Relation d’un voyage du Levant/17

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Relation d’un voyage du Levant, fait par ordre du Roy
Imprimerie Royale (Tome IIp. 202-239).

Lettre XVII.

A Monseigneur le Comte de Pontchartrain, Secretaire d’Etat et des Commandemens de Sa Majesté, etc.

Monseigneur,

Il seroit à souhaiter que parmi tant de Reglemens qui ont eté faits en France pour l’avancement des Sciences et des beaux Arts, il y en eût quelqu’un qui regardât précisément la perfection de la Geographie : car les fautes que font les Geographes sont tres essentielles, et elles sont cause que tres souvent les voyageurs, les Pilotes, et même quelquefois les Officiers Géneraux prennent de fausses mesures. Je voudrois qu’on exigeast des Georgaphes quelques marques de leur capacité, avant que de leur permettre de publier des Cartes ; et qu’ils fussent obligez de voyager eux-mêmes pendant un certain temps, puisqu’ils veulent guider les autres dans leurs voyages.

Je ne trouve rien de si difficile que de faire une Carte Geographique qui soit exacte. Il faudroit pour cela parcourir les lieux dont on veut donner le plan, en prendre les mesures avec de bons instrumens, et faire les observations necessaires par rapport au ciel. Nos plus fameux Geographes travaillent le plus souvent à veüe de pays, sans connoître les endroits qu’ils veulent répresenter ; ils copient les Cartes qui ont déja paru, ils s’en rapportent à des relations imparfaites, et ils se croyent fort habiles quand ils ont fait graver sur les marges de leurs ouvrages quelques ornemens particuliers, qui le plus souvent n’ont aucun rapport avec les pays dont ils font la description. Les Cartes marines sont plus exactes que les autres, parce que les frequens naufrages ont enfin fait sentir la necessité qu’il y a de connoître les côtes ; neantmoins les contours de ces côtes sont ordinairement mal dessinez. Enfin si l’on a des connoissances certaines par rapport à la Geographie, comme il n’en faut pas douter, on en a l’obligation aux Astronomes qui, par des observations réiterées, ont déterminé la position d’une infinité de lieux. Que ne doit-on pas aux découvertes de Galilée et de ceux qui ont suivi ses veües ? Non seulement Mr Cassini merite le nom du plus grand Astronome de ce siécle, mais encore celui du plus grand Geographe qui ait paru. Si nous avons d’excellentes Cartes de Mrs de Lisle, c’est parce qu’ils sont habiles Cosmographes, et qu’ils sont en commerce avec les plus sçavans Astronomes, et avec les plus habiles voyageurs. Combien voit-on de Geographes en France, en Hollande, et en Italie où se font la pluspart des Cartes nouvelles, soit de terre, soit de mer ; combien, dis-je, voit-on de Geographes s’appliquer à l’Astronomie ? La pluspart bâtissent des Royaumes, des Provinces, des Mappemondes auprés de leur feu, la regle et le compas à la main, sans être jamais sortis de leur ville, ou sans avoir consulté ceux qui ont eté sur les lieux.

Tournefort Relation T2 p203 Sinope.jpg

C’est la position de Sinope qui m’a mis de mauvaise humeur contre nos Geographes. Elle est si bien marquée dans Polybe et dans Strabon, qu’il n’est pas permis d’ignorer que cette ville occupe l’Isthme d’une presqu’isle d’environ six milles de circuit, terminée par un Cap considérable. Cependant Sinope est répresentée dans nos Cartes sur une plage toute découverte, sans qu’on y remarque aucun Port, quoiqu’elle en ait deux fort bons et bien décrits par Strabon. Une situation si avantageuse invita sans doute les Milesiens à y bâtir une place, ou au moins à y envoyer une colonie ; car Autolicus, un des Argonautes, passoit pour en être le fondateur. Plutarque et le Scholiaste d’Appollonius le Rhodien, remontent plus loin pour trouver l’origine de cette ville, mais on ne s’interesse plus pour ces sortes de recherches. Les habitans de Sinope entreprirent de fortifier toutes les avenuës de leur Cap pour s’opposer aux entreprises de ce Mithridate qui, suivant Polybe, descendoit d’un des sept Perses qui firent mourir les Mages, et qui gouvernoit le pays que Darius avoit donné pour récompense à ses ancêtres sur la côte du Pont Euxin : c’étoit peut-être le même Mithridate fondateur du Royaume du Pont ?

Il ne faut pas confondre ce fondateur avec le grand Mithridate Eupator fils de Mithridate Evergete. Eupator naquit à Sinope, il y fut elevé, il l’honora de ses bienfaits, la fortifia et la mit en état de résister à Murena General de l’armée Romaine, aprés que Sylla se fut retiré d’Asie : Enfin Mithridate fit Sinope la capitale de ses Etats, et Pompée voulut qu’il y fust enterré. Pharnace fut le premier qui priva cette ville de sa liberté. Ce Pharnace ne fut pas le fils du grand Mithridate, mais son ayeul ; car suivant la généalogie des Roys du Pont, dessée par Tollius, il y eût un Pharnace qui fut pere de Mithridate Evergete. Lucullus joignit Sinope aux conquêtes des Romains en délivrant cette place du joug des Ciliciens, qui s’en étoient emparez, sous pretexte de la conserver à Mithridate. Les Ciliciens, aux approches des troupes Romaines, mirent le feu à la ville et se sauvérent pendant la nuit : mais Lucullus, que les veritables citoyens regardoient comme leur liberateur, entra dans Sinope et fit mourir huit mille Ciliciens qui n’avoient pas fait la même diligence que les autres. Il rétablit les habitans dans la possession de leurs biens et leur rendit toutes sortes de bons offices ; frappé de ce qu’il avoit veû en songe le fondateur de leur ville le jour qu’il y fit son entrée. Les Romains y envoyérent une Colonie, laquelle occupa une partie de la ville et de la campagne. Cette campagne est encore aujourd’hui telle que Strabon l’a dépeinte, c’est à dire, que le terrein qui est entre la ville et le Cap est rempli de jardins et de champs. Appien rapporte la prise de Sinope d’une autre maniére, neanmoins il convient du songe et de la clemence de Lucullus. Ce General, selon Plutarque, en poursuivant les fuyards, trouva sur le bord de la mer la statuë de ce même Autolycus, laquelle ils n’avoient pas eû le temps d’embarquer, et la fit enlever. C’étoit un bel ouvrage auquel on rendoit des honneurs divins et qui, suivant la croyance des peuples, rendoit des Oracles.

