Relation d’un voyage du Levant/16

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Relation d’un voyage du Levant, fait par ordre du Roy
Imprimerie Royale (Tome IIp. 164-201).

Lettre XVI.

A Monseigneur le Comte de Pontchartrain, Secretaire d’Etat & des Commandemens de Sa Majesté, etc.

Monseigneur,

Quoiqu’en aient dit les anciens, la mer Noire n’a rien de noir, pour ainsi dire, que le nom ; les vents n’y soufflent pas avec plus de furie, et les orages n’y sont gueres plus frequens que sur les autres mers. Il faut pardonner ces exagérations aux Poëtes anciens, et sur tout au chagrin d’Ovide ; en effet le sable de la mer Noire est de même couleur que celui de la mer Blanche, et ses eaux en sont aussi claires ; en un mot, si les côtes de cette mer, qui passe pour si dangereuse, paroissent sombres de loin, ce sont les bois qui les couvrent, ou le grand éloignement qui les font paroître comme noirâtres. Le ciel y fut si beau et si serein pendant tout nôtre voyage, que nous ne pûmes nous empescher de donner une espece de démenti à Valerius Flaccus fameux Poëte Latin, qui a décrit la route des Argonautes, lesquels passoient pour les plus celebres voyageurs de l’antiquité, mais qui ne sont cependant que de fort petits garçons en comparaison de Vincent le Blanc, Tavernier, et une infinité d’autres qui ont veû la plus grande partie de la terre habitée.

Ce Poëte assûre que le ciel de la mer Noire est toûjours embroüillé, et qu’on n’y voit jamais de temps bien formé. Pour moy je ne disconviens pas que cette mer ne soit sujette à de grandes tempêtes, et je n’aurois pas de bonnes raisons pour le nier, car je ne l’ai veuë que dans la plus belle saison de l’année ; mais je suis persuadé qu’aujourd’hui dans l’état de perfection où l’on a porté la navigation, on y voyageroit aussi seûrement que dans les autres mers, si les vaisseaux étoient conduits par de bons Pilotes. Les Grecs et les Turcs ne sont gueres plus habiles que Tiphys et Nauplius qui conduisirent Jason, Hercule, Thesée, et les autres Heros de Grece, jusques sur les côtes de la Colchide ou de la Mengrelie. On voit par la route qu’Apollonius de Rhodes leur fait tenir, que toute leur science aboutissoit, suivant le conseil de Phinée cet aveugle Roy de Thrace, à éviter les écueils qui se trouvent sur la côte meridionale de la mer Noire, sans oser pourtant se mettre au large ; c’est à dire qu’il falloit n’y passer que dans le calme. Les Grecs et les Turcs ont presque les mêmes maximes ; ils n’ont pas l’usage des Cartes maritimes, et sçachant à peine qu’une des pointes de la boussole se tourne vers le Nord, ils perdent la tramontane, comme l’on dit, dés qu’ils perdent les terres de veûe. Enfin ceux qui ont le plus d’expérience parmi eux, au lieu de compter par les rumbs des vents, passent pour fort habiles lorsqu’ils sçavent que pour aller à Caffa il faut prendre à main gauche en sortant du canal de la mer Noire ; et que pour aller à Trebisonde il faut se détourner à droite.

A l’égard de la manœuvre, ils l’ignorent tout-à-fait, leur grand merite est de ramer. Castor et Pollux, Hercule, Thesée, et les autres demi-dieux se distinguérent par cet exercice dans le voyage des Argonautes : peut-être qu’ils étoient plus forts et plus hardis que les Turcs, qui souvent aiment mieux s’en retourner d’où ils sont venus et suivre le vent qui souffle, que de lutter contre lui. On a beau dire que les vagues de la mer Noire sont courtes, et par conséquent violentes, il est certain qu’elles sont plus étendües et moins coupées que celles de la mer Blanche, laquelle est partagée par une infinité de canaux qui sont entre les Isles. Ce qu’il y a de plus fâcheux pour ceux qui naviguent sur la mer Noire, c’est qu’elle a peu de bons Ports, et que la pluspart de ses Rades sont découvertes ; mais ces Ports seroient inutiles à des Pilotes, qui dans une tempête n’auroient pas l’adresse de s’y retirer. Pour assûrer la navigation de cette mer, toute autre nation que les Turcs formeroit de bons Pilotes, répareroit les Ports, y bâtiroit des Moles, y établiroit des magazins ; mais leur génie n’est pas tourné de ce côté-là. Les Genois n’avoient pas manqué de prendre toutes ces précautions lors de la décadence de l’Empire des Grecs, et sur tout dans le xiii. siécle, où ils faisoient tout le commerce de la mer Noire, aprés en avoir occupé les meilleures Places. On y reconnoit encore le débris de leurs ouvrages, et sur tout de ceux qui regardent la marine. Mahomet II les en chassa entierement ; et depuis ce temps-là les Turcs, qui ont tout laissé ruiner par leur négligence, n’ont jamais voulu permettre aux Francs d’y naviguer, quelques avantages qu’on leur ait proposez pour en obtenir la permission.

Tout ce qu’on a dit de cette mer depuis le temps d’Homere jusqu’à present, et tout ce que les Turcs en pensent, eux qui n’ont fait que traduire le nom de la mer Noire en leur langue ; tout cela, dis-je, ne nous fit pas balancer un moment à entreprendre ce voyage : mais il faut avoüer que ce ne fut qu’à condition que nous le ferions sur un Caïque, et non pas sur une Saïque. Les Caïques qui vont sur cette mer, sont des felouques à quatre rames qui se retirent tous les soirs à terre, et qui ne se remettent en mer que dans le calme, ou avec un bon vent, à la faveur duquel on déploye une voile quarrée animée par les zéphirs, et que l’on baisse bien sagement lorsqu’ils cessent de souffler. Pour éviter les allarmes que la nuit donne quelquefois sur l’eau, les Matelots de ce pays-là qui aiment à dormir à leur aise, tirent le bâtiment sur le sable et dressent une espece de tente avec la voile ; c’est la seule manœuvre qu’ils entendent bien.

Le départ de Numan Cuperli Vizir, ou Pacha à trois queües, qui venoit d’être nommé Viceroi d’Erzeron, nous parut une de ces occasions favorables que nous ne devions pas laisser échaper. C’est un Seigneur d’un grand merite, sçavant dans la langue Arabe, profond dans la connoissance de sa religion, et qui à l’âge de 36 ans a leû toutes les Chroniques de l’Empire. Il est fils du Grand Visir Cuperli qui fut tué si glorieusement à la bataille de Salankemen, dans le temps que la fortune sembloit se déclarer pour les armes Othomanes ; ce Numan Cuperli est destiné pour les plus grands emplois de l’Etat. Sultan Mustapha, frere de Sultan Achmet à present regnant, l’honora de son alliance et lui fit épouser une de ses filles, mais elle se noya à Andrinople dans un des canaux du Serrail, avant que le mariage fust consommé. De Vice-roi d’Erzeron il fut fait Pacha de Cutaye, ensuite on l’a fait Viceroi de Candie, et on ne doute pas qu’il ne soit un jour premier Visir. Il semble que l’Empire Othoman ne se peut soutenir que par la vertu des Cuperlis ; celui-ci est aimé des peuples, et universellement reconnu pour le Seigneur le plus intégre et le plus équitable de la Cour.

Nous ne pensâmes donc qu’à suivre un aussi honnête homme. Mr l’Ambassadeur eut la bonté de nous faire presenter à lui par Mr le Duc, son Medecin ordinaire, qui étoit aussi celui du Pacha. Il nous fit assûrer de sa protection, en considération de l’Empereur de France, dont il ne cessoit d’admirer la prévoyance, jusques à envoyer, disoit-il, des personnes capables de découvrir ce que la nature produit dans chaque pays, et pour apprendre sur les lieux les usages qu’on en fait par rapport à la santé. Au surplus le Pacha n’étoit pas fâché d’avoir des Medecins à sa suite, et il m’apprit que son pere avoit été fort satisfait de l’habileté de Mr d’Hermange, qu’il avoit eû long temps auprés de lui, et entre les mains de qui il étoit mort à Salankemen. Nos principales conversations pendant le voyage rouloient sur les interêts des Princes de l’Europe, qu’il connoît parfaitement, et elles se terminoient ordinairement par une petite relation de ce que nous avions observé de plus curieux. De crainte de scandaliser sa maison, il nous faisoit demander en secret les desseins des plantes que nous observions sur la route ; je les remettois par ses ordres à un de ses freres Cuperli Bey, qui nous les rendoit aprés que le Pacha les avoit considerez seul et à loisir. Cette politique est nécessaire parmi les Turcs, où l’on trouve mauvais que les bons Musulmans prennent connoissance des sciences cultivées par les Chrétiens, et qu’ils donnent des marques de l’estime qu’ils en font. J’eus l’occasion de lui donner un morceau de Phosphore, et de lui expliquer la maniére dont il faut s’en servir ; mais il ne voulut pas que j’en fisse l’experience en sa presence. Quelques jours aprés il convint que les Chrétiens étoient d’habiles gens, et que leur sagacité étoit aussi loüable, que la fainéantise des Orientaux meritoit d’être blâmée. Nous fûmes assez heureux pour ne voir mourir personne de sa maison entre nos mains. Quoiqu’il eût auprés de lui Mr de S. Lambert habile Medecin François, il lui ordonna pourtant qu’on nous fist voir tous les malades, ce que je n’acceptai qu’à condition que nous les verrions ensemble. Toute sa maison fut malade sur la route ; nous traitâmes le Maître le premier, sa femme, sa mere, sa fille, et ses autres officiers : tout se passa à nôtre honneur, et les malades s’en trouverent bien.

