Redgauntlet/Chapitre 23

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Traduction par Albert Montémont.
Ménard (Œuvres de Walter Scott, volume XXp. 467-489).


CHAPITRE XXIII.

DÉPART.


Lorsque Redgauntlet quitta l’appartement, à la hâte et l’esprit bouleversé, la première personne qu’il rencontra sur l’escalier fut son valet Nixon. Il était même si près de la porte que Darsie put croire qu’il y était venu pour écouter Redgauntlet.

« Que diable faites-vous là ? » demanda-t-il d’un ton brusque et sombre.

« J’attends vos ordres. J’espère que tout va bien ? — Excusez mon zèle.

— Tout va mal, Nixon. Où est ce drôle de marin, — ce capitaine… comment l’appelez-vous ?

— Nanty Ewart, monsieur. — Je vais lui porter vos ordres.

— Je les lui donnerai moi-même ; faites-le venir ici.

— Mais est-ce que Votre Honneur quitte déjà l’audience ? demanda Nixon, hésitant encore à obéir.

— Mort de ma vie ! Nixon, vous répliquez, je crois ? » s’écria Redgauntlet en fronçant les sourcils. « Pour moi, je m’occupe de mes propres affaires ; vous, m’a-t-on dit, vous faites faire les vôtres par un agent en haillons. »

Sans répondre, Nixon partit, la mine toute décontenancée, à ce que crut voir Darsie.

« Ce chien commence à devenir insolent et paresseux, dit Redgauntlet, mais il faut encore que je le supporte quelque temps. »

Un moment après Nixon revint avec Ewart.

« Est-ce là le capitaine contrebandier ? » demanda Redgauntlet. Nixon fit un signe affirmatif.

« Est-il encore ivre ? — Il aboyait tout à l’heure.

— Il ne l’est plus trop pour faire sa besogne, répondit Nixon.

— Eh bien, alors, écoutez-moi, Ewart : — dirigez votre barque vers la jetée, et qu’elle soit montée par vos meilleurs rameurs : — gardez le reste de votre équipage à bord du brick. — Si toute votre cargaison n’est pas déchargée, jetez-la à la mer, elle vous sera payée cinq fois sa valeur. — Tenez-vous prêt à partir pour le pays de Galles ou pour les Hébrides, peut-être pour la Suède ou la Norwége. »

Ewart répondit d’un ton assez bourru : « Oui, oui, monsieur.

— Allez avec lui, Nixon, » dit Redgauntlet, en se contraignant pour parler avec une apparence de cordialité au domestique dont il était mécontent ; « et voyez à ce qu’il fasse son devoir. »

Ewart se hâta de quitter le cabaret, suivi par Nixon. Le marin était précisément dans cette espèce d’ivresse qui le rendait bourru, colère et incommode, sans qu’il le montrât par d’autres symptômes que par une extrême irritabilité. Tandis qu’il se dirigeait vers le bord de la mer, il se parlait à demi-voix, mais assez haut pourtant pour que son compagnon ne perdît pas une seule de ses paroles : « Capitaine contrebandier, — oui, contrebandier ; — et, jetez votre cargaison à la mer ; — puis, soyez prêt à faire voile vers les Hébrides, ou vers la Suède, — ou vers le diable, je suppose. — Hé bien ! que serait-il arrivé si j’avais répondu : Rebelle, — jacobite, — traître, — je vous ferai monter la fatale échelle, à vous et à vos maudits confédérés ; — je l’ai vu faire à des hommes qui vous valaient bien, — à une dizaine dans une matinée, quand j’étais en croisière sous la ligne ?

— En effet, c’est en termes diablement malhonnêtes que Redgauntlet vous a parlé, camarade, dit Nixon.

— Que voulez-vous dire ? » répliqua Nanty, tressaillant, et se rappelant où il était : « est-ce que je m’abandonnais à ma vieille habitude de penser tout haut, hein ?

— Peu importe, il n’y a qu’un ami qui puisse vous entendre. Vous n’avez point oublié comment Redgauntlet vous a désarmé ce matin.

— Ma foi ! je n’y songeais déjà plus, — mais seulement votre maître est diablement hautain et arrogant !

— Et puis, je vous connais pour un zélé protestant !

— Je crois bien, de par Dieu ! non, les Espagnols n’ont jamais pu m’ôter ma religion.

— Et, de plus, vous aimez le roi Georges et la succession au trône dans la ligne hanovrienne, » dit Nixon, à voix basse et tout en marchant.

— Vous pourriez en faire serment, si ce n’est par suite d’affaires, comme dit Tom Turnpenny ; j’aime le roi Georges, mais pas assez pour payer les droits de douane.

— Vous êtes hors la loi, j’imagine ?

— Moi ! — en vérité je crois que oui. Je souhaiterais de tout mon cœur être dedans. — Mais avançons, il faut que nous préparions tout pour votre impérieux seigneur.

— Je vais vous apprendre qu’une besogne meilleure vous tend les bras. Il y a là-haut une meute sanguinaire de rebelles.

— Oui, nous connaissons cela ; mais la boule de neige se fond, je crois.

— Il y a un homme là-haut dont la tête vaut — trente — mille — livres — sterling, « dit Nixon, en s’arrêtant entre chaque mot comme pour augmenter l’importance de la somme.

« Et qu’en résulte-t-il ? » demanda vivement Ewart.

— Seulement que, si au lieu d’attendre au bout de la jetée avec vos rameurs, vous voulez reconduire sur-le-champ votre chaloupe vers votre brick, et ne faire aucune attention aux signaux qu’on vous adressera du rivage, je vous rendrai, de par Dieu ! Nanty Ewart, bourgeois pour le reste de votre vie.

— Oh ! oh ! messieurs les jacobites ne sont donc pas aussi en sûreté qu’ils le pensent ?

— Dans une heure ou deux ils seront plus en sûreté dans le château de Carliste.

— Oui, de par le diable ! — Et c’est vous qui les avez dénoncés, j’imagine ?

— Oui, j’ai été mal récompensé de mes services parmi les Redgauntlet : — j’ai à peine gagné de pauvres gages, — et l’on m’a traité plus mal que chien ne le fut jamais. Je tiens à présent le vieux renard et ses petits dans le même piège, et nous verrons à cette heure comment certaine jeune demoiselle me regardera. Vous voyez que je suis franc avec vous, Nanty.

— Je vous répondrai aussi franchement, dit le contrebandier. Vous êtes un maudit vieux traître, — traître à l’homme dont vous mangez le pain !… Moi ! aider à trahir de pauvres diables, quand j’ai été si souvent trahi moi-même ! — Impossible, quand bien même il y aurait parmi eux cent papes, cent diables et cent prétendants. Je vais retourner sur mes pas et les avertir du danger : — ils font partie de ma cargaison ; — ils ont été régulièrement chargés ; — j’en réponds à mes copropriétaires : — je retourne sur mes pas.

— Êtes-vous donc fou à lier ? » dit Nixon qui comprenait alors combien était grande son erreur quand il avait supposé que les singulières idées de Nanty sur l’honneur et la fidélité pourraient être ébranlées par le ressentiment ou par son amour du protestantisme ; « vous ne retournerez pas, — c’est une pure plaisanterie.

— Je retournerai vers Redgauntlet, et nous verrons si c’est une plaisanterie dont il rira.

