Relation d’un voyage du Levant/15

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Relation d’un voyage du Levant, fait par ordre du Roy
Imprimerie Royale (Tome IIp. 118-163).

Lettre XV.

A Monseigneur le Comte de Pontchartrain, Secretaire d’Etat & des Commandemens de Sa Majesté, etc.

Monseigneur,

Je vous prie de trouver bon qu’avant que de m’engager sur la mer Noire, j’aye l’honneur de vous rendre compte de ce que nous avons observé sur le canal par où elle se décharge dans la mer de Marmara, qui fait une partie de la mer Blanche, selon le langage des Turcs.

Le Canal de la mer Noire, ou le Bosphore de Thrace, commence propement à la pointe du Serrail de Constantinople, et finit vers la colomne de Pompée. Herodote, Polybe, Strabon et Menippe cité par Estienne de Byzance, lui donnent 120 stades de longueur, lesquelles reviennent à 15 milles : mais ils fixent le commencement de ce canal entre Byzance et Chalcédoine, et le font terminer au Temple de Jupiter, où est présentement le nouveau Château d’Asie. Quoique cette différence soit arbitraire, on se détermine pourtant plus aisément, aprés l’inspection des lieux, pour les mesures que j’ai proposées. Il s’en faut beaucoup que ce canal ne soit en ligne droite ; son embouchûre, qui du côté de la mer Noire a la forme d’un entonnoir, regarde le Nord-est, et doit se prendre à la colomne de Pompée, d’où l’on compte prés de trois milles jusques aux nouveaux Châteaux. Celui d’Asie est bâti sur un Cap où l’on croit qu’étoit le temple de Jupiter ' distributeur des bons vents, d’où vient que cet endroit s’appelle encore Joro, du mot corrompu Ieron, qui signifie un Temple. Le Château d’Europe est sur un Cap opposé, auprés duquel on voyoit autrefois le Temple de Serapis dont parle Polybe. De ces Châteaux le canal fait un grand coude, où sont les Golphes de Saraïa et de Tarabié ; et de ce coude il tire au sud-est vers le Serrail appellé Sultan Solyman Kiosc, à la distance de cinq milles des Châteaux. Aprés cela par un autre coude en zig-zag, le même canal s’approche peu à peu du Sud jusques à la pointe du Serrail, où il finit selon ma pensée. De ce dernier coude aux vieux Châteaux on compte deux milles et demi ; et de là au Serrail ou à la pointe de Byzance, six milles. Ainsi suivant ces mesures, tout le canal a seize milles et demi de long, ce qui n’est pas éloigné de la supputation des anciens, lesquels gagnoient du côté de Chalcédoine, où commençoit le canal selon eux, ce qu’ils perdoient entre les Temples de Jupiter et de Serapis, et la colomne de Pompée.

La largeur du canal aux nouveaux Châteaux où étoient ces Temples, est d’un mille ; et d’un mille et demi, ou deux milles en quelques autres endroits. Le lieu le plus étroit est aux vieux Châteaux, dont celui d’Europe se trouve sur la hauteur où les anciens, au rapport de Polybe, avoient bâti un Temple à Mercure ; c’est pour cela qu’il s’appelloit le Cap Hermée. Ce cap se trouvoit à moitié chemin du canal, suivant les anciens, parce que d’un côté ils le faisoient terminer, comme nous venons de dire, entre Chalcedoine et Byzance ; et de l’autre au Temple de Jupiter. Cet endroit n’a pas plus de 800 pas de large, et le canal est presque aussi resserré un peu plus bas à Courichismé village bâti au pied du Cap, que les anciens ont nommé Esties, d’où il s’élargit jusqu’au Serrail d’environ de la longueur d’un mille, ou d’un mille et demi. Ainsi les eaux de la mer Noire entrent avec assez de vitesse dans le canal des nouveaux Châteaux, et s’étendent en liberté dans les golphes de Saraïa et de Tharabié. De là sans augmenter de vitesse, ces eaux tirent vers le Kiosc du Sultan Solyman, d’où elles sont obligées de se réfléchir vers le midi, sans que leur mouvement paroisse augmenté, si ce n’est entre les vieux Châteaux où le lit est le plus étroit.

Dans cet endroit-là, comme le remarque Polybe, outre que le rétrécissement du canal augmente la vitesse des eaux ; elles se réfléchissent obliquement du cap de Mercure, sur lequel est le vieux château d’Europe, contre le cap de Candil-bachesi en Asie, et reviennent en Europe vers Courichismé au cap des Esties, d’où elles enfilent la pointe du Serrail. Voilà ce que Polybe en a observé de son temps, c’est à dire du temps de Scipion et de Lœlius avec lesquels il étoit lié d’amitié. Pour moi j’avoüe que je n’ai pû remarquer ce mouvement en zig-zag, en deçà des Châteaux, quoi-que j’aye passé quatre ou cinq fois sur ce canal ; mais il est certain qu’avec un vent de Nord, la rapidité est si grand eentre les deux Châteaux, qu’il n’y a point de bâtiment qui s’y puisse arrêter, et qu’il faut un vent opposé au courant pour les faire remonter : cependant la vitesse des eaux diminuë si sensiblement, que l’on monte et que l’on descend sans peine, lorsque les vents ne sont pas violens.

Indépendamment des vents, il y a des courans fort singuliers dans le canal de la mer Noire ; le plus sensible est celui qui en parcourt la longueur depuis l’embouchûre de la mer Noire, jusques à la mer de Marmara qui est la Propontide des anciens. Avant que ce courant y entre, il heurte en partie contre la pointe du Serrail, comme Polybe, Xiphilin, et aprés eux Mr Gilles, l’ont remarqué ; car une partie de ces eaux, quoique la moins considérable passe dans le port de Constantinople ou de l’ancienne Byzance, et suivant le tour du couchant elle vient se rendre vers le fond qu’on appelle les Eaux douces. Polybe même et Xiphilin ont crû que ces eaux réfléchies formoient ce fameux Port que les anciens ont admiré sous le nom de la Corne d’Or à cause des richesses qu’il apportoit à cette puissante ville. Ce qui passe donc des eaux du canal dans le port de Cosntantinople, fait un courant qui suit le tour des murailles de la ville ; tout le reste se dégorge dans la mer de Marmara entre le Serrail et Chalcedoine.

Mr le Comte Marsilly a observé, que les deux petites rivieres des Eaux douces faisoient un courant dans le port de Constantinople, du Nord-ouest à l’Est, lequel balayant, pour ainsi dire, les côtes de Galata et de Topana, se continüoit par celle de Fondoxli jusques vers Arnautcui en remontant le canal du côté des Châteaux, c’est à dire par un cours opposé au grand courant : il n’est pas surprenant aprés cela que les bateaux montent à la faveur de ce petit courant, tandis que les autres descendent en suivant le cours du grand. Il y a apparence que les eaux qui sortent du port heurtant de biais contre le grand courant, se glissent vers le Nord ; au lieu que ce grand courant les entraîneroit ou les repousseroit si elles se presentoient d’un autre sens. Mr le Comte Marsilly a aussi remarqué qu’il y avoit un petit courant dans l’enfoncement de la côte de Scutari ; de sorte que les eaux du grand courant qui frappent contre le Cap de Scutari, se réfléchissent vers le Nord. Suivant les observations de ce sçavant homme, les eaux du grand courant étant parvenües au Cap Modabouron, remontent le long de la côte de Chalcedoine vers le Cap de Scutari, et font une autre espece de courant.

Tous ces courans n’ont rien de bien extraordinaire. On conçoit aisément qu’un Cap trop avancé doit faire reculer les eaux qui se presentent dans une certaine direction ; mais il est difficile de rendre raison d’un autre courant caché, que nous appellerons dans la suite, le courant inférieur, parce qu’il ne s’observe que dans le grand canal au dessous du grand courant, que l’on doit nommer le courant supérieur, lequel roule ses eaux depuis les Châteaux jusques dans la mer de Marmara. Il faut donc remarquer que les eaux qui occupent la surface de ce canal jusques à une certaine profondeur, coulent des Châteaux au Serrail. Cela est incontestable ; mais il est certain aussi qu’au dessous de ces eaux il y a une partie de l’eau du même canal, laquelle se meut dans un sens contraire, c’est à dire qu’elle remonte vers les Châteaux.

Procope de Cesarée, qui vivoit dans le vi. siecle, assûre que les pescheurs remarquoient que leurs filets au lieu de tomber à plomb dans le fond du canal, étoient entraînez du Nord vers le Sud depuis la surface de l’eau jusques à une certaine profondeur, tandis que l’autre partie de ces mêmes filets, qui descendoit depuis cette profondeur jusques au fond du canal, se courboit dans un sens opposé. Il y a même beaucoup d’apparence que cette observation est encore plus ancienne, car de tout temps le Bosphore a eté fort celebre pour la pesche. Ce canal est nommé Poissonneux dans l’inscription que Mandrocles fit mettre au bas du tableau où il avoit fait répresenter le Pont sur lequel Darius passa avec son armée lorsqu’il alloit combattre les Scythes. Procope assûre que, suivant l’observation des pescheurs, les deux courans opposez, l’un supérieur et l’autre inférieur, sont tres-sensibles dans cet endroit du Bosphore qu’on appelle l’Abîme. Peut-être y a-t-il dans ce lieu-là un gouffre profond formé par un rocher creux comme un cuilleron, dont la partie cave regarde les Châteaux ; car suivant cette supposition, les eaux qui sont vers le fond du canal, heurtant avec violence contre ce rocher, doivent en se réfléchissant prendre une détermination contraire à celle qu’elles avoient auparavant, c’est à dire qu’elles sont obligées de rebrousser vers les Châteaux, et par-conséquent de couler dans un sens opposé à celui du courant supérieur. Le peu de séjour que nous fimes à Constantinople ne nous permit pas d’examiner cette merveille. Mr Gilles en a parlé comme d’une chose extraordinaire, et Mr le Comte Marsilly l’a observée avec beaucoup de soin ; en effet je ne trouve rien de plus digne de remarque. Cet habile philosophe n’a pas voulu hazarder sa pensée sur l’explication d’un fait aussi singulier ; et moi je ne propose la mienne que pour exciter les sçavans à rechercher la veritable cause de ce Phénomene.

