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Recueil de contes populaires slaves (traduction Léger)/XVII

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Traduction par Louis Léger.
Ernest Leroux (p. 147-156).

XVII

LE BÂTON ENCHANTÉ

(CONTE BOHÊME)



Un paysan avait trois fils. Le plus jeune était considéré comme le plus sot, et ses frères se moquaient souvent de lui. Quand le fils aîné fut arrivé en âge de se suffire, son père l’envoya courir le monde et gagner sa vie. Il rencontra un bon vieillard qui lui offrit de garder ses moutons. Il accepta. Au bout d’une année, le vieillard le congédia et lui donna pour prix de ses peines un mouton blanc comme neige.

— Toutes les fois que tu lui diras : « Mouton, secoue-toi, » il tombera de sa laine des pièces d’or.

Le gars remercia mille fois et se mit en route pour retourner chez lui. À peine entré dans le bois le plus proche, il voulut essayer la vertu merveilleuse de son mouton ; aux paroles magiques, le mouton se secoua, et de sa laine blanche il tomba une pluie de pièces d’or. L’heureux berger les ramassa et s’en retourna tout joyeux chez lui : il comptait en esprit ses richesses et se voyait déjà vivant comme un prince.

Vers le soir, il arriva à une auberge et y entra pour y passer la nuit. Il fit appeler aussitôt l’aubergiste et lui recommanda de bien faire garder son mouton à l’écurie.

— Surtout, ajouta-t-il (très imprudemment), gardez-vous bien de lui dire : « Mouton, secoue-toi. »

Puis il se fit préparer un bon souper et alla se coucher.

L’aubergiste était fort curieuse. Pourquoi ce voyageur avait-il défendu de dire certaines paroles à son mouton ? Cette question l’inquiétait. Dès que tout le monde fut couché, elle alla trouver le mouton et s’empressa de lui dire :

— Mouton, secoue-toi !

Étrange spectacle ! Les pièces d’or se mettent à pleuvoir comme des flocons de neige. L’aubergiste n’en croyait pas ses yeux !

— Ah ! si j’avais un mouton comme celui-là, pensait-elle, au lieu de ce misérable bouchon je ferais bâtir un grand hôtel, à l’enseigne du Mouton prodigieux… Non, cela me trahirait. Les grands seigneurs logeraient chez moi, et moi, au lieu de les servir moi-même, j’aurais tout un bataillon de garçons et de servantes qui m’appelleraient Madame et exécuteraient mes ordres. Mais, au fait… j’ai un mouton tout semblable, de même taille et de même laine ; je peux bien le substituer à celui-ci : le nigaud qui dort là-haut n’y verra rien, et, s’il s’en aperçoit, d’ailleurs, je saurai bien le faire taire.

Sitôt dit, sitôt fait. Le lendemain matin notre jeune berger partit avec un mouton qui n’était pas le sien.

À peine arrivé à la maison, il se mit à raconter ses richesses. Il croyait éblouir son père et ses frères par l’aspect du miracle.

— Mouton, secoue-toi !

Mais le mouton ne se secoua point.

— Secoue-toi ! répétait ton maître d’une voix désolée.

Rien ! À la fin il eut retours aux coups, mais il ne put tirer de la pauvre bête que des bêlements plaintifs.

Adieu les beaux rêves ! Notre berger dut reprendre du service et renoncer à la vie princière qu’il avait espérée.

Peu de temps après, le second fils partit à son tour pour courir le monde. Il rencontra le même vieillard et servit chez lui une année. Au bout de ce temps, ce bon maître lui donna pour son salaire une serviette.

— Toutes les fois, lui dit-il, que tu étendras cette serviette en disant : « Serviette, sers-moi », tu la verras se couvrir des vins les plus délicats et des mets les plus exquis.

À peine arrivé dans le bois le plus proche, notre gars voulut essayer les vertus merveilleuses de sa serviette. Il prononça les paroles sacramentelles, et vit apparaître un repas magnifique. Il soupa de grand cœur et se remit en marche.

Sur le soir, il arriva devant un magnifique hôtel qui paraissait tout nouvellement décoré. Il s’y arrêta ; l’hôtel était plein de voyageurs de distinction, et l’on ne put offrir au berger que l’hospitalité d’une salle commune où couchaient ensemble domestiques, rouliers, colporteurs, en un mot tout le menu fretin des voyageurs.

Notre gars craignait fort de perdre sa serviette en ce tohu-bohu. Il se mit à chercher la maîtresse de l’hôtel. Il la trouva dans la cuisine, donnant ses ordres à vingt marmitons qui faisaient rôtir, griller, bouillir, frire et sauter toute espèce de viandes fort appétissantes. La dame avait l’air grave et se promenait majestueusement les mains dans les poches de son tablier. Notre gars s’approcha d’elle humblement, chapeau bas, et la supplia de vouloir bien prendre sa serviette en dépôt :

— Surtout, ajouta-t-il (aussi simplement que son aîné), ayez soin de ne point lui dire : « Serviette, sers-moi. »

L’hôtelière prit la serviette et l’emporta dans sa chambre. Quand tout le monde fut endormi, elle n’eut rien de plus pressé que de lui dire :

— Serviette, sers-moi !