— Ma vie est perdue si vous le faites ; écoutez la raison. »

Au moment où ils parlaient ainsi, ils se trouvaient dans un fourré de hautes bruyères, à mi-chemin environ de la jetée et du cabaret, mais non en ligne droite, attendu que Nixon, dont le but était de gagner du temps, avait insensiblement fait dévier Nanty de la route la plus directe.

Il vit alors la nécessité de prendre une résolution désespérée : « Écoutez la raison, » dit-il ; et il ajouta tandis que Nanty s’efforçait toujours de rebrousser chemin, » ou sinon écoutez ceci ; » et il déchargea un coup de pistolet dans la poitrine du malheureux capitaine.

Nanty trébucha ; il se tint pourtant sur ses pieds. — « Votre balle m’a cassé l’épine du dos ; vous m’avez rendu le dernier service, et je ne veux pas mourir en ingrat. »

En prononçant ces derniers mots, il recueillit le peu de forces qui lui restaient, s’arrêta un instant, tira son sabre, et en assena à deux mains un coup sur la tête de Nixon. Ce coup, porté avec toute l’énergie d’un homme désespéré et mourant, prouva dans Nanty une vigueur dont son corps épuisé ne paraissait pas capable : — il fendit le chapeau que portait le misérable, quoiqu’il fût doublé à l’intérieur d’une feuille de fer, entra profondément dans le crâne, et y laissa un morceau de l’arme qui se brisa contre les os.

Un des marins du bâtiment contrebandier qui rôdait dans les environs, attiré par l’explosion, quoique le pistolet fût très-petit et le coup peu bruyant, trouva les deux malheureux raides morts. Alarmé de cette vue, et croyant que ce double meurtre avait été la conséquence d’une lutte entre son ancien capitaine et un officier de la douane (car le hasard voulait que Nixon ne lui fût pas personnellement connu) le marin se hâta de retourner à la chaloupe, pour apprendre à ses camarades le malheur de Nanty, et leur conseiller de reprendre le large avec leur bâtiment.

Cependant Redgauntlet, après avoir envoyé, comme nous l’avons vu, Cristal Nixon pour assurer une retraite au malheureux Charles en cas d’extrémité, entra dans l’appartement où il avait laissé l’aventurier royal ; il le trouva seul alors.

« Sir Richard Glendale, dit l’infortuné prince, est allé avec son jeune ami consulter ceux de nos partisans qui sont en cette maison. — Mon cher Redgauntlet, je ne vous blâmerai pas de m’avoir mis dans la position où je me trouve, quoique je sois en même temps exposé aux périls et aux mépris. Mais vous auriez du me faire sentir plus fortement l’importance que ces messieurs attachaient à leur insolente proposition ; vous auriez dû me dire qu’aucun compromis ne pouvait avoir d’effet ; — qu’ils ne désiraient pas un prince pour les gouverner, mais au contraire un monarque qu’ils pussent gêner en toute occasion, depuis les plus hautes affaires d’État, jusque dans les détails les plus intimes et les plus secrets de son intérieur, ce foyer domestique que les hommes les plus ordinaires veulent toujours conserver libre et sacré

— Dieu sait, » répliqua Redgauntlet avec beaucoup d’agitation, « que j’agissais pour le mieux, lorsque je pressais Votre Majesté de venir ici. — Je n’aurais jamais pensé que Votre Majesté, dans un moment aussi critique, quand il s’agissait d’un royaume, se serait fait scrupule de sacrifier un attachement qui…

— Paix, monsieur ! il ne vous appartient pas de juger mes motifs de conduite à ce sujet. »

Redgauntlet rougit et s’inclina profondément. « Au moins, reprit-il, j’espérais qu’il serait possible de trouver un moyen terme : — et nous le trouverons, il le faut. Suivez-moi, mon neveu, nous allons retourner près de ces messieurs, et j’ai confiance que nous rapporterons des nouvelles plus encourageantes.

— Je ferai beaucoup pour les contenter, Redgauntlet. Je suis honteux, après avoir remis le pied sur le sol britannique, de le quitter sans frapper un seul coup en faveur de mes droits. Mais ce qu’on exige de moi est une dégradation, et je ne peux m’y soumettre. "

Redgauntlet, suivi de son neveu spectateur involontaire de cette scène presque inconcevable, quitta encore une fois l’appartement du royal aventurier, et remonta au haut de l’escalier ; le père Crackenthorp l’arrêta. « Où sont ces autres messieurs ? lui demanda-t-il.

— Là-bas, dans la baraque de l’ouest, répondit Crackenthorp ; mais, M. Ingoldsby, (c’est le nom sous lequel Redgauntlet était le plus généralement connu dans le Cumberland), je voulais vous dire qu’il faut que je mette tous vos gens dans une seule chambre.

— Quels gens ? » dit Redgauntlet avec impatience.

« Hé bien ! si vous aimez mieux, ces prisonniers sur qui vous aviez chargé Cristal Nixon de veiller. Le seigneur vous protège ! ma maison est pourtant assez grande, mais nous ne pouvons avoir des cellules séparées pour tout le monde, comme à Newgate ou à Bedlam. D’abord il y a un mendiant fou qui doit devenir un homme riche quand il aura gagné un procès, Dieu veille sur lui ! il y a ensuite un quaker et un avocat accusés d’avoir troublé la paix publique ; et corbleu ! il faut qu’une clef et une serrure suffisent pour les garder tous, car nous avons maison pleine, et vous avez envoyé en commission le vieux Cristal qui aurait pu me donner un coup de main dans cette confusion. D’ailleurs, en occupant tous des chambres particulières, ils ne me commandent rien, — excepté le vieux bonhomme qui appelle le garçon assez souvent, — mais qui n’a pas un sou vaillant pour payer.

— Arrangez-les tous comme vous voudrez, » répliqua Redgauntlet qui avait écouté cette tirade avec impatience, « pourvu que vous les empêchiez de sortir, et de faire tapage dans le pays, peu m’importe.

— Un quaker et un avocat ! dit Darsie, ce doit être Fairford et Geddes. — Mon oncle, il faut que je vous prie…

— Silence, mon neveu, interrompit Redgauntlet, l’instant est mal choisi pour m’adresser une demande. Vous déciderez vous-même de leur destin avant qu’il se passe une heure ; — on ne leur veut faire aucun mal. »

En parlant ainsi, il se précipita vers l’endroit où les gentilshommes jacobites tenaient conseil, et Darsie l’accompagna, dans l’espérance que l’obstacle qui s’était élevé à l’exécution de leur entreprise téméraire serait reconnu insurmontable. La discussion fut très-vive. Les conspirateurs les plus hardis, ceux qui surtout n’avaient guère que la vie à perdre, voulaient qu’on commençât à tout hasard, tandis que les autres, avec de vrais sentiments d’honneur et une répugnance véritable à désavouer les principes qu’ils avaient long-temps professés, n’étaient peut-être pas mécontents d’avoir une excuse plausible pour ne pas s’embarquer plus avant dans une aventure où ils étaient entrés avec plus d’insouciance encore que de zèle.

