefois arriver dans le temps même où le pays en général est dans une grande prospérité), pourrait faire soupçonner que les richesses et l’industrie générales sont en train de déchoir.

En Angleterre, par exemple, le produit de la terre et du travail est certainement beaucoup plus grand qu’il ne l’était, il y a un peu plus d’un siècle, à la restauration de Charles II. Quoique aujourd’hui il y ait, à ce que je présume, très-peu de gens qui révoquent ce fait en doute, cependant, pendant le cours de cette période-là, il ne s’est guère écoulé cinq années de suite dans lesquelles on n’ait pas publié quelque livre ou quelque pamphlet, écrit même avec assez de talent pour faire impression dans le publie, où l’auteur prétendait démontrer que la richesse de la nation allait rapidement vers son déclin, que le pays se dépeuplait, que l’agriculture était négligée, les manu­fac­tures tombées et le commerce ruiné ; et ces ouvrages n’étaient pas tous des libelles enfantés par l’esprit de parti, cette malheureuse source de tant de productions vénales et mensongères. Beaucoup d’entre eux étaient écrits par des gens fort intelligents et de bonne foi, qui n’écrivaient que ce qu’ils pensaient, et uniquement parce qu’ils le pensaient.

En Angleterre encore, le produit annuel de la terre et du travail était certainement beaucoup plus grand à la restauration que nous ne le pouvons supposer, environ cent ans auparavant, à l’avènement d’Élisabeth. À cette dernière époque encore, il y a tout lieu de présumer que le pays était beaucoup plus avancé en amélioration, qu’il ne l’avait été environ un siècle auparavant, vers la fin des querelles entre les maisons d’York et de Lancastre. Alors même, il était vraisemblablement en meilleure situation qu’il n’avait été à l’époque de la conquête normande, et à celle-ci encore, que durant les désordres de l’heptarchie saxonne[10]. Enfin, à cette dernière période, c’était un pays assurément plus avancé que lors de l’invasion de jules César, où les habitants étaient à peu près ce que sont les sauvages du nord de l’Amérique.

Dans chacune de ces périodes cependant, il y eut non-seulement beaucoup de prodigalité particulière et générale, beaucoup de guerres inutiles et dispendieuses, de grandes quantités du produit annuel détournées de l’entretien des gens productifs, pour en entretenir de non productifs, mais il y eut même quelquefois, dans les désordres des guerres civiles, une destruction et un anéantissement si absolus des capitaux, qu’on peut croire que non-seulement l’accumulation des richesses en a été retardée, comme il n’y a pas à en douter, mais que même le pays en est resté à la fin de cette période, plus pauvre qu’il n’était au commencement. Même dans la plus heureuse et plus brillante de toutes ces périodes, celle qui s’est écoulée depuis la restauration, combien n’est-il pas survenu de troubles et de malheurs qui, si l’on eût pu les prévoir, auraient paru devoir entraîner à leur suite non-seulement l’appauvrisse­ment du pays, mais même sa ruine totale ! L’incendie et la peste de Londres, les deux guerres de Hollande, les troubles de la révolution, la guerre d’Irlande, les quatre guerres si dispendieuses avec la France en 1688, 1701, 1742, 1756, et en outre les deux rébellions de 1715 et 1745. Dans le cours des quatre guerres de France, la nation a contracté plus de 145 millions de liv. sterling de dettes, outre toutes les autres dépenses extraordinaires que ces guerres ont occasionnées annuellement, de manière qu’on ne peut pas compter pour le tout moins de 200 millions de liv. sterling.

Cette immense portion du produit annuel des terres et du travail du pays a été employée, en différentes circonstances, depuis la révolution, à entretenir un nombre extraordinaire de salariés non productifs. Or, si toutes ces guerres n’eussent pas fait prendre cette direction particulière à un aussi énorme capital, la majeure partie en aurait été naturellement consacrée à l’entretien de bras productifs, dont le travail aurait remplacé, avec un profit en plus, la valeur totale de leur consommation. Chaque année, la valeur du produit annuel des terres et du travail du pays en aurait consi­dé­rablement augmenté, et l’augmentation de chaque année aurait contribué à augmenter encore davantage le progrès de l’année suivante. On aurait bâti plus de maisons, on aurait amélioré plus de terres, et celles qui étaient déjà améliorées auraient été mieux cultivées ; il se serait établi un plus grand nombre de manufactures, et celles déjà établies auparavant auraient fait plus de progrès ; enfin, il n’est peut-être pas très-facile d’imaginer jusques à quel degré d’élévation se fussent portés la richesse et le revenu réel du pays[11].