Il n’est pas facile non-plus de rendre raison pourquoi le Bosphore vuide si peu d’eau, sans que la mer Noire qui en reçoit une si prodigieuse quantité, en devienne plus grande. Cette mer qui est d’une étenduë si considérable, outre les Palus Meotides, c’est à dire une autre mer digne de remarque, reçoit plus de rivieres que la Mediterranée. Tout le monde sait que les plus grandes eaux de l’Europe tombent dans la mer Noire par le moyen du Danube dans lequel se dégorgent les rivieres de Suabe, de Franconie, de Baviere, d’Austriche, de Hongrie, de Moravie, de Carinthie, de Croatie, de Bosnie, de Servie, de Transsylvanie, de Valaquie. Celles de la Russie noire et de la Podolie se rendent dans la même mer par le moyen du Niester. Celles des parties meridionales et orientales de la Pologne, de la Moscovie septentrionale et du pays des Cosaques, y entrent par le Nieper ou Borysthene. Le Tanais et le Copa ne passent-ils pas dans la mer Noire par le Bosphore Cimmerien ? Les rivieres de la Mengrelie, dont le Phase est la principale, se vuident aussi dans la mer Noire, de même que le Casalmac, le Sangaris, et les autres fleuves de l’Asie mineure qui ont leur cours vers le Nord. Neantmoins le Bosphore de Thrace n’est comparable à aucune des grandes rivieres dont on vient de parler. Il est certain d’ailleurs que la mer Noire ne grossit pas, quoiqu’en bonne physique un réservoir augmente quand sa décharge ne répond pas à la quantité d’eau qu’il reçoit. Il faut donc que la mer Noire se vuide et par des canaux souterrains, qui traversent peut-être l’Asie et l’Europe, et par la dépense continuelle de ses eaux, lesqueles s’abreuvent dans la terre et s’écoulent bien loin des côtes. Cette espece de transpiration répond à celle du corps des animaux, laquelle, suivant la supputation de Sanctorius, est beaucoup plus considérable que celle qui se fait par les évacuations les plus sensibles.

Supposé que la mer Noire ait eté un veritable Lac sans décharge, formé par le concours de tant de rivieres, il ne pouvoit se vuider, suivant la conformation des lieux, que par le Bosphore de Thrace ; les montagnes qui sont entre la mer Noire et la mer Caspienne, s’opposoient à son ouverture du côté d’Orient. Les eaux des Palus Meotides tombent dans la mer Noire du côté du Nord, bien loin de permettre que celles de la mer Noire s’y dégorgent. Les rivieres d’Asie repoussent aussi la mer Noire, du Sud au Nord. Le Danube les éloigne de ses embouchures du côté du Couchant. Il n’y avoit donc que ce recoin, qui est au Nord-Est au dessus de Constantinople, où elles pûssent creuser la terre sans opposition, entre le fanal d’Europe et celui d’Asie. La décharge même ne se pouvoit pas faire du côté d’aucun de ces fanaux, à cause que les côtes en sont horriblement escarpées : ainsi les eaux de la mer Noire furent obligées de passer dans l’endroit où il n’y avoit que du terrein : c’est dans ce terrein qu’elles commencerent à se creuser un canal en se presentant de front par une colomne qui amollit les terres et les emporta par differentes secousses. Les eaux, suivant cette hypothese, se firent d’abord une ouverture en ligne droite entre les deux rochers où sont les nouveaux Châteaux, et détremperent les terres qui occupoient le premier coude où sont les Golphes de Saraïa et de Tharabié, contraintes de se tenir dans un bassin bordé de rochers fort élevez ; mais leur pente naturelle les fit descendre ensuite jusques au Kiosc de Solyman II ; et de là changeant de détermination par la rencontre d’autres nouveaux rochers, elles formérent le second coude du canal dont les terres obéirent du côté du Midi.

Cette route avoit eté sans doute tracée par l’auteur de la nature, qui se servit des eaux pour creuser les terres dont elle étoit remplie ; car suivant les loix du mouvement qu’il a établies, elles se jettent toujours du côté qui s’oppose le moins à leur cours. Celles de la mer Noire continuerent donc à charrier les terres qui se trouvoient entre les deux rochers où sont les vieux Châteaux, et par là elles pousserent leur canal jusques à la pointe du Serrail, dont le fond est une roche vive et inébranlable. Ce bras de mer emporta peut-être tout d’un coup la digue de terre qui restoit entre Constantinople et le Cap de Scutari, d’où il se dégorgea dans la mer de Marmara.

C’est dans ce temps-là, suivant les apparences, qu’arriva cette grande inondation dont parle Diodore de Sicile l’un des plus fideles Historiens de l’antiquité. Cet auteur assûre que les peuples de Samothrace, Isle considérable située à gauche de l’entrée des Dardanelles, s’aperçeûrent bien de l’irruption que le Pont Euxin fit dans la Propontide par l’embouchûre des Isles Cyanées ; car le Pont Euxin que l’on regardoit dans ce temps-là comme un grand Lac, augmenta de telle sorte par la décharge des rivieres qui s’y dégorgeoient, qu’il déborda dans la Propontide et inonda une partie des villes de la côte d’Asie, lesquelles sans doute se trouvoient plus basses que celles d’Europe. Malgré cette situation les eaux monterent jusques sur les plus hautes montagnes de Samothrace, et firent changer de face à tout le pays. Les Insulaires en avoient encore la tradition du temps de nôtre Historien, qui par là nous a conservé une des plus belles observations de l’antiquité ; cart il est certain que ce changement est arrivé long-temps avant le voyage des Argonautes, et ces heros n’entreprirent ce voyage que 1263 ans avant Jesus-Christ. Cela étant, ce que nous venons de proposer comme une conjecture de physique, devient une verité historique, et doit nous persuader que le grand écoulement de la Propontide dans la Mediterranée, s’étoit fait long-temps auparavant par la même mécanique.

Il est fort vrai-semblable que les eaux de la Propontide, qui n’étoit peut-être anciennement qu’un Lac formé par les eaux du Granique et du Rhyndacus, ayant trouvé plus de facilité à se creuser un canal aux Dardanelles, que de se faire un autre passage, se répandirent dans la Mediterranée, et décharnérent, pour ainsi dire, les rochers à force de laver les terres. Les Isles de la Propontide ne sont autre chose que les restes des rochers que les eaux ne purent dissoudre, de même que celles qui ont tant fait de bruit dans l’antiquité sous le nom des Isles Cyanées d’Europe et d’Asie à l’embouchure de la mer Noire. Il semble que les Isles sont comme autant de cloux attachez au globe de la terre, et dont les montagnes sont, pour ainsi dire, les têtes.

Mais quels changemens les Isles de la mer Egée ne receurent elles pas par le débordement du Pont Euxin, et sur tout celles qui se trouvent exposées comme en ligne droite ? puisque Samothrace, qui est à côté du canal, en fut tellement inondée, que ses habitans ne savoient à quels Dieux se voüer : les pescheurs quand les eaux furent abaissées tiroient avec leurs filets des chapiteaux de colomnes et d’autres morceaux d’architecture. S’il en faut juger par la violence du coup que les eaux porterent dans la mer de Grece, est-il surprenant que les plus anciens auteurs Historiens et Poëtes, ayent publié que plusieurs Isles s’étoient abimées dans l’Archipel, et qu’il s’en étoit formé de nouvelles ? Peut-être que la fameuse Delos ne parut que dans ce temps-là, et que les peuples des Isles voisines lui donnerent ce nom qui signifie Manifeste. On traite neantmoins la pluspart des anciens auteurs de réveurs et de conteurs de fables. Combien de colonies ne fallut-il pas établir aprés ce ravage ? et que ne saurions nous pas si les ouvrages de ceux qui avoient décrit tous ces changemens étoient passez jusques à nous, comme ceux de Diodore ? Ce qui nous paroît de plus incroyable dans Pline, ne sont peut-être que les meilleurs morceaux de plusieurs auteurs qui avoient écrit sur ces matieres, et dont le reste est perdu.

Je vous demande pardon, Monseigneur, si je pousse la Philosophie un peu loin. L’exemple d’un savant Ministre à qui nous devons la connoissance de tant de belles choses, m’a dépaysé ; mais ce n’est pas pour le suivre en toutes choses ; car tout grand homme de mer qu’il étoit, puisqu’il commandoit des armées navales, il me semble qu’il a pris la formation des mers dans un sens tout opposé au sens naturel. Il a crû que l’Ocean par ses secousses ayant separé des terres d’Afrique la montagne de Calpe, s’étoit répandu dans ce vaste espace où est présentement la Mediterranée : que cette mer avoit ensuite percé les terres vers le Nord et produit la Propontide ou mer de Marmara, la mer Noire, et les Palus Meotides. Cependant indépendamment de l’observation de Diodore de Sicile, s’il est permis de considerer la formation des choses peu à peu, n’est-il pas plus raisonnable de regarder les Palus Meotides, la mer Noire, la Propontide, et la mer Mediterranée, comme de grands Lacs formez par tant de rivieres qui s’y déchargent, que de croire que ce soient des épanchements de l’Ocean ? Que pouvoient devenir les eaux qui se ramassoient ensemble jour et nuit dans les mêmes bassins avant qu’ils eussent leurs décharges ? elles formoient sans doute des Lacs d’une prodigieuse étenduë, qui auroient enfin couvert toutes les terres voisines, s’ils n’avoient forcé leurs digues de la maniere qu’on a dit plus haut.

Il est donc certain que les eaux du Nord tombent dans la Mediterranée par le Bosphore Cimmerien, par le Bosphore de Thrace, et par le canal des Dardanelles qui, suivant l’idée des anciens, est une autre espece de Bosphore, c’est à dire un bras de mer qu’un bœuf peut traverser à la nage. La décharge de la Mediterranée dans l’Ocean est au détroit de Gibraltar où heureusement les eaux trouverent plus de facilité à se creuser un canal, que de se répandre sur les terres d’Afrique. Le Seigneur avoit laissé cette ouverture entre le mont Atlas et celui de Galpe, il ne falloit qu’en déboucher la digue. Peut-être que l’irruption épouventable qui se fit alors dans l’Ocean submergea ou emporta cette fameuse Isle Atlantide que Platon décrit au delà des côtes d’Espagne, et Diodore de Sicile au delà de celles d’Afrique. Les Isles Canaries, les Açores et l’Amerique en sont peut-être encore des restes ; et on ne sera pas surpris qu’elles ayent eté peuplées par les descendans d’Adam et de Noé, ni que leurs peuples ayent eû l’usage des mêmes armes que les anciens peuples d’Asie et d’Europe, c’est à dire de l’arc et des fléches.

Pline auroit donc mieux fait de s’en tenir au sentiment de quelques auteurs qui ne lui étoient pas inconnus, et qui de son aveu faisoient venir les eaux dans l’Ocean du Nord au Midi. Comment juger du cours d’une eau dormante ? de la Saone par exemple, ou de la Marche, si ce n’est pas les courans qui passent sous les arches de leurs ponts ? or ces courans sont manifestes dans les Bosphores dont il s’agit. Il n’y a qu’une circonstance qui puisse favoriser le sentiment de Pline, c’est la saleûre de l’eau de toutes ces mers ; il n’est pas possible de rendre raison comment ces grands Lacs dont nous avons parlé, et qui ne se sont formez que par la décharge des rivieres d’eau douce, sont devenus salez. Mais outre la communication de l’Ocean avec la Mediterranée, il est certain que les eaux de la mer Noire sont beaucoup moins salées que celles de nos mers ; et d’ailleurs les terres qui sont autour de la mer Noire sont toutes remplies de sel fossile qui se dissout continuellement dans ses eaux : ce sel mêlé avec une portion de soufre que fournit l’huile des poissons qui s’y pourrissent continuellement, augmente ce degré de saleûre, et communique ce filet d’amertume si sensible dans l’eau marine. La mer Caspienne par la même raison est aussi salée que les autres mers, quoiqu’elle ne paroisse qu’un étang où il ne se décharge que des eaux douces.