Pendant ce temps-là, Joë Crackenthorp, profitant de la permission précipitée qu’il avait obtenue de Redgauntlet, se mit à rassembler dans une seule pièce toutes les personnes sur lesquelles on avait cru nécessaire de veiller ; et, sans beaucoup se soucier s’il blessait les convenances, il choisit, pour en faire une prison commune, la pièce que Lilias occupait seule depuis le départ de son frère. Elle avait une forte serrure et des gonds très-solides, motif qui lui avait sans doute fait donner la préférence.

Ce fut sans beaucoup de cérémonie, mais avec assez de bruit que Joe y introduisit le quaker et l’avocat ; le premier expliquant l’immoralité, le second l’illégalité d’une pareille conduite, et Joë faisant la sourde oreille aux représentations de l’un et de l’autre. Il y poussa ensuite, la tête en avant, l’infortuné plaideur qui, ayant fait quelque résistance à la porte, et ayant reçu en conséquence une violente impulsion, se précipita comme un bélier qui va donner un coup de cornes : son impétuosité était telle qu’il aurait été bien certainement se frapper contre le mur du fond de la chambre, en égratignant, avec le chapeau pointu perché sur le faîte de sa perruque d’étoupe, la figure de miss Redgauntlet, si le digne quaker n’eût arrêté sa course en le saisissant au collet, et en le forçant à rester tranquille. « Ami, » lui dit-il avec cette politesse véritable qui souvent subsiste indépendamment du cérémonial, « tu n’es pas une compagnie convenable pour cette jeune personne ; elle est, comme tu vois, effrayée de la manière dont nous arrivons ici ; et quoique ce ne soit pas notre faute, il faut néanmoins nous montrer honnêtes envers elle. Tiens donc avec moi dans cette embrasure de fenêtre, et je t’apprendrai des choses qu’il t’importe de connaître.

— Et pourquoi ne parlerais-je pas à mademoiselle ? » répliqua Pierre qui se trouvait alors dans les vignes du Seigneur. « J’ai souvent parlé à des demoiselles, l’ami : — pourquoi aurait-elle donc peur de moi, mon homme ? — Je ne suis pas un diable, je vous jure. — À quoi bon me tirer de la sorte ? — Vous déchirerez mon habit, et il faudra que je vous intente une action pour que vous me rétablissiez sartum atque tectum à vos dépens. »

Malgré cette menace, M. Geddes, dont les muscles étaient aussi vigoureux que son jugement était sain et son caractère froid, entraîna vers l’autre bout de l’appartement le pauvre Pierre enfin convaincu que toute tentative de résistance serait inutile. Là, le mettant bon gré mal gré sur une chaise, il s’assit à côté de lui, et l’empêcha réellement d’incommoder la jeune personne qu’il semblait disposé à faire jouir des délices de sa société.

Si Pierre eût de suite reconnu son homme de loi, il est probable que les efforts bienveillants du quaker n’auraient même pas pu le maintenir immobile ; mais Fairford tournait le dos à son client, dont les yeux, outre qu’ils étaient quelque peu éblouis par l’ale et l’eau-de-vie qu’il avait bus, ne songeaient alors qu’à lorgner une demi-couronne que Josué tenait entre le pouce et l’index, en même temps qu’il lui disait : « Ami, tu es pauvre et imprévoyant. Cette pièce d’argent bien employée pourra te nourrir plus d’un jour, et je te la donnerai si tu consens à rester assis là et à me tenir compagnie ; car nous ne sommes, ni toi ni moi, une société convenable pour des dames.

— Parlez pour vous-même, l’ami, » répliqua Pierre avec dédain ; « j’ai toujours passé pour plaire au beau sexe ; et lorsque j’étais dans le commerce, je servais toujours les dames bien plus galamment que Plainstanes, ce maudit et maladroit coquin ! Ce fut une de nos causes de brouille.

— Fort bien : mais, ami, » dit le quaker qui observa que la jeune miss semblait craindre encore d’être assaillie par Pierre Peebles, « je voudrais bien t’entendre causer un peu sur ton fameux procès qui a eu tant de célébrité.

— De célébrité ? — Vous pouvez bien le dire, » répliqua Pierre ; car on avait touché la corde à laquelle sa folle imagination répondait toujours. « Et je ne m’étonne pas que des gens, qui jugent les choses d’après leur grandeur apparente, me regardent comme digne d’envie. Il est vrai que s’il est au monde une chose merveilleuse, c’est d’entendre l’huissier prononcer à haute voix une phrase qui résonne sous les longues voûtes du vestibule de la cour : — « Le pauvre Pierre Peebles contre Plainstanes et per contra, » et de voir alors les meilleurs avocats courir vers la salle d’audience comme des aigles fondant sur leur proie ; les uns parce qu’ils sont de la cause, les autres pour faire croire qu’ils en sont — (on recourt à la ruse dans d’autres métiers que dans celui où l’on vend des étoffes) : c’est plaisir de voir les rapporteurs tailler leurs plumes pour prendre des notes sur les débats, — et les magistrats eux-mêmes montant à leurs fauteuils, comme des gens qui s’asseyent devant un bon dîner, et criant à leurs clercs de leur donner les pièces et les mémoires appartenant au procès, tandis que les clercs, pauvres diables, ne peuvent que crier à leur tour aux huissiers de les leur faire passer. Voir un pareil spectacle, » continua Pierre avec un cri de ravissement continu, « et savoir que rien ne sera dit ou fait par tous ces grands personnages, durant peut-être un espace de trois heures, rien qui ne vous concerne vous et votre affaire ! — Oh ! brave homme, il n’est pas étonnant de vous entendre appeler cela une des gloires de ce monde ! Et pourtant, voisin, comme je le disais, il y a un vilain revers à la médaille. — Je songe parfois à ma bonne maison, où le dîner, le souper et le déjeuner arrivaient toujours sans même que je les demandasse, absolument comme si des fées les eussent apportés, — et à mon excellent lit le soir, — et à mon gousset bien garni d’argent. — Et puis voir toute la fortune d’un homme suspendue en l’air dans les plateaux d’une balance, qui s’élèvent tantôt, et tantôt s’abaissent, suivant que le souffle du juge et de l’avocat la font pencher du côté du demandeur ou du défendeur. — En vérité, mon homme, il y a des jours où je me repens d’avoir jamais entamé un procès, quoique peut-être, quand je considère la renommée et le crédit que j’ai obtenus, vous ayez peine à croire à la sincérité de mes discours.

— Assurément, l’ami, » répliqua Josué avec un soupir, « je suis charmé que tu aies trouvé dans une querelle légale quelque chose qui serve de compensation à la faim et à ta pauvreté ; mais je crois que si l’on examinait d’aussi près les autres objets de l’ambition humaine, les avantages seraient reconnus aussi chimériques que ceux de ton interminable procès.

— Ne vous inquiétez pas, bon homme, répliqua Pierre : je vais vous expliquer clairement où en sont mes différents procès réunis en un seul, et vous démontrer que je puis maintenant les mener tous du bout du doigt, pourvu que je puisse mettre l’index et le pouce sur mon coureur d’avocat, sur ce vaurien de Fairford. »

Alan Fairford parlait alors à la demoiselle masquée (miss Redgauntlet n’avait pas quitté son masque de voyage), cherchant à lui persuader qu’elle pouvait compter sur toute sa protection, car il avait remarqué qu’elle n’était pas exempte d’inquiétude, lorsque son nom prononcé à haute voix attira son attention. Il se détourna, et voyant Pierre Peebles, il fit une nouvelle pirouette aussi rapide que possible, pour n’être pas remarqué de lui : ce à quoi il réussit à merveille, tant Pierre mettait d’ardeur à s’entretenir avec le plus respectable des auditeurs dont il eût jamais pu captiver l’attention. Par ce petit mouvement, Fairford gagna un avantage inattendu ; car pendant qu’il regardait derrière lui, miss Lilias, — je n’ai jamais pu deviner pourquoi ; saisit ce moment pour ajuster son masque, et le fit si gauchement que son compagnon de captivité, en retournant la tête, reconnut très-bien sa figure. Il se crut en conséquence autorisé à lui parler comme à sa belle cliente, et à lui réitérer ses offres de protection et de service, avec la hardiesse d’une ancienne connaissance.