Nôtre equipage fut bientost dressé, quoique la route dust être fort longue, car dans les plus grands voyages je crois qu’il ne faut absolument se charger que des choses nécessaires. Nous acheptâmes donc une tente, quatre grands sacs de cuir pour enfermer nôtre bagage, et des coffres d’ozier couverts de peau, pour conserver nos plantes et les papiers qui servoient à les secher. Les tentes du Levant sont moins embarrassantes que celles de ce pays-ci. Elles n’ont qu’un arbre au milieu qui se démonte en deux pieces quand on veut plier bagage, mais qui soutient, lorsque la tente est placée, un pavillon de grosse toile bien serrée sur laquelle l’eau coule aisément ; le paville est arrêté dans sa circonference avec des cordons que l’on accroche à des chevilles de fer fichées en terre ; aux deux tiers de la hauteur de ce pavillon sont attachées des cordes que l’on bande fortement par le moyen d’autres chevilles plus ecartées de l’arbre que les premieres ; ces cordes tirent le haut du pavillon en dehors, et lui font faire un angle saillant en maniére de Mansarde. Nous placions nos trois strapontins de telle maniére, que le chevet se trouvoit contre l’arbre, et les pieds à la circonference du pavillon, laquelle d’ailleurs étoit occupée par nos sacs et par nos coffres. Un quart d’heure suffit pour dresser un pareil appartement, et l’on y trouve toutes ses commoditez. A l’égard de la batterie de cuisine, elle consistoit en six assiettes, deux grandes jattes, deux marmittes, deux tasses, le tout de cuivre blanchi ; deux bouteilles de cuir pour porter de l’eau, un fanal et quelques cuilliers de bois à long manche ; car on n’en trouve pas d’autres en Turquie, où ordinairement les gens les plus aisez ne sont pas mieux en vaisselle que nous l’êtions.

Nos capots de Marseille nous furent d’un secours merveilleux ; ils étoient d’un gros drap de Capucin, doublez d’une étoffe d’égale résistance pour la fatigue. Un capot est un meuble incomparable pour un voyageur, et sert en cas de besoin de lit et de tente. Nous nous êtions fournis dans l’Archipel de linge pour la table, et pour nôtre usage, sur tout de calçons de toile de coton, qui tiennent lieu de draps de lit dans ces sortes de routes ; nous pouvons nous vanter d’en avoir fait venir la mode parmi les Armeniens de nos caravanes. Il fallut quitter l’habit François à Constantinople pour prendre le Dolyman et la veste ; mais comme cet habit nous parut fort embarrassant pour travailler à nos recherches, nous fimes faire aussi un habit à l’Armenienne pour aller à cheval, et des botines de marroquin pour courir dans la campagne ; l’habit à la Turque étoit destiné pour les visites de céremonie et de bienséance, et l’autre étoit pour la fatigue.

Nos amis de Constantinople nous indiquérent un homme admirable qui savoit tout sorte de mêtiers, et qui nous servoit d’Intendant, de valet de chambre, de cuisinier, d’interprete, et de maître si je l’ose dire ; car le plus souvent il en falloit passer par tout ce qu’il vouloit. Cet habile homme étoit un Grec, fort comme un Turc, et qui avoit couru par tout le pays ; il faisoit la cuisine à la Turque et à la Françoise. Outre le Grec vulgaire, il parloit Turc, Arabe, Italien, Russiote et Provençal qui est ma langue naturelle. Nous nous trouvâmes si bien de Janachi, c’étoit ainsi qu’il s’appelloit, que nous n’en prîmes pas d’autre jusques en Armenie ; Pourquoi dépenser l’argent du Roy mal à propos ? D’ailleurs il faut faire le moins de fracas qu’il est possible dans les pays étrangers lors qu’on n’y est envoyé que pour faire des observations. Janachi avoit encore une excellente qualité pour un voyageur ; il étoit poltron en homme de bon sens, car qui est-ce qui s’avise de courir le monde pour se battre, à moins que d’être du caractere de Don Guichot ? tout consideré, on va bien loin avec un peu de poltronerie et beaucoup de sobrieté. Nôtre officier possedoit la premiere de ces qualitez au sublime degré ; mais comme il ne connoissoit gueres la seconde, quelque robuste qu’il fust, il ne pouvoit pas résister à la violence du vin, et s’assoupissoit de temps en temps : nous devons cependant lui rendre justice, il savoit si bien prendre son temps, que cette liqueur ne faisoit son effet que lorsqu’il étoit à cheval ; il dormoit alors tranquillement, et nos affaires n’en étoient point dérangées.

Mr l’Ambassadeur eut la bonté de nous faire expedier gratuitement un Commandement de la Porte, c’est à dire qu’il en voulut payer tous les droits à vôtre considération, Monseigneur, et nous sçavons bien que nous vous sommes redevables de toutes les honnêtetez dont il nous combla. Voici la teneur de ce Passeport que j’ay traduit à la lettre, pour faire voir la formule dont se servent les Turcs en pareille occasion.

COMMANDEMENT

Addressé aux Pachas, Beglier-Beys, Sangiac-Beys, Cadis et autres Commandans qui se trouvent sur le chemin de Constantinople à Trebisonde, Erzeron, Alep, Damas, etc. tant par mer que par terre.

Vous sçaurez à l’arrivée de ce sublime Commandement, que l’exemplaire des grands de la religion du Messie, Mr de Ferriol Ambassadeur de l’Empereur de France, résident à ma suprême Porte (que sa fin soit heureuse) a envoié une requeste à mon Camp Imperial, par laquelle m’ayant fait sçavoit qu’un des Docteurs de France nommé Tournefort, particuliérement experimenté dans la connoissance des Plantes, est parti de France avec quatre personnes pour chercher des plantes qui ne se trouvent point dans leur Royaume ; et ayant demandé mon Commandement, pour que dans les endroits de son passage, soit par mer ou par terre, on n’y mette aucun empéchement, et qu’il n’y soit fait aucun dommage à ses hardes et à son equipage, ne s’employant qu’aux choses de son Art, ne se mêlant point des affaires de nos sujets tributaires, ne sortant point des bornes de son état, et se comportant comme il le doit ; ce mien Commandement a eté donné, pour cette fois seulement, pour qu’il ne soit mise aucune opposition à son passage ; et j’ordonne qu’arrivant avec ce noble Commandement, vous vous comportiez conformément aux ordres qu’il contient à ce sujet, et que ledit Docteur avec les quatre personnes de sa suite seulement, et restant dans les bornes de son devoir, dans quelque endroit de nôtre jurisdiction qu’il arrive, pour cette fois seulement, vous ne mettiez aucune opposition à son passage, et qu’il ne soit fait aucune peine aux personnes de sa suite, ni à son equipage, et ne faisant rien de vôtre part qui soit opposé aux Constitutions Imperiales, vous lui fassiez donner pour son argent, au prix courant, les choses dont il aura besoin, par ceux qui les vendent, et que vous executiez tout ce que contient mon noble Commandement, lorsqu’il vous sera presenté. Sachez-le ainsi, et aprés en avoir fait la lecture, remettez-le entre les mains de celui qui en est le porteur, et ajoûtez foy au noble signe dont il est marqué. Ecrit au commencement de la Lune Zilcadeh de l’Egire mille cent douze. Ordonné dans la plaine de Daout Pacha.

Nous prîmes congé de Mr l’Ambassadeur le 13 Avril, et couchâmes le même jour à Ortacui sur le canal de la mer Noire dans le Serrail de Mahemet-Bey, Page du Grand Seigneur. Mahemet en avoit laissé l’usage à Mr Chabert Apoticaire de Provence établi depuis long-temps à Constantinople, où il étoit fort employé dans sa profession : ce pauvre homme quelque temps aprés nôtre départ eut le sort de la pluspart des gens qui vont chercher fortune dans cette puissante Ville, c’est à dire qu’il y mourut de la peste dont il fut frappé et emporté dans le temps qu’il s’y attendoit le moins. Son fils qui étoit Apoticaire du Pacha, et qui nous fut d’un grand secours pendant la route, à cause de l’intelligence qu’il a des langues du pays, vint avec nous attendre ce Seigneur dans la maison du Bey, laquelle passe pour une des plus belles du canal.