Avant que de revenir au canal de la mer Noire, il est bon de remarquer que la prophetie de Polybe ne s’est pas accomplie. Ce bon homme s’étoit imaginé que le Pont Euxin devoit se changer en marais ; et même il ne croyoit pas que le temps en fût trop éloigné, parce que, disoit-il, le limon que les rivieres y charrient devoit former une barre de vase capable d’en embarrasser l’emboucheure, de même que de son temps on voyoit une barre considérable de vase aux bouches du Danube. Heureusement pour les Turcs, à qui le commerce de la mer Noire procure tant de sortes de biens, le Bosphore s’est conservé, et peut-être est-il devenu plus grand ? Quoiqu’il en soit, il n’y a pas lieu de craindre qu’il s’y forme de barre ; cela n’arrive qu’à l’emboucheure des rivieres, dont les eaux sont repoussées vers les terres par les vagues de la mer, et par les marées. Rien ne fait rebrousser les eaux de la mer Noire ; le Bosphore au contraire est un canal de décharge, où les eaux coulant d’elles-mêmes par des endroits étranglez, pour ainsi dire, d’espace en espace, augmentent la vitesse et entrainent tout ce qui pourroit s’opposer à leur cours. Par rapport aux marées, Strabon a remarqué qu’il n’y en avoit point dans le Bosphore, et Mr le Comte Marsilly a observé qu’elles n’y étoient pas sensibles. Quelque rapide que soit ce Bosphore, ses eaux ne laissent pas de se geler dans les plus grands hivers. Zonare assûre qu’il y en eut un si rude sous Constantin Copronyme, que l’on passoit à pied sur la glace de Constantinople à Scutari ; la glace soutenoit même les charrettes. Ce fut bien autre chose en 401. sous l’Empire d’Arcadius, la mer Noire fut glacée durant 20 jours, et quand la glace fut rompuë, on en voyoit passer devant Constantinople des monceaux effroyables.

Dans la belle saison, les côtes du Bosphore sont charmantes, de quelque côté qu’on les considere. Les villages et les maisons de campagne dispersées parmi les forêts, font des paysages fort agréables, entrecoupez de collines couvertes de taillis. Celles qui viennent fondre dans l’eau, quelque escarpées qu’elles soient en quelques endroits, font par leur varieté un contraste qui n’a rien d’affreux. Dans la Lettre où j’ay parlé de Constantinople, j’ay fini par la description du Pavillon qu’on appelle Fanari-Kiosc, Je vais presentement décrire toute la côte d’Asie, depuis le canal de la mer Noire jusques au Fanal qui est au delà de son emboucheure : ensuite je passerai au Fanal d’Europe et à la colomne de Pompée, pour suivre la côte d’Europe de ce même canal, et revenir à Constantinople, où nous nous embarquâmes tout de bon pour le voyage de Trebisonde.

Je ne saurois suivre de meilleurs guides sur ce canal, que deux excellens hommes, dont l’un étoit du pays, et l’autre François. Le Grec s’appelloit Denys, et pour le distinguer de tant d’auteurs qui ont porté le même nom, on l’appelle Denys de Byzance. La description qu’il a faite du Bosphore de Thrace est exacte jusques au scrupule. Holstenius et Mr du Cange en avoient promis une edition sur les Manuscrits du Vatican, et de la Bibliotheque du Roy ; mais ils n’ont pas eû le temps de la donner. Mr Gilles, qui est le François dont je veux parler, a verifié sur les lieux avec une exactitude admirable la description de Denys, et n’a pas oublié le nom du moindre rocher. J’espere, Monseigneur, que vous serez satisfait du plan du Bosphore que j’ai eû l’honneur de vous presenter ; il est bien orienté, les distances y sont bien marquées, et je ne crois pas qu’il y ait de fautes considérables pour la position des villages. J’ai crû qu’il étoit nécessaire d’ajoûter aux anciens noms Grecs, ceux que les Turcs y ont donnez, afin d’illustrer ce que Denys et Gilles y ont remarqué dans leur temps. On croit que le premier vivoit sous Domitien. A l’égard de Mr Gilles, il étoit du Diocese d’Alby, et mourut à Rome en 1555. dans le Palais du Cardinal d’Armagnac, aprés avoir voyagé en Asie et en Afrique par ordre de François I. pour amasser des manuscrits et des monumens antiques.

Pour commencer la description du Canal de la mer Noire, il faut reprendre celle de Constantinople qui finit à Fanari-Kiosc bâti sur le Cap de Chalcedoine. A l’Est de ce Cap est un des ports de cette ville, connu par les anciens sous le nom du Port d’Eutrope, où les enfans de l’Empereur Maurice furent mis à mort par l’ordre de Phocas, qui le dépoüilla de l’Empire dans le commencement du vii. siécle. Cinq ans aprés l’Imperatrice Constantine veuve de Maurice, et ses trois filles y eurent la tête tranchée. Il semble que ce Port étoit destiné pour y faire perir cette malheureuse famille. L’Empereur Justinien l’avoit fait réparer par des ouvrages dignes de sa magnificence.

Aprés le Port d’Eutrope, il faut doubler le Cap de Modabouron, lequel termine la Presqu’isle, sur l’Isthme de laquelle la fameuse ville de Chalcedoine étoit bâtie. Je crois que ce Cap s’appelloit autrefois Herea, car Estienne de Byzance le place vis à vis de cette ville, et cite des vers de Demosthene de Bithynie, qui l’a marqué dans le même endroit. La côte de Calamoti s’étend au delà du Cap, et a pris son nom d’une Eglise de Saint Jean Chrysostome bâtie dans un lieu marécageux et plein de roseaux. L’autre Port de Chalcedoine est sur la même côte à l’échancrure de l’Isthme qui regarde le couchant, et par conséquent la ville de Constantinople. On y avoit pratiqué avec des dépenses immenses des jettées admirables par ordre de l’Empereur Justinien, au moyen desquelles il ne pouvoit entrer qu’un vaisseau à la fois ; mais il n’en reste plus que les fondemens. Tout cela marque le mauvais gout de ceux qui avoient choisi cet endroit pour y bâtir Chalcedoine ; puisqu’on avoit eté obligé d’y faire deux Ports artificiels ; au lieu que le Port de Byzance est naturellement le plus beau Port du monde. Ce mauvais choix fit que l’Oracle d’Apollon, et Megabize Général des troupes de Darius traiterent d’aveugles les Megariens fondateurs de Chalcedoine, que Pline nomme aussi la ville des aveugles.

Le Grand Constantin auroit fait le même choix que les Megariens, sans un prodige bien étonnant, s’il en faut croire Cedren. Quand on commença par ordre de cet Empereur à rebatir Chalcedoine ruinée par les Perses, on vit des aigles enlever avec leurs serres les pierres entre les mains des ouvriers et les transporter à Byzance. Ce miracle fut repeté plusieurs fois, et toute la Cour en fut frapée. Euphratas l’un des principaux Ministres de l’Empereur assûra ce Prince que le Seigneur vouloit qu’il fist bâtir une Eglise en l’honneur de la Vierge à Byzance. Il semble que Chalcedoine n’avoit eté bâtie que pour servir d’embellissement à cette ville ; car aprés que l’Empereur Valens, irrité contre les Chalcedoniens de ce qu’ils avoient suivi le parti de Procope, en eut fait raser les murailles, il en fit porter les materiaux à Constantinople, pour être employez à ce bel aqueduc que l’on nomma l’Aqueduc Valentinien. Ammian Marcellin assûre que les bourgeois de Chalcedoine, parmi les autres outrages qu’ils prétendoient faire à Valens, l’appelloient pendant le siege de leur ville, Beuveur de biere ; les Empereurs Turcs en ont usé de même par rapport à Chalcedoine. Solyman II. n’a fait rétablir l’Aqueduc Valentinien et bâtir la Solymanie, que des ruines de cette ville. L’établissement des Postes paroît plus ancien qu’on ne croit ; voici ce que Procope en dit au sujet de Chalcedoine. Les Empereurs, dit-il, avoient établi des Postes sur les grands chemins, afin d’être servis plus promptement et d’être avertis à temps de tout ce qui se passoit dans l’Empire. Il n’y avoit pas moins de cinq postes par journée, et quelquefois huit ; on entretenoit quarante chevaux dans chaque poste, et autant de postillons et de palefreniers qu’il étoit nécessaire. Justinien cassa les postes en plusieurs endroits, et sur tout celles par où l’on alloit de Chalcedoine à Diacibiza, qui est l’ancienne ville de Lybissa fameuse par le tombeau d’Annibal, et située dans le golphe de Nicomedie. Le même auteur, pour donner plus de ridicule à Justinien, avance qu’il établit la poste aux ânes en plusieurs endroits du Levant.

Chalcedoine n’est plus aujourd’hui qu’un méchant village de sept ou huit cens feux, appellé Cadiaci, ou le Village du Juge ; mais les Grecs lui ont conservé son ancien nom, lequel n’est connu des Chrétiens que par le Concile œcumenique assemblé en 451. dans l’Eglise de Sainte Euphemie, où les Peres condamnérent Eutyches, qui nioit qu’il y eût deux natures en Jesus-Christ. Il n’y a pas d’apparence que cette Eglise fust celle qui sert aujourd’hui de parroisse aux Grecs, car Evagrius nous apprend qu’elle étoit dans les fauxbourgs de cette ville ; et Mr de Nointel Ambassadeur de France à la Porte, au rapport de Mr Spon, assûroit que les restes de l’Eglise de Sainte Euphemie étoient à un mille du village, et qu’il y avoit leû une inscription qui faisoit mention du Concile. La côte de Chalcedoine est fort poissonneuse, et certainement Strabon et Pline avoient eté trompez par ceux qui leur avoient fait accroire que les Pelamides ou jeunes Tons s’en détournoient, épouvantez par des roches blanches cachées sous l’eau, lesquelles les obligeoient de gagner la côte de Byzance. Au contraire les Pelamides de Chalcedoine étoient si recherchées par les anciens, que Varron, cité par Aulugelle, les mettoit parmi les morceaux les plus délicats ; et l’on ne voit aujourd’hui que filets autour de cette ville pour la pesche des jeunes Tons.

De Chalcedoine on monte au Cap de Scutari, appellé anciennement le Bœuf, ou le passage du Bœuf : ce qui prouve qu’il faut prendre cet endroit là pour le commencement du Bosphore, puisque ce bœuf ou cette vache prétenduë y traversa le canal à la nage. Quand Polybe parle de la route qu’il faut tenir pour aller de Chalcedoine à Byzance, il remarque avec raison qu’on ne scauroit traverser directement la mer à cause du grand courant qui est entre ces deux villes ; mais qu’il faut ranger la côte et venir au Promontoire appellé le Bœuf. De même pour désigner le cours du courant du Bosphore, il avertit que ce courant vient du Cap des Esties, où est aujourd’hui Courouchismé, et qu’il passe au lieu appellé le Bœuf ou la Vache ; car les Poëtes ont aussi publié que Io maîtresse de Jupiter avoit passé ce détroit déguisée en Vache. Chares Général Athenien battit, auprés de ce Cap, la flotte de Philippe de Macedoine qui assiégeoit Byzance.