Mais, quoique les profusions du gouvernement aient dû, sans contredit, retarder le progrès naturel de l’Angleterre vers l’amélioration et l’opulence, elles n’ont pu néan­moins venir à bout de l’arrêter. Le produit annuel des terres et du travail y est aujourd’hui indubitablement beaucoup plus grand qu’il ne l’était ou à l’époque de la restauration, ou à celle de la révolution. Il faut donc, par conséquent, que le capital qui sert annuellement à cultiver ces terres et à maintenir ce travail soit aussi beaucoup plus grand. Malgré toutes les contributions excessives exigées par le gouvernement, ce capital s’est accru insensiblement et dans le silence par l’économie privée et la sage conduite des particuliers, par cet effort universel, constant et non interrompu de chacun d’eux pour améliorer leur sort individuel. C’est cet effort sans cesse agissant sous la protection de la loi, et que la liberté laisse s’exercer dans tous les sens et com­me il le juge à propos ; c’est lui qui a soutenu les progrès de l’Angleterre vers l’amélio­ration et l’opulence, dans presque tous les moments, par le passé, et qui fera de même pour l’avenir, à ce qu’il faut espérer. Et pourtant, si l’Angleterre n’a jamais eu le bon­heur d’avoir un gouvernement très-économe, l’économie n’a jamais été non plus dans aucun temps la vertu dominante de ses habitants. C’est donc une souveraine inconséquence et une extrême présomption, de la part des princes et des ministres, que de prétendre surveiller l’économie des particuliers et restreindre leur dépense par des lois somptuaires ou par des prohibitions sur l’impor­tation des denrées étrangères de luxe. Ils sont toujours, et sans exception, les plus grands dissipateurs de la société. Qu’ils surveillent seulement leurs propres dépenses, et ils pourront s’en reposer sans crainte sur chaque particulier pour régler la sienne. Si leurs propres dissipations ne viennent pas à bout de ruiner l’État, certes celles des sujets ne le ruineront jamais.

Si l’économie augmente la masse générale des capitaux, et si la prodigalité la diminue, la conduite de ceux qui dépensent tout juste leur revenu, sans rien amasser ni sans entamer leurs fonds, ne l’augmente ni ne la diminue. En outre, il y a certaines manières de dépenser, qui semblent contribuer plus que d’autres à l’accroissement de l’opulence générale.

Le revenu d’un particulier peut se dépenser, ou en choses qui se consomment immédiatement et pour lesquelles la dépense d’un jour ne peut être ni un soulagement ni une augmentation pour celle d’un autre jour, ou bien en choses plus durables et qui, par conséquent, peuvent s’accumuler, et pour lesquelles la dépense de chaque jour peut, au choix du maître, ou alléger la dépense du jour suivant, ou la relever et la rendre plus apparente et plus magnifique. Par exemple, un homme riche peut dépen­ser son revenu à tenir une table abondante et somptueuse, à entretenir un grand nom­bre de domestiques, à avoir une multitude de chiens et de chevaux ; ou bien, en se contentant d’une table frugale et d’un domestique peu nombreux, il peut employer la plus grande partie de son revenu à embellir ses maisons de ville et de campagne, à élever des bâtiments pour son agrément ou sa commodité, à acheter des meubles pour l’usage ou pour la décoration, à faire des collections de livres, de statues, de tableaux. Il peut dépenser ce revenu en choses plus frivoles, en bijoux, en colifichets ingénieux de différentes espèces et, enfin, dans la plus vaine de toutes les frivolités, en une immense garde-robe de magnifiques habits, comme le ministre et le favori d’un grand prince mort depuis peu d’années[12]. Que deux hommes égaux en fortune dépensent chacun leur revenu, l’un de la première de ces deux manières, l’autre de la seconde, la magnificence de celui dont la dépense aurait consisté surtout en choses durables, irait continuellement en augmentant, parce que la dépense de chaque jour contribuerait en quelque chose à rehausser et à agrandir l’effet de la dépense du jour suivant ; la ma­gni­ficence de l’autre, au contraire, ne serait pas plus grande à la fin de sa carrière qu’au commencement. Le premier se trouverait aussi, à la fin, le plus riche des deux. Il se trouverait avoir un fonds de richesses d’une espèce ou d’une autre, qui, sans valoir ce qu’elles auraient coûté, ne laisseraient pas cependant de valoir toujours beaucoup. De la dépense de l’autre, il ne resterait ni indices ni vestiges quelconques, et l’effet de dix ou de vingt ans de profusion serait aussi complètement anéanti que si elles n’eussent jamais eu lieu.