Le lendemain nous en reconnûmes les environs ; ce sont de petites collines fort agréables par leur verdure, mais elles ne produisent que des plantes communes. A l’égard du Serrail, il n’a pas beaucoup d’apparence, non plus que les autres maisons du Levant, quoique les appartemens en soient beaux, et qu’on y ait fait beaucoup de dépense. Tous les plafonds sont peints, historiez et dorez dans le goût de Turquie, c’est à dire avec des ornemens si petits et si mesquins, quoique riches, qu’ils seroient plus propres pour des ouvrages de broderie que pour des sales. Ces sales sont boisées assez proprement, et l’on y voit par tout, au lieu de tableaux, des sentences Arabes tirées de l’Alcoran. Mais quelque soin qu’on ait apporté pour la décoration de ces lieux, les planchers en sont trop bas, et c’est là le défaut ordinaire des bâtimens du Levant, où l’on ne garde point de proportion. Ce défaut paroit en dehors, car les combles sont si bas, qu’on diroit qu’ils écrasent les maisons ; en effet ils leur dérobent la moitié du jour. Quoique les chambres ayent double rang de fenêtres, elles n’en sont pas mieux éclairées : ces fenêtres sont ordinairement quarrées, surmontées chacune par une autre fenêtre plus petite qui est ceintrée. C’est principalement par les bains qu’on distingue les maisons des grands Seigneurs, de celles du commun. Quoique les Turcs ne bâtissent les bains que pour la commodité, ils ne laissent pas de les accompagner de quelques ornemens ; ceux de la maison du Bey sont pavez et incrustez de marbre ; on y tempere l’eau par le moyen d’un tuyau de plomb qui en verse de la chaude autant qu’on veut ; les galeries et les coridors qui sont de bois peint, regnent autour de la maison : il n’y a que l’escalier qui la deshonore, mais on n’en sçait pas faire de plus beaux en Turquie, où les Architectes placent, pour tout escalier, une espece d’échelle de bois couverte d’un appentis ; c’est encore pis chez les Grecs, où cette échelle est exposée à la pluye et au soleil. La cour de la maison dont je parle seroit assez belle, si elle n’étoit pas rétressie par un bassin qui sert (pour ainsi dire) de remise aux Caïques, car ces caïques sur le canal de la mer Noire tiennent lieu de carrosses, de charrettes et de fourgons : on s’en sert à toute sorte d’usages, dont la pêche n’est pas un des moins utiles. De la cour on passe dans les jardins qui seroient fort beaux, s’ils n’étoient trop resserrez par les collines qui les environnent ; mais le parc est bien planté et d’une étenduë considérable. Voilà le modele d’une maison de campagne de Turquie ; quoi-qu’elles ne soient pas comparables à celles des environs de Paris, elles ne laissent pas d’avoir des beautez et une certaine magnificence. Nous ne nous ennuyâmes pas dans celle de Mahemet Bey.

Le Pacha parut enfin sur le canal le 26 Avril avec huit gros caïques ou felouques, sur lesquelles on avoit mis une partie de sa maison, le reste avoit pris les devans sur les saïques, et l’alloit attendre à Trebisonde. La felouque où étoient les Dames étoit si couverte et si garnie de jalousies de bois, faites en maniére de raiseaux, qu’elles avoient de la peine à y respirer. Le Pacha n’avoit que sa mere, sa femme, une de ses filles, six esclaves de même sexe pour les servir, et quelques eunuques. Nôtre felouque étoit le neuviéme bâtiment de cette petite flote, et en formoit l’arriere garde. Soit que les Turcs n’aiment pas trop à se mêler avec les Chrétiens, ou que l’on crût que ce seroit manquer de respect pour le Pacha si nous nous rangions sur la même ligne que les caïques de sa maison, son Intendant avoit ordonné qu’on laisseroit une certaine distance entre nôtre felouque et les autres. J’eûs beau dire à nos matelots d’avancer, ils n’avoient garde de s’approcher, ni de débarquer avant les autres. Quoique nous eussions fretté nôtre bâtiment au même prix que ceux du Pacha, c’est à dire à 400 livres pour le voyage de Constantinople à Trebisonde, nous n’avions pourtant que quatre matelots et un timonier, au lieu qu’il y avoit des matelots de relais sur les autres : mais il n’est pas surprenant que les gens du pays, et sur tout les grands Seigneurs, soient mieux servis que les étrangers ? Je voulus un jour trouver à redire de ce qu’on avoit renvoié sur nôtre felouque quelques moutons qui embarrassoient la cuisine du Pacha ; mais je pris le parti de me taire quand j’entendis qu’on commençoit à nous traitter de chiens et d’infideles : ainsi pour faire nôtre voyage en paix, il fallut nous accoûtumer aux maniéres Turques.

Nous nous rangeâmes donc à la queüe de la flotte, aprés avoir embrassé nos amis qui étoient venus nous dire adieu à Ortacui, et nous passâmes les premiers Châteaux à force de rames, car il ne faisoit point de vent. Nous arrivâmes aux derniers Châteaux avec le même calme, et nous eûmes le plaisir d’entrer dans la mer Noire avec la plus grande tranquillité du monde. Quoique cette mer nous parût ce jour-là aussi pacifique que celle d’Amerique, le cœur ne laissa pas de nous palpiter un peu à la veüe de cette immense quantité d’eau. Nous relachâmes vers le Quindi, c’est à dire sur les quatre heures, à l’entrée de la riviere de Riva, à 18 milles d’Ortacui. On campa le long de l’eau dans les prairies assez marécageuses ; et comme nous étions un peu instruits des maniéres du pays, nous fîmes dresser nôtre tente assez loin de celles des Musulmans, pour leur marquer nôtre respect, et pour leur laisser toute la liberté qu’ils pouvoient souhaiter, par rapport à leurs ablutions. On planta pour cela de petits cabinets de toile, où une personne avoit autant de place qu’il lui en falloit pour se laver à son aise. La tente du Pacha étoit sur la pelouse et sur la croupe d’une petite colline dans des bois éclaircis ; l’appartement des Dames n’en étoit pas loin, il étoit composé de deux pavillons entourez de fossez, autour desquels elles se promenoient sans être veûes, à la faveur d’une grande enceinte de chassis de toile peinte en vert et en gris. Le Pacha et son frere le Bey y passoient la nuit et une partie du jour. La garde des Dames étoit confiée à des eunuques noirs comme jay, dont les visages me déplaisoient extrémement, car il faisoient des grimaces horribles, et rouloient les yeux d’une maniére affreuse quand j’entrois, et quand je sortois de l’enceinte où l’on portoit la fille du Pacha qui étoit tourmentée d’une cruelle toux.

Riva que je viens d’appeller une riviere, n’est pourtant qu’un ruisseau large à peu prés comme celui des Gobelins, tout bourbeux, et dont l’embouchûre peut à peine servir de retraite à des bateaux ; cependant les anciens en ont fait sonner le nom bien haut, sous celui de Rhebas. Denys le Geographe, qui a fait trois vers en sa faveur, l’appelle une aimable riviere ; Apollonius le Rhodien au contraire en parle comme d’un torrent rapide. Il n’est pourtant ni aimable ni rapide aujourd’hui, et suivant toutes les apparences, il n’a jamais êté ni l’un ni l’autre. Ses sources sont vers le Bosphore, du côté de Sultan Solyman Kiosc, dans un pays assez plat d’où il coule dans des prairies marécageuses parmi des roseaux. Il n’est pas surprenant que Phinée eût donné une idée si affreuse de ce ruisseau aux Argonautes, lui qui regardoit les Isles Cyanées comme les ecueils les plus dangereux de la mer. Arrien compta 11 milles et 250 pas depuis le Temple de Jupiter jusqu’à la riviere Rhebas, c’est à dire depuis le nouveau Château d’Asie jusqu’à Riva ; cet auteur est d’une exactitude admirable, et personne n’a si bien que lui connu la mer Noire, dont il a décrit toutes les côtes aprés les avoir reconnües en qualité de Général de l’Empereur Adrien, à qui il en dédia la description sous le nom du Periple du Pont-Euxin.

Je ne sçai pas comment on faisoit du temps de cet Empereur pour faire débarquer les femmes : mais je sçai bien qu’à present chez les Turcs on fait retirer tout le monde fort brusquement lors qu’elles veulent mettre pied à terre ; les matelots mêmes se cachent aprés avoir ajusté des planches qui leur servent de passage ; et s’il se trouve des endroits où les caïques ne puissent pas avancer jusques au sable, on enveloppe les Dames, ou pour mieux dire on les emballe dans cinq ou six couvertures. et les matelots les chargent sur leur col comme des ballots de marchandises. Quand on les a mises à terre, les esclaves les débalent, et les eunuques ne cessent de crier et de menacer, à quelque distance que l’on soit d’eux fust-ce à plus d’un mille. Les valets de pied du Pacha fuyoient pour lors dans les bois, et bien loin de servir ces Dames, ils les auroient laissé noyer plutost que de tourner la teste de leur costé.