On y enterra Damalis femme de ce Général, laquelle mourut de maladie pendant ce siége ; et les Byzantins, pour reconnoître plus autentiquement les services que Chares leur avoit rendus, y dressérent encore un autel en l’honneur de sa femme, et une colomne qui soutenoit sa statuë. Or ce lieu retint le nom de Damalis, qui signifie une Vache. Codin qui rapporte cette histoire, l’a prise dans Denys de Byzance, où l’on trouve une ancienne inscription qui en fait mention. Le Serrail de Scutari occupe aujourd’hui le Cap de la Vache ; je crois que ce fut Solyman II. qui le fit bâtir. La fontaine d’ Hermagora, dont parle Denys de Byzance, doit se trouver dans son enceinte.

Il ne faut pas confondre ce Cap avec le marché aux bœufs de Constantinople, que les historiens ont quelquefois appellé simplement le Bœuf, et qui étoit dans la xi. region de la ville. Ce marché avoit pris son nom d’un fourneau de bronze, lequel avoit la figure d’un bœuf, comme dit Zonare, et qu’on y avoit apporté des ruines de Troye. Ce fut en ce lieu-là que Phocas, par ordre d’Heraclius, fut brûlé aprés avoir eté décolé et privé des parties qui avoient servi à violer les plus illustres Dames de Constantinople. Zonare remarque aussi que lors de la grande révolution qui se fit dans cette puissante ville, quand les Comnenes se mirent sur le Trône et firent renfermer Nicephore Botaniate dans un cloître, leur faction qui n’épargna pas même les choses les plus sacrées, continua ses desordres jusques à l’endroit appellé le Bœuf. Ce Bœuf, ou ce marché aux Bœufs, a servi de theatre à d’illustres martyrs. Julien l’Apostat, dit Codin, fit brûler plusieurs Chrétiens dans ce fourneau de bronze qui avoit la teste d’un bœuf, et qui étoit dans l’endroit appellé le Bœuf. Le saint martyr Antipas y fut consumé, dit Cedren. On y brûloit aussi les criminels.

La Tour de Leandre est tout prés du Cap de Scutari. L’Empereur Manuel la fit bâtir sur un écueil d’environ deux cens pas de tour, et en fit construire une autre du côté d’Europe au couvent de saint George, pour y tendre une chaîne qui fermât le canal. Mr Gilles a remarqué qu’il y avoit autrefois un mur dans la mer, lequel occupoit le passage qui se trouve entre l’écueil où est la Tour, et la terre ferme d’Asie. Il y a beaucoup d’apparence que c’étoit l’ouvrage du même Empereur ; car par ce moyen la chaîne étant tenduë d’une Tour à l’autre, il n’étoit pas possible aux vaisseaux de remonter le canal de la mer Noire. Mr Gilles assûre que les Turcs ont démoli ce mur pour en employer les pierres à d’autres bâtimens. Ils nomment cette Tour, la Tour de la Pucelle ; mais les Francs ne la connoissent que sous le nom de la Tour de Leandre, quoique les amours de Hero et de Leandre se soient passées bien loin de là sur les bords du canal des Dardanelles. Cette Tour est quarrée, terminée par un comble pointu, garnie de quelques pieces d’artillerie, enfermée dans une enceinte qui est aussi quarrée : elle est presque sans deffense, et n’a pour toute garnison qu’un concierge qui reçoit les appointemens de son gouvernement sur ce que lui donnent les Janissaires ou les marchands de Constantinople qui vont s’y divertir en secret. On pretend que l’eau douce du puis qui est creusé dans cet écueil soit une source vive ; d’autres assûrent que ce n’est qu’une cisterne dans laquelle se vuident les égouts du comble par un tuyau caché dans la muraille.

Quoique ce ne soit pas la coûtume des Turcs de rebâtir les villes ruinées, ils ont pourtant relevé Scutari que les Persans avoient mis en cendre. Il est vray que les Turcs regardent cette place comme un des fauxbourgs de Constantinople, ou comme leur premier reposoir en Asie ; c’est d’ailleurs un des principaux rendévous des marchands, et des caravanes d’Armenie et de Perse qui viennent trafiquer en Europe. Le Port de Scutari servoit autrefois de retraite aux galeres de Chalcedoine ; et ce fut à cause de sa situation, que les Perses qui méditoient la conqueste de Grece, le choisirent non seulement pour en faire une place d’armes, mais pour y déposer l’or et l’argent qu’ils tiroient par tribut des villes d’Asie. Tant de richesses lui firent donner le nom de Chrysopolis, ou Ville d’Or, selon Denys de Byzance, au rapport d’ Estienne le Geographe, qui ajoûte pourtant que l’opinion la plus commune étoit, que le nom de Chrysopolis vient de Chryses fils de Chryseis et d’Agamemnon. Constantin Manasses marque si bien la situation de Chrysopolis, qu’on ne peut pas douter que ce ne soit Scutari, quoiqu’il assûre aussi que ceux qui ont pris cette ville pour Uranopolis, ne se sont pas trop éloignez de la verité. C’étoit peut-estre le nom de la ville avant que les Perses s’en fussent rendus les maîtres ; et ce nom qui signifie la ville du Ciel, ne lui étoit pas moins glorieux que celui de la ville d’Or. Quoiqu’il en soit, elle étoit destinée à servir de retraite à des maltotiers ; car les Atheniens, par le conseil d’Alcibiade, y établirent les premiers une espece de doüane pour faire payer les droits à ceux qui navigeoient sur la mer Noire. Xenophon assûre qu’ils firent murer Chrysopolis ; cependant c’étoit bien peu de chose du temps d’Auguste, puisque Strabon ne la traitte que de village. Aujourd’hui c’est une grande et belle ville, et même la seule qui soit sur le Bosphore du côté d’Asie. Cedren nous apprend qu’en la 19e année de l’Empire du grand Constantin, Licinius son beaufrere aprés avoir eté battu plusieurs fois sur mer et sur terre, fut pris prisonnier dans la ville de Chrysopolis, et de là conduit à Thessalonique, où il eut la teste tranchée.

Le premier village du Bosphore au delà de Scutari, est Cossourgé, ensuite Stavros, lequel receut ce nom d’une croix dorée posée sur le haut d’une Eglise que Constantin y fit bâtir. Aprés Stavros, on découvre le village de Telengelcui, qui pourroit bien être le lieu qu’on nommoit autrefois Chrysoceramos, ou Brique dorée, à cause d’une Eglise couverte de briques de couleur d’or ; car suivant le dénombrement de Mr Gilles, qui suit Denys de Byzance comme pas à pas, et qui l’a redressé dans les endroits les plus obscurs, Chrysoceramus est situé aprés Stavros, en montant aux vieux Châteaux d’Asie. Leanclaw fait mention de Chrysoceramus, et place entre ce village et Stavros le monastere Akimiti, ou des Religieux qui veillent la nuit.

Avant que d’arriver au vieux Château d’Anatolie, on rencontre deux autres villages, et l’on passe deux ruisseaux. Le premier de ces villages se nomme Coulé ou Coulé-bachesi, et l’autre Candil-bachesi. Coulébachesi est sur la pointe que les anciens nommoient le Cap Cecrium, et qui s’appelle encore Cecri, opposé au Cap des Esties, au bas duquel est bâti Courouchismé. Candil-bachesi est à l’embouchûre du premier ruisseau qui se jette dans le golphe de Napli ; et peut-être que Napli vient de Nicopolis, que Pline décrit dans ces quartiers-là. Mr Gilles appelle ce ruisseau le ruisseau de Napli, mais les Turcs lui ont donné le nom de Ghioc-sou ou l’Eau verte, aussi-bien qu’à l’autre qui est prés du Château ; ainsi l’on ne hasarde pas trop de dire que Candil-bachesi est l’ancienne Nicopolis du Bosphore. Estienne de Byzance se contente de dire, que c’est une ville de Bithynie ; il seroit à souhaiter que l’on pût découvrir à l’occasion de quelle victoire elle fut ainsi nommée. Le second ruisseau que l’on passe avant que d’arriver au vieux Château d’Asie, ou premier Château d’Anatolie, s’appelle aussi l’Eau verte, comme l’on vient de dire, et c’est le plus grand ruisseau qui se jette dans le Bosphore du côté d’Asie. Les anciens le nommoient Arete, et quelques Grecs l’appellent encore Enarete ; mais il est bon de remarquer que tous ces quartiers sont occupez par les Jardins du Grand Seigneur, lesquels non seulement s’étendent depuis les premieres Eaux vertes jusques à celles-ci, mais même jusques à Sultan Solyman Kiosc ; et de là suivant la côte ils vont finir à l’ embouchûre de la mer Noire. Tout le reste du pays est destiné pour les grandes chasses de l’Empereur, aussi y en a-t-il peu dans le monde qui soit plus propre pour un pareil divertissement.

Il est certain, comme le remarque Leunclaw, que du temps des Empereurs Grecs il y avoit deux Châteaux sur le Bosphore, l’un sur la côte d’Asie, et l’autre sur celle d’Europe, lesquels deffendoient le passage du canal dans sa partie la plus étroite. On les laissa tomber en ruine dans la décadence de l’Empire, et même avant ce temps-là on les regardoit plutost comme des prisons, que comme des citadelles à y mettre des garnisons. En effet Gregoras assûre qu’on les appelloit les Châteaux de Lethé, ou les prisons de l’oubli, parce qu’on y oublioit entierement les malheureux qu’on y avoit enfermez. Les Turcs ont rétabli ces Châteaux en differens temps, avant même qu’ils fussent les maîtres de Constantinople. Nous ne parlerons présentement que de celui qui est sur la côte d’Asie. On lit dans Leunclaw que l’Empereur Mourat II. qui passa les Dardanelles pour venir combattre son oncle Mustapha dans la Thrace, repassa en Europe par le canal de la mer Noire pour faire la guerre à Uladislas Roy de Hongrie. Ce Sultan qui vouloit se conserver un passage si nécessaire, fit bâtir dans l’endroit le plus étroit du canal le Château neuf sur les ruines du Château des Grecs ; et Mahomet II. qui succeda à Mourat, le fit fortifier à sa maniere, dans le dessein de couper à l’Empereur de Constantinople la communication avec le Nord, comme il l’avoit fait du côté du Midi par les Châteaux des Dardaneles. Cependant tous ces Châteaux que les Grecs nommérent Nouveaux dans ce temps-là, ont eté nommez dans la suite Vieux Châteaux, aprés qu’on en a eû bâti d’autres à l’embouchûre de ces canaux.