Si l’une de ces deux manières de dépenser est plus favorable que l’autre à l’opulence de l’individu, elle l’est pareillement à celle du pays. Les maisons, les meu­bles, les vêtements du riche, au bout de quelque temps, servent aux classes moyennes ou inférieures du peuple. Celles-ci sont à même de les acheter quand la classe supérieure est lasse de s’en servir ; quand cette manière de dépenser devient générale parmi les gens de haute fortune, la masse du peuple se trouve successivement mieux fournie de tous les genres de commodités. Il n’est pas rare de voir, dans les pays qui ont été longtemps riches, les classes inférieures du peuple en possession de logements et de meubles encore bons et entiers, qui n’auraient jamais été ni construits ni fabriqués pour l’usage de ceux qui les possèdent. Ce qui était autrefois un château de la famille de Seymour est à présent une auberge sur la route de Bath. Le lit de noces de Jacques Ier, roi d’Angleterre, qui lui fut apporté de Danemark par la reine son épouse, comme un présent digne d’être offert à un souverain par un autre souverain, servait d’ornement, il y a quelques années, dans un cabaret à bière de Dumferline. Dans quelques anciennes villes, dont l’état a été longtemps stationnaire ou a été quelque peu en déclinant, vous trouverez quelquefois à peine une seule maison qui ait pu être bâtie pour l’espèce de gens qui l’habitent. Si vous entrez aussi dans ces maisons, vous y trouverez encore fort souvent d’excellents meubles, quoique de forme antique, mais très-bons pour le service, et qui n’ont pas été faits pour ceux qui s’en servent. De superbes palais, de magnifiques maisons de campagne, de grandes biblio­thèques, de riches collections de statues, de tableaux et d’autres curiosités de l’art et de la nature, font souvent l’ornement et la gloire, non-seulement de la localité qui les possède, mais même de tout le pays. Versailles embellit la France et lui fait honneur, comme Stowe et Wilton à l’Angleterre. L’Italie attire encore en quelque sorte les respects du monde par la multitude de monuments qu’elle possède en ce genre, quoi­que l’opulence qui les a fait naître ait bien déchu et que le génie qui les a créés semble tout à fait éteint, peut-être faute de trouver autant d’emploi.

De plus, la dépense qu’on place en choses durables est favorable, non-seulement à l’accumulation des richesses, mais encore à l’économie. Si la personne qui fait cette dépense la portait une fois jusqu’à l’excès, elle peut aisément se réformer sans s’expo­ser aux critiques du public. Mais réduire de beaucoup le nombre de ses domestiques, réformer une table somptueuse pour en tenir une simple et frugale, mettre bas l’équipage après l’avoir eu quelque temps, tous ces changements ne peuvent manquer d’être observés par les voisins, et ils semblent porter avec eux un aveu tacite qu’on s’est précédemment conduit avec peu de sagesse. Aussi, parmi ceux qui ont été une fois assez imprudents pour se laisser emporter trop loin dans ce genre de dépense, y en a-t-il bien peu qui aient par la suite le courage de revenir sur leurs pas avant d’y être contraints par la banqueroute et le désastre complet de leur fortune. Mais qu’une personne se soit une fois laissée aller à de trop fortes dépenses en bâtiments, en meu­bles, en livres ou en tableaux, elle pourra très-bien changer de conduite, sans qu’on en infère pour cela qu’elle ait jamais manqué de prudence. Ce sont des choses dans lesquelles la dépense précédemment faite est une raison pour qu’il soit inutile d’en faire davantage ; et quand une personne s’arrête tout à coup dans ce genre de dépense, rien n’annonce que ce soit pour avoir dépassé les bornes de sa fortune, plutôt que pour avoir satisfait ce genre de fantaisie.