De peur que nous n’ignorassions cette loüable coûtume, le Lieutenant du Pacha nous en instruisit dés la premiere visite. Comme vous venez de bien loin, j’ai à vous avertir, me dit-il, de certaines choses qu’il faut absolument sçavoir parmi nous. De vous éloigner toujours du quartier des femmes autant que vous le pourrez ; de n’aller pas vous promener sur des hauteurs d’où l’on puisse découvrir leurs tentes ; de ne faire aucun dégât dans les terres semées, en cherchant des plantes ; et sur tout de ne point donner de vin aux gens du Pacha. Nous le remerciâmes tres-humblement de ses bontez. Pour les Dames nous n’y pensions pas certainement, l’amour des plantes nous occupoit entiérement. A l’égard du vin, les valets de pied du Pacha venoient la nuit avec tant d’empressement que nous ne pouvions pas quelquefois leur en refuser, ce qui fit que je priai l’Intendant de leur deffendre absolument d’avoir commerce avec nous.

Cet Intendant nous parut fort honnête et aimé dans la maison de son Maître, quoiqu’il ne fût pas de son choix, car le Grand Visir pour voir jusques dans le fond de l’ame des Pachas, et pour être informé de tout ce qui se passe chez eux, leur donne ordinairement ces sortes d’Officiers. Celui dont nous parlons nous assûra qu’on se retireroit tous les soirs vers le Quindi, quelque temps qu’il fist ; Que le Pacha prendroit quelques jours de repos sur sa route ; Qu’on nous donneroit des gens de sa maison, quand nous le souhaiterions, pour nous accompagner dans nos promenades ; En un mot qu’il favoriseroit nos recherches autant qu’il le pourroit. Il nous presenta le bras pour lui toucher le poux, et fit apporter ensuite le caffé et le tabac. Nous lui offrimes réciproquement ce qui dépendoit de nostre ministere ; il en fut quitte pour deux saignées et pour une purgation pendant toute la route.

Nous sentimes bientost la difference qu’il y avoit entre la mer Noire et l’Archipel. Quoique nous fussions au 17 Avril, il ne cessoit pas de pleuvoir, au lieu que dans l’Archipel il ne pleut gueres passé le mois de Mars. Il fallut donc nous isoler par un fossé qui vuidoit les eaux dont nôtre tente étoit environnée ; d’ailleurs le vent du Nord qui commençoit à souffler n’échauffoit pas nôtre logement, et la pluye continüoit par grosses ondées : néanmoins nous ne laissions pas de courir avec plaisir, tantôt sur les côtes, tantôt dans les terres, et sur tout le long du ruisseau, qui devenoit si marécageux qu’il falloit à tous momens revenir sur nos pas, de crainte de nous engager dans des lieux impénetrables : nous fumes enfin contraints de nous tenir sur les hauteurs ; mais nous les épuisâmes en cinq ou six jours. C’est alors que le vent du Nord et la pluye commencerent à nous chagriner. On jugea à propos d’entrer plus avant dans la riviere, bien loin de se mettre en mer, et nous fumes épouvantez de voir qu’on ne pensoit qu’à faire des provisions. Les gens du Pacha nous offrirent fort honnêtement de la viande ; mais nous en envoiâmes chercher, comme les autres, à deux journées du camp. Rien n’adoucit plus nos peines, que deux Plantes admirables, dont voici la description.

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Thymelæa Pontica, Citrei foliis. Coroll. Inst. rei Herb. 41. Sa racine qui a demi pied de long, est grosse au collet comme le petit doit, ligneuse, dure, divisée en quelques fibres, couverte d’une écorce couleur de citron. Cette racine produit une tige d’environ deux pieds de haut, branchüe quelquefois dés sa naissance, épaisse d’environ trois lignes, ferme, mais si pliante qu’on ne sçauroit la casser, revêtue d’une écorce grise, accompagnée vers le haut de feüilles disposées sans ordre, semblables par leur figure et par leur consistance, à celles du citronier ; les plus grandes ont environ quatre pouces de long sur deux pouces de large, pointuës par les deux bouts, lisses, vert-gai et luisant, relevées au-dessous d’une côte assez grosse, laquelle distribuë des vaisseaux jusques vers les bords. De l’extremité des tiges et des branches, poussent sur la fin d’Avril de jeunes jets terminez par de nouvelles feüilles, parmi lesquelles naissent les fleurs attachées ordinairement deux à deux sur une queüe longue de neuf ou dix lignes. Chaque fleur est un tuyau jaune verdâtre, tirant sur le citron, gros d’une ligne sur plus de demi pouce de long, divisé en quatre parties opposées en croix, longues de prés de cinq lignes sur une ligne de large, un peu pliées en gouttiere, et qui vont en diminüant jusques à la pointe. Quatre etamines fort courtes se trouvent à l’entrée du tuyau, chargées de sommets blanchâtres et déliez, surmontées de quatre autres etamines de pareille forme. Le pistile qui est au fond du tuyau est un bouton ovale, long d’une ligne, vert-gai, lisse, terminé par une petite teste blanche. Le fruit n’étoit encore qu’une baye verte et naissante dans laquelle on distinguoit la jeune graine. Toute la plante est assez touffuë. Les feüilles écrasées ont l’odeur de celles du sureau, et sont d’un goût mucilagineux, lequel laisse une impression de feu assez considérable, de même que tout le reste de la plante. L’odeur de la fleur est douce, mais elle se passe facilement. Cette plante vient sur les collines et dans les bois éclaircis. De toutes les especes connües de ce genre, c’est celle qui a les feüilles les plus grandes.

La Plante qui suit n’est pas moins considérable par la singularité de la fleur. Je l’ai nommée.

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Blattaria Orientalis, Bugulæ folio, flore maximo virescente, Lituris luteis in semicirculum striato. Coroll. Inst. rei Herb. 8.

La racine est à trois ou quatre navets charnus, longs depuis un pouce jusques à trois, épais d’environ deux lignes jusques à demi pouce, blancs, cassants, couverts d’une peau brune gercée, garnis de quelques fibres assez deliées, attachez à un collet gros comme le petit doit. Les premieres feüilles que cette racine pousse, sont presque ovales, semblables à celles de la Bugle, bosselées, ondées sur les bords, longues d’un pouce et demi ou deux, sur quinze lignes de large, soutenües par un pedicule de deux lignes de long, plat en dessus, arrondi en dessous, purpurin et répandu jusques à l’extremité des feüilles en plusieurs vaisseaux de même couleur. La tige n’a le plus souvent qu’environ neuf à dix pouces de haut sur une ligne d’épais, legérement velüe, accompagnée de feüilles de sept ou huit lignes de long, sur quatre ou cinq lignes de large. Celles d’enbas sont lisses, les autres parsemées de quelques poils de même que la tige. De leurs aisselles naissent vers le haut, des fleurs assez serrées et disposées en maniére d’un gro épi. Chaque fleur est un bassin de prés de quinze lignes de diametre, découpé en cinq parties arrondies, dont les deux superieures sont un peu moindres que les autres. Le fond de cette fleur est un vert-celadon de même que les bords, lesquels tirent un peu sur le jaune ; mais les parties arrondies, dont on vient de parler, sont rayées en demi-cercle d’un jaune vif qui perce de part en part. Du trou qui occupe le centre de cette fleur, partent deux bandes purpurines, mêlées de blanc, lesquelles vont aboutir au demi-cercle jaunâtre des deux parties superieures ; et du même bord de ce trou naissent deux etamines blanchâtres, terminées par des sommets courbes remplis de poussiere jaune. Outre ces etamines on voit sur les bords du même trou des floccons purpurins, velus, cotoneux et soyeux. Le calice est un bassin vert-pâle, long de quatre lignes, découpé en cinq parties jusques vers le centre, dont il y en a trois beaucoup plus étroites que les autres. Le pistile, qui est tout au milieu, est arrondi, velu, long d’une ligne, terminé par un filet beaucoup plus long. Nous fûmes convaincus par les coques qui restoient des fruits de l’année précedente, que cette plante est une veritable espece d’Herbe aux Mites, qui varie non seulement par la hauteur de sa tige, mais encore par la couleur et par la grandeur de ses fleurs.