Il y a apparence que l’on frappa dans ce temps-là à Sinope la Médaille que j’en ay apportée, ou du moins que c’est à l’occasion de Lucullus qu’elle y fut frappée. D’un côté c’est une teste nuë à la Romaine, laquelle me paroit celle de ce General ; au revers c’est une corne d’abondance qui marque les richesses que les Ports de Sinope y attiroient. Elle est placée entre les deux bonnets de Castor et de Pollux ; et ces bonnets qui sont surmontez d’autant d’étoilles, nous apprennent que ces enfans de Jupiter et de Leda favorisoient la navigation des Sinopiens. Les Colonies qu’ils avoient fondées marquent que leur puissance sur mer s’étendoit bien loin ; mais il n’y a rien de plus glorieux pour cette ville, que le secours qu’elle donna au reste de l’armée des Dix mille Lacedemoniens, dont la retraite fait un des plus beaux morceaux de l’Histoire grecque.

Les Sinopiens affectérent même, sous les Empereurs Romains, de conserver à leur ville le nom de Colonie Romaine. Patin nous a donné le type de deux Médailles dont les legendes en font mention, l’une est à la teste de Caracalla, et l’autre à celle de Geta : celle-ci a pour revers un poisson, et me fait souvenir du grand commerce de poisson qu’on fait encore aujourd’hui en cette ville. Hormis les cables et les cordes que l’on y charge pour Constantinople, on n’y trafique qu’en salines et en huile de poisson. Les principales salines sont les Maquereaux et les Pelamides ou jeunes Thons. Les huiles se tirent des Dauphins et des veaux de mer. A l’égard de la Médaille de Caracalla, elle répresente Pluton à demi couché sur un lit ; sa teste est chargée d’un boisseau, une aigle s’appuie sur le poing de sa main gauche, et il tient de la droite une haste pure, c’est à dire une lance sans fer. Tacite aprés avoir parlé des prétendus miracles de Vespasien qui avoit rendu la veüe à un aveugle et fait marcher un estropié dans la ville d’Alexandrie, raconte de quelle maniére la statuë de Pluton, ou du Jupiter de Sinope, fut transportée à Alexandrie par ordre de Ptolemée premier Roy d’Egypte. Ce Prince envoya une celebre Ambassade au Roy de Sinope, appellé Scydrothemis, lequel gagné par des présens d’un grand prix, aprés avoir amusé les députez pendant trois ans sous divers pretextes, permit enfin que le Dieu partît ; mais ce ne fut pas sans miracle. Pour satisfaire apparemment le peuple qui envioit un si grand bonheur à l’Egypte, et qui apprehendoit les suites fâcheuses du départ de cette divinité ; on fit courir le bruit que le Temple étoit tombé, et que la statüe étoit venüe s’embarquer d’elle-même et de son bon gré. Que ne dit-on pas quand on veut parler miracle ? Le bruit se répandit qu’elle avoit passé dans trois jours de Sinope à Alexandrie. On lui dressa dans cette ville un Temple magnifique, dans le même endroit où il y en avoit eû autrefois un consacré à Serapis et à Isis ; le nom même de Serapis lui en resta peut-estre pour cette raison ; car Eustathe remarque que le Dieu Serapis des Egyptiens est le même que le Jupiter de Sinope.

Pharnace par sa révolte ayant obligé le grand Mithridate son pere à se tuer, feignit d’être ami des Romains, et se contenta du Bosphore Cimmerien que Pompée lui accorda : mais quelque temps aprés se flattant de pouvoir recouvrer les autres Royaumes de son pere, pendant que ce même Pompée et Jules Cesar avoient mis en combustion tout l’Empire Romain, il leva le masque et prit plusieurs villes des côtes du Pont-Euxin ; Sinope ne fut pas des dernieres. Il fut battu ensuite par Cesar et obligé de rendre Sinope à Domitius Calvinus qui eut ordre du General de continüer la guerre contre Pharnace. On ne sçait pas si la ville fut maltraitée alors, mais il est certain que les murailles en étoient encore belles du temps de Strabon qui vivoit sous Auguste ; celles d’aujourd’hui ont été bâties sous les derniers Empereurs Grecs. Les murailles sont à double rempart, deffenduës par des tours la pluspart triangulaires et pentagones, qui ne présentent qu’un angle. La ville est commandée du côté de terre, et il faudroit deux armées navales pour l’assiéger par mer. Le Château est fort négligé aujourd’hui. Il y a peu de Janissaires dans la ville, et l’on n’y souffre aucuns Juifs. Les Turcs qui se méfient des Grecs, les obligent de loger dans un grand fauxbourg sans deffence. Nous ne trouvâmes aucune inscription ni dans la ville ni aux environs, mais en récompense, outre les morceaux de colomnes de marbre qui sont enclavez dans les murailles, on en voit une prodigieuse quantité dans le cimetiere des Turcs, parmi plusieurs chapiteaux, bases et piédestaux de même espece : ce sont les restes des débris de ce magnifique Gymnase, du Marché et des Portiques dont Strabon fait mention, sans parler des anciens Temples de la ville. Le Pacha campa avec toute sa Maison au pied des murailles, entre la ville et le fauxbourg. Pour nous qui étions regardez comme des profanes, quoiqu’on nous traitât chez le Pacha le plus honnêtement du monde, nous logeames dans le fauxbourg chez un Grec qui vendoit de fort bon vin de treille, car on n’y voit point de vignes basses. Les eaux y sont excellentes, et l’on y cultive des Oliviers d’une grandeur assez raisonnable : mais quelque belle que soit cette campagne, elle ne produit que des plantes assez communes, si l’on en excepte une espece d’Asinthe qui naît dans le sable le long de la marine, et qui suivant les aparences doit être l’Absinthe Pontique des anciens, laquelle je crois n’avoir été connüe d’aucun auteur moderne. Peut-être qu’elle est plus commune vers les embouchûres du Danube, car Ovide assûre que les champs n’y produisent rien de plus ordinaire que l’absinthe. Peut-être aussi qu’il parle en poëte, et qu’il ne se sert du mot d’Absinthe, que pour mieux faire sentir les amertumes de son exil.