Comme le vieux Château d’Asie est situé sur l’endroit le plus étroit du canal, il est hors de doute que ce fut là que Darius, pere de Xerxes, fit dresser un pont pour aller chez les Scythes ou Tartares à qui il avoit déclaré la guerre. La conduite de cet ouvrage fut donnée à Mandrocles habile Ingenieur de Samos. Denys de Byzance nomme cet Ingenieur Androcles, et assûre qu’on avoit taillé un siege dans le rocher pour y faire asseoir Darius lorsque les troupes défiloient sur le pont : il n’est pas dit si ce siege étoit en Europe ou en Asie, et l’on ne sauroit le vérifier, supposé même qu’il fût encore en état, parce que les Turcs ne permettent à personne l’entrée ni les approches de leurs Châteaux. Ils ne savent, ni ne s’embarrassent pas de savoir s’il y a eû des Darius et des Xerxes dans le monde : que sait-on même s’ils ne vont point faire aujourd’hui leurs ordures dans l’endroit qui servoit de thrône au Maître du monde de ce temps-là ?

Aprés que ce Prince eut veû la marche de ses troupes, il fit élever deux grandes pierres carrées, sur l’une desquelles on grava en caracteres Assyriens les noms des nations qui étoient à sa solde ; on en fit autant sur l’autre en caracteres Grecs, et c’est beaucoup dire, car Herodote convient que ces troupes étoient composées de tous les peuples de son obéissance. L’armée de terre étoit de sept cens mille hommes, et la flote de six cens vaisseaux ; mais cette armée étoit restée dans la Propontide, avec ordre de venir dans le Bosphore pour se rendre à l’embouchûre du Danube, où l’on dressa un autre pont. Mandrocles fut si satisfait des génerositez de Darius, qu’il fit représenter dans un tableau le passage des Perses sur le pont du Bosphore, en presence de leur Prince, qui étoit, dit Herodote, sur un thrône à la maniére des Perses. Ce tableau fut mis dans un temple de Junon avec une inscription en quatre vers Grecs qu’Herodote nous a conservez. On ne scait pas si ce fut dans un temple de Junon bâti sur le Bosphore, ou si Mandrocles envoya le tableau dans celui de Junon de Samos sa patrie. Herodote veut que le pont de Darius ait eté dressé à peu prés au milieu de Byzance, et du temple qui étoit à l’embouchure du Bosphore. Pline donne 500 pas de largeur à cet endroit là ; mais Polybe qui se piquoit d’une grande exactitude, a mieux désigné ce lieu que personne, en l’opposant au Cap où êtoit le temple de Mercure, dans l’endroit où le canal n’a que cinq stades de large. On fera voir dans la suite que ce cap est occupé présentement par le vieux Château d’Europe, vis à vis de celui dont nous parlons ; et par conséquent que le passage de Darius se fit entre les deux Châteaux, ou un peu au dessus, pour éviter la violence du courant.

La place de l’ancienne ville de Ciconium mentionnée par Denys de Byzance, est au delà du Château d’Asie, et le lieu s’appelle encore Cormion, tout prés du golphe Manoli où l’on pesche d’excellent poisson. La côte conduit au village d’Inghircui, qui veut dire le village aux Figues. On passe un ruisseau à Inghircui pour entrer dans le golphe Cartacion ou Catangium de Denys de Byzance. Ce golphe est terminé au Nord par le cap Stridia, ou le cap aux Huîtres, car on y en pesche d’amirables, et les Grecs appellent Ostridia ces sortes de coquillages. Mr Gilles nomme ce cap, le Cap Turc, parce qu’il est vis à vis du Kiosc de Sultan Solyman, dont il n’est separé que par un beau ruisseau. Ce Kiosc n’a rien d’extraordinaire, ce sont des pavillons à grands combles écrasez et fort avancez, à la maniére du Levant, où l’on préfere à la magnificence le plaisir d’être au frais. Les pavillons des Orientaux sont ouverts de tous côtez, et le milieu en est occupé par des jets d’eau. Celui du Sultan est à l’entrée d’un beau golphe qui fait le tour du coude du canal, où le Bosphore prend la forme d’un Equerre, quoique dans les Cartes il soit representé presque en ligne droite. C’est là le golphe rond de Denys de Byzance, ou le golphe du Sultan de Mr Gilles qui y a remarqué du côté du Sud les fondemens du fameux Monastere de ces moines qui passoient toutes les nuits en prieres, au lieu que Leunclaw le place entre Stavros et Telengelcui. Il ne faut pas oublier que le Cap par lequel le golphe Castacium est tourné au Midi, fait deux pointes considérables, l’une ferme le gophe du côté du grand Glari, l’autre qui est au petit Glari, forme le golphe de Placa, dont la figure approche de celle d’une table. Les deux Glari sont peut-être les rochers que Denys de Byzance a nommez Oxyrrhoon et Poryrhoon, car les ondes font un bruit considérable autour de ces pointes.

En montant du pavillon de Sultan Solyman vers les nouveaux Châteaux, on rencontre Beicos ou Becoussi le village aux Noyers, c’est pourquoi Leunclaw l’appelle Megalo Carya. Le beau ruisseau qui vient s’y rendre, et son Port avantageux, font soupçonner avec raison que c’étoit là où Amycus Roy des Bithyniens tenoit sa Cour. Il n’est point d’autre endroit sur cette côte où l’on puisse fixer la demeure d’un Prince si redouté, que Valerius Flaccus l’appelle le Geant, et Apollonius de Rhode, l’homme le plus temeraire de son temps : non seulement c’étoit un grand lutteur, mais il étoit encore fort adroit à faire le coup de poing, et à s’escrimer à ce genre d’exercice qu’on appelloit le Pugilat, ce qui faisoit une grande partie du merite des premiers Heros. Avant l’invention du fer et des armes, dit Donatus, les hommes s’exerçoient à coups de poing, à coups de pied, et se mordoient à belles dens. Combien de crocheteurs passeroient aujourd’hui pour des heros, si ces sortes de jeux revenoient à la mode ? Amycus étoit d’une taille au dessus de la riche, semblable, dit le poëte, à celle de ces grands hommes que la terre en colere enfanta pour opposer à la puissance de Jupiter. Cependant ce terrible champion trouva son maître. Il fit, selon sa coutume, un insigne deffi au plus brave des Argonautes qui se présenterent sur les côtes de son Royaume. Pollux frere de Castor, et fils de Jupiter et de Leda, Pollux, dis-je, le plus grand lutteur des Grecs, vigoureux comme un jeune Lion, terrassa ce Colosse, quoi qu’à peine ses joües eussent déja du poil follet. Ils commencerent d’abord à se pousser rudement, comme des beliers qui veulent se culbuter ; aprés les premieres secousses, on prit le Ceste à la main, et l’on entendit des coups semblables à ceux des marteaux dont on se sert pour enfoncer les planches d’un navire, c’est la comparaison d’Apollonius ; et c’est ainsi que dans ces temps là on entendoit raisonner les machoires et les joües des Athletes ; chacun frappoit impitoyablement sur son compagnon, les dens en tremoussoient et s’en alloient enfin en petits chicots. Quoique bien souvent le Ceste ne fût qu’une courroye de cuir fort sec et fort endurci, il portoit cependant des coups meurtriers quand on savoit les appliquer à propos. Nos heros fatiguez de ce premier début, aprés s’estre essuyez le visage, en vinrent aux gourmades et aux coups de poing ; ils se colletérent apparemment, car le fils de Jupiter donna un croc en jambe à celui de Neptune, lequel tomba par terre si rudement, que les os de l’oreille, quoique les plus durs de la teste, en furent cassez : ainsi mourut Amycus qui avoit vaincu tant d’étrangers et tant de ses sujets. Apollodore et Valerius Flaccus, qui décrivent sa mort d’une autre maniére, conviennent pourtant qu’il perit par les mains de Pollux.

On accusoit Amycus de surprendre les étrangers, et de les faire tomber dans des embuscades inevitables ; mais les Argonautes avertis de ses ruses y mirent bon ordre : non seulement ils accompagnerent Pollux dans la forest qui servoit de champ de bataille, mais ils se rangerent auprés de lui pendant le combat. Il étoit bien honteux à des cousins germains, fils de Dieux et de Deesses, de se traiter si indignement. Pollux étoit fils de Jupiter et de Leda, et Amycus fils de Neptune et de la Nymphe Melie, fille de l’Ocean, c’étoit une Hamadryade qui présidoit parmi les Frênes. Pour le Ceste ce n’étoit pas toujours une simple courroye de peau de bœuf ; il y en avoit aussi à plusieurs courroyes attachées à une massuë au bout desquelles pendoient des balles de plomb.

Beicos donc, pour reprendre nôtre sujet, etoit suivant les apparences la Capitale des Etats d’Amycus, et ce qu’on appelloit le Port d’Amycus, et ce qu’on appelloit le Port d’Amycus, et la ville qu’Arrien nomme Laurus insana, ou le Laurier qui renversoit la cervelle des gens. Cet arbre qui avoit donné le nom à la Place, et qui rendoit fols les Matelots qui en avoient sur leurs bords, étoit peut-être une de ces especes de Chamaerhododendros qui croissent sur les côtes de la mer Noire, et dont je parlerai dans la suite. La partie de Beicos qui est tout à fait sur la côte, s’appelle encore Amya, comme si c’étoit un nom corrompu d’Amycus ; c’est peut-être le lieu de la sepulture de ce Prince, car il est fait mention de son tombeau dans les anciens auteurs. Quoiqu’il en soit, toute cette côte est si fertile, que chaque village y porte le nom d’un fruit. Le village qui est au dessus de Beicos avant que d’arriver au premier coude du canal, s’appelle Toca, c’est à dire village aux Cerises, situé entre les sinus Monocolos et Moucapouris, séparez entre eux par un petit ruisseau et par le Cap Turc, qu’on appelloit Aetorhecum.

Un peu en deçà du nouveau Château d’Anatolie, sont les ruines d’un ancien château sur une des eminences qui du côté d’Asie fait le premier coude de l’entrée du Bosphore ; le château ruiné subsistoit du temps de Denys de Byzance. Au dessus du Temple de Phryxus, dit cet auteur, est bâtie une Citadelle bien forte enfermée par une enceinte circulaire que les Gaulois détruisirent, de même que plusieurs autres places d’Asie. Les Empereurs Grecs ont entretenu cette Citadelle jusques à la décadence de leur Empire. Il y a apparence que ce Château avoit eté bâti par les Byzantins aprés la retraite des Gaulois ; car Polybe assûre, que ceux de Byzance avoient fait beaucoup de dépense pour fortifier cet endroit-là, quelques années avant qu’ils eussent la guerre avec les Rhodiens et le Roy Prusias. Cette Forteresse leur étoit absolument nécessaire, dans le dessein qu’ils avoient de se rendre les maîtres de la navigation du Pont, et de faire payer les droits sur les marchandises qui en venoient. Le Cap fut nommé Argyronium, soit à cause des grandes dépenses qu’on avoit faites pour le fortifier, soit qu’on l’eust racheté à beaux deniers comptans du Roy de Bithynie ; car il fut porté par les articles de Paix, que Prusias rendroit aux Byzantins les terres, les forteresses, les esclaves, les materiaux et les thuiles du Temple qu’il avoit fait démolir pendant la guerre ; on conséquence de quoi on rétablit entierement, à la grande gloire des Rhodiens, la liberté de la navigation du Pont-Euxin. Pour ce qui est des nouveaux Châteaux qui sont au delà de ces ruines, tant en Asie qu’en Europe, il n’y a pas long-temps qu’on les a bâtis par ordre de Mahomet IV pour arrêter les courses des Cosaques, des Polonois et des Moscovites, qui venoient bien avant dans le Bosphore.