Tandis que nous nous amusions agréablement à observer des plantes, on nous menaçoit de passer le reste du mois d’Avril dans ce marais ; mais heureusement le vent du Nord cessa le 26. La mer en fut encore agitée pendant deux jours ; mais à force de rames et de cordes, nous sortîmes enfin de l’embouchûre de Riva le 28 d’Avril. Nôtre flote rangea la côte, et nous relachâmes à Kilia village à 30 milles de Riva. Les Turcs mirent pied à terre pour faire leurs prieres ; mais ensuite nous profitâmes du Sud-ouest pour aller jusqu’à la riviere d’Ava ou d’Ayala à 24 milles de Kilia. Tout ce pays, ou pour mieux dire, toutes les côtes de la mer Noire jusques à Trebisonde, sont admirables par leur verdure ; et la pluspart des futayes s’étendent si avant dans les terres, qu’on les perd de veüe. Il est surprenant que les Turcs ayent retenu l’ancien nom de la riviere d’Ava, car ils l’appellent Sagari ou Sacari, et ce nom vient sans doute de Sangarios fleuve assez celebre dans les anciens auteurs, lequel servoit de limite à la Bithynie. Strabon assûre qu’on l’avoit rendu navigable, et que ses sources venoient d’un village appellé Sangias, auprés de Pestinunte ville de Phrygie, connüe par le Temple de la mere des Dieux. Lucullus étoit campé sur ses bords lorsqu’il apprit la perte de la bataille de Chalcedoine, où Mithridate deffit Cotta qui commandoit une partie de l’armée Romaine. Lucullus s’avança jusques à Cizique que Mithridate vouloit assieger ; il tomba sur son armée et la mit en pieces. Pour ce qui est des autres ruisseaux que Strabon et Arrien font couler entre Chalcedoine et Heraclée du Pont, il faut qu’ils soient taris, ou réduits à peu de chose ; car nos matelots nous assûrérent qu’ils n’en connoissoient point d’autres entre Riva et Ava.

Le 29 Avril, quoique la bonace fust grande, nous ne laissâmes pas de faire 50 milles à force de rames, et nous campâmes vers le midi sur la plage de Dichilites. Comme nos matelots étoient en haleine, nous entrâmes le lendemain dans l’embouchûre de la petite riviere d’Anaplia, aprés avoir fait 60 milles terre à terre. Le 1 May nous arrivâmes à Penderachi. La riviere d’Anaplia, suivant la description d’Arrien, doit être celle qu’il a nommée Hypius, puisqu’il ne s’en trouve aucune autre jusques à Heraclée, qu’on appelle aujourd’hui Eregri ou Penderachi. Quelque petite que soit la riviere d’Anaplia, elle fut d’un grand secours à Mithridate ; il se retira dans son embouchûre avec sa flote, aprés avoir perdu pendant la tempête quelques galeres. Comme le mauvais temps l’obligeoit d’y rester, il corrompit Lamachus le plus puissant Seigneur d’Heraclée, qui par ses brigues y fit recevoir le Roy du Pont et ses troupes.

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Penderachi est une petite ville bâtie sur les ruines de l’ancienne ville d’Heraclée ; cette derniére devoit être une des plus belles villes d’Orient, s’il en faut juger par les ruines, et sur tout par les vieilles murailles bâties de gros quartiers de pierre qui sont encore sur le bord de la mer. Pour l’enceinte de la ville qui est fortifiée d’espace en espace par des tours quarrées, elle ne paroit être que du temps des Empereurs Grecs. On découvre de tous côtez des colomnes, des architraves et des inscriptions font maltraitées. On voit, auprés d’une mosquée, la porte de la maison d’un Turc, dont les montans sont des pieces de marbre sur lesquelles on lit d’un côté Ρ.Β.Α. ΤΡΑΙΑΝ et de l’autre ΤΟΚΡΑΤΩΡΙ qui sont les restes d’une inscription de l’Empereur Trajan. Cette ville étoit bâtie sur une côte élevée qui domine sur la mer, et qui semble être faite pour commander tout le pays. Du côté de terre il reste encore une ancienne porte toute simple, construite de grosses pieces de marbre. On nous assûra qu’il y avoit, encore plus loin, d’autres restes d’antiquité ; mais la nuit qui s’approchoit, et les tentes des femmes, qu’on avoit dressées proche de ces masures, ne nous permirent pas d’aller les reconnoître. Par un malheur même auquel nous ne nous attendions point, nous ne trouvâmes aucun guide : les Grecs celebroient leur Pasque, et vouloient profiter de l’argent qu’ils avoient donné au Cadi pour avoir la liberté de bien boire et de bien danser ce jour-là. Nous allâmes donc nous promener à l’aventure du côté du levant, jusques aux marais qui sont au dessous de la ville, où apparemment croupissent les eaux du Lycus.

Il ne nous fut pas possible de traverser ces marais, et en revenant vers les ruines de la ville, nous y découvrîmes une espece admirable de Sphondylium que nous primes d’abord pour la Panacée d’Heraclée de Dioscoride ; mais les fleurs en sont blanches, au lieu que celles de la plante de Dioscoride doivent être jaunes. C’est le nom d’Heraclée qui nous en imposa, car suivant cet auteur on l’appelloit Panacée d’Heraclée à cause de ses grandes vertus que l’on comparoit aux forces d’Hercule. La plante de Dioscoride venoit naturellement dans la Bœotie, dans la Phocide, dans la Macedoine sur les côtes d’Afrique, et donnoit le suc qu’on appelloit Opopanax, lequel est peut-être different de celui qui porte le même nom aujourd’hui. Quoiqu’il en soit, la plante qui croît dans les ruines d’Heraclée me parut tres-belle, et la plus grande de toutes les especes de plantes à fleur en parasol qui soit connüe ; c’est pour cette raison que je l’ai appellée

Sphondylium Orientale, maximum Cor. Inst. rei herb. 22. La tige est haute d’environ cinq pieds, épaisse d’un pouce et demi, creuse d’un nœud à l’autre, canelée, vert pâle, velüe, accompagnée de feüilles de deux pieds et demi de long sur deux pieds de large, découpées jusques à leur côte en trois grandes parties, dont celles du milieu est recoupée en trois pieces, et la moyenne de celles-ci est encore taillée de même. Toutes ces feüilles sont lisses par dessus, blanches et velües par dessous, soutenuës par une côte plus grosse que le pouce, solide, charnüe, embrassant la tige par deux grandes aîles, qui forment une espece de gaine de neuf ou dix pouces de long. Des aisselles de ces feüilles sortent de grandes branches aussi hautes que la tige, et quelquefois davantage, chargées de fleurs blanches tout-à-fait semblables à celles du Sphondylium commun ; mais les ombelles qui les soutiennent ont un pied et demi de diametre ; les graines, quoique vertes et peu avancées, étoient beaucoup plus grandes que celles des autres especes de ce genre. Cette plante naît dans les débris de ces belles murailles qui sont sur le Port, et qui nous parurent de la premiere antiquité.

On doute si Strabon a voulu dire que cette ville eût un bon Port, ou s’il faut laisser dans cet auteur le mot qui exprime qu’elle n’en avoit point. Pour moi je crois que le vieux Mole qui est entiérement ruiné, et que l’on croit être l’ouvrage des Genois, avoit eté bâti sur les fondemens de quelqu’autre Mole plus ancien qui mettoit à couvert du vent du Nord, les vaisseaux des Heracliens : car la Rade qui forme la langue de terre ou la presque-isle d’Acherusias, est trop découverte, et n’est pas même d’un grand secours pour les saïques, bien loin de pouvoir servir de Port à des vaisseaux de guerre. Cependant Arrien dit positivement que le Port d’Heraclée étoit bon pour ces sortes de bâtimens. Xenophon assûre que les Heracliens en avoient beaucoup, et qu’ils en fournirent quelques-uns pour favoriser la retraite des Dix milles qui regardoient cette place comme une ville Gréque, soit qu’elle eût eté fondée par les Megariens, par les Bœotiens, par ceux de Milet, ou par Hercule même. La belle Médaille de Julia Domna, qui est chez le Roy, et dont le revers représente un Neptune, qui de la main droite tient un Dauphin, et de la gauche un Trident, marque bien la puissance que cette ville avoit sur mer : mais rien ne fait plus d’honneur à son ancienne marine, que la flote qu’elle envoya au secours de Ptolemée aprés la mort de Lysimachus l’un des successeurs d’Alexandre. Ce fut par ce secours que Ptolemée battit Antigonus ; et Memnon remarque qu’il s’y trouvoit un vaisseau nommé le Lyon, d’une beauté surprenante, et d’une grandeur si prodigieuse qu’il avoit plus de trois mille hommes d’équipage. Les Heracliens fournirent 13 galeres à Antigonus fils de Demetrius, pour s’opposer à Antiochus, et 40 aux Byzantins que le même Prince avoit attaquez. On sçait aussi que la ville d’Heraclée entretint pendant 11 ans, au service des Romains, deux galeres couvertes, lesquelles leur furent d’un grand secours contre leurs voisins, et même contre ces peuples d’Afrique qu’on appelloit Marrucins, d’où peut-être est venu le nom de Marroquins. L’Histoire est remplie de traits qui marquent bien la puissance des Heracliens sur mer, et par conséquent la bonté de leur Port. Aprés que Mithridate eut fait piller Scio par Dorylaüs, sous prétexte que cette Isle avoit favorisé les Rhodiens ; on mit, par l’ordre de ce Prince, les plus illustres Sciotes sur quelques vaisseaux pour les disperser dans le Royaume du Pont ; mais les Heracliens eurent la genérosité de les arrêter, de les mener dans leur Port, et de renvoyer ces malheureux chargez de présens. Enfin les Heracliens eurent le malheur eux-mêmes, quelques années aprés, d’être battus par Triarius General de la flote Romaine composée de 43 vaisseaux, laquelle surprit celle d’Heraclée forte seulement de 30 vaisseaux équipez à la hâte. Où mettre à couvert tant de navires, si ce n’est dans le Mole dont on vient de parler, puisqu’il n’y apoint de Port aux environs de cette place ? Si Lamachus General Athenien, qui avoit eté envoyé pour exiger les contributions des Heracliens, avoit eû l’entrée de ce Mole, il n’auroit pas perdu sa flote par la tempête, dans le temps qu’il ravageoit la campagne avec les troupes qu’il avoit débarquées. Ne pouvant retourner à Athenes, ni par mer, ni par terre, il y fut renvoyé, comme dit Justin, par les peuples d’Heraclée qui se crurent dédommagez du dégat que les Atheniens avoient fait sur leurs terres, en les obligeant à force d’honnêtetez à leur accorder leur amitié.