Lilias Redgauntlet ôta son masque de dessus ses joues couvertes d’une vive rougeur. « M. Fairford, » dit-elle d’une voix si basse qu’Alan l’entendit à peine, « votre réputation est celle d’un jeune homme sensé et généreux ; mais nous nous sommes déjà rencontrés dans une circonstance qui doit vous paraître singulière ; et vous pourriez mal interpréter ma hardiesse, si ma démarche n’avait eu pour but de servir une personne qui possède mes plus chères affections.

— L’intérêt que vous prenez à mon excellent ami Latimer, » répliqua Fairford en reculant d’un pas et en mettant plus de réserve dans ses manières, « me donne doublement le droit d’être utile à… » il s’arrêta court.

« À sa sœur, voulez-vous dire sans doute ?

— À sa sœur, mademoiselle ! » répliqua Fairford au comble de la surprise, « à sa sœur d’affection seulement, je présume.

— Non, monsieur ; mon cher Darsie et moi sommes unis par les liens d’une parenté véritable ; et je ne suis pas fâchée d’être la première à l’apprendre à l’ami qu’il estime le plus. »

La première pensée de Fairford fut pour la passion violente que Darsie disait ressentir à l’égard de la belle inconnue. « Bon Dieu ! s’écria-t-il, comment a-t-il supporté cette découverte ?

— Avec résignation, j’espère, » dit Lilias en souriant. « Il aurait pu rencontrer aisément une sœur plus accomplie, mais il n’aurait pu en retrouver une qui l’aimât plus tendrement.

— Je voulais, — je voulais seulement dire, » balbutia le jeune avocat, sa présence d’esprit l’abandonnant pour un instant, — « c’est-à-dire, je voulais vous demander où est en ce moment Darsie ?

— Dans cette maison même, et sous la tutelle de son oncle, que vous connaissez, je crois, pour l’avoir vu en visite chez votre père, sous le nom de M. Herries de Birrenswork.

— Il faut que je le voie de suite, répliqua Fairford ; je l’ai cherché à travers mille fatigues et mille dangers ; — il faut que je me rende immédiatement près de lui.

— Vous oubliez que vous êtes prisonnier.

— C’est vrai, bien vrai ; mais je ne puis être long-temps détenu, — le motif qu’on allègue est trop ridicule.

— Hélas ! notre sort, — le mien et celui de mon frère du moins, — dépendent des résolutions qui vont être prises peut-être avant une heure d’ici. — Quant à vous, monsieur, je crois que vous n’avez à craindre qu’une courte détention ; mon oncle n’est ni cruel ni injuste, quoique peu de personnes soient plus dévouées à la cause qu’il a épousée.

— Et qui est celle du Prétendant…

— Au nom du ciel ! parlez plus bas, » interrompit Lilias en avançant sa main comme pour lui fermer la bouche. « Ce mot pourrait vous coûter la vie. Vous ne savez pas, — en effet, vous ne pouvez savoir — combien est terrible la position où nous sommes en ce moment, et dans laquelle j’ai peur de vous voir entraîné aussi par amitié pour mon frère.

— En effet, je ne connais pas bien précisément notre situation présente ; mais quelque grand que puisse être le péril, je n’en répudierai point ma part, pour sauver mon ami, ou, » ajouta-t-il avec plus de timidité, « la sœur de mon ami. Permettez-moi d’espérer, ma chère miss Latimer, que ma présence peut vous être utile ; et, pour qu’il en soit ainsi, accordez-moi votre confiance, quoique je sente n’avoir aucun droit à vous la demander. »

Il la conduisit, tout en parlant de la sorte, vers l’embrasure de la fenêtre la plus éloignée, en la prévenant qu’il était malheureusement exposé, plus que tout autre, aux interruptions du vieux fou dont l’arrivée lui avait causé à elle-même tant de frayeur. Par surcroît de précautions, il ramassa la robe que Darsie Latimer avait portée pour voyager, et qui était restée dans la chambre, l’étendit sur le dos de deux chaises, et forma ainsi une espèce de paravent. Alors il se cacha derrière cet abri avec la demoiselle à la mante verte, éprouvant que tous les dangers qu’il courait étaient suffisamment compensés par la connaissance d’un fait qui lui permettait de laisser revivre envers cette aimable personne des sentiments que, par égard pour son ami, il avait cru devoir éteindre dès leur naissance.

La situation relative du conseillant et du conseillé, du protecteur et du protégé, est adaptée si particulièrement à la condition respective de l’homme et de la femme, que dans une situation pareille de grands progrès vers l’intimité se font souvent en fort peu de temps ; les circonstances excitent alors l’homme à se confier davantage en lui-même, et la femme à se défaire de toute pruderie, de sorte que les barrières habituelles qui s’opposent à un entretien sans gêne se trouvent tout à coup renversées.

Dans une pareille position, sûrs autant que possible de n’être pas observés, causant à voix basse, et assis dans un coin où ils s’étaient tellement approchés l’un de l’autre que leurs figures se touchaient presque, Fairford apprit de Lilias Redgauntlet l’histoire de sa famille, particulièrement de son oncle ; les vues de cet oncle sur son frère, et sa crainte qu’il ne réussît en ce moment même à entraîner Darsie dans quelque projet désespéré, fatal à sa fortune et peut-être à sa vie.

L’intelligence active de Fairford réunit aussitôt ce qu’il venait d’entendre aux circonstances dont il avait été témoin à Fairladies. Sa première pensée fut de tenter à tout risque une évasion immédiate, et de se procurer une force suffisante pour étouffer, au berceau même, une conspiration dont le caractère était déjà si alarmant. Il ne croyait pas qu’il fût difficile de s’évader ; car, quoique la porte fût gardée en dehors, la croisée, qui ne s’élevait que de dix pieds au-dessus du sol, lui offrait un passage ; la prairie sur laquelle elle donnait n’était entourée d’aucune clôture, et se trouvait couverte d’une herbe très-haute. Il lui était facile, à ce qu’il croyait, de recouvrer sa liberté, et d’échapper aux poursuites après l’avoir reconquise.