D’un autre côté, la dépense consacrée à des choses durables fait vivre ordinaire­ment une bien plus grande quantité de gens que celle qu’on emploie à tenir la table la plus nombreuse. Sur deux ou trois cents livres pesant de vivres qui seront quelquefois servies dans un grand repas, la moitié peut-être est jetée, et il y en a toujours une grande quantité dont on fait abus ou dégât. Mais si la dépense de ce festin eût servi à faire travailler des maçons, des charpentiers, des tapissiers, des artistes, la même valeur en vivres se serait trouvée distribuée entre un bien plus grand nombre de gens qui les eussent achetés livre par livre, et n’en auraient ni gâté ni laissé perdre une once. D’ailleurs, une dépense ainsi faite entretient des gens productifs ; faite de l’autre manière, elle nourrit des gens inutiles. Par conséquent, l’une augmente la valeur échangeable du produit annuel des terres et du travail du pays, et l’autre ne l’augmente pas.

Il ne faut pourtant pas croire que je veuille dire par là que l’un de ces genres de dépense annonce plus de générosité et de noblesse dans le caractère que l’autre. Quand un homme riche dépense principalement son revenu à tenir grande table, il se trouve qu’il partage la plus grande partie de son revenu avec ses amis et les personnes de sa société ; mais quand il l’emploie à acheter de ces choses durables dont nous avons parlé, il le dépense alors souvent en entier pour sa propre personne, et ne donne rien a qui que ce soit sans recevoir l’équivalent. Par conséquent, cette dernière façon de dépenser, quand elle porte sur des objets de frivolité, sur de petits ornements de parure et d’ameublement, sur des bijoux, des colifichets et autres bagatelles, est sou­vent une indication non-seulement de légèreté dans le caractère, mais même de mesquinerie et d’égoïsme. Tout ce que j’ai prétendu dire, c’est que l’une de ces maniè­res de dépenser, occasionnant toujours quelque accumulation de choses précieuses, étant plus favorable à l’économie privée et, par conséquent, à l’accroissement du capital de la société ; enfin, servant à l’entretien des gens productifs, plutôt que des non productifs, tendait plutôt que l’autre à l’augmentation et aux progrès de la fortune publique.




Les fonds prêtés à intérêt sont toujours regardés par le prêteur comme un capital.

Il s’attend qu’à l’époque convenue ces fonds lui seront rendus et qu’en même temps l’emprunteur lui payera une certaine rente annuelle pour les avoir eus à sa disposition. L’emprunteur peut disposer de ses fonds ou comme d’un capital, ou comme de fonds destinés à servir immédiatement à sa consommation : s’il s’en sert comme d’un capital, il les emploie à faire subsister des ouvriers productifs qui en