Toutes ces côtes sont couvertes de vieux matériaux, car les anciens avoient une idée si affreuse de la mer Noire, qu’ils n’osoient y entrer sans faire dresser des autels et des temples à tous les Dieux, et à toutes les Déesses de leur connoissance. Tout le détroit de l’embouchûre étoit nommé Hiera, c’est à dire Lieux sacrez. Outre le temple que fit bâtir sur la côte d’Asie Phryxus fils d’Athamante et de Nephele qui porta la Toison d’Or en Colchide ; les Argonautes qui entreprirent le même voyage pour rapporter ce thresor en Grece, ne manquerent pas d’implorer le secours des Dieux avant que de se hazarder sur une mer si dangereuse. Apollonius le Rhodien, et son Commentateur, qui ont assez bien expliqué les démarches de ces fameux voyageurs, assûrent qu’étans retenus par des vents contraires à l’embouchûre du Pont, il s passerent de la Cour du Roy Phinée, qui étoit en Europe sur la côte d’Asie, pour y faire élever des autels et des temples aux douze plus fameuses divinitez de ce temps-là. Suivant Timosthene, cité dans le Commentaire d’Apollonius, c’êtoient les compagnons de Phryxus qui avoient dressé les autels des douze Dieux, et les Argonautes n’en avoient élevé qu’un à Neptune. Aristide et Pline font mention du temple de ce Dieu. Herodote, suivant le même Commentaire, prétendoit que les Argonautes avoient sacrifié sur l’autel de Phrysus. Polybe a crû que Jason à son retour de la Colchide, avoit fait bâtir sur la côte d’Asie un temple consacré aux douze divinitez, et opposé au temple de Serapis qui étoit sur la côte d’Europe. Quoique ces sortes de recherches soient assez inutiles aujourd’hui, il n’y a rien pourtant de si agréable, quand on est sur les lieux, que de les faire passer en reveüe dans son esprit. On pourroit, en cas de besoin, nommer les divinitez reverées. Suivant le Commentateur d’Apollonius le Rhodien, c’étoient Jupiter, Junon, Neptune, Ceres, Mercure, Vulcain, Apollon, Diane, Vesta, Mars, Venus et Minerve. Jupiter étant le plus puissant de la troupe, Jason lui fit la cour préferablement aux autres, et tâcha de se le rendre favorable ; de là vient qu’Arrien, Menippe, Denys de Byzance, et Mela ne font mention que du temple de Jupiter distributeur des vents favorables, quoique ceux des autres divinitez ne fussent pas loin, puisqu’il y avoit autant de temples que d’autels. C’étoit apparemment dans ce temple de Jupiter qu’on avoit posé une statuë de Jupiter si parfaite, que Ciceron a dit qu’il n’y en avoit que trois semblables sur la terre. Ce fut de la porte de ce temple, que Darius eut le plaisir de considerer le Pont-Euxin, ou suivant l’expression d’Herodote, la mer la plus digne d’admiration. Il ne faut pas s’imaginer, comme quelques-uns, que ce temple fût sur une des Isles Cyanées, car la plus grande de toutes à peine peut-elle soutenir la colomne de Pompêe : Herodote dit seulement, que du pont que Darius avoit fait jetter sur le Bosphore, dans le lieu que nous venons de dire plus haut, ce Roy alla vers les Isles Cyanées pour y contempler la mer dont la veüe étoit merveilleuse à l’entrée du temple. Ce temple devoit donc être au village de Ioro, comme si l’on vouloit dire Hieron, et Ioro est tout auprés du nouveau Château d’Asie.

En parcourant la côte au delà de ce Château vers l’embouchûre de la mer Noire, on passe par cet endroit que Denys de Byzance appelle Pantichium, et d’autres Mancipium. Ensuite on découvre le Cap Coraca, ou le Cap des Corbeaux, lequel forme le commencement du détroit ; c’est peut-être le Cap de Bithynie de Ptolomée, auprés duquel il y avoit un temple de Diane. On ne trouve plus rien sur la côte d’Asie, au delà de ce Cap, qui soit marqué dans les auteurs, que le golphe aux Vignes ; mais aprés cela se presente le fameux Cap de l’Ancre, ainsi nommé, parce que les Argonautes, selon Denys de Byzance, furent obligez de s’y munir d’une ancre de pierre. Minerve apparemment avoit oublié une piece si necessaire, elle qui avoit pris soin de tous les agrets d’Argos, c’est à dire du plus grand et du meilleur vaisseau qu’on eût veu sur la mer avant ce temps-là. Ce vaisseau alloit à la voile et à la rame comme les galiotes, et tous les gens de l’equipage étoient des heros. Le fanal d’Asie est sur ce Cap, auprés duquel se voyent aussi ces rochers si dangereux chez les anciens, que Phinée exhorta Jason de n’y passer que par un beau temps, autrement, dit-il, vôtre Argos se brisera, fust-il de fer. Ces rochers ne sont que les pointes d’une Isle ou d’un écueil separé de la terre ferme par un petit détroit, lequel reste à sec quand la mer est calme, et se remplit d’eau à la moindre bourrasque ; alors on ne voit que la pointe la plus élevée de l’écueil, les autres étant cachées sous l’eau ; c’ést ce qui rend ce lieu si dangereux, sur tout si l’on veut s’obstiner de passer par le détroit, comme il semble que Phinée le conseilloit aux Argonautes. On n’osoit aller que terre à terre dans ces premiers temps, où la navigation étoit à peine en son enfance. Pour nous qui n’étions pas certainement dans un Argos, mais dans une felouque à quatre rames, nous affectâmes d’en passer bien loin. Les Argonautes risquerent le coup ; car l’histoire, ou plutost la poësie, dit que leur vaisseau s’accrocha si fort sur ces rochers, qu’il fallut que Minerve descendît du ciel pour le pousser de la main droite dans l’eau, tandis qu’elle s’appuyoit de la gauche contre les pointes du rocher. Les Argonautes n’étoient-ils pas d’habiles matelots ? Aussi Apollonius remarque fort judicieusement, qu’ils ne commencerent à respirer à leur aise, qu’aprés que leur épouvante fut dissipée.

Des Isles Cyanées d’Asie, il faut passer à celles d’Europe, afin de parcourir avec ordre l’autre côté du Bosphore jusques à Constantinople. Ces Isles donc, de même que celles d’Asie, ne sont proprement qu’une Isle herissée, dont les pointes paroissent autant de petits écueils séparez lorsque la mer est fort agitée. Strabon a remarqué, que vers l’embouchûre du Pont-Euxin, il y avoit une petite Isle de chaque côté, au lieu que les anciens Geographes s’étoient imaginez qu’il y avoit plusieurs écueils tant du côté d’Europe que de celui d’Asie, lesquels non seulement flottoient sur l’eau, mais se promenoient le long des côtes et se heurtoient les uns contre les autres. Tout cela étoit fondé sur ce qu’on voyoit paroître ou disparoître leurs pointes suivant que la mer les couvroit dans la tempeste, ou les laissoit voir dans le calme. On ne publia qu’ils s’étoient fixez, qu’aprés le voyage de Jason, parce qu’apparemment on les reconnut de si prés, qu’on avoüa qu’ils n’étoient pas mobiles : neantmoins comme la pluspart des gens sont plus agréablement frappez par les fables que par la verité, on eut de la peine à revenir de ce préjugé. On découvre entierement l’écueil qui est du côté d’Europe, lorsque la mer est retirée, il est relevé de cinq pointes, lesquelles paroissent autant de rochers separez pendant l’agitation de la mer. Cet écueil n’est separé du cap du fanal d’Europe, que par un petit bras de mer qui reste à sec dans le beau temps ; et c’est sur la plus haute de ces pointes qu’on voit une colomne à qui on a donné, sans raison, le nom de colomne de Pompée. Il ne paroit par aucun endroit de l’Histoire, que Pompée aprés la défaite de Mithridate, ait fait dresser des monumens sur ces lieux ; d’ailleurs l’inscription qui se lit sur la baze de cette colomne, fait mention d’Auguste. Quand on examine avec soin cette baze et le fust, on convient que ces deux pieces n’ont jamais été faites l’une pour l’autre ; il semble plutost qu’on ait mis la colomne sur la base pour servir de guide aux bâtimens qui passent sur ces côtes. La colomne qui est d’environ 12 pieds, est ornée d’un chapiteau corinthien mais elle est dans un lieu si escarpé, qu’on n’y sçaurois monter qu’en s’appuiant sur les mains, et la pluspart du temps la base est couverte de l’eau de la mer. Denys de Byzance assûre que les Romains avoient dressé un autel à Apollon sur cet écueil ; et cette base en est peut-être un reste, car les festons sont à feüilles de Laurier, qui étoit un arbre consacré à cette divinité. Il se peut faire que dans la suite on y ait mis, par flaterie, une inscription à la loüange d’Auguste. Je ne sçai si la colomne est de marbre ou de pierre du pays, la mer ne nous permit pas de l’aller examiner d’assez prés ; la pierre du pays a dans sa couleur grisâtre quelque chose qui tire sur le bleu plus ou moins foncé, et c’est ce qui avoit fait donner le nom d’Isles ou de pierres Cyanées aux écueils dont on vient de parler.

S’il en faut juger par la route des Argonautes, la Cour de Phinée ce Roy si fameux par ses malheurs et par ses predictions, étoit à l’entrée du Bosphore sur la côte d’Europe. Nous lisons dans Apollonius le Rhodien, que les Argonautes aprés avoir essuyé une rude tempête en quittant les terres du Roy Amycus, relâcherent chez Phinée pour le consulter. La cour de ce Prince étoit peut-être à Mauromolo, où il y a un port commode et un ruisseau fort agréable. Belgrade petite ville au-dessus de Mauromolo ne seroit-elle point l’ancienne Salmydesse où Phinée faisoit sa résidence suivant Apollodore ? On sçait bien que les anciens placent cette ville au-delà des Isles Cyanées ; mais comme il n’y a point de port sur ces côtes, et qu’Apollonius dit précisement que le débarquement se fit au Palais de Phinée, qui étoit sur le bord de la mer, est-ce trop hazarder que de proposer que Belgrade, qui naturellement est un lieu tout-à-fait charmant et veritablement digne du séjour d’un grand Prince, soit bâti sur les ruines de Salmydesse, dont Mauromolo étoit le port ?