Mais Lilias se récria contre ce projet. « Son oncle, dit-elle, était un homme qui, dans ses moments d’exaltation, ne connaissait ni remords, ni crainte. Il était capable de rejeter sur Darsie le tort qu’il pouvait soupçonner Fairford de lui avoir fait ; — puis, c’était son proche parent, et elle avait souvent eu à se louer de ses bontés. » Elle supplia donc Alan de renoncer à toute tentative, même en faveur de son frère, qui pût mettre en danger la vie de Redgauntlet. Fairford lui-même se rappela le père Bonaventure, et ne douta guère qu’il ne fût un des fils du vieux chevalier de Saint-Georges. Par un sentiment qui, bien que contraire à ses devoirs de citoyen, peut à peine être blâmé, son cœur se souleva à la pensée de devenir l’instrument qui abattrait le dernier rejeton d’une longue suite de princes écossais. Il songea d’abord à obtenir, s’il était possible, une audience du prêtre supposé, pour lui démontrer combien était possible la réussite d’une telle entreprise, chose que l’ardeur de ses partisans pouvait bien, pensait-il, lui avoir déguisée ; mais il renonça aussitôt à ce dessein. Il ne doutait pas que les lumières qu’il pourrait lui fournir sur l’état du pays ne vinssent trop tard pour tourner au profit d’un prince qui passait généralement pour avoir sa part entière de cette obstination héréditaire qui avait coûté si cher à ses ancêtres, — et qui, en tirant l’épée, devait avoir jeté loin de lui le fourreau.

Lilias lui suggéra l’avis le plus convenable à la circonstance : c’était de céder à la nécessité où les mettait leur position, et d’épier avec soin le moment où Darsie jouirait de quelque liberté, pour établir une correspondance avec lui. Alors, leur évasion commune pourrait s’effectuer, sans compromettre la sûreté de personne.

La délibération des jeunes captifs les avait amenés à cette dernière résolution, quand Fairford, qui écoutait avec ravissement la douce voix de Lilias Redgauntlet, rendue encore plus intéressante par une légère teinte d’accent étranger, fut distrait par une main pesante qui tomba de tout son poids sur son épaule. C’était la main de Pierre Peebles : il s’était enfin débarrassé du patient quaker ; et sa voix discordante criait à l’oreille de son avocat voyageur : « Ah ! ah ! mon garçon ! je crois que je vous tiens ! — Vous êtes donc devenu avocat consultant, hein ? — Et vous choisissez vos clients parmi les fichus et les jupons ? Mais attendez un peu, mon jeune ami, et vous verrez si je ne vous arrange pas comme il faut, quand ma pétition et ma plainte viendront à être discutées eu audience, avec ou sans réplique de votre part, comme il vous plaira. »

Alan n’eut jamais de sa vie plus de peine à maîtriser un premier mouvement, qu’il n’en eut alors à s’empêcher de battre le vieil imbécile qui venait l’interrompre en un pareil moment. Mais la longueur du discours avec lequel l’aborda Pierre lui donna le temps, par bonheur pour tous deux peut-être, de réfléchir à l’extrême irrégularité d’une pareille conduite. Il se tut néanmoins, très-vexé, pendant que Pierre continuait.

« Fort bien ! mon beau jeune homme, je vois que vous êtes honteux de vous-même, et je ne m’en étonne pas. Il vous faut quitter cette demoiselle, — sa société ne vous convient pas. J’ai entendu l’honnête M. Pest dire que la robe s’arrange mal avec le cotillon. Mais retournez chez votre pauvre père ; je prendrai soin de vous toute la route, je vous tiendrai compagnie, et du diable si nous dirons un mot qui n’ait pas rapport à la situation où en sont restés les procès réunis de la grande cause du pauvre Peebles contre Plainstanes.

— Si tu peux avoir la patience d’en écouter sur ce procès, dit le quaker, aussi long que j’en ai entendu par pure compassion pour toi, je pense, ami, que vraiment tu arriveras bientôt au fond de cette affaire, à moins qu’elle n’ait pas de fond du tout. »

Fairford repoussa presque avec indignation la large main décharnée que Pierre avait posée sur son épaule, et il se préparait à le tancer un peu vertement sur cette interruption désagréable autant qu’insolente, lorsque la porte s’ouvrit. Une voix grêle dit à la sentinelle : « Je vous répète qu’il faut que j’entre pour voir si M. Nixon est dans cette chambre, » et le petit Benjie avança sa chevelure en désordre et son brillant œil noir. Avant qu’il pût retirer la tête, Pierre Peebles s’élança vers la porte, saisit l’enfant au collet, et l’entraîna au milieu de la chambre.

« Vous voici donc enfin, dit-il, rejeton de Satan, qui n’êtes bon à rien ! — Je vous ferai bien rendre vos comptes, je pense ; — je vous enverrai en une seule fois la première et la seconde assignation, enfant du diable !

— Que réclames-tu donc ? » dit le quaker en intervenant ; ami Peebles, pourquoi effrayes-tu cet enfant ?

— J’ai donné à ce petit voleur un sou pour m’acheter du tabac, répondit le pauvre, et il ne m’a rendu aucun compte de sa gestion ; mais je vais me le rendre moi-même. »

En parlant ainsi, il procéda de force à fouiller toutes les poches de la jaquette en guenilles de Benjie ; il en tira deux ou trois pièges à prendre les oiseaux, des billes de marbre, une pomme à demi mangée, deux œufs volés, dont Pierre brisa l’un dans l’ardeur de sa recherche, et différentes autres petites bagatelles qui n’avaient pas l’air d’être venues par une voie honnête en sa possession. Le petit coquin, pendant qu’on le fouillait, mordait et égratignait comme un jeune renard ; mais, semblable à ce méchant animal, il ne poussait ni cris, ni plaintes, jusqu’à l’instant enfin où un billet que Pierre tira de son sein sauta près de Lilias Redgauntlet, et tomba à ses pieds : il était adressé à C. N.

« C’est pour l’infâme Nixon, » dit-elle à Alan Fairford ; « ouvrez-le sans scrupule ; cet enfant est son émissaire ; nous allons voir quels sont les desseins de ce mécréant. »

Benjie cessa toute résistance, et laissa Peebles lui arracher, sans se débattre davantage, un shilling, sur lequel Pierre déclara qu’il se payerait la somme à lui due, principal et intérêts, sauf à rendre compte du reste. L’enfant, dont l’attention semblait attirée vers un objet tout différent, se contenta de dire : « Maître Nixon me tuera ! »

Alan Fairford n’hésita plus à lire le petit chiffon de papier, dont voici le contenu : « Tout est préparé : — amusez-les jusqu’à ce que j’arrive. — Vous pouvez compter sur la récompense. — C. C. »

— « Hélas ! mon oncle ! — mon pauvre oncle ! dit Lilias ; tel est le résultat de sa confiance. Il me semble que lui donner à l’instant avis de la trahison de son confident, c’est le meilleur service que nous puissions rendre à toutes les parties intéressées. — Si l’on renonce à l’entreprise, et l’on y sera forcé, Darsie sera en liberté. »

Sans perdre un seul instant, ils se dirigèrent ensemble vers la porte entr’ouverte, Fairford demandant à parler au père Bonaventure, et Lilias insistant avec non moins de force pour obtenir un moment d’entretien avec son oncle. Pendant que la sentinelle hésitait encore, son attention fut attirée par un grand bruit à la porte, où s’était rassemblée une multitude considérable, par suite de l’alarme donnée, comme on le reconnut ensuite, par des contrebandiers qui avaient enfin découvert les cadavres de Nanty Ewart et de Nixon.

Parmi la confusion occasionnée par ce triste incident, la sentinelle quitta son poste. Lilias, acceptant le bras d’Alan Fairford, ne trouva aucune opposition à pénétrer même dans la salle intérieure où les principaux partisans de l’entreprise, dont la délibération avait été troublée par le même événement, étaient alors rassemblés en grand désordre, et avaient été rejoints par le Chevalier lui-même.