  1. Dans ce chapitre, Smith distingue deux espèces de travail ; il qualifie l’un de productif, et l’autre de non productif, et il pense que le premier est plus favorable que l’autre à l’accroissement de la richesse nationale. Cette distinction semble, à quelques égards, peu conciliable avec les principes établis par l’auteur lui-même sur la nature du travail ; les caractères sur lesquels il veut fonder cette distinction ne sont pas assez nettement tracés pour.qu’on puisse faire la séparation qu’il indique ; et enfin, les conséquences qu’il voudrait tirer de cette définition sont susceptibles d’être contestées.
    La richesse, a-t-il dit, consiste dans le pouvoir d’appliquer le travail d’autrui, moyennant salaire, à ses propres besoins, commodités et jouissances. Donc tout travail salarié est essentiellement productif d’une chose utile, commode ou agréable pour celui qui le paye, sans quoi celui-ci ne le payerait pas ; ce travail est non moins essentiellement productif d’un salaire pour celui qui l’exécute, sans quoi il ne travaillerait pas. Tout travail salarié (et c’est le seul dont s’occupe l’économie politique) est un service, et l’utilité ou l’agrément que procure ce service, voilà le produit du travail, et il ne peut en avoir d’autre. Quelquefois le travail est directement et immédiatement payé par celui qui en consomme le produit, et c’est ce qui a toujours lieu quand le service du travailleur est rendu, sans nul intermédiaire, à celui qui paye ce service. Plus souvent, le travail est mis en œuvre par un tiers, qui ne se propose nullement d’en consommer le produit, mais qui entend le faire payer par un autre en se réservant un profit pour lui-même. Dans ce second cas, il y a un entrepreneur de travail qui fait l’avance du salaire, avec l’Intention de s’en faire rembourser par celui auquel est définitivement destiné le produit du travail. Ce cas ne peut avoir lieu qu’autant que l’utilité ou l’agrément que procurera le travail résulte de la préparation ou du transport de quelque objet matériel. Hais, dans l’un comme dans l’autre cas, on ne paye le travail qu’en raison du prix qu’on attache à l’utilité ou a l’agrément qu’il procure, et il est indifférent à celui qui veut satisfaire son besoin ou son goût, que cette satisfaction procède ou non d’un objet matériel.
    Ce sont cependant ces deux cas qui ont paru à Smith assez distincts en eux-mêmes et par leurs conséquences, pour devoir fonder la distinction qu’il a établie entre le travail productif et le travail non productif. Il appelle travail productif celui qui ajoute une valeur à celle du sujet sur lequel il s’exerce ; tel est, dit-il, en général, le travail des ouvriers de manufacture, qui ajoute à la valeur de la matière celle de son salaire et du profit de son maître. Le travail du domestique, au contraire, quoique également salarié, n’ajoute à la valeur de rien, et la valeur de ce que ce domestique a consommé ne se retrouve nulle part. C’est pour cette raison que ce dernier genre de travail est distingué du premier et est réputé improductif. On s’enrichit, dit Smith, à employer une multitude d’ouvriers fabricants ; on s’appauvrit à entretenir une multitude de domestiques. Cependant il reconnait que le travail des domestiques a sa valeur et mérite son salaire aussi bien que le travail de l’ouvrier ; mais, ajoute-t-il, le travail de l’ouvrier se fixe et se réalise sur un objet ou sur une chose vénale, qui dure au moins quelque temps après que le travail a cessé. Enfin, le caractère qui distingue le travail non productif, c’est de périr à l’instant même où le service est rendu, de ne laisser après soi aucune valeur vénale avec laquelle on puisse acheter un autre service.
    Cette définition comprend quelques-unes des professions les plus utiles, et même celles qui sont les plus importantes et les plus respectables dans la société, savoir, les membres du gouvernement, les magistrats, les ecclésiastiques, les militaires, les légistes, les médecins, les savants et les gens de lettres. Elle s’applique aussi à d’autres professions moins utiles et moins élevées, mais qui contribuent beaucoup à l’agrément de la vie, tels que les musiciens, les comédiens, les danseurs, etc.
    Toute la distinction, comme on voit, porte sur cette circonstance: c’est que le travail des ouvriers et artisans se réalise sur une valeur vénale, et que le travail des autres personnes placées dans la classe non productive est complètement éteint dès qu’il a été exécuté. Cette différence toutefois n’est pas autre chose que celle qui, par la nature même des choses, existe entre la production et la consommation. Les ouvriers de manufacture travaillent pour un maître qui ne consomme pas, mais qui veut vendre leur produit. Si ce travail n’était pas de nature à former une valeur vénale, s’il ne se fixait pas sur la matière confiée à l’ouvrier, s’il périssait sous la main de celui-ci, il ne pourrait pas être l’objet d’une spéculation de manufacture. Ce travail de l’ouvrier de fabrique n’est pas un des procédés de la production, une des opérations nécessaires pour que la matière devienne un objet propre à la consommation. Quant au travail dont le consommateur reçoit immédiatement le produit, il est tout simple que ce produit périsse à l’instant même où ce travail est exécuté, parce que c’est le propre de toute consommation de détruire, et que la jouissance du consommateur résulte de cette destruction même.