La plante dont nous parlons est un sous-arbrisseau de la hauteur de deux pieds, dur, touffu, et branchu dés le bas où il est gros comme le petit doit et roussâtre. Le reste, de même que les branches, en est cotoneux et blanc. Toute la plante est garnie de feüilles de même couleur, assez molles, presque rondes, larges de deux pouces ; mais découpées plus menu que cette espece que l’on cultive dans les jardins sous le nom de la petite Absinthe, ou de l’Absinthe de Galien. Des aisselles des feüilles de nôtre Absinthe du Pont, naissent des branches et des brins chargez de feüilles moins arrondies et découpées encore plus menu ; les derniéres qui se trouvent vers l’extrémité des branches, lesquelles sont assez serrées les unes contre les autres, n’ont qu’environ demi pouce de long sur demi ligne de large, et sont ordinairement toutes simples, ou n’ont au plus qu’une ou deux divisions. Les fleurs naissent en abondance tout le long des branches et des brins qui sont plus cotoneux et plus blancs que le reste de la plante. Chaque fleur est un bouton de deux lignes de long composé de feüilles tres menuës posées en écailles et couvertes d’un duvet assez épais, lesquelles enveloppent sept ou huit fleurons d’un jaune pâle, tres menus, divisez en cinq pointes dans l’endroit où ils s’évasent ; ils laissent échaper une petite gaine plus foncée, au travers de laquelle déborde un filet verdâtre. Chaque fleuron porte sur un embryon de graine, qui ne meurit que dans l’arriere saison ; elle est tres-petite et brune. On cultive cette espece d’Absinthe dans le Jardin du Roy depuis plus de 20 ans, et je ne sçai d’où elle y est venüe. Peut-être que quelque Missionnaire en a apporté la graine des côtes de la mer Noire. La racine de cette espece d’Absinthe est dure, ligneuse, roussatre, divisée en fibres ondoyantes et cheveluës. Les feüilles et les fleurs sont d’une tres-grande amertume. Leur odeur est moins forte que celle de l’Absinthe commune qui se trouve naturellement dans les Alpes, et que l’on cultive dans tous les jardins de l’Europe.

Charatice Capitaine Mahometan surprit Sinope et la pilla, dans le dessein d’enlever les thresors que les Empereurs y avoient mis en dépost ; mais il fut obligé d’abandonner la place sans toucher aux richesses, sur l’ordre du Sultan son maître qui recherchoit l’amitié d’Alexis Comnene, et qui lui avoit envoyé un Ambassadeur. Le gouvernement de la ville fut donné à Constantin Dalastene parent de l’Empereur, et le plus grand Capitaine de ce temps-là. Lorsque les François et les Venitiens se rendirent maîtres de Constantinople, Sinope tomba sous la puissance des Comnenes, et fut une des principales villes de l’Empire de Trebisonde. Sinope devint dans la suite une Principauté indépendante de Trebisonde ; et ce fut apparemment quelque Sultan qui en fit la conquête dans le temps qu’ils se répandirent dans l’Asie mineure, car Ducas rapporte que Mahomet II étant à Angora en 1461. y fut salüé, et reçeut les presens d’Ismael Prince de Sinope, par les mains de son fils. Mahomet lui ordonna de faire savoir à son pere qu’il eût à lui remettre ses États ; le compliment étoit un peu dur, mais la flote Turque paroissant devant la ville, fit prendre à Ismael le parti d’obéir. Calcondyle assûre qu’il fit un échange de sa Principauté avec la ville de Philippopolis en Thrace, quoiqu’il y eût 400 pieces d’artillerie sur les remparts de Sinope. Par le même traité Mahomet acquit Castamene ville tre forte, laquelle dépendoit de la même Principauté. Les Turcs qui reprochent aux Chrétiens de se faire entre eux de cruelles guerres, ne sont pas bien instruits de l’Histoire de leur Empire ; car les premiers Sultans n’ont pas fait difficulté de dépoüiller les premiers Mahometans dont les terres étoient, comme l’on dit, de leur bienséance. Tout le monde sçait qu’ils n’ont conquis l’Asie mineure que sur des Princes de leur religion qui s’étoient erigez en petits Souverains aux dépens des Grecs.

On ne sçauroit passer par Sinope sans se souvenir du fameux Philosophe Diogene le Cinique : ce Diogene dont Alexandre admiroit les bons mots en étoit natif. Vous sçavez, Msgr, qu’Alexandre dit un jour à ses Courtisans, qu’il souhaiteroit être Diogene, s’il n’étoit pas Alexandre, et que ce fut à l’occasion d’une réponse de ce Philosophe ; car le Prince l’ayant honoré d’une de ses visites à Corinthe, lui demanda s’il avoit besoin de quelque chose : Diogene lui répondit, qu’il n’avoit besoin que de la chaleur du Soleil, et qu’il le supplioit de se ranger pour ne pas l’en priver. On voit son Epitaphe sur un ancien marbre à Venise dans la cour de la maison d’Erizzo ; elle est au dessous de la figure d’un Chien qui est assis sur son derriere, et on peut la traduire ainsi.

Dem. Parle donc Chien, de qui gardes-tu le tombeau avec tant de soin ? Rép. Du Chien. Dem. Qui estoit donc cet homme que tu appelles Chien ? Rép. C’étoit Diogene. Dem. D’où est-ce qu’il étoit ? Rép. De Sinope, c’est lui qui vivoit autrefois dans un tonneau, et qui a presentement les astres pour domicile.

Au reste la terre de Sinope de laquelle Strabon, Discoride, Pline et Vitruve ont parlé, n’est pas verte, comme plusieurs personnes le croyent, s’imaginans que la couleur verte que l’on appelle Sinople en terme de Blazon, en a tiré son nom. La terre de Sinope est une espece de Bol plus ou moins foncé, que l’on trouvoit autrefois autour de cette ville et que l’on y apportoit pour le distribuer. Ce qui marque que ce n’étoit autre chose que du Bol, c’est que les autheurs, que l’on vient de citer, assûrent qu’il étoit aussi beau que celui d’Espagne : tout le monde sçait qu’on trouve de tres beau Bol en plusieurs endroits de ce Royaume, où on l’appelle Almagra ; et ce Bol, suivant les apparences, est un Safran de Mars naturel. Il se peut faire neanmoins qu’il y ait quelque espece de terre verte dans la campagne de Sinope, car Calcondyle assûre qu’il y a d’excellent cuivre aux environs, et je crois que la terre verte que les anciens nommoient Theodotion n’étoit proprement que du vert de gris naturel, tel qu’on le trouve dans les mines de cuivre. Les anciens estimoient la terre verte de Scio, mais on ne l’y connoît plus, ou du moins personne ne pût nous en apprendre des nouvelles.

Nous partîmes de Sinope le 10 May, et nous ne fimes que 18 milles, parce que le mauvais temps nous conduisit à Carsa, comme prononcent les gens du pays. Ce village est nommé Carosa dans nos Cartes, et ce nom approche encore plus de celui que lui avoient donné les anciens ; car Arrien le nomme Carousa et assûre, avec raison, que c’est un méchant port à cent cinquante stades de Sinope, qui font justement 18 milles et demi. Il est surprenant que les mesures des anciens répondent quelquefois si correctement à celles d’aujourd’hui.