« Ce n’est qu’une mutinerie parmi ces misérables contrebandiers, dit Redgauntlet.

— Qu’une mutinerie, dites-vous ? s’écria sir Richard Glendale ; et le brick, — la dernière espérance d’évasion pour… » il regarda Charles, « le brick est en pleine mer, faisant force de voiles !

— Ne vous inquiétez pas de moi, » dit le malheureux prince : ce n’est pas la circonstance la plus critique où je me sois trouvé ; et, quand même, je n’ai pas peur. Songez à vous-mêmes, milords et messieurs.

— Non, jamais ! s’écria le jeune lord. Notre seule espérance maintenant est dans une résistance honorable.

— C’est la vérité ! ajouta Redgauntlet. Que le désespoir ramène donc parmi nous l’union qu’un incident malencontreux en a chassée. Je vote pour qu’on déploie à l’instant la royale bannière, et… Qu’est-ce donc ? » s’écria-t-il d’un ton farouche eu terminant, lorsque Lilias, fixant d’abord son attention en le tirant par son habit, lui remit le billet entre les mains, et ajouta qu’il était destiné à Nixon.

Redgauntlet le lut ; — et, le laissant aller à terre, il resta les yeux fixés à l’endroit où il était tombé, les mains levées vers le ciel. Sir Richard Glendale ramassa le fatal papier, en prit lecture, et, disant ; « Maintenant tout est bien fini, » il le passa à Maxwell, qui s’écria : « Colin Campbell le Noir, de par Dieu ! j’avais entendu dire qu’il était arrivé en poste de Londres la nuit dernière. »

Comme pour faire écho à ses pensées, le violon de l’aveugle joua alors avec énergie la marche bien connue du clan des Campbell.

« Les Campbell viennent bon train, dit Mackellar, ils vont tomber sur nous avec tout le bataillon de Carlisle. »

Le découragement causa un instant de silence, et deux ou trois personnes s’esquivèrent de la chambre.

Le jeune lord parla avec le généreux esprit d’un noble Anglais : « Si nous avons été fous, ne soyons pas lâches. — Il se trouve ici un homme plus précieux que nous tous, et venu ici sur notre garantie. — Cherchons du moins à le sauver.

— Oui, oui ! répliqua sir Richard Glendale, occupons-nous d’abord du roi.

— Ce soin me regarde, dit Redgauntlet. Si seulement nous avons le temps de faire revenir le brick, tout ira bien. — Je vais envoyer sur-le-champ des hommes dans une barque de pêcheur, pour lui porter des ordres. » Il donna des instructions à deux ou trois des gens les plus actifs de sa suite. « Que le prince soit une fois à bord, ajouta-t-il, et nous sommes assez nombreux pour prendre les armes et couvrir sa retraite.

— Bien, très-bien ! dit sir Richard ; j’examinerai les points qu’il est possible de mieux défendre, et les vieux reîtres de la conspiration des poudres n’auront pas fait une résistance plus désespérée que ne le sera la nôtre. — Redgauntlet, continua-t-il, je vois pâlir quelques-uns de nos amis ; mais il me semble que votre neveu a maintenant plus d’ardeur dans les yeux que quand nous délibérions froidement, et que le danger était éloigné.

— C’est l’habitude de notre maison, répliqua Redgauntlet ; notre courage s’enflamme toujours davantage quand nous défendons la cause du plus faible. Et moi, je pense que la catastrophe que j’ai amenée ne doit pas voir survivre son auteur. Permettez-moi d’abord, sire, dit-il en s’adressant à Charles, de veiller à ce que votre sacrée personne soit mise autant que possible en sûreté, et ensuite…

— Vous pouvez vous épargner toute inquiétude à mon sujet, répéta encore le prince. Cette montagne de Criffel fuira avant moi. » La plupart des conspirateurs se jetèrent à ses pieds avec des larmes et des prières ; deux ou trois se glissèrent tout décontenancés hors de l’appartement, et l’on entendit le galop de leurs chevaux. N’attirant l’attention de personne pendant une pareille scène, Alan, Darsie et sa sœur formaient un groupe, et se tenaient les uns les autres par la main, comme les matelots qui, voyant leur navire prêt à succomber à la tempête, ont résolu de courir ensemble les chances de vie et de mort.

Au milieu de cette confusion, un individu, simplement vêtu d’un habit de cavalier, avec une cocarde noire à son chapeau, mais sans autre arme qu’un couteau de chasse, entra sans cérémonie dans l’appartement. Il était grand, maigre, d’un air distingué, avec une tournure et une démarche tout à fait militaires. Il avait passé au milieu des gardes, si toutefois, dans le désordre qui régnait, une seule sentinelle était restée à son poste, sans être arrêté ni questionné ; et il se tenait presque sans armes au milieu d’hommes armés, qui néanmoins le regardaient comme l’ange de la destruction.

« Vous me faites un accueil bien froid, messieurs, » dit-il. Sir Richard Glendale, — milord, nous n’avons pas été toujours aussi étrangers l’un à l’autre. Ah ! Tête-en-Péril, comment vous portez-vous ? et vous aussi, Ingoldsby ? — car je ne dois pas vous désigner sous un autre nom. — Pourquoi donc recevoir si froidement un vieil ami ? Mais vous devinez le motif de ma visite.

— Et nous y sommes préparés, général, répliqua Redgauntlet ; nous, ne sommes pas gens à être parqués comme des moutons qu’on envoie à la boucherie.

— Bah ! vous prenez la chose trop sérieusement. — Permettez-moi de vous dire un mot.

— Aucune parole ne peut ébranler notre résolution, reprit Redgauntlet, quand même toutes vos troupes, et je suppose que tel est le cas, cerneraient la maison.

— Assurément je ne suis pas venu sans escorte, répliqua le général ; mais consentez à m’écouter…

— Écoutez-moi vous-même, monsieur, » dit le royal aventurier en s’avançant vers lui. » Je suppose que je suis le but auquel vous voulez atteindre ; — je me livre volontairement à vous, pour sauver ces messieurs du péril : — Que cette conduite leur profite du moins. »

« Jamais, jamais ! » fut le cri qui partit du petit groupe de partisans qui entouraient le malheureux prince ; ils auraient saisi et frappé Campbell, s’il ne fût pas resté les bras croisés et avec un air qui indiquait plutôt son impatience de ne pouvoir se faire écouter, que la moindre crainte de violence personnelle.

Enfin il obtint un moment de silence. « Je ne connais pas monsieur, » dit-il en faisant un profond salut à Charles-Édouard ; « je ne désire pas savoir qui il est ; c’est une connaissance qui n’est à souhaiter ni pour moi ni pour lui.

— Nos ancêtres pourtant se sont bien connus, répliqua Charles, ne pouvant chasser, même à cette heure d’alarme et de péril, les pénibles souvenirs de sa royauté déchue.

« En un mot, général Campbell, dit Redgauntlet, nous apportez-vous la paix ou la guerre ? — Vous êtes un homme d’honneur, et nous pouvons nous fier à vous.