Le portrait qu’Apollonius fait de Phinée, et les moyens que ce Prince donna aux Argonautes de passer les pierres Cyanées, sont tout-à-fait singuliers. Phinée averti que cette troupe de heros venoit d’arriver chez lui, se leva de son lit (car il se souvenoit que Jupiter avoit ordonné que ces demi-dieux lui rendissent service) et marcha moitié endormi, s’appuyant d’une main sur un bâton, et se cramponant de l’autre contre les murailles. Ce bon homme trembloit de langueur et de vieillesse ; à peine sa peau qui étoit collée sur ses os, pouvoit les empescher de se séparer. Dans cet état il parut comme un spectre à l’entrée d’un salon, où il ne fut pas plutost assis, qu’il s’endormit sans pouvoir dire un seul mot. Les Argonautes qui sans doute s’attendoient à toute autre figure, furent surpris à la veüe de ce spectacle ; cependant Phinée qui étoit plus occupé de ses propres affaires que de celles de ces heros, reprenant un peu ses esprits. Heros, dit-il, qui faites l’honneur de la Grece, car je connois bien qui vous êtes par la science que j’ay de deviner, ne vous retirez pas, je vous en conjure, sans m’avoir délivré du malheureux état où je suis. Y a-t-il rien de plus cruel que de mourir de faim dans l’abondance des vivres ? Ces maudites Harpies viennent m’ôter les morceaux de la bouche ; et si elles laissent quelque chose sur mes plats, elles l’infectent d’une puanteur si horrible, qu’il n’y a personne qui en puisse goûter, eust-on le cœur aussi inalterable que le diamant : mais il est porté par l’Oracle, que ces vilains oiseaux seront dissipez par les fils d’Aquilon.

Zetes et Calaïs qui étoient de la troupe furent touchez du sort de ce malheureux Prince, et lui promirent tout secours. On ne tarda pas de servir le soupé ; mais dés que Phinée voulut toucher à la viande, les Harpies sortant de certains nuages, parmi des eclairs affreux, fondirent sur la table avec un bruit surprenant, et devorérent tout ce qu’il y avoit ; aprés quoi elles s’enfuirent laissant une puanteur insupportable qui fit fremir toute l’assemblée. Les fils d’Aquilon qui ne manquérent pas de les poursuivre, les auroient bientost atteintes ; mais Iris descendant du ciel, les avertit qu’il falloit bien se garder de les tuer ; que c’étoient les chiens du grand Jupiter, et qu’elle juroit par le fleuve Styx qu’on les enverroit si loin, qu’elles n’approcheroient plus de la maison de Phinée. Cette bonne nouvelle fut portée au Prince, qui pour s’assûrer du fait, ordonna qu’on apportât ce qu’il y avoit de prêt à manger ; et n’entendant plus le bruit de ces vilaines bêtes, il se rassasia tout à son aise. Par reconnoissance le bon vieillard commença à dogmatiser, et donna à nos Heros les avis qu’il jugea necessaires pour continuer leur route sans danger. Apollodore raconte ces fables avec d’autres circonstances, dont un plus ample recit seroit trop ennuyeux. Je laisse à de plus habiles gens à expliquer l’histoire des Harpies. Que nous importe de sçavoir si c’étoient des sauterelles qui infectoient les terres de Phinée, et qui dévoroient ses moissons, comme l’ont pensé Mr Brochart et l’autheur de la Bibliotheque Universelle ? si les fils d’Aquilon doivent être pris pour les vents du Nord qui chassérent ces insectes ? si Phinée fut dépoüillé par ses maîtresses qui le réduisirent à la derniere extremité ? si les Argonautes, que toute l’antiquité traite de Heros, n’étoient que des marchands plus hardis que les autres, qui allérent jusques dans la Colchide achetter des moutons pour en peupler la Grece ! tout cela me paroît fort obscur. Mais j’admire l’invention du bon homme Phinée qui, n’ayant point de boussole non plus que les Argonautes, leur conseilla avant que de risquer le passage des Isles Cyanées, de laisser voler une colombe ; si elle passe saine & sauve au-dessus de ces rochers, leur dit-il, faites force de rames & de voiles, & comptez plus sur vos bras que sur les vœux que vous pourriez faire aux Dieux : mais si la colombe revient, faites volte-face, & revenez sur vos pas. Je ne vois rien de mieux imaginé que cet expedient.

Revenons à la Cour de Phinée, ou plutost à Mauromolo. C’est un beau Monastere de Caloyers, qui ne payent pour tout tribut qu’une charge de Cerises. On dit qu’un Sultan s’étant égaré à la chasse autour de cette maison, & ne croyant pas être connu des Religieux, leur demanda la colation. Les Moines qui sçavoient bien qui il étoit, lui présenterent du pain & un plat de Cerises ; elles furent trouvées si bonnes, que le Sultan déchargea les Religieux de la capitation, & leur ordonna seulement de porter tous les ans une charge de Cerises au Serrail.

Il n’y a point aujourd’hui d’endroit considérable entre Mauromolo & le nouveau Château d’Europe, quoique les anciens n’ayent pas manqué sans doute de donner des noms fameux à toute cette côte, quelque escarpée qu’elle soit : mais on ne sçauroit faire un pas dans le pays où les Grecs ont habité, qu’on n’y découvre encore quelques noms de leur façon.

Il n’est plaine en ces lieux si seche & si sterile
Qui ne soit en beaux mots par tout riche & fertile.

Quoi de plus consolant, parmi ceux qu’on appelle gens d’érudition, que de savoir que le premier recoin qui est à droite, en entrant dans le détroit, s’appelloit autrefois Dios sacra, comme qui diroit les sacrifices de Jupiter ? Que le port qui vient ensuite, étoit le Port des Lyciens dans les premiers temps, et qu’il fut celui des Myrléens dans la suite ? Les Lyciens étoient des peuples d’Asie qui venoient négocier dans le Pont, et qui relâchoient ordinairement dans ce Port. Pour les Myrléens, Denys de Byzance nous apprend que quelques séditieux de Myrlée se retirérent en cet endroit du Bosphore ; et Myrlée étoit cette ville de Bithynie que Nicomede Epiphane fit nommer Apamée du nom de sa mere Apama. Le Port des Lyciens est suivi de deux autres petits ports qui ont autrefois pris leurs noms de quelque autel de Venus ; car Aphosiati paroit un reste d’Aphrodisium que Denys de Byzance marque dans ce quartier-là ; et comme l’un de ces Ports étoit frequenté par les marchands d’Ephese, il y a beaucoup d’apparence que c’est le Port des Ephesiens dont le même autheur a parlé. Mais la plus grande merveille de cet endroit, est un filet d’eau dont le sable paroissoit doré dans le temps que l’on travailloit aux mines de cuivre qui sont sur cette côte ; cette eau coule tout auprés de la chapelle de Nôtre-Dame aux Chataigniers au pied d’une montagne, si élevée au dessus des autres, que l’on découvre de là Constantinople, la mer Noire et la Propontide. Le feu qu’on y allumoit autrefois dans un Phare bâti sur sa pointe, étoit d’un aussi grand secours aux Pilotes, que ceux des Isles Cyanées d’Europe et d’Asie, mais on en a laissé perir la tour. On avoit eû grande raison de mettre des fanaux sur la côte d’Europe, car les anciens Thraces étoient des gnes impitoyables. On lit dans Xenophon que ceux qui habitoient le long de la côte de la mer, avoient marqué leurs terres fort exactement par de grandes bornes. Avant cette précaution ils se coupoient la gorge tous les jours à l’occasion des débris des navires qui y échoüoient, et dont chacun vouloit s’emparer. Les anciens Thraces vivoient dans ces cavernes affreuses qui sont sur le détroit à gauche, en allant du Château d’Europe vers la colomne de Pompée. Peut-être étoit-ce dans ces rochers que les Myrléens avoient établi leur domicile ? On y entend en passant des echos si furieux, qu’ils imitent quelquefois les coups de canon, sur tout du côté de Mauromolo.

Pour ce qui est du nouveau Château d’Europe, il a été bâti par ordre de Mahomet IV vis à vis de celui d’Asie ; on voit au delà de ce Château les ruines d’une ancienne Citadelle que les Empereurs Grecs, ou peut-être les Byzantins, avoient fait bâtir pour garder ce passage important où ils faisoient payer les droits aux vaisseaux qui passoient. Au rapport de Polybe, il y avoit dans cet endroit-là un Temple dedié à Serapis vis-à-vis celui de Jupiter, qui étoit sur les terres d’Asie. Le premier de ces Temples a été nommé par Strabon le Temple des Byzantins, pour le distinguer de celui de Jupiter, qu’il a nommé le Temple des Chalcedoniens. Denys de Byzance a donné le nom d’Amilton au Cap qui est à la fin du détroit avant que d’entrer dans le golphe de Saraïa ; c’est le Cap Tripition des Grecs. Saraïa est un village qui répond au golphe de Scletrine, d’où l’on passe la riviere de Boujouderé, laquelle arrose ces belles campagnes que Denys appelle les beaux champs. On l’appelle aussi la riviere du golphe profond, parce qu’au delà de Boujouderé, le Bosphore se courbe et fait ce grand coude par lequel il se tourne vers le Sud-Est, formant une espece d’équerre avec l’embouchûre de la mer Noire. Ce golphe profond s’appelloit aussi Saronique, à cause qu’on avoit posé sur ses bords l’autel de Saron Heros de Megare, ou Dieu marin. Selon quelques autres le golphe finit à ce fameux rocher appellé la pierre de justice, dont on raconte une fable assez ridicule, rapportée par Denys de Byzance.

Deux marchands, dit-il, faisant voile vers le Pont, mirent en dépost dans un trou de cette pierre une somme d’argent, et convinrent entre eux qu’ils n’y toucheroient point qu’ils n’y fussent tous les deux ensemble ; mais l’un d’eux vint quelque temps aprés tout seul pour enlever cet argent. La pierre ne voulut jamais rendre le dépôt, et acquit par là le nom de pierre équitable. De loin cette pierre paroît comme une pomme de Pin dont la pointe est relevée et percée. C’est peut-être ce trou qui a donné lieu à la fable du prétendu thresor caché par les marchands. Les matelots sont les gens du monde les plus propres à inventer de pareils contes, sur tout dans le calme où ils ne sçavent que faire.

La ville de Tarabié ou Tharapia est au dessous de ce rocher sur une petite riviere, à l’embouchûre de laquelle est l’écueil Catargo, lequel de loin ressemble à une petite galere. L’embouchûre de cette riviere fait un assez bon Port appellé Pharmacias, parce qu’on croyoit par tradition que Medée y ayant relâché, avoit fait débarquer sa quaisse de drogues par le moyen desquelles elle faisoit tant de miracles. Vis à vis Tarabié, de l’autre côté de la riviere, est la vallée appellée Linon où est le golphe Eudios calos de Denys de Byzance ; mais plus bas descendant vers Yenicui, est le Port du Roy Pithecus, dont le même auteur a fait mention. La côte est si escarpée depuis cet endroit-là jusques au coude qui est tourné vers le vieux Château d’Europe, que les anciens avoient pris ces roches pour des Bacchantes, à cause du bruit que les vagues y font. Le coude avant que d’arriver à Yenicui, étoit autrefois couvert d’une forest d’Arbousiers, et s’appelloit Commarodes, de Commaros qui signifie un Arbousier.

