Mozilla.svg

Recueil de contes populaires slaves (traduction Léger)/XVIII

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Traduction par Louis Léger.
Ernest Leroux (p. 157-164).

XVIII

LE LOUP NIGAUD

(CONTE DE LA PETITE RUSSIE)



Il y avait une fois un pauvre loup ; il ne savait rien prendre ; il allait crever de faim. Il s’en fut trouver Dieu et lui demander à manger. Il arrive chez Dieu et se présente à lui, si misérable, si misérable, qu’on ne pouvait l’être plus.

— Seigneur Dieu miséricordieux ! donne-moi à manger ou je crèverai de faim.

— Que veux-tu manger ?

— Ce qu’il te plaira.

— C’est bon, va là-bas dans la prairie ; la jument du pope est en train de paître ; mange-la.

Le loup s’en va. Hop ! hop ! Il fallait voir comme il courait.

— Bonjour, jument ! Dieu m’a dit de te manger.

— Toi me manger ? qui donc es-tu ?

— Le loup.

— Tu mens. Tu n’es qu’un chien.

— Mais si, un loup.

— Un loup, soit. Eh bien ! par quel côté vas-tu commencer à me manger ?

— Par la tête.

— Eh ! non pas, mon loulou. Si tu veux me manger, commence par la queue ; pendant que tu mangeras ma croupe, je continuerai de paître ; cela m’engraissera.

— Fort bien, dit le loup.

Et le voilà qui se met en devoir d’attaquer la queue ; la jument lui flanque une ruade qui lui met le museau en marmelade et lui fait voir trente-six chandelles. Il fallait voir la jument, ruant à droite et à gauche debout sur les pieds de devant.

Le loup va s’asseoir dans un coin.

— Imbécile, nigaud que je suis, pourquoi ne l’avoir pas empoignée à la gorge ?

Il s’en retourne trouver Dieu.

— Seigneur miséricordieux, donne-moi quelque chose à me mettre sous la dent, ou je crèverai de faim.

— Comment, tu n’as point eu assez de la jument ?

— Belle affaire vraiment de l’écorcher vivante, elle a failli me briser les mâchoires.

— Alors Dieu lui dit : Va dans la vallée. Là paît un gros bélier ; mange-le.

Le loup s’en alla. Le bélier paissait en effet dans la vallée.

— Bonjour, bélier, Dieu m’a dit de te manger.

— Me manger ! Qui donc es-tu, toi ?

— Un loup.

— Tu mens : tu es un chien ; mais, si tu es un loup, comment feras-tu pour me manger ?

— Comment ! je commencerai par la tête.

— Eh ! loulou mon ami. Écoute, si tu veux me manger, mets-toi là, en haut du talus ; ouvre la bouche, j’y sauterai de moi-même.

Le loup s’assied sur le talus, ouvre une grande gueule et attend.

Le bélier bondit, lui enfonce les cornes dans le nez, et maître loup dégringole en bas du talus.

Il se ramasse, va s’asseoir et se met à penser.

— Ah ! imbécile, ah ! nigaud que je suis ! Où a-t-on jamais vu que la viande vivante sautât d’elle-même dans la gueule du loup ?

Il s’en retourne trouver Dieu.

— Seigneur Dieu ! Seigneur Dieu ! donne-moi quelque chose à manger.

— Imbécile. Que faire de toi ? Tiens ! là-bas sur la route, un homme a laissé tomber du lard. Il est à toi ; il ne t’échappera pas.

Le loup court et trouve le lard. Il s’assied et réfléchit.

— Manger le lard ; c’est bien, mais il est salé : j’ai déjà soif. Allons d’abord boire…

Pendant qu’il est à la recherche du ruisseau, l’homme s’aperçoit qu’il a perdu son lard, revient sur ses pas et le ramasse. Le loup arrive ; plus de lard. Il s’assied et se met à pleurer.

— Ah ! imbécile, ah ! nigaud que je suis, pourquoi diable aller boire avant d’avoir mangé ?

Il retourne chez Dieu.

— Tu m’ennuies, à la fin, lui dit le Seigneur, avec ton éternel appétit. Tiens, va-t-en là-bas, près du village.

Il y a un pourceau qui broute, mange-le.

Le loup s’en va.

— Bonjour, pourceau ; Dieu m’a dit de te manger.

— Qui donc es-tu, toi qui vas me manger ?

— Un loup.

— Tu mens ; tu es un chien.

— Non, un loup.

— Comment un loup n’aurait-il rien à manger ?

— Rien absolument.

— Eh bien, écoute ! Assieds-toi sur moi, je te mènerai au village ; on élit en ce moment les autorités, peut-être te choisira-t-on.

— Parfaitement ; mène-moi.

Il s’assied sur le cochon ; on arrive au village ; le pourceau grogne ; le loup a peur.

— Pourquoi cries-tu ainsi ?

— Je convoque l’assemblée pour ton élection.

Les paysans sortent de la chaumière, qui avec un fléau, qui avec une pioche, qui avec une pelle… On tombe sur le loup ; il détale à grand’peine.

Il s’en va tout droit chez Dieu et recommence son refrain :

— Seigneur miséricordieux…

— Va-t-en là-bas, lui dit le Seigneur ; un tailleur passe sur la route, attaque-le et mange-le.

Il s’en va ; il tenait à peine sur ses pattes. Il arrive sur la grand’route.

— Eh ! bonjour l’homme.

— Bonjour.

— Dieu m’a dit de te manger.

— Qui es-tu pour me manger ?

— Un loup.

— Tu mens ; tu es un chien. Tu es trop petit pour un loup. Laisse-moi te mesurer.

Il empoigne la queue du loup, la tourne autour de sa main, tire dessus… le loup est hors d’haleine. Le tailleur arrache la queue.

— Une archine[1] de long, dit-il.

Fou de douleur, le loup se sauve.

— Cette fois je n’irai plus chez Dieu. Je vais aller trouver mes confrères les loups.

Il leur raconte ses mésaventures, et loups de courir après le tailleur. Que faire ? Le tailleur aperçoit un arbre, grimpe dessus. Voilà les loups furieux, ils entourent l’arbre en grinçant des dents. — Frères, dit le nigaud, savez-vous ce que nous ferons. Je vais me tenir debout contre l’arbre ; vous monterez sur moi l’un après l’autre en vous faisant la courte échelle ; nous aurons ainsi raison de ce brigand-là.

Les voilà montés les uns sur les autres.

— Ah ! ah ! crie le plus haut, maudit tailleur, nous allons te manger.

— Petits loulous, mes amis, ayez pitié de moi ! Ne me mangez pas !

— Non, non : descends.

— Un instant, permettez-moi de prendre au moins une dernière prise de tabac.

Il prend sa prise, il éternue, atchi ! atchi !

Le nigaud qui est tout en bas s’imagine qu’il a dit archine, archine, qu’il va prendre mesure aux loups ! Il s’affaisse de terreur… Tous les loups dégringolent. Il détale ; ils courent après lui, le mettent en morceaux. Pendant ce temps-là, le tailleur descend de l’arbre et rentre chez lui en remerciant Dieu de l’avoir arraché à la gueule du loup.

  1. Mesure russe valant environ 70 centimètres.