La caverne par laquelle on prétend qu’Hercule descendit aux Enfers pour enlever le Cerbere, et que l’on montroit encore du temps de Xenophon dans la peninsule Acherusias, est plus difficile à découvrir que l’ancien Port d’Heraclée, quoiqu’elle eust deux stades de profondeur. Elle doit s’être abimée depuis ce temps-là, car il est certain qu’il y a eû une caverne de ce nom, laquelle a donné lieu à la fable du Cerbere. On n’a pas frappé sans fondement une Médaille à la teste du 3 Gordien, dont le revers est un Hercule qui assomme le Cerbere aprés l’avoir mis hors de l’antre. Mr Foucaut Conseiller d’État en a une de Macrin, où ce chien est au pied d’Hercule debout, qui tient une massuë de sa main droite ; Si Hercule n’a pas eté le fondateur d’Heraclée, il y a certainement eté en grande venération. Pausanias nous apprend qu’on y celébroit tous les travaux de ce Heros. On voit une Médaille de Severe, où Hercule tient sa massuë d’une main, et de l’autre trois Pommes d’or du jardin des Hesperides. On a representé sur une Médaille de Caracalla, Hercule domptant Acheloüs sous la forme d’un taureau. Le combat de ce demi-dieu avec l’Amasone Hyppolite, est exprimé sur une Médaille de Macrin. Le combat du sanglier d’Erymanthe, sur une d’Heliogabale et les legendes de toutes ces Médailles sont au nom des Heracliens. Quand Cotta eut pris la ville d’Heraclée, il y trouva dans le Marché une statuë d’Hercule, dont tous les attributs étoient d’or pur. Pour marquer la fertilité de leurs campagnes, les Heracliens avoient fait frapper des Médailles avec des épis et des cornes d’abondance ; et pour exprimer la bonté des plantes medecinales que produisoient les environs de leur ville, on avoit representé sur une Médaille de Diadumene, un Esculape appuyé sur un bâton, autour duquel un serpent étoit tortillé.

Il ne nous reste aucune Médaille, que je sçache, des Roys, ou plutost des Tyrans de cette ville. L’extrait que Photius nous a conservé de Memnon, nous doit consoler de la perte de l’histoire que Nymphis d’Heraclée avoit faite de sa patrie. Non seulement cet auteur se rendit illustre par ses écrits, mais encore par cette Ambassade fameuse où il obligea les Galates à se retirer, dans le temps qu’ils mettoient tout à feu et à sang dans la campagne d’Heraclée.

Cette ville ne fut pas seulement libre dans les premiers temps, mais recommandable par ses Colonies. Clearque un de ses citoyens, qui pendant son exil avoit etudié à Athenes la Philosophie de Platon, y fut rappellé pour appaiser le peuple qui demandoit de nouvelles Loix et une nouvelle repartition des terres ; le Senat s’y opposoit puissamment, mais Clearque qui n’avoit pas l’esprit Platonicien se rendit maître des affaires, à la faveur du peuple ; il commit mille cruautez dans la ville, et Diodore de Sicile assûre qu’il avoit pris pour modele dans l’art de regner, Denys de Syracuse. Theopompe, fameux historien de Scio, rapporte que les citoyens d’Heraclée n’osoient aller faire leur cour à Clearque, qu’ils n’eussent auparavant déjeuné avec de l’herbe de la Rhüe, bien informez qu’il leur feroit présenter un verre de Cigüe pour les envoyer moins cruellement en l’autre monde.

Clearque fut tué la douziéme année de son regne, pendant les Bachanales que l’on celébroit dans la ville. Diodore assûre que son fils Timothée fut éleû en sa place et qu’il regna 15 ans ; mais Justin fait succeder à Clearque son frere Satyrus. Suidas même assûre que Clearque ne fut pas le premier tyran d’Heraclée, puisqu’il vit en songe Evopius autre tyran de sa patrie ; et Memnon, à qui il faut s’en rapporter, puisqu’il avoit employé douze livres de son Histoire pour y traiter celle d’Heraclée, est du sentiment de Justinien. Memnon, pour marquer le caractere de Satyrus, dit qu’il ne surpassoit pas seulement son frere en cruauté, mais encore tous les autres tyrans qui étoient au monde. Attaqué d’un cancer qui lui devora tout le bas ventre jusqu’aux entrailles, aprés avoir souffert autant qu’il le meritoit, il se déchargea du soin des affaires sur Timothée son neveu la 65 année de son âge, et la septiéme de son regne.

Timothée répondit parfaitement à son nom, et fut un Prince accompli dans la paix et dans la guerre ; aussi merita-t-il le nom de Bienfaiteur, et de Sauveur de sa patrie. Avant sa mort il associa au Gouvernement son frere Denys, lequel profitant de la retraite des Perses qu’Alexandre venoit de battre à la bataille du Granique, étendit assez loin les limites du Royaume d’Heraclée. Aprés la mort d’Alexandre et de Perdiccas, Denys épousa Amastris fille d’Oxathre frere de Darius, et coufine de cette belle Statira qui avoit merité d’avoir Alexandre pour mari. Alexandre même avoit pris soin, avant que de mourir, de marier Amastris à Craterus l’un de ses Favoris, lequel ensuite devenu amoureux de Philas fille d’Antipater, ne trouva pas mauvais qu’Amastris, ou Amestris selon Diodore de Sicile, épousât Denys. Ce Prince étoit un honnête homme qui quitta le nom de tyran pour prendre celui de Roy, qu’il soutint avec beaucoup de grandeur : et c’est sans doute de ce Roy dont parle Strabon, lorsqu’il assûre qu’il y eut des Tyrans et des Roys d’Heraclée. Le Roy Denys devint si gros et si gras parmi tant de félicitez, qu’il tomba dans une espece de léthargie, dont on avoit même de la peine à le faire revenir, en lui enfonçant des aiguilles bien avant dans les chairs. Nymphis attribuoit cette maladie à Clearque, fils du premier tyran d’Heraclée, il assûroit que ce Prince s’étoit fait enfermer dans une boëste, d’où il ne montroit que la teste pour donner ses audiances. On en croira ce qu’on voudra ; le bon Roy Denys, avec tout cet embonpoint, ne laissa pas d’avoir d’Amastris trois enfans, Clearque, Oxathre, et une fille de même nom. Il laissa la tutele de ses enfans, et l’administration du Royaume à sa femme, et mourut âgé de 55 ans, aprés en avoit regné 30, et merité le nom de Prince tres benin. Antigonus un des successeurs d’Alexandre, prit soin de la tutele des enfans de Denys et des affaires d’Heraclée. Mais Lysimachus ayant épousé Amastris, fut le maître de la ville, long-temps même aprés avoir abandonné cette Princesse ; car s’étant retiré à Sardes il épousa Arsinoë fille de Ptolemée Philadelphe.

Cependant Clearque II du nom monta sur le trône d’Heraclée avec son frere Oxathre : mais ces Princes se rendirent odieux par l’horrible assassinat de leur mere qu’ils firent étouffer dans un vaisseau où elle s’étoit embarquée pour aller apparemment d’Heraclée à Amastris, ville qu’elle venoit de fonder et de nommer de son nom. Lysimachus qui regnoit alors en Macedoine, outré d’une action si noire, par un juste retour de tendresse pour Amastris sa premiere femme, vint à Heraclée et fit mourir les deux Princes parricides : ainsi il n’y a pas d’apparence qu’ils ayent regné pendant 17 ans, comme le veut Diodore de Sicile, qui appelle Zathras le plus jeune, au lieu d’Oxathre. Lysimachus, suivant Memnon, remit la ville dans sa pleine liberté, mais elle n’en joüit pas long temps, car Arsinoë qui avoit beaucoup de credit sur l’esprit de ce Prince, en ayant obtenu la possession, en donna le gouvernement à Heraclite qui en fut le septiéme tyran.