Pour Yenicui, c’est un village placé sur le coude que le canal fait pour aller à Constantinople. Yenicui est un mot Turc, qui par conséquent n’a point de rapport à aucun ancien nom, non plus que Neocorion qui est le nom du même lieu et qui signifie en grec vulgaire nouveau village. On trouve Istegna au delà d’Yenicui dans le fond d’un petit port : ce pourroit bien être le Leostenion de Denys et d’Estienne de Byzance, puisque le Port aux femmes, dont nous allons parler, doit être entre le vieux Château d’Europe et le Leostenion. Or il est certain que le Port aux femmes, de Denys de Byzance, est à l’entrée de la riviere d’Ornousderé ou du ruisseau des Cochons, qui coule justement entre le Château et Istegna. L’embouchûre de cette riviere fait le plus beau Port du Bosphore, et ce Port a eû plusieurs sortes de noms. Les Grecs le nomment Sarantacopa à cause de son Pont de bois lequel est soutenu par quarante poutres qui servent de piles. Denys de Byzance le nomme le golphe de Lasthenes, d’où il paroît qu’il faut lire dans Pline Lasthenes non pas Castanes ; et peut être même Leosthenes dans Denys, pour s’accommoder à Estienne de Byzance. Quoiqu’il en soit, le même Port, est le Port aux femmes de Denys, et le Port des vieillards de Pline : car pour celui que cet autheur a nommé du même nom, il y a apparence que c’est le Port d’Istegna, puisqu’il en a fait mention aprés le Port des vieillards. Le Port de Sarantacopa s’appelloit aussi le Port de Phidalie femme de Byzas, laquelle, suivant Estienne de Byzance, s’étant mise à la teste d’une petite armée de femmes, vainquit dans cet endroit, Strele qui vouloit déthroner son frere Byzas.

Balthalimano, ou le Port de la hache, avec un village de même nom, sont situez entre d’Ornousderé et le vieux Château ; mais c’est un port si peu considerable, qu’il n’en est pas fait mention dans les auteurs. Toute la côte jusques au Château, est comme taillée à plomb en plusieurs endroits, et les flots y font un bruit si épouventable, que les Grecs la nomment encore Phonea, comme qui diroit Phonema, voix repetée. La voix agitée par de continuels tourbillons, pour me servir de l’expression d’Estienne de Byzance, y bout de même que l’eau dans un chauderon qui est sur le feu. C’est là que les matelots en remontant le canal, sont obligez de se servir de fortes perches pour appuyer de toutes leurs forces contre les rochers, sans quoi ils échoüeroient inévitablement, les rames ne suffisant pas pour empescher d’estre poussez par le vent du Sud. Il y a donc beaucoup d’apparence que le Pont de Darius fut jetté plus bas vers le vieux Château d’Europe.

Le vieux Château est situé à l’endroit le plus étroit du canal sur un cap opposé à celui où est le Château d’Asie. C’est sur ces caps que les Empereurs Grecs avoient fait bâtir autrefois des forteresses, comme nous l’avons dit plus haut : mais les Turcs ont encore mieux fortifié ces lieux, dont la situation est tres avantageuse. Amurat ou Mourat II. ayant déclaré la guerre à Uladislas Roy de Pologne, voulut s’assûrer le passage du Bosphore ; et comme les Châteaux des Grecs tomboient en ruine, il fit démolir le monastere de Sosthenion dedié à S. Michel, et fondé par le grand Constantin. Les matériaux furent employez pour bâtir ce Château ; ils étoient excellens, car Justinien et Basile le Macedonien avoient parfaitement bien fait rétablir ce couvent. Neanmoins Mahomet II. ne trouva pas les fortifications de Mourat assez bien entenduës, et pour bloquer Constantinople de tous côtez, il les fit mettre en l’état où elles sont à present. Ce Château, comme dit Calchondyle, a trois grandes tours, deux sur le bord du canal, et la troisiéme sur la croupe de la colline. Ces tours sont couvertes de plomb, épaisses de trente pieds, et les murailles de leur enceinte qui est triangulaire, en ont environ vingt-deux d’épaisseur ; mais elles ne sont pas terrassées. Les embrasures des canons sont horribles, de même que celles des autres Châteaux du Bosphore et des Dardanelles. Les canons sont sans affûts, et il faut beaucoup de temps pour les charger. Mahomet II fit achever ces fortifications en trois mois ; il assiegea Constantinople au printemps suivant, et nomma ce Château Chascesen, c’est à dire Coupeur de testes. Les Grecs l’appellent Neocastron, le Château neuf, et Lemocopie ou Château du détroit. Il porte le nom de Château vieux depuis que Mahomet IV a fait bâtir ceux qui sont à l’entrée de la mer Noire. Mahomet II qui mit 400 homes de garnison dans son Château de Bascesen, en donna le gouvernement à Pherus Aga, avec ordre de faire payer les droits à tous les bâtimens, tant Genois et Venitiens, qu’à ceux de Constantinople, de Caffa, de Sinope, de Trebisonde, etc. qui passeroient par là. Le Gouverneur interpreta cruellement les ordres de son Maître, car Erizzo capitaine Venitien n’ayant pas voulu baisser les voiles, eut le malheur de voir son navire couler à fond par l’effet d’un boulet de pierre d’une grosseur prodigieuse ; et tout ce qu’il pût faire dans ce desordre fut de se jetter à terre avec environ 30 hommes de son équipage : mais il fut empalé par ordre du Gouverneur, et l’on coupa la teste aux autres qui furent laissez sur le rivage sans sepulture.

Le Château de Mahomet II est bâti sur le Cap de Mercure de Polybe ; et ce temple du dieu des voleurs et des marchands étoit bâti, suivant cet auteur, dans l’endroit le plus étroit du Bosphore, à peu prés entre Byzance et le Temple de Jupiter Distributeur des vents ; Denys de Byzance appelle ce même Cap le chien rouge. C’est là que venoit aboutir l’autre tête du Pont sur lequel Darius fit passer son armée pour aller combatre les Scythes : la preiere teste de ce grand ouvrage étoit en Asie dans l’endroit le plus étroit du Bosphore vis à vis l’autre Château. A l’égard de la chaire que l’on creusa pour y faire asseoir le Prince, qui voulut voir défiler son armée, elle étoit, suivant les apparences, du côté d’Europe, et Denys de Byzance convient que c’étoit le plus beau monument qui restast de cette ancienne histoire ; mais ce monument ne s’y voit plus. Les Mahometans ont renversé entierement les deux côtez du canal pour bâtir non seulement les vieux Châteaux, mais encore ce beau Village qui est autour de celui d’Europe, et qui proprement fut nommé Lemocopie, quand Mahomet II ordonna à des gens ramassez de tous côtez de s’y retirer.

Le canal s’élargit depuis le Château jusques à Courouchismé, et fait un grand golphe en maniére d’arcade, sur le bord de laquelle est bâti un Serrail du Grand Seigneur, puis le village de Bubec Bachesi, et ensuite Arnautcui, ou le village des Albanois ou Arnautes. Ce golphe d’Arnautcui est désigné par Denys de Byzance sous le nom de golphe de l’Echelle, parce que dans ce temps-là il y avoit une fameuse echelle ou machine composée de poutres, laquelle étoit d’un grand usage pour charger et pour décharger les vaisseaux, parce que l’on y montoit comme par degrez. Ces sortes de machines s’appelloient Chelæ, par je ne sçai quelle ressemblance qu’on y trouvoit avec les pattes des écrevisses : de Chelæ on fit Scalæ, de là vient que les Ports les plus frequentez du Levant s’appellent des Echelles. Peut-être que le Temple de Diane bâti à Arnautcui, et fort connu par les pescheurs sous le nom de Dictynne, avoit donné llieu de dresser là des Echelles pour s’y débarquer et pour se rembarquer plus facilement. Ces machines, qui avoient peu d’élevation, étoient presque couchées sur le bord de la mer, et servoient à faire passer et repasser les gens à pied sec.

Aprés Arnautcui se presente le fameux Cap des Esties, au pied duquel est bâti Courouchismé. Esties pourroit bien être un reste d’Estia, nom sous lequel les Grecs ont connu la Desse Vesta, à laquelle peut-être on avoit dressé quelque Temple dans ce quartier-là. Courouchismé s’appelloit autrefois Asomaton, à cause d’une Eglise que Constantin y avoit fait bâtir en l’honneur de l’Archange S. Michel. Procope décrit la magnificence de ce Temple, qui fut relevé par Justinien ; mais il n’en reste plus aucune trace. Il n’en est pas de même de la marche des écrevisses, lesquels pour n’estre pas entrâinez par le courant, qui est tres-violent au dessus du Cap, sont obligez de grimper sur les rochers, et ne viennent reprendre le canal qu’aprés avoir bien eguisé leurs pattes et gravé, pour ainsi dire, leurs pas sur les roches.

Du Cap de Courouchismé à la pointe de Besichtachi, le canal prend le tour d’un demi cercle, sur le bord duquel sont situez Ortacui et S. Phocas. Ortacui est un village sur le Port que les anciens appelloient Clidium et le vieillard marin, que quelques-uns prenoient pour Nerée, pour Protée, ou pour quelque Dieu des eaux. Le petit Port de S. Phocas est à l’entrée d’une vallée tres-ferile, connüe par les anciens à l’occasion d’Archias de Tassos qui l’avoit choisie pour y bâtir une ville ; mais, suivant Estienne de Byzance, les Chalcedoniens s’y opposerent par jalousie. Au dessous de S. Phocas est un autre Port où les Rhodiens relâchoient quand ils venoient naviger dans le Pont ; ce qui lui a conservé le nom de Rhodacinon. Ces Rhodiens étoient si puissans sur mer dans ce temps-là, qu’ils obligérent les Byzantins à entretenîr la liberté du commerce du Pont-Euxin, c’est à dire à laisser passer librement toutes les nations qui voudroient commercer dans la mer Noire, sans qu’il fût permis d’exiger d’elle aucuns droits.

Il ne reste plus que Besichtachi ou Besichtas pour aller à Fondocli, c’est à dire au premier des fauxbourgs de Constantinople, suivant la route que nous avons tenuë. Besichtachi portoit autrefois le nom de Jason chef des Argonautes. Ce heros, au rapport d’Estienne de Byzance, relâcha dans ce lieu où il n’y avoit qu’une forest de Cyprés, et un Temple d’Apollon. Dans la suite, ou pour mieux dire plusieurs siecles aprés, le même endroit prit le nom de Diplocionion, de deux colomnes de pierre Thebaïque, lesquelles on voit encore auprés du tombeau de Barberousse, qui sans doute étoit plus grand homme de mer que Jason, quoiqu’il fust né de pauvres parens dans l’Isle de Metelin. Barberousse est mort Roy d’Alger et Capitan-Pacha en 1547. Solyman II le nomma Chairadin, c’est à dire grand Capitaine : de Chairadin Calcondyle a fait Charatin, et Paul Jove Hariadene.

Si l’on vouloit suivre entierement la description que Denys de Byzance a faite du Bosphore, il faudroit chercher les places de Pentecontarion, de Thermastis, de Delphinus et Charandas ; du Temple de Ptolemée Philadelphe, du Palinormicon, et de l’Aiantium ; mais où les trouver ? les Grecs et les Turcs ont tout renversé depuis ce temps-là pour habiter Fondocli et Topana, où se trouve le Cap Metopon qui fait front à la pointe du Serrail.

J’ay l’honneur d’être avec un profond respect, etc.