Le 11 May nous campâmes sur la plsage de l’Isle que forment les branches du fleuve Halys à 30 milles de Carsa. Voici encore une beveüe de nos Geographes qui font venir ce fleuve du côté du Midi, au lieu qu’il coule du Levant. Ils ne sont excusables que sur ce qu’Herodote a fait la même faute ; cependant il y a long-temps qu’Arrien l’a relevée, lui qui avoit eté sur les lieux par ordre de l’Empereur Adrien. Strabon qui étoit de ce pays-là décrit parfaitement le cours de l’Halys. Ses sources, dit il, sont dans la grande Cappadoce, d’où il coule vers le Couchant, et tire ensuite au Septentrion par la Galilée et par la Paphlagonie. Il a pris son nom des terres salées au travers desquelles il passe. En effet, tous ces quartiers-là sont pleins de sel fossile ; on en trouve même sur les grands chemins et dans les champs labourables ; sa salûre tire sur l’amertume. Strabon qui ne négligeoit rien dans ses descriptions, remarque avec raison que les côtes depuis Sinope jusques en Bithynie, sont couvertes d’arbres dont le bois est propre à faire des navires ; que les campagnes sont pleines d’Oliviers, et que les Menuisiers de Sinope faisoient de belles tables de bois d’Erable et de Noyer. Tout cela se pratique encore aujourd’hui, excepté qu’au lieu de tables qui ne conviennent pas aux Turcs, ils employent l’Erable et le Noyer à faire des Sophas, et à boiser ou lambrisser des appartemens : ainsi ce n’est pas contre ce quartier de la mer Noire qu’Ovide a déclamé avec tant de vehemence dans sa troisiéme Lettre écrite du Pont, à Rufin.

Le lendemain nous fimes seulement 20 milles, et le vent du Nord nous fit relâcher, malgré nous, à l’embouchûre du Casalmac, au Port que les anciens ont nommé Ancon. Le Casalmac qui est la plus grande riviere de toute cette côte, a eté connu autrefois sous le nom d’Iris. Strabon n’a pas oublié de marquer qu’il passoit par Amasia sa patrie, et qu’il recevoit la riviere de Themiscyre avant que de tomber dans le Pont-euxin.

Nous laissâmes derriere nous sur le bord de la mer un vilage bâti sur les ruines d’Amisus ancienne Colonie des Atheniens, suivant Arrien. Theopompe qui dans Strabon en attribüe la fondation aux Milesiens, en convient aussi ; et par là il nous apprend la raison pourquoi la ville fut appellée Pirée, qui étoit le nom d’un des Ports d’Athenes. La ville d’Amisus fut libre pendant long-temps, et paroissoit même si jalouse de sa liberté, qu’il en étoit presque toujours fait mention sur les Médailles. On en voit, à cette legende, aux testes d’Ælius, d’Antonin Pie, de Caracalla, de Diadumene, de Maximin, de Tranquilline. Alexandre le Grand étant en Asie rétablit la liberté d’Amisus ; le siege et la prise de cette ville par Lucullus sont décrits fort au long dans Plutarque. Ce Capitaine Romain ne jugeant pas à propos de la presser, y laissa Murena ; mais il y revint aprés la déroute de Mithridate, et l’auroit emportée aisément sans l’Ingenieur Callimachus, qui aprés avoir bien fatigué les troupes Romaines, et ne pouvant plus se deffendre, mit le feu à la Place. Lucullus avec toute son authorité, ne pût le faire éteindre, et témoigna d’abord le chagrin qu’il avoit d’être moins heureux en cette rencontre, que Sylla qui avoit garanti des flammes la ville d’Athenes. Le ciel néanmoins seconda ses desirs, et la pluye tomba assez à propos pour sauver une partie d’Amisus ; Lucullus fit rétablir le reste, et affecta de n’avoir pas moins de clemence pour les citoyens, qu’Alexandre en avoit montré à l’égard des Atheniens : enfin Amisus fut remise en sa premiere liberté. A l’égard de la ville d’Eupatoria que Mithridate avoit fait bâtir sous son nom tout auprés d’Amisus, elle fut emportée par escalade et rasée pendant le siege d’Amisus. On la releva dans la suite, et de ces deux villes on n’en fit qu’une seule, laquelle fut nommée Pompeiopolis ou ville de Pompée ; mais elle ne joüit pas long-temps de sa liberté, Pharnace fils de Mithridate l’assiégea pendant les guerres de Cesar et de Pompée, et l’emporta aprés de si grandes difficultez, que pour s’en venger sur les habitans, il les fit tous égorger avec la derniere cruauté. Cesar étant devenu le maître du monde, battit Pharnace, et l’obligea de se soumettre. Il crut dédommager, comme dit Dion Cassius, les citoyens d’Amisus de tous les maux qu’ils avoient soufferts, en leur accordant cette liberté qui leur étoit si chere. M. Antoine, à ce qu’assûre Strabon, remit la ville à ses Roys ; et par un retour assez bizarre, le Tyran Straton l’ayant fort mal traitée, Auguste aprés la bataille d’Actium lui accorda son ancienne liberté.

Ce fut peut-être à cette occasion que fut frappée cette belle Médaille qui est chez le Roy, à la teste d’Ælius Cesar. Le revers est une Justice debout tenant des balances à la main, car l’epoque ρξθ revient à celle d’Auguste. Des paysans qui travailloient à des cordes nous apporterent quelques Médailles assez communes, parmi lesquelles il s’en rencontra une de la ville d’Amisus qui me parut assez rare ; d’un côté c’est la teste de Minerve, de l’autre c’est Persée qui vient de couper la teste à Meduse. Nous avons remarqué plus haut qu’Amisus étoit une Colonie d’Athenes ; sans doute qu’on y réveroit encore cette Minerve, et comme elle avoit eû beaucoup de part à l’expédition de Persée, on avoit répresenté sur le revers une des plus grandes actions de ce Heros.

On ne sçauroit passer sur ces côtes, sans se souvenir que le Casalmac arrosoit une partie de cette belle plaine de Themiscyre où les fameuses Amazones ont eû leur petit Empire, s’il est permis de parler ainsi de ces femmes que l’on traite d’imaginaires ; cependant Strabon qui les place dans ces quartiers-là, assûre que le Thermodon arrosoit le reste de leur pays. Cette riviere rappelle agréablement l’idée de ces Heroïnes dont peut-être on a avancé bien des fables ; quoiqu’il en soit la veüe de cette côte ne laissa pas que de nous réjoüir. C’est un pays plat couvert de Bois et de Landes qui commencent depuis Sinope ; au lieu que de Sinope à Constantinople le pays est élevé en collines qui sont d’une verdure admirable.

Le 13 May nous campâmes encore sur les côtes des Amazones, fort mal-contens de nos recherches, car nous n’y trouvâmes aucune plante rare ; et c’est à quoi nous faisions le plus d’attention, qu’à tout ce qu’on a dit de ces femmes illustres. Nôtre journée ne fut pas plus heureuse le lendemain, car la pluye nous fit perdre tout nôtre temps. On voulut nous persuader le 15 que nous avions fait 50 milles, mais nous les trouvâmes bien courts, et nous entrâmes de fort bonne heure dans la riviere de Tetradi que les Turcs appellent Chersanbaderesi. Le lendemain nous nous retirâmes dans celle d’Argyropotami, en Turc Chairguelu, qui n’est qu’à 40 milles de Tetradi.