Les Heracliens aprés la mort de Lysimachus, voulans secoüer le joug de la tyrannie, sous lequel ils avoient gémi pendant 75 ans, proposérent à Heraclite de se retirer avec ses richesses ; mais le tyran en fut si irrité, qu’il se mit en devoir de faire punir les principaux de la ville ; il ne fut pas néanmoins le plus fort, on le mit aux fers, on démolit les murailles de la citadelle jusques aux fondemens ; et aprés avoir envoyé une Ambassade à Seleucus, autre successeur d’Alexandre, on proclama Phocrite administrateur de la ville ; Seleucus ayant receû fort mal leurs Ambassadeurs, ils firent une ligue avec Mithridate Roy du Pont, avec les Bizantins, et avec ceux de Chalcedoine ; et ils receurent même tous les exilez de leur ville.

La Republique d’Heraclée se soutint avec honneur, jusqu’au temps que les Romains se rendirent formidables en Asie. Pour s’assûrer du Senat, cette Republique députa à Paul Emile et aux deux Scipions ; il ne tint pas même aux Heracliens qu’Antiochus ne fist sa paix avec les Romains. Enfin l’intelligence fut si bien établie entre Rome et Herclée, que ces deux villes firent entre elles une ligue offensive et deffensive, dont on écrivit les conditions sur des tables de cuivre à Rome dans le Temple de Jupiter Capitolin, et à Heraclée dans celui de ce même Dieu. Cependant Heraclée fut assiegée vigoureusement par Prusias Roy de Bithynie, qui l’auroit emportée sans un coup de pierre qui lui cassa la cuisse, ce qui l’obligea de se retirer dans le temps qu’il alloit monter à l’escalade. Aprés cela les Galates inquietérent fort cette ville, mais ils furent obligez de se retirer. Malgré son alliance avec les Romains, elle crut qu’il étoit de son interêt de garder la neutralité pendant la guerre que les Romains firent à Mithridate sos le commdanement de Murena. Epouvantée d’un côté de leur formidable puissance, et allarmée du voisinage du Roy du Pont, Heraclée refusa d’abord l’entrée de son Port à l’armée de ce Prince, et ne lui fournit que des munitions de bouche. Ensuite à la persuasion d’Archelaus General de la flote, les Heracliens lui donnérent cinq galeres, et coupérent la gorge si secrettement aux Romains qui se trouvérent dans leur ville pour exiger le tribut, qu’on ne pût jamais avoir aucun indice de leur mort. Enfin Mithridate lui-même fut reçû dans la place par le moyen de Lamachus son ancien ami qu’il gagna à force d’argent.

Ce Prince y laissa Cannacorix avec quatre mille hommes de garnison ; mais Lucullus aprés avoir battu Mithridate fit assiéger la ville par Cotta, qui l’ayant prise par trahison et entiérement pillée, la réduisit en cendres. Il reçeut le surnom de Pontique à Rome ; mais les richesses immenses qu’il avoit emportées d’Heraclée, lui attirérent de cruelles affaires. Il fut accusé en plein Senat par un des plus illustres citoyens, qui dépeignit avec des couleurs si vives l’incendie d’une puissante ville, laquelle n’avoit manqué à l’alliance des Romains que par la fraude de ses Magistrats, et par la fourberie de ses ennemis, qu’un Senateur ne pût s’empescher de dire à Cotta, nous t’avions ordonné de prendre Heraclée, mais non pas de la détruire. On renvoya par ordre du Senat tous les captifs, et les habitans furent rétablis dans la possession de leurs biens. On leur permit l’usage de leur Port et la faculté de commercer. Britagoras n’oublia rien pour la repeupler et fit longtemps, quoi qu’inutilement, sa cour à Jules Cesar pou obtenir la premiere liberté de ses citoyens. Ce fut apparemment dans ce temps-là que les Romains y envoyérent la Colonie dont parle Strabon, et dont une partie fut reçeüe dans la ville et l’autre dans la campagne. Avant la bataille d’Actium M. Antoine donna ce quartier d’ Heraclée à Adiatorix fils de Demenecelius Roy des Galates, et celui-ci par la permission, à ce qu’il dit, d’Antoine, fit couper la gorge aux Romains qui s’y trouvérent ; mais aprés la défaite de ce General il servit de triomphe, et fut mis à mort avec son fils. Aprés cette expédition, Heraclée fut du département de la Province du Pont, laquelle fut jointe à la Bithynie. Voilà comment cette ville fut incorporée dans l’Empire Romain sous lequel elle fleurissoit encore, comme il paroît par le reste de l’inscription de Trajan, dont on a parlé plus haut.

Herclée passa ensuite dans l’Empire des Grecs, et c’est dans la décadence de cet Empire qu’on luy donna le nom de Penderachi, lequel suivant la prononciation des Grecs, semble un nom corrompu d’Heraclée du Pont. Elle fut possedée par les Empereurs de Trebisonde aprés que les François eurent occupé l’Empire de Constantinople ; mais Theodore Lascaris l’enleva à David Comnene Empereur de Trebisonde. Les Genois se saisirent de Penderachi dans leurs conquêtes d’Orient, et la gardérent jusques à ce que Mahomet II le plus grand Capitaine de son temps, les en chassa. Depuis ce temps là elle est restée aux Turcs ; ils l’appellent Eregri qui paroit tenir encore quelque chose d’Heraclée. Presentement on n’y connoît ni Tyrans, ni Romains, ni Genois. Un seul Cadi y exerce la Justice, un Vaivode y exige la taille et la capitation des Grecs, les Turs y payent seulement les droits du Prince ; trop heureux de fumer tranquillement parmi ces belles mazures, sans savoir ni s’embarrasser de ce qui s’y est passé autrefois.

Nous ne fûmes pas aussi long-temps dans Penderachi qu’il m’en auroit fallu pour pouvoir en débroüiller l’histoire, car nous ne fîmes qu’y coucher ; et nous en partîmes le 2 May par un beau temps qui nous laissa faire 80 milles tout à nôtre aise. Nous entrâmes sur les quatre heures aprés midi dans la riviere de Partheni, dont les Grecs ont encore conservé le nom ; mais les Turcs l’appellent Dolap. La riviere n’est pas bien grande, quoique ce fut une de celles que les Dix milles apprehendoient de passer. Strabon et Arrien assûrent qu’elle séparoit la Paphlagonie de la Bithynie. Si ce premier autheur revenoit au monde, il la trouveroit aussi belle qu’il l’a décrite. Ses eaux coulent encore parmi ces prairies fleuries qui lui avoient attiré le nom de Vierge. Denys de Byzance auroit mieux fait de les faire passer au travers de la campagne d’Amastris, que par le milieu de la ville ; aussi croit-il que le nom de Vierge lui fut donné à l’occasion de Diane que l’on adoroit sur ses bords. Les Citoyens d’Amastris l’avoient representée sur une Médaille de M. Aurele ; le fleuve a le visage d’un jeune home couché, tenant un roseau de la main droite, avec le coude appuyé sur des roches d’où sortent ses eaux. Pline n’a pas bien connu la disposition de ces côtes, car il a placé la riviere de Partheni bien loin au delà d’Amastris, et même plus loing que Stephane dont nous parlerons dans la suite. Cependant nous découvrîmes Amastris le lendemain 3 May sur les 9 heures du matin, et nous nous retirâmes ce jour là dans la riviere de Sita, aprés avoir fait 70 milles, moitié à la voile et moitié à la rame.