    On a dit que les objets immatériels étaient seuls susceptibles d’être accumulés, et de former ainsi un capital servant à accroître la production future. Il est vrai que si l’augmentation des demandes de la consommation encourage l’industrie à déployer de nouveaux efforts et ouvre au travail de nouveaux emplois, alors un surcroit de capital devient nécessaire pour mettre et tenir en activité ce surcroit d’industrie et de travail ; il est également vrai que ce capital ne peut se composer que d’objets matériels accumulés. Mais ce qu’il est essentiel d’observer, c’est que ce ne sont pas indistinctement tous les produits matériels qui peuvent faire fonction de capital, et il y a une grande partie de ces produits matériels qui n’y seraient nullement propres. Les matières premières, les articles nécessaires à la subsistance et au vêtement, tels sont les seuls produits avec lesquels on puisse entretenir des ouvriers. Vainement aurait-on accumulé parle travail réputé productif, des soieries, des rubans, des gazes, des mousselines, des broderies, des dentelles, de la parfumerie, etc., si toutes ces choses ne peuvent trouver des acheteurs qui aient moyen de les payer et de donner en retour les matières premières et les vivres ; une telle accumulation sera totalement inutile pour la production future. De quelque côté qu’on se tourne dans ce cercle de raisonnements, on trouve toujours en face de soi ce principe invariable, c’est que le produit, quel qu’il soit, n’a de valeur qu’autant qu’un consommateur est prêt à se présenter pour le payer par un équivalent, lequel équivalent n’a lui-même de valeur qu’autant qu’il est demandé.
    Ce qui importe vraiment à la société, c’est de posséder un capital suffisant pour entretenir la totalité du travail que ses membres peuvent demander et payer ; ce qui lui importe, c’est que ce capital suit épargné et accumulé de manière à s’accroitre graduellement à proportion que les demandes de la consommation provoquent l’activité d’une plus grande quantité de travail, et par conséquent l’emploi de plus de capital ; mais ce qui n’importe nullement à la société, c’est que ce capital soit épargné et accumulé par telles ou telles mains, par celles qui ont concouru directement à le produire, ou par d’autres dans lesquelles il est parvenu par voie d’échange ou en retour de services rendus. Garnier.
  2. Cette distinction trop absolue entre le travail productif et le travail improductif est regardée aujourd’hui comme une capitale erreur. Smith ne songeait qu’au travail matériel, tout en reconnaissant d’ailleurs l’importance des services que la plupart des agents qu’il regarde comme improductifs rendent à la société. Il compare justement un homme qui a fait l’apprentissage d’une industrie difficile et délicate, au prix de beaucoup de temps et de travail, à une machine coûteuse, dont le propriétaire a droit à des profits plus élevés, en conséquence du grand capital qu’elle représente. Le travail qui a donné à l’homme dont parle Smith cette éducation précieuse, a donc été un travail productif, comme celui qui a créé la machine. Tout travail utile est donc un travail productif. La société ne consomme pas seulement des produits matériels; elle a besoin des jouissances de l’intelligence, des nobles plaisirs des arts, de la protection des magistrats, tout aussi bien que de pain et de vêtements. Smith ne l’ignorait pas, et, dans sa fameuse distinction, il a commis plutôt une erreur de mot qu’une erreur de pensée. En rectifiant cette erreur, il faut prendre garde de tomber dans la même faute, et de pousser la rigueur de la démonstration jusqu’à d’insignifiantes subtilités. Parce que le Dr Smith a méconnu le caractère productif de certains travaux, il ne faut pas voir partout des producteurs, et la distinction du fondateur de l’Économie politique, pour être trop absolue, n’en est pas moins vraie en partie. La science ne doit donner le nom de travaux productifs qu’à ceux qui ont pour objet de satisfaire des besoins réels et légitimes, soit matériels, soit immatériels. A. B.
  3. Nous ne voulons pas rappeler à ce sujet les vieilles idées des physiocrates du dix-huitième siècle sur le produit net. Quoique l’auteur ne les partage point, on sent que ces idées ont exercé un moment de l’influence sur son esprit. L’expérience et l’observation en ont fait justice. A. B.
  4. C’est-à-dire, des tenanciers que le propriétaire peut renvoyer à sa volonté.
  5. Le commerce de Paris dépasse aujourd’hui non-seulement l’enceinte de la ville, mais encore la frontière de l’État. On peut évaluer à plus de cent millions de francs les produits que cette capitale exporte dans les départements ou à l’étranger. A. B.
  6. La haute noblesse, nobility, comprend toutes les personnes qualifiées au-dessus du titre de chevalier, tels que ducs, marquis, comtes, vicomtes et barons. La petite noblesse, gentry ou gentility, comprend les chevaliers des différents ordres, baronnets, etc.* Garnier.
  7. La crainte de manquer, l’inquiétude sur l’avenir, le désir de pourvoir d’avance aux chances incertaines et imprévues, sont une de ces dispositions naturelles de l’homme, dont il ne faut pas chercher la cause ailleurs que dans la constitution même de l’individu. Il en résulte que dans quelque condition que l’homme soit placé, il est enclin à ne pas consommer sur-le-champ tout ce dont il pourrait disposer, et qu’il s’arrange de manière à mettre en réserve pour le lendemain une portion quelconque de sa provision du jour. Ainsi tout ce qui est produit n’est pas immédiatement détruit par la consommation, et il reste un excédant dont se un fonds d’accumulation qui va toujours se grossissant de plus en plus. Il n’y a et il ne peut y avoir d’autre cause directe de l’accroissement progressif de la masse totale des objets consommables dans une nation. Quelle que puisse être la faculté productive du travail, quelque abondants que soient les revenus annuels, si tous ces revenus étaient consommés aussi rapidement qu’ils sont produits, la somme des richesses existantes dans la société serait à la fin de l’année ce qu’elle était au commencement. Si le propriétaire foncier consomme dans le cours de l’année la totalité de son revenu, comme il a le droit de le faire et comme il le peut sans s’appauvrir ; si le fabricant ou commerçant consomme tous ses profits aussitôt qu’ils lui sont acquis, et l’ouvrier tous ses salaires à mesure qu’il les reçoit, quelque grand que soit ce revenu, quelque hauts que soient ces profits et ces salaires, la société aura été abondamment pourvue, mais la richesse nationale n’aura pas reçu la plus légère augmentation.