Nous eûmes une tres grande joye ce jour-là, et plus grande même que si nous eussions rencontré des Amazones ; cependant ce n’étoit qu’une espece d’Elephant d’un pied et demi de haut dont toutes les hayes étoient remplies. C’est une plante qu’il faut placer sous le genre d’Elephant avec Fabius Columna le plus exact de tous les Botanistes du siecle passé. La fleur de ce genre de plante ressemble si fort, par sa trompe, à la teste d’un Elephant, qu’on ne sauroit s’empécher d’entrer dans la pensée de ce savant homme. Souffrez, Msgr, que je vous en envoye la description ; car l’espece d’Elephant qui vient sur les côtes de la mer Noire, n’est pas précisement celle que Columna a trouvée dans le Royaume de Naples.

D’une racine chevelüe, roussâtre et qui trasse, s’élevent plusieurs tiges hautes d’un pied et demi ou deux, épaisses d’environ une ligne et demie, quarrées, vert pâle, parsemées de petits poils, creuses d’un nœud à l’autre, relevées à leur naissance de quelques tubercules blanchâtres assez plats, ridez, charnus, longs de deux ou trois lignes et posez presque en maniére d’écailles. Les feüilles naissent deux à deux opposées en croix avec celles de dessus et celles de dessous, longues depuis un pouce jusques à deux, sur 9 ou 10 lignes de largeur, traversées par une côte accompagnée de nerfs assez gros, presque paralleles entre eux, lesquels se courbent et se subdivisent à mesure qu’ils avancent vers les bords. Ces feüilles d’ailleurs sont de même tissure que celles de la Pediculaire à fleur jaune, vert-brun, chagrinées au dessous, relevées de petits poils de chaque côté, légerement crenelées, et soutenües par un pedicule mince long de deux lignes. Des aisselles de ces feüilles qui diminüent jusques vers le haut, naissent des branches opposées en croix comme les feüilles, et le long de ces branches sortent des fleurs, quelquefois seules, quelquefois opposées deux à deux, jaunes, et longues de 6 ou 7 lignes. Chaque fleur commence par un tuyau d’environ deux lignes de long, lequel s’évasant se divise en deux lévres, dont l’inférieure a prés d’un pouce de long sur un peu plus de largeur, découpée en trois pieces assez arrondies, rabatüe en maniére de fraize, et marquée au commencement de ses divisions d’une tache feüille-morte foncé. La levre supérieure est un peu plus longue que l’inférieure, et commence par une espece de casque applati en dessus comme le crane d’un chien, large d’environ trois lignes sur quatre lignes de long jusques aux orbites, lesquelles sont marquées par deux gros points rouge-brun, d’un tiers de ligne de diametre. De ces orbites le casque se rétraissit peu à peu et s’allonge en maniére de Trompe d’un Elephant. Elle est creuse, longue de 4 ou cinq lignes, obtuse, ou émoussée par le bout, et laisse échapper le filet du pistile. A la naissance de cette Trompe avant qu’elle se plie en goutiere, se voyent deux petits crochets longs de demi ligne, courbez en dedans ; les étamines sont cachées dans le casque et garnies de sommets jaunâtres : le pistile est un bouton ovale, long d’une ligne, terminé par un filet : le calyce a 4 ou cinq lignes de long, vert-pâle, découpé profondément en 3 parties veües rayées, dont celle du milieu, qui est la plus grande, est pliée en goutiere. Le pistile devient un fruit plat, membraneux, noirâtre, presque quarré, mais arrondi dans ses coins, partagé en deux loges dans sa longueur et rempli de semences un peu courbes, longues d’une ligne et demi, noirâtres, canelées dans leur longueur. Toute la plante est d’un goût d’herbe sans odeur, ses fleurs sentent comme celles du Muguet ; elle aime les lieux gras et qui sont à l’ombre.

Le 14. May aprés avoir fait 28 milles, nous relachâmes à l’embouchûre de la petite riviere de Vatiza, tout prés d’un village du même nom, où l’on alla prendre des rafraîchissemens ; le vent étoit au Nord et la mer un peu grosse, ainsi l’on tint conseil de Marine ; et comme les avis étoient partagez, le Pacha balançoit s’il avanceroit ou non. J’eus l’honneur de le déterminer à rester, non seulement ce jour-là mais encore le lendemain, l’asseûrant, foy de Medecin, que les malades de sa maison avoient besoin de repos et sur tout son Predicateur qu’il honoroit de son estime. Aprés tout, ce repos fit du bien et du plaisir aux malades ; les seuls Matelots grondoient, parce qu’étans payez pour tout le voyage, ils auroient bien voulu profiter du temps. Pour moi j’étois ravi d’aller courir dans un si beau pays, et je m’embarrassois peu de leurs discours. Les collines de Vatiza sont couvertes de Laurier-Cerize et d’un Guaiac de Padoüe plus haut que nos plus grands Chênes ; nous ne pouvions nous lasser de les admirer. On y voit une espece de Micocoulier à larges feüilles, dont les fruits ont demi pouce de diametre. Nous y observâmes encore une infinité de belles plantes ; mais il fallut en décamper le jour suivant. La mer parut encore agitée aux gens de la suite du Pacha ; et quoique les Matelots assûrassent qu’elle étoit aussi tranquille que de l’huile, car c’est une comparaison dont on se sert par tout sur mer, nous ne fîmes que 20 milles avant disner. On relâcha au pied d’un vieux Château démoli, dont on ne sçut nous apprendre le nom ; nous nous en consolâmes, les masures ne marquant rien qui sentisse l’antiquité. Il ne faut pas, Msgr, sur cette relation vous faire une idée desavantageuse de la mer Noire ; nous n’avancions que dans le calme parfait, les vents du Nord que l’on apprehendoit tant, et la mer qui paroissoit toujours grosse à ces bons Musulmans, ne secoüoit pourtant pas nos bateaux bien fortement et n’empéchoit point les Saiques d’aller et de venir. Nôtre marche me faisoit souvenir de ces temps de mollesse que Mr Despreaux décrit si bien dans son Lutrin :

On reposoit la nuit, on dormoit tout le jour.

C’étoit là justement la vie de nôtre cour. On ne s’éveilloit que pour fumer, pour prendre du caffé, pour manger du ris et boire de l’eau ; on n’y parloit ni de chasse ni de pesche. Nous ne fîmes ce jour là que 12 milles à la rame, et nous abordâmes sur une plage dans un lieu charmant et rempli de belles plantes.