Amastris, qu’on appelle aujourd’hui Amastro, et non pas Famastro, comme l’on voit dans nos Cartes, est un méchant village bâti sur les ruines de l’ancienne ville d’Amastris, par la Reine dont on vient de parler, laquelle y réunit quatre villages, Sesame, Cytore, Cromna et Tios ; mais les habitans de Tios quitterent peu de temps aprés cette societé ; et Sesame qui étoit comme la citadelle de la ville, prit proprement le nom d’Amastris. Il faut lire Arrien pour bien entendre Strabon ; car Arrien comptant 90 stades, de la riviere Parthenius à Amastris ; 60 stades d’Amastris à Erythine, autant de là à Cromna, et de Cromna à Cytore, où il y avoit un Port, 90 stades ; on ne peut conclure autre chose, si ce n’est que la Reine Amastris pour peuple sa nouvelle ville y fit venir des habitans de tous ces villages. Memnon d’ailleurs le déclare en termes exprés, et assûre que ce changement arriva aprés la retraite d’Amastris, indignée de ce que Lysimachus son mari venoit d’épouser Arsinoë à Sardes. Or puisque, selon Strabon, la citadelle qui s’appelloit auparavant Sesame, prit le nom d’Amastris, il est hors de doute que l’ancienne ville de Sesame, dont a fait mention Estienne de Byzance, où il dit que Phinée fixa sa premiere demeure, étoit située où est presentement Amastro. Pline convient qu’autrefois Amastris s’appelloit Sesame, et que le mont Cytore si fameux par ses boüis, dont toutes les côtes de la mer Noire sont couvertes, étoit éloignée de Tios de 63 milles. Cytore fut un Port dépendant de Sinope, mais Amastris suivit la fortune d’Heraclée. La situation d’Amastris est avantageuse, car elle se trouve sur l’Isthme d’une presqu’isle, dont les deux échancrures forment autant de Ports ; du temps d’Arrien il y en avoit un fort bon pour les vaisseaux de guerre, tous les deux sont remplis de sable aujourd’hui. Cet auteur traite Amastris de ville grecque, à cause que sa fondatrice, quoique Persienne, étoit Reine d’Heraclée, et qu’elle avoit commencé par une colonie de Grecs. La bonté des Ports d’Amastris avoit donné lieu au Senat et au peuple de cette ville de faire frapper quelques Médailles : on en trouve aux testes de Nerva, de M. Aurele, de la jeune Faustine, de Lucius Verus, dont les revers répresentent une fortune debout, laquelle tient de la main droite un timon, et de la gauche une corne d’abondance. On n’avoit pas manqué d’en frapper en l’honneur de Neptune, comme celle d’Antonin Pie qui est chez le Roy, où ce Dieu marin tient de la main droite un Dauphin, et de la gauche un Trident. Il est assez surprenant qu’il se voye tant de Médailles d’une ville qui n’a pas fait beaucoup de bruit dans l’Histoire : on y en avoit frappé, pour ainsi dire, pour toutes les Divinitez. La Diane d’Ephese n’y avoit pas eté oubliée. Il y a chez le Roy une Médaille de Domitia femme de Domitien, sur le revers de laquelle cette Diane est répresentée. On voit des Médailles d’Amastris à la teste d’Antonin Pie, avec des revers de Jupiter, de Junon, de la Mere des Dieux, de Mercure, de Castor et de Pollux. On en voit même une à la teste de M. Aurele, et au revers d’Homere, comme si la ville d’Amastris avoit voulu se glorifier de la naissance de ce grand homme. Il n’y a pas de plus belle Médaille de cette ville que celle qui est chez le Roy, à la teste de Julia Mæsa, le revers répresente Bacchus tout debout vêtu en femme, tenant une pinte de la main droite ; Jupiter est à gauche debout aussi mais avec des attributs bien differens, car il a une pique à la droite, et la foudre à la gauche. La Médaille de M. Aurele marque bien que cette ville devoit avoir eû des avantages considérables sur ses voisins, puisqu’elle a pour revers une femme avec des trophées à sa gauche. Celles de Faustine la jeune et de Gordien Pie sont remarquables par leurs revers, sur lesquels il y a une Victoire qui de la main droite tient une couronne et une palme de la gauche. Celle de Lucius Verus n’est pas moins estimable, c’est une Victoire aîlée avec les mêmes attributs. Le Roy en a une belle à la teste du même Empereur ; Mars tout nud est sur le revers le casque en teste, dans l’attitude d’un homme qui marche la pique à la main droite, et un bouclier à la gauche. Par rapport à la Medecine, je sçai bon gré aux citoyens d’Amastris d’avoir frappé plusieurs Médailles en son honneur : on voit beaucoup d’Esculapes d’Amastris avec des bâtons, autour desquels un serpent est tortillé. La Deesse Salus est répresentée sur quelques autres où les serpens ne sont pas oubliez ; la pluspart des testes sont d’Adrien, d’Antonin Pie, de M. Aurele, de Faustine la jeune.

On ne voit aucune Médaille de la fondatrice Amastris qui fut suffoquée sur mer par ordre de ses freres. Aprés sa mort Lysimachus donna les villes d’Amastris, d’Heraclée et de Tios à sa femme Arsinoë, qui les remit à Hercule 7e. tyran ou Roy d’Heraclée. Son regne ne fut pas long, car Lysimachus étant mort quelque temps arpés, Heraclée et Amastris secoüérent le jour. Amastris même fut démembrée du Royaume des Heracliens ; et lorsque Antiochus fils de Seleucus déclara la guerre à Nicomede Roy de Bithynie, ce même Nicomede qui avoit besoin du secours des Heracliens, ne pût jamais les faire rentrer dans la possession d’Amastris, parce qu’elle étoit occupée par Eumene qui aima mieux en faire présent à Ariobarzane fils de Mithridate, que de la rendre à ceux d’Heraclée.

Aprés la prise d’Heraclée par Cotta, Triarius par l’ordre de ce General se saisit d’Amastris où Cannacorix s’étoit retiré ; et depuis ce temps là cette ville resta sous la domination des Romains et de leurs Empereurs, jusques à l’établissement des Empereurs Grecs. Elle fut de l’Empire de Trebisonde fondé par les Comnenes, aprés que les François se furent établis à Constantinople : mais Theodore Lascaris ayant défait Iathine Sultan d’Iconium, prit Amastris en 1210. avec Heraclée, et quelques autres places. Amastris étoit en la puissance des Genois lorsque Mahomet II prit Constantinople et Pera. Ils jugérent à propos de lui déclarer la guerre sur le refus qu’il fit de leur rendre Pera. Mahomet alla en personne à Amastris avec une nombreuse artillerie, laquelle fit une si forte impression, non sur les murailles de la ville, mais sur l’esprit des habitans, qu’ils lui en ouvrirent les portes. Il n’y laissa que la troisiéme partie des habitans, et fit transporter le reste à Constantinople.

Nous laisserons la ville d’Amastro entre les mains des Turcs, et pousuivrons nôtre route. Le 4 May nous quittâmes la riviere de Sita que je ne trouve ni dans les Cartes nidans les Auteurs : nous n’allâmes qu’à 30 milles au delà, et la tramontane nous obligea de camper sur une méchante plage où nous eûmes de la peine à nou smettre à l’abri du vent. Le 5 May nous doublâmes le Cap Pisello, que les anciens ont connu sous le nom de Carambis, et qu’ils ont opposé au front de Belier de la Chersonese Taurique, que l’on appelle aujourd’hui la petite Tartarie ou Crimée. Les anciens, comme remarque Strabon, ont ocmparé la mer Noire à un arc bandé, dont la corde est representée par la côte meridionale, laquelle seroit presque en ligne droite sans le Cap Pisello.

Ce jour là 5 May nous ne fîmes que 50 milles, et campâmes sur le bord de la mer à Abono où il n’y a que de méchantes casernes destinées pour un grand nombre d’ouvriers qui travaillent à des cordes pour les vaisseaux et pour les galeres du Grand Seigneur. J’ai oublié de dire que les côtes de la mer Noire fournissent abondamment tout ce qu’il faut pour remplir les arsenaux, les magazins et les ports de cet Empereur. Comme elles sont couvertes de forests et de villages, les habitans sont obligez de couper des bois pour la marine, et de les scier. Quelques-uns travaillent aux cloux, les autres aux voiles, aux cordes et agretz necessaires. On met des Janissaires qui ont inspection sur ces ouvriers, et il y a des Commissaires pour lever les equipages. C’est de là que les Sultans ont tiré leurs plus puissantes flotes dans le temps de leurs conquêtes, et rien ne seroit plus aisé que de rétablir leur marine. Le pays est excellent, il abonde en vivres, comme bled, ris, viande, beurre, fromages ; et les gens y vivent tres sobrement.

Il semble qu’Abono soit le reste du nom d’une ancienne ville appellée Les murs d’Abonos. Si j’écrivois à quelque homme de lettre condamné depuis long-temps à feüilletter des vieux livres, je me ferois beaucoup valloir sur cette prétenduë découverte ; mais comme j’ay l’honneur d’écrire à un Ministre qui connoît la juste valeur des choses, à peine osai-je proposer cette conjecture. Quoiqu’il en soit, ces murs d’Abono n’ont jamais êtez qu’un méchant village dont Strabon, Arrien, Ptolemée et Estienne de Byzance nous ont conservé le nom.

Je fais bien plus de cas d’une espece admirable de Chamœrhododendros à fleur jaune que nous y découvrîmes ; non seulement elle peut servir, de même qu’une autre belle espece de ce genre à fleur purpurine que nous avions veüe au delà de Penderachi, à éclaircir un endroit de Pline ; mais encore à rendre raison de cette cruelle avanture arrivée aux Dix milles, qui aprés la défaite du jeune Cyrus se retirérent dans leur pays par les côtes de la mer Noire. J’aurai l’honneur, Msgr, de vous envoyer les descriptions de ces deux plantes, lorsque nous en aurons veû les fruits bien formez.

Nous partîmes d’Abono le 16 May dans le dessein d’aller à Sinope ; mais la pluye nous obligea de rester à moitié chemin, et de camper le long de la plage à 40 milles de cette ville. On voit d’assez beaux villages sur la côte, à l’entrée des bois qui sont d’une beauté surprenante. Stephanio n’est pas un des moindres ; ce nom a tant de rapport avec celui de Stephane qui se trouve dans Pline, dans Arrien, dans Marcien d’Heraclée et dans Estienne de Byzance, qu’on ne peut guere douter qu’il n’en soit dérivé, et que par conséquent l’ancienne ville ne fust proche de ce village.

La mer fut si grosse le lendemain 17 May, que nous fûmes obligez de débarquer à une anse à huit milles de Sinope, où nous allâmes le même jour à pied en herborisant ; nous y séjournâmes pendant deux jours.


J’ay l’honneur d’être avec un profond respect, etc.