    Il s’en faut de beaucoup qu’il en soit ainsi. Le propriétaire même le plus porté à la dépense, l’homme industrieux le plus disposé à se donner toutes ses commodités, mettra toujours de côté une portion de ce qu’il avait droit de consommer. On peut même dire que s’il ne le faisait pas, il n’aurait pas satisfait tous ses besoins, car ce penchant à l’épargne lui est naturel comme tous ses autres besoins. Plus la société est civilisée, plus ce penchant est généralement senti, à quelques exceptions près, dont l’effet est bien plus que compensé par la parcimonie des avares, qui portent leurs épargnes fort au delà de ce que suggère la prévoyance commune, et qui s’exercent à se faire une jouissance des plus dures privations. Les liens de famille, les affections et les devoirs qui en sont la suite, ajoutent beaucoup à ce penchant. C’est alors que l’homme se complait à enrichir un avenir auquel il se sent attaché par les plus doux sentiments de la nature.
    C’est sous ce point de vue que Smith a considéré l’épargne faite par les particuliers, et qu’il en a exposé les effets sur l’accroissement de la richesse publique. Mais quelques écrivains récents, en se méprenant complètement sur le sens du mot épargne, ont imputé à l’auteur des idées aussi fausses que contradictoires. Ils ont cru voir dans sa doctrine le précepte de ne guère consommer et de beaucoup produire.
    L’épargne faite pour s’enrichir et par des vues d’économie ne doit pas être confondue avec la frugalité ou l’abstinence absolue. Celle-ci opère dans la consommation un vide qu’elle ne remplit par aucune autre demande ; mais l’épargne ne diminue nullement la consommation générale, et, loin d’y porter atteinte, non plus qu’à la production, elle contribue le plus souvent à les encourager et à les accroître l’une et l’autre.
    Ainsi, le particulier qui, par des principes moraux ou religieux portés jusque au rigorisme le plus outré, s’impose des privations continues, sans autre but que la satisfaction de remplir la règle qu’il s’est prescrite, opère réellement un vide dans la consommation, parce qu’en se privant il n’a point en vue de se ménager la jouissance de quelque autre produit du travail et de l’industrie. Il n’épargne rien, car il n’a rien à épargner ; il s’abstient sans mettre en réserve. De tels sectaires ne seraient pas des propriétaires vigilants, occupés à défricher et à améliorer; ce ne serait pas parmi eux qu’il faudrait chercher des entrepreneurs actifs, d’habiles commerçants ni des ouvriers laborieux. Ils formeraient dans la population une classe inerte, qui ne prendrait presque aucune part dans le mouvement général du travail et de l’industrie.
    Les lois somptuaires agissent de la même manière sur la production, et c’est à cette source même qu’elles attaquent la consommation. Que, dans un pays riche ou en train de le devenir, des règlements d’administration publique interdisent tout à coup l’usage des soieries, des dentelles, des riches tissus, des draperies fines, des bijoux, des carrosses, des festins, des spectacles, etc., non-seulement ces règlements réduiront à l’inactivité tout le travail et l’industrie qui se seraient exercés à produire les articles compris dans la prohibition, non-seulement ils fermeront ces emplois aux capitaux qui se seraient portés dans toutes ces branches, mais de plus ils auront l’effet de détruire, parmi toutes, les personnes que leur goût aurait portées à consommer ces sortes de richesses, le mobile principal qui excite à produire et à accroître ses revenus ; car on ne cherche à s’enrichir que pour jouir de ses richesses.
    C’est ainsi qu’opéré la diminution de la dépense des particuliers, quand cette diminution procède de causes qui réagissent sur la production.
    L’épargne d’économie et de prévoyance, qui est la seule dont Smith se soit occupé en cet endroit, est d’une tout autre nature, et elle opère d’une manière directement contraire. Celui qui épargne dans la vue d’améliorer sa fortune ne s’impose pas une privation absolue, et s’il s’abstient d’une jouissance, ce n’est que pour s’en ménager une autre qui est plus à sa convenance. Il ne renonce point à la chose qu’il ne veut pas consommer, car il entend bien en consommer toute la valeur. Il ne fait que vendre à un autre le droit de consommer à sa place. Il y a dans le voisinage de Paris des propriétaires de vergers et de jardins qui, dans les années où les fruits sont rares et chers, se privent de manger ceux qu’ils recueillent et les portent à la halle, où ces fruits vont chercher d’autres consommateurs qui consentent à en donner un haut prix. Si la chose épargnée ne trouvait pas un consommateur, le but de l’épargne serait manqué, et il n’y aurait aucun intérêt à épargner. Il n’y a pas absence, mais il y a échange de consommation, et cet échange a, comme tous les autres, l’effet de multiplier les occasions de produire. Garnier.
  8. Voyez livre IV, chap. i.
  9. Ces préjugés sont combattus dans le livre IV, notamment dans le premier chapitre.
  10. Époque de l’histoire d’Angleterre, où ce pays était divisé en sept royaume. Ils furent réunis en une monarchie par Egbert, en 827.
  11. La guerre d’Amérique et les dernières guerres avec la France occasionnèrent une dépense de sang et de trésors qui n’a pas d’égale dans l’histoire du monde.