Le 26 May quelqu’un s’avisa, pour faire pester les Matelots, de dire que c’étoit un jour malheureux, c’en fut assez pour ne nous faire partir qu’aprés le disné ; ainsi l’heure de la priere étant venüe, il fallut relâcher à deux milles de Cerasonte, que les Grecs appellent Kirisontho. L’envie que nous avions de voir cette ville, me fit aviser de dire que le miel manquoit pour nos malades et qu’il falloit y en aller achetter. On dit que c’étoit un jour malheureux et que Dieu prendroit soin des malades. Nous nous en consolâmes par la découverte que nous fîmes d’une espece admirable de Millepertuis et certainement il n’y avoit qu’une aussi belle plante qui fût capable d’adoucir nos chagrins ; car à qui les compter dans un pays où l’on ne voyoit ni gens ni bêtes ? Quand nous ne trouvions pas de belles plantes, la lecture nous tenoit lieu de toute autre consolation.

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Les vieux pieds de cette espece de Millepertuis ont la racine épaisse de deux ou trois lignes, dure, ligneuse, couchée en travers, et longue de plus d’un demi pied. Celle des jeunes plantes est une touffe de fibres jaunâtres frisées, longues de trois ou quatre pouces. Les tiges sont hautes depuis demi jusques à un pied, quelques unes droites, les autres couchées puis relevées, vert-pâle, épaisses d’une ligne, garnies d’une petite arête ou filet, lequel descend d’une feüille à l’autre. Ces feüilles qui naissent deux à deux, sont longues d’un pouce ou quinze lignes sur deux lignes de largeur, vert-pâle aussi, de la tissure de celles de nôtre Millepertuis, serrées, sans qu’on y découvre des points transparans, dentées sur les bords à peu prés comme celles de l’Herbe à éternuer qui vient dans nos prez, attachées à la tige sans pedicule, et terminées en bas par deux oreilles tres pointuës, longues de deux lignes, mais découpées plus profondément que le reste de la feüille. De leurs aisselles naissent des branches garnies de semblables feüilles, quoique plus courtes et plus larges. Ces branches forment un bouquet pareil à celui du Millepertuis commun. Les fleurs de l’espece dont nous parlons, sont à cinq feüilles jaunes, longues de huit ou neuf lignes sur trois lignes de largeur, arrondies à la pointe mais plus étroites à la base. Du milieu de ces feüilles s’éleve une touffe d’étamines jaunes plus courtes que les feüilles, garnies de petits sommets. Elles environnent un pistile long de deux lignes et demi, verdâtre, terminé par trois cornes. Le calice est long de trois lignes, découpé en cinq parties dentées aussi proprement que les feüilles. Le pistile devient un fruit roussâtre-brun, haut de trois lignes, divisé en cinq loges, remplies de sémences brunes et tres menuës, lesquelles tombent par la pointe du fruit lorsqu’il est bien meur. Toute la plante a une odeur résineuse. Elle varie considérablement par rapport à sa grandeur ; on en trouve avec des pieds fort bas, et dont les feüilles sont tres menuës. La fleur varie aussi, car il y en a dont les feüilles ont jusques à dix lignes de long. Les feüilles sont ameres, un peu gluantes et sentent la résine.

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Le 21 May nous passâmes devant Cerasonte ville assez grande bâtie au pied d’une colline sur le bord de la mer, entre deux rochers fort escarpez. Le Château ruiné qui étoit l’ouvrage des Empereurs de Trebisonde, est sur le sommet d’un rocher à droite en entrant dans le port, et ce port est assez bon pour des Saiques. Il y en avoit plusieurs qui n’attendoient que le vent favorable pour aller à Constantinople. La campagne de Cerasonte nous parut fort belle pour herboriser. Ce sont des collines couvertes de bois où les Cerisiers naissent d’eux-mêmes. Saint Jerosme a crû que ces sortes d’arbres avoient tiré leur nom de cette ville, et Ammian Marcellin assûre que Lucullus fut le premier qui fit transporter de là les Cerisiers à Rome. On ne connoissoit pas, dit Pline, les Cerisiers avant la bataille que Lucullus remporta sur Mithridate, et ces arbres ne passerent que cent vingt ans aprés en Angleterre. Cerasonte, selon Arrien, fut nommée dans la suite Pharnacia, c’étoit une Colonie de Sinope à qui elle payoit tribut, comme le remarque Xenophon : cependant Strabon et Ptolemée distinguent Pharnacia de Cerasonte. Ce fut à Cerasonte que les Dix mille Grecs qui s’étoient trouvez lors de la bataille de Babylone dans l’armée du jeune Cyrus, passérent en reveüe devant leurs Generaux. Ils y séjournérent dix jours, et leur armée aprés tant de fatigues ne s’y trouva diminüée que de 14. cens hommes. On distinguoit dans ce temps-là les villes grecques, c’est à dire les Colonies des Grecs sur les côtes du Pont-euxin, des autres villes bâties par les gens du pays, que les Grecs regardoient comme des barbares et comme leurs ennemis déclarez. Les restes des Dix mille évitoient avec soin ces sortes de villes pour se rendre aux Colonies des Grecs ; mais ce n’étoit ordinairement qu’en combattant. Quoique Cerasonte n’ait jamais eté une ville fort considérable, on ne laisse pas d’en trouver des Médailles. On en voit à la teste de M. Aurele, sur le revers desquelles est un Satyre debout, qui de la main droite tient un flambeau et une houlette de la gauche. On voit bien par là que ce n’étoit pas une ville de commerce maritime ; elle se faisoit valoit plutost par ses bois et par ses troupeaux.

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Nous relachâmes ce jour-là à 36 milles de Cerasonte pour aller achetter des provisions à Tripoli village dont Arrien et Pline ont fait mention, et dont on trouvera ici le dessein. Ensuite nôtre petite flotte vint donner fond à trois milles au dessous, à l’entrée d’une riviere qui portoit apparemment le même nom que la ville du temps de Pline. On a travaillé autrefois des mines de cuivre le long de cette riviere, car on y trouve encore beaucoup de récremens de ce métail, couverts de vitrifications émaillées de blanc et de vert. Toutes ces côtes sont agréables et la nature s’y est conservée dans sa beauté, parce que depuis long-temps il n’y a pas eû assez d’habitans pour les détruire. Nous y observâmes un arbrisseau qui, selon les apparences, est le Raisin d’Ours de Galien.