— Je vous remercie, monsieur, dit le général, et la réponse à votre question dépend de vous-mêmes. Allons, ne soyez pas insensés, messieurs. Il n’y a peut-être pas grand mal de commis ni même de projeté dans le fait de votre réunion en cet obscur cabaret, pour un combat d’ours ou de coqs, pour tout autre amusement auquel vous pouvez avoir songé ; mais il était assez imprudent de vous réunir, vu les sentiments qu’on vous connaît à l’égard du gouvernement. Ce rendez-vous a causé quelque inquiétude ; des rapports exagérés sur vos projets ont été soumis aux magistrats par un traître admis dans vos réunions ; et l’on m’a envoyé à la hâte prendre le commandement d’un corps de troupes suffisant, dans le cas où ces calomnies se trouveraient avoir un fondement réel. Je suis donc venu ici convenablement escorté par de la cavalerie et de l’infanterie, pour agir au besoin. Mais j’ai reçu l’ordre, — et cet ordre est certainement d’accord avec mon inclination, — de ne faire aucune arrestation, ni même aucune enquête, si les honorables personnages qui sont ici rassemblés veulent bien regarder comme de leur intérêt d’abandonner l’entreprise qu’ils ont conçue, et de s’en retourner tranquillement chacun chez soi.

— Comment ? — tous ? s’écria sir Richard Glendale, tous, sans exception ?

— Tous, sans une seule exception, répondit le général ; tels sont mes ordres. Si vous acceptez mes conditions, dites-le et hâtez-vous de partir, car il peut arriver des choses qui changeraient les bonnes dispositions de Sa Majesté à l’égard de toutes les personnes ici présentes.

— Les bonnes dispositions de Sa Majesté ! » s’écria Charles-Édouard ; « vous ai-je bien entendu, monsieur ?

— Je vais répéter les propres paroles du roi, celles qui sont sorties de sa bouche, répliqua le général : « Je veux, a dit Sa Majesté, mériter la confiance de mes sujets en me confiant sans réserve, à la fidélité des millions d’Anglais qui reconnaissent la validité de mes titres, — au bon sens et à la prudence des personnes peu nombreuses qui, par suite de leur éducation, continuent à nier mes droits. » — Sa Majesté ne croira même pas que les plus zélés jacobites qui restent encore peuvent concevoir l’idée d’exciter une guerre civile, qui serait fatale à leurs familles et à eux-mêmes, sans parler du sang versé et de la désolation qui se répandrait sur un pays paisible. Le roi ne peut même croire que son parent ose embarquer des hommes braves et généreux, quoique aveuglés, dans une entreprise qui doit ruiner ceux que les calamités précédentes ont épargnés ; il est convaincu que, si la curiosité, ou tout autre motif, poussait ce prince à visiter l’Angleterre, il reconnaîtrait bientôt qu’il n’a rien de mieux à faire qu’à retourner sur le continent. Dans tous les cas, Sa Majesté a trop de compassion pour son malheur pour susciter aucun obstacle à son départ.

— Est il vrai ? dit Redgauntlet ; pouvez-vous tenir un pareil langage ? — Suis-je moi aussi, comme tous ces messieurs, absolument libre de m’embarquer sur ce brick que je vois en ce moment se rapprocher du rivage ?

— Vous-même, monsieur, ainsi que chacun de ces messieurs ici présents, répliqua le général ; tous ceux enfin que le bâtiment pourra contenir sont libres de s’y embarquer : je ne m’y opposerai pas ; mais je ne conseille à personne de partir sans avoir de puissantes raisons autres que celle d’avoir fait partie de cette assemblée ; car on ne se rappellera à l’égard de personne le motif du rendez-vous.

— Alors, messieurs, » s’écria Redgauntlet en se tordant les mains pendant que ces paroles lui échappaient, « la cause est à jamais perdue ! »

Le général Campbell se tourna vers une fenêtre, comme pour éviter d’entendre ce qu’on disait. La délibération ne dura qu’un instant, car la porte de salut ainsi ouverte était aussi inattendue que la circonstance était menaçante.

« Nous avons votre parole d’honneur qu’on ne nous inquiétera jamais pour nos actes, dit sir Richard Glendale, si nous consentons à nous séparer suivant l’invitation que vous nous en faites.

— Vous l’avez, sir Richard, répondit le général.

— Et j’ai aussi votre promesse, répliqua Redgauntlet, que je puis monter à bord de ce bâtiment, avec l’ami quelconque qui voudra m’accompagner ?

— Bien plus, M. Ingoldsby, — ou M. Redgauntlet, car je puis vous donner encore une fois ce nom, — libre à vous de rester en rade une marée, jusqu’à ce que vous soyez rejoint par toutes les personnes qui peuvent se trouver encore à Fairladies. Plus tard, il y aura un sloop de guerre dans cette station, et je n’ai pas besoin de vous dire que votre position deviendra alors périlleuse.

— Périlleuse ! — elle ne le serait pas, général Campbell, répliqua Redgauntlet, ou le serait plus pour d’autres que pour nous, si certaines gens pensaient comme moi-même en cette extrémité.

— Vous vous oubliez, mon ami, dit le royal aventurier : vous oubliez que l’arrivée de monsieur met seulement le sceau à la résolution que nous avions déjà prise, de renoncer à notre combat de taureau : car de quel autre nom appeler une entreprise aussi légèrement combinée ? Adieu, amis trop exigeants ! adieu, » continua-t-il en saluant le général, « généreux ennemi ! — je quitte ce rivage comme j’y suis arrivé, seul, et pour n’y plus revenir !

— Pas seul ! s’écria Redgauntlet, tant qu’il y aura du sang dans les veines du fils de mon père.

— Pas seul ! » s’écrièrent les autres gentilshommes présents, emportés par un sentiment qui faillit ébranler les sages résolutions qu’ils avaient adoptées ; « — nous ne désavouerons pas nos principes ; nous ne verrons pas votre personne en danger.

— Si votre intention est seulement de voir monsieur s’embarquer, dit le général Campbell, je vous accompagnerai moi-même. Ma présence au milieu de vous, sans armes et ainsi en votre pouvoir, sera un gage de mes dispositions amies, et lèvera tout obstacle, s’il s’en rencontre, que pourraient susciter des personnes trop officieuses.

— Soit ! » répliqua l’aventurier avec l’air d’un prince parlant à un sujet, et non en homme qui se rend à la sommation d’un ennemi trop puissant pour qu’on lui résiste.

Ils quittèrent la chambre ; — ils quittèrent la maison. Une sensation de terreur inexplicable et incertaine, mais profonde, s’était déjà répandue parmi les adhérents subalternes qui si peu de temps auparavant faisaient tant de tapage, se pavanant, encombrant le portail et les corridors. Le bruit avait couru, et l’on ne pouvait en découvrir l’origine, qu’un corps de troupes considérable s’avançait vers le lieu de la réunion ; et ces hommes qui la plupart, pour une raison ou pour une autre, avaient à redouter le bras de la loi, s’étaient cachés dans les écuries ou dans les greniers, ou avaient même pris réellement la fuite. On n’apercevait dans le lointain aucun être vivant ; la petite troupe se dirigeait seule vers la grossière jetée où était amarrée une barque, suivant l’ordre que Redgauntlet en avait préalablement donné.