Quel ne fut pas son étonnement de voir la table se couvrir des vins les plus exquis, des mets les plus délicats. Elle faillit s’évanouir de bonheur.

— Ce serait pourtant, pensa-t-elle, un joli meuble d’hôtel qu’une pareille serviette. Elle m’épargnerait un cuisinier, voire même une cuisine, et les voyageurs seraient toujours contents. Au fait, pourquoi ne garderais-je pas cette serviette ? J’en donnerai une autre toute pareille à cet imbécile, il ne s’apercevra de rien. Et quand même… je le ferais mettre à la porte par mes domestiques.

Sitôt dit, sitôt fait. Notre gars partit de l’auberge avec une serviette qui n’était pas la sienne.

Arrivé chez lui, il raconta comment il avait servi chez un respectable vieillard, et comment ce vieillard lui avait donné une serviette merveilleuse. Il l’étendit sur la table et lui dit :

— Serviette, sers-moi !

La serviette ne bougea point.

— Je l’aurai étalée à l’envers, pensa-t-il ; et il la retourna de l’autre côté.

— Serviette, sers-moi !… Mais sers-moi donc, ou je te déchirerai en morceaux.

Plaintes et menaces, rien n’y fit. Le garçon vit qu’on l’avait volé : il soupçonna bien son hôtesse, mais que faire ? Il dut reprendre du service chez un riche voisin.

Enfin vint le tour du cadet, de celui que tout le monde regardait comme un niais. Il partit à son tour.

— En voilà un qui fera de belles affaires, dirent par moquerie ses frères en le voyant partir.

Il rencontra le même vieillard qui le prit à son service et le chargea de paître ses moutons. Il le servit pendant un an.

Quand le vieillard lui offrit son salaire, il lui raconta les mésaventures de ses frères, et le pria de lui faire un cadeau qui lui permît de punir l’infidèle aubergiste et de reconquérir le mouton et la serviette.

— Tiens, prends mon bâton ; toutes les fois que tu lui diras : «  Sus, bâton ! — Sus au garçon ! — Attrape, — Et tape », il frappera ceux que tu lui recommanderas. Dès que tu le rappelleras, il cessera de frapper.

Le cadet remercia poliment ; en revenant par la forêt, il rencontra deux voleurs qui se jetèrent sur lui ; mais il eut le temps de crier : «  Sus, bâton ! — Sus au garçon ! — Attrape, — Et tape. »

Le bâton se mit à frapper si rudement et si vivement les voleurs qu’ils prirent la fuite ; le cadet savait ce qu’il lui fallait savoir ; il reprit son bâton et se mit en route pour l’hôtellerie.

Il la trouva pleine de monde ; seulement, dans la cuisine, il n’y avait ni cheminée, ni fourneaux. On apportait directement les mets de la chambre de l’hôtelière ; là, une table était dressée, et sur la serviette blanche qui la couvrait s’étalaient les plats les plus délicats. Notre gars entra chez elle et la pria poliment de vouloir bien garder son bâton.

— Surtout, ajouta-t-il, n’ayez garde de lui dire : « Sus bâton ! — Sus au garçon ! »

Voilà l’hôtesse enchantée.

Elle eut à peine la patience d’attendre que tout le monde fût couché. Elle s’approcha du bâton merveilleux, et, d’une voix émue : « Sus bâton ! — Sus au garçon ! »

Mais voici bien une autre histoire. Il lui tombe sur le dos une grêle de coups, une grêle… L’hôtesse pousse des cris épouvantables : tout le monde accourt, on cherche à arrêter le maudit bâton. Mais quiconque y touchait recevait une correction qui lui ôtait l’envie d’y revenir.

Enfin le propriétaire du bâton arriva à son tour ; l’hôtesse le supplia d’avoir pitié d’elle et de finir son supplice.

— J’y consens, dit-il, mais à une condition, c’est que tu me rendras le vrai mouton blanc et la vraie serviette enchantée.

L’hôtesse n’était pas contente ; mais le bâton ne s’arrêtait pas. Il fallut bien qu’elle y consentît.

Notre cadet revint donc chez lui avec le mouton, la serviette et le bâton. Je laisse à penser s’il fut bien accueilli et si ses frères regrettèrent de l’avoir méconnu.

Et désormais ils vécurent heureux ensemble.

Il ne leur manquait plus rien : le mouton leur donnait de l’or, la serviette fournissait leur table, et le bâton rossait impitoyablement quiconque se permettait d’envier ces trésors.