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Cet arbrisseau vient de la hauteur d’un homme. La tige en est épaisse comme le bras, le bois blanchâtre, l’écorce gresle, mêlée de brun, gercée et dont la premiere peau se détache facilement. Cette tige pousse plusieurs branches dés le bas, grosses comme le pouce, quelquefois davantage, subdivisées en rameaux revetus d’une écorce vert-pâle. Tous ces rameaux sont chargez de nouveaux jets couverts d’une écorce nette et luisante, garnis de feüilles semblables à celles du Cerisier, longues de deux pouces et demi sur un pouce et demi de large, dentées légerement sur les bords, pointües par les deux bouts, vert-guai, quelquefois rougeâtres, lisses, relevées d’une côte en dessous et parsemées de poils tres-courts. Les fleurs naisent parmi ces feüilles sur ces brins longs d’un pouce et demi, panchées en bas, disposées sur la même ligne dans les aisselles des feüilles qui n’ont encore qu’un demi pouce de longueur, et leur pedicule n’a que trois ou quatre lignes de long. Chaque fleur est une cloche d’environ quatre lignes de diametre, et d’environ cinq lignes de haut, blanc-sale, panachée de grandes bandes purpurines du costé qu’elle est exposée au soleil, découpée en cinq pointes, quelquefois davantage, et ces pointes sont un peu refléchies en dehors. Cette fleur varie. Il y a des pieds sur lesquels elle est toute blanche, et quelques autres où elle tire sur le purpurin sans être panachée. De quelque couleur qu’elle soit, elle est toujours percée dans le fond et articulée avec le calice. Des environs du trou de la fleur, naissent dix etamines longues d’une ligne et demi, blanchâtres, un peu courbes, chargées chacune d’un sommet aussi long, jaune foncé tirant sur le feüille-morte. Le calice est un bouton verdâtre, plat en devant et comme piramidal en derriere, long d’une ligne et demi, découpé en cinq parties qui forment un petit bassin relevé d’une espece de bourlet creux dans le milieu, comme dans les autres especes de ce genre. Du centre de ce bassin sort un filet menu, long de 4 ou 5 lignes. Les feüilles de cette plante ont un goût d’herbe qui tire sur l’aigre. Les fleurs sont sans odeur. Je n’ai veû que des fruits verts d’environ trois lignes de long, aigrelets et creusez en devant en maniére de nombril. C’est la plus grande espece de Vitis Iaæa qui soit connuë. Il y a apparence que c’est celle que Galien a nommée Αρκτοστάφυλος ou Raisin d’Ours : cet autheur assûre qu’elle naît dans le Royaume du Pont, et qu’elle a les feüilles semblables à l’Arbousier, ce qui est vrai, si l’on compare les feüilles de cette plante à celles de l’Arbousier Adrachne, laquelle est aussi commune en Grece, et plus commune en Asie, d’où étoit Galien, que nôtre Arbousier ordinaire.

Nous ne fîmes que 35 milles le 22 May, et l’on dressa nos tentes proche d’un moulin d’eau à la veüe de Trebisonde, que les Turcs appellent Tarabosan, où nous arrivâmes le lendemain en quatre heures de temps à la voile et à la rame. Cette ville n’est devenüe celebre dans l’histoire que par la retraite des Comnenes, qui aprés la prise de Constantinople par les François et par les Venitiens, en firent le siege de leur Empire. Anciennement Trebisonde étoit regardée comme une Colonie de Sinope à qui même elle payoit tribut, comme nous l’apprenons de Xenophon qui passa par Trebisonde en reconduisant le reste des Dix mille. Xenophon raconte la triste avanture qui leur arriva pour avoir mangé trop de miel. Voici, Msgr, la description des plantes sur lesquelles les abeilles le succent.

Chamærhododendros Pontica maxima, Mespili folio, flore luteo. Coroll. Inst. Rei herb. 42.

Cet arbrisseau s’éleve à sept ou huit pieds de haut, et produit un tronc presque aussi gros que la jambe, accompagné de plusieurs tiges plus menues divisées en branches inégales, foibles, cassantes, blanches, mais couvertes d’une écorce grisâtre et lisse, si ce n’est aux extrémitez où elles sont veluës et garnies de bouquets de feüilles assez semblables à celles du Néflier des bois, longues de 4. pouces sur un pied et demi de largeur, pointuës par les deux bouts, vert-gai, légerement veluës, excepté sur les bords où les poils forment comme une espece de sourcil. La côte de ces feüilles est assez forte et se distribuë en nerveûre sur toute la surface. Cette côte n’est que la suite de la queuë des feüilles, laquelle le plus souvent est de trois ou quatre lignes de long sur une ligne d’épais. Les fleurs naissent 18 ou 20 ensemble par bouquets à l’extremité des branches, soutenuës par des pedicules d’un pouce de long, velus, et qui naissent des aisselles de petites feüilles membraneuses, blanchâtres, longues de sept ou huit lignes sur trois lignes de largeur. Chaque fleur est un tuyau de deux lignes et demi de diametre, légerement canelé, velu, jaune tirant sur le verdâtre. Il s’évase au delà d’un pouce d’étenduë et se divise en cinq parties, dont celle du milieu a plus d’un pouce de long sur presque autant de largeur, réfléchie en arriere de même que les autres, et terminée en arcade gothique, jaune-pâle quoique doré vers le milieu. Les autres parties sont un peu plus étroites et plus courtes, jaune-pâle aussi. Cette fleur qui est percée en derriere s’articule avec le pistile, lequel est piramidal, canelé, long de deux lignes, vert-blanchâtre, légerement velu, terminé par un filet courbe, long de deux pouces, arrondi à son extrémité en maniére de bouton vert-pâle. Des environs du trou de la fleur sortent cinq étamines plus courtes que le pistile, inégale, courbes, chargées de sommets longs d’une ligne et demi, remplis de poussiere jaunâtre. Les étamines sont de même couleur, veluës depuis leur naissance jusques vers le milieu, et toutes les fleurs sont penchées sur les côtez, de même que celles de la Fraxinelle. Le pistile devient dans la suite un fruit d’environ quinze lignes de long sur six ou sept lignes de diametre, dur, brun, pointu, relevé de cinq côtes. Il s’ouvre de la pointe à la baze en sept ou huit parties, creusées en maniére de goutiere, lesquelles assemblées avec le pivot qui en occupe le milieu, forment autant de loges remplies de graines. Les feüilles de cette plante sont stiptiques. L’odeur des fleurs approche de celle du Chevrefeüille, mais elle est plus forte et porte à la teste.

Chamærhododendros Pontica, maxima, folio Laurocerasi, flore Cæruleo purpurascente. Coroll. Instit. Rei herb. 42.