Le dernier héritier des Stuarts s’appuyait sur le bras de Redgauntlet pour gagner le rivage de la mer ; car le sol était inégal, et il ne possédait plus cette élasticité de corps, cette vivacité d’esprit, qui, vingt ans auparavant, lui faisaient franchir les montagnes de l’Écosse, aussi léger que les daims qui les habitent. Ses partisans suivaient, les yeux baissés, leur émotion luttant contre les avis de leur raison.

Le général Campbell les accompagnait avec un air d’aisance ou d’indifférence apparente ; mais en même temps il épiait, et non sans inquiétude assurément, les dispositions variables des acteurs de cette scène extraordinaire.

Darsie et sa sœur suivaient naturellement leur oncle, dont ils ne craignaient plus la violence, tandis que son caractère leur commandait le respect ; et Alan Fairford les accompagnait par suite de l’intérêt qu’il portait à ces jeunes gens, sans être remarqué dans une troupe où, pour observer sa présence, chacun était beaucoup trop occupé de ses propres pensées et de ses sentiments, aussi bien que du dénoûment qui approchait.

À moitié chemin, entre le cabaret et le rivage, ils aperçurent les cadavres de Nanty Ewart et de Cristal Nixon noircissant au soleil.

« Voilà notre délateur, » dit Redgauntlet en se retournant vers le général Campbell, qui répliqua par un signe de tête affirmatif.

« Infâme ! reprit Redgauntlet — misérable ! — et pourtant ce nom conviendrait mieux à l’insensé qui a pu se laisser abuser par toi.

— Un coup de sabre rudement assené, dit le général, nous a épargné la honte de récompenser un traître. »

Ils arrivèrent enfin au lieu de l’embarquement. Le prince resta un moment les bras croisés, et regarda autour de lui en gardant un profond silence. Un papier fut alors glissé dans sa main, — il y jeta les yeux, et dit : « J’apprends que les deux amis par moi laissés à Fairladies ont été prévenus de mon départ, et se proposent de s’embarquer à Bowness ; je présume que ce ne sera point enfreindre les conditions du traité.

— Certainement non, répondit le général Cambpell ils auront toute facilité pour vous rejoindre.

— Alors je ne désire plus qu’un autre compagnon, dit Charles. Redgauntlet, l’air de ce pays vous est aussi nuisible qu’à moi ; ces messieurs ont fait leur paix, ou plutôt ils n’ont rien fait pour la rompre : mais vous… venez, et partagez mon asile, en quelque lieu que me conduise le destin. Nous ne reverrons jamais ces rivages, mais nous en parlerons, ainsi que de notre ridicule combat de taureaux.

— Je vous suivrai, sire, toute la vie, s’écria Redgauntlet, comme j’aurais voulu vous suivre à la mort : accordez-moi un moment.

Le prince promena ses regards autour de lui, et voyant les figures défaites de ses autres partisans qui tous baissaient les yeux, il se hâta d’ajouter : « Ne croyez pas, messieurs, que je vous doive moins de reconnaissance parce que notre zèle fut mêlé de prudence, — d’une prudence qui, j’en suis certain, eut plutôt pour motif mon intérêt et celui de votre pays, qu’aucune crainte personnelle. »

Il alla de l’un à l’autre, et, au milieu des larmes et des sanglots qui éclataient de toutes parts, il reçut les adieux des derniers amis qui avaient soutenu jusque-là ses hautes prétentions : il leur parla à tous individuellement avec un accent de tendresse et d’affection.

Le général se retira un peu à l’écart, et fit signe à Redgauntlet de venir lui parler, tandis que cette scène se passait. « Tout est maintenant fini, dit-il, et jacobite ne sera plus désormais un nom de parti. Quand vous serez las de la terre étrangère, et que vous désirerez faire votre paix, avertissez-m’en : votre zèle infatigable a seul empêché votre pardon jusqu’à présent.

— Et aujourd’hui je n’en ai plus besoin, répliqua Redgauntlet ; je quitte l’Angleterre pour toujours ; mais je ne serais point fâché que vous entendissiez mes adieux à ma famille. — Mon neveu, approchez. En présence du général Campbell, je vous déclare que, si vous élever dans mes propres opinions politiques fut longtemps mon plus cher désir, je me félicite maintenant que ce désir n’ait pas été accompli. Vous passez sous le service du monarque régnant sans avoir besoin de changer votre allégeance ; changement qui, néanmoins, » ajouta-t-il en regardant autour de lui, « n’a pas coûté à des hommes d’honneur aussi cher que je l’aurais imaginé ; mais les uns portent la loyauté sur la manche de leurs habits, et les autres dans leur cœur. — Vous serez à l’avenir maître absolu de tous les biens dont la confiscation n’a pu dépouiller votre père, de tout ce qui lui appartenait, — excepté pourtant cette bonne épée, » dit-il en appuyant la main sur la garde de celle qu’il portait, « car elle ne combattra jamais pour la maison d’Hanovre, et comme ma main ne la tirera plus jamais, je la jetterai à quarante brasses de profondeur dans le vaste Océan. Soyez heureux, jeune homme. Si j’ai agi durement envers vous ? pardonnez-moi ; tous mes désirs se dirigeaient vers un but, — Dieu sait que ce n’était pas un but d’intérêt personnel ; et en voyant la triste issue de tous mes desseins, je suis justement puni d’avoir été trop peu scrupuleux sur les moyens par lesquels j’en ai poursuivi l’exécution. — Ma nièce, adieu, et puisse le ciel vous protéger aussi !

— Non, mon oncle, » s’écria Lilias en lui saisissant la main avec vivacité, « vous avez toujours été mon protecteur, vous êtes maintenant dans la peine : permettez-moi de vous suivre pour vous consoler dans l’exil.

— Je vous remercie, ma fille, d’une affection que je n’ai pas méritée. Mais je ne puis, je ne dois pas consentir à votre demande. Le rideau tombe ici entre nous deux ; je vais habiter une maison étrangère : si je la quitte avant de quitter la terre, ce sera seulement pour la maison de Dieu. Encore une fois, adieu, Lilias et Darsie ! — La fatale sentence, » ajouta-t-il avec un mélancolique sourire, « ne s’accomplira plus, j’espère, sur la maison de Redgauntlet, puisque son représentant actuel a embrassé le parti du vainqueur ; je suis certain qu’il ne l’abandonnera pas, dût ce parti devenir à son tour celui du vaincu. »

L’infortuné Charles-Édouard avait alors terminé ses adieux à ses partisans abattus. Il fit signe de la main à Redgauntlet de venir l’aider à entrer dans la chaloupe ; le général Campbell lui offrit aussi son assistance, le reste des spectateurs paraissant trop affecté de la scène qui venait d’avoir lieu, pour le prévenir.

« Vous n’êtes pas fâché, général, de me faire cette dernière courtoisie, dit le prince ; et pour ma part, je vous en remercie. Vous m’avez appris le principe d’après lequel un homme sur l’échafaud se sent prêt à pardonner même à l’exécuteur, et à éprouver pour lui un sentiment de bienveillance. — Adieu ! » Ils étaient assis dans la barque qui s’éloigna aussitôt du rivage. Le théologien d’Oxford bénit à haute voix le prince, et en termes que le général Campbell était trop généreux pour critiquer alors, ou pour se rappeler ensuite : — même on dit que, tout whig et Campbell qu’il était, il ne put s’empêcher de prononcer aussi l’amen unanime qui retentit sur le rivage.