    La somme de la dette non rachetée, consolidée et non consolidée, qui s’élevait environ à 145 millions sterling en 1772, s’élève aujourd’hui (1838) à 785 millions sterling, et en outre des sommes immenses obtenues par les emprunts, le produit brut des taxes levées dans la Grande-Bretagne et en Irlande pendant la dernière guerre dépasse la somme énorme de 1300 millions sterling ! Et cependant la population, les manufactures, l’agriculture, le commerce n’en firent pas moins des progrès plus rapides qu’ils n’avaient fait jusque-là. L’exécution de tant de docks nouveaux, de routes, de canaux, l’infinie variété d’entreprises coûteuses exécutées pendant la durée des hostilités, montrent que les économies de la masse du peuple dépassèrent grandement les dépenses militaires du gouvernement et les dépenses improductives des individus**. Mac Culloch.

  12. Vraisemblablement le comte de Bruhl, ministre et grand chambellan du roi de Pologne. Il laissa à sa mort une garde-robe composée de trois cent soixante-cinq habits tous extrêmement riches.


*. Il n'y a plus que l'Angleterre au monde qui accorde encore une sérieuse attention à toutes ces variétés.
**. Le commentateur explique ces merveilleux phénomènes par la sécurité dont jouit la propriété en Angleterre, par la liberté de l'industrie, la diffusion universelle de l’intelligence, etc… Un économiste américain, Carey, a donné de ces faits une explication qui nous semble plus générale et plus vraie : c'est que les énormes dépenses de la guerre ont profité, en Angleterre, aux classes aisées et n’ont frappé que les classes laborieuses. Mac Culloch nous a appris plus haut que, pendant la guerre avec la France, l'État a payé jusqu'à 10% à ses préteurs ; avec de pareils profits, ils pouvaient largement subventionner l’industrie : la guerre a enrichi les riches et appauvri les pauvres.