Cette espece s’éleve ordinairement à la hauteur d’un homme. Son principal tronc est presque aussi gros que la jambe. Sa racine trace jusques à cinq ou six pieds de long, partagée d’abord en quelques autres racines grosses comme le bras, distribuées en subdivisions d’un pouce d’épaisseur. Celles-ci diminuent insensiblement, accompagnées de beaucoup de chevelu. Elles sont dures, ligneuses, couvertes d’une écorce brune et produisent plusieurs tiges de differentes grandeurs, lesquelles environnent le tronc. Le bois en est blanc, cassant, revétu d’une écorce grisâtre, plus foncée en quelques endroits. Les branches sont assez touffuës et naissent dés le bas, mal formées, inégales, garnies seulement de feüilles vers les extrémitez. Ces feüilles, quoique rangées sans ordre, sont d’une grande beauté et ressemblent tout-à-fait à celles du Laurier-Cerise. Les plus grandes ont sept ou huit pouces de long sur environ deux ou trois pouces de large, et sont terminées en pointe par les deux bouts, vert-guai, lisses, presque luisantes, fermes et solides. Le dos qui n’est que l’allongement de la queüe, laquelle a prés de deux pouces de long, est relevé d’une grosse côte fillonnée en devant, dont les subdivisions principales sont comme alternes. Les feuilles diminuent à mesure qu’elles approchent des sommitez, quoiqu’on y en apperçoive assez souvent qui sont encore plus grandes que les inferieures. Depuis la fin du mois d’Avril jusques à la fin de Juin, ces sommitez sont chargées de bouquets de 4 ou cinq pouces de diametre, composez chacun de vingt ou trente fleurs, à la naissance desquelles se trouve une feüille longue seulement d’un pouce et demi, membraneuse, blanchâtre, large de 4 ou 5 lignes, creuse et pointuë. Le pedicule des fleurs a depuis un pouce jusques à 15 lignes de longueur, mais il n’est épais que d’environ demi ligne. Chaque fleur est d’une seule piece, longue d’un pouce et demi ou deux, rétrecie dans le fond, évasée et découpée en cinq ou six parties. Celles d’en haut qui est quelquefois la plus grande, est large d’environ sept à huit lignes, arrondie par le bout de même que les autres, légerement frisée, ornée vers le milieu de quelques points jaunes ramassez en maniére d’une grosse tache. Les parties d’en bas sont un peu moindres et recoupées plus profondément que les autres. A l’égard de la couleur de cette fleur, le plus souvent elle est violette tirant sur le grisdelin. On trouve des pieds de cette plante à fleurs blanches, et d’autres à fleurs purpurines plus ou moins foncées, mais toutes ces fleurs sont marquées des mêmes points jaunes dont on vient de parler, et leurs étamines qui naissent en touffe, sont plus ou moins colorées de purpurin, quoique blanches et cotonneuses à leur naissance. Ces étamines sont inégales, crochuës et environnent le pistile. Leurs sommets sont posez en travers, longs de deux lignes sur une ligne de large, divisez en deux bourses pleines d’une poussiere jaunâtre. Le calice n’a qu’environ une ligne et demi de longueur, légerement cannelé en cinq, six, ou sept côtes purpurines. Le pistile est une espece de cone de deux lignes de haut, relevé à sa baze d’un ourlet verdâtre et comme frisé. Un filet purpurin, courbe et long de 15 ou 18 lignes, termine ce jeune fruit et finit par un bouton vert-pâle. Les bouquets de fleurs sont tres gluants avant qu’elles s’épanoüissent. Lorsqu’elles sont passées, le pistile devient un fruit cilindrique, long d’un pouce à 15 lignes, épais d’environ quatre lignes, cannelé, arrondi par les deux bouts. Il s’ouvre par le haut en cinq ou six parties, et laisse voir autant de loges qui le partagent en sa longueur, séparées les unes des autres par les aîles d’un pivot qui en occupe le milieu. C’est ce pivot qui est terminé par le filet du pistile ; et bien loin de se dessecher, il devient plus long tandis que le fruit est vert, et ne tombe point lorsqu’il est mur. Les graines sont tres menuës, brun-clair, longues de prés d’une ligne. Les feüilles de cette plante sont stiptiques. Les fleurs ont une odeur agréable, mais qui se passe facilement.

Cette plante aime la terre grasse, humide et vient sur les côtes de la mer Noire le long des ruisseaux, depuis la riviere d’Ava jusques à Trebisonde. Cette espece passe pour mal faisante. Les bestiaux n’en mangent que lorsqu’ils ne trouvent pas de meilleure nourriture. Quelque belle que soit sa fleur, je ne m’avisai pas de la presenter au Pacha Numan Cuperli, Beglierbey d’Erzeron, dans le temps que j’eus l’honneur de l’accompagner sur la mer Noire ; mais pour la fleur de l’espece précedente, elle me parut si belle, que j’en fis de gros bouquets pour mettre dans sa Tente ; cependant je fus averti par son Chiaia, que cette fleur excitoit des vapeurs et causoit des vertiges. La raillerie me parut assez plaisante, car le Pacha se plaignoit de ces sortes d’incommoditez. Le Chiaia me fit connoître qu’il ne railloit point, et m’assûra qu’il venoit d’apprendre des gens du pays, que cette fleur étoit nuisible au cerveau. Ces bonnes gens par une tradition fort ancienne, fondée apparemment sur plusieurs observations, assûrent aussi que le miel que les abeilles font aprés avoir succé cette fleur, étourdit ceux qui en mangent, et leur cause des nausées.

Dioscoride a parlé de ce miel à peu prés dans les mêmes termes. Autour d’Heraclée du Pont, dit-il, en certains temps de l’année, le miel rend insensez ceux qui en mangent, et c’est sans doute par la vertu des fleurs d’où il est tiré. Ils suent abondamment, mais on les soulage en leur donnant de la Rhüe, des Salines, et de l’Hydromel à mesure qu’ils vomissent. Ce miel, ajoûte le même auteur, est acre et fait éternuer. Il efface les rousseurs du visage si on le broye avec du Costus. Mêlé avec du sel ou de l’Aloës, il dissipe les noirceurs que laissent les meurtrissures. Si les Chiens ou les Cochons avalent les excrémens des personnes qui ont mangé de ce miel, ils tombent dans les mêmes accidens.

Pline a mieux débroüillé l’histoire des deux arbrisseaux dont on vient de parler, que Dioscoride ni qu’Aristote ; ce dernier a crû que les abeilles amassoient ce miel sur les Boüis ; qu’il rendoit insensez ceux qui en mangeoient et qui se portoient bien auparavant ; qu’au contraire il guerissoit les insensez. Pline en parle ainsi. Il est des années, dit-il, où le miel est tres-dangereux autour d’Heraclée du Pont. Les auteurs n’ont pas connu de quelles fleurs les abeilles le tiroient. Voici ce que nous en sçavons. Il y a une plante dans ces quartiers appellée Ægolethron, dont les fleurs, dans les printemps humides, acquierent une qualité tres-dangereuse lorsquelles se flétrissent. Le miel que les abeilles en font, est plus liquide que l’ordinaire, plus pesant et plus rouge. Son odeur fait éternuer. Ceux qui en ont mangé suent horriblement, se couchent à terre, et ne demandent que des rafraichissemens. Il ajoûte ensuite les mêmes choses que Dioscoride, dont il semble qu’il ait traduit les paroles ; mais outre le nom d’Ægolethron qui ne se trouve pas dans cet auteur, voici une excellente remarque qui appartient uniquement à Pline.

On trouve, continüe-t-il, sur les mêmes côtes du Pont, une autre sorte de miel qui est nommé Mœnomenon, parce qu’il rend insensez ceux qui en mangent. On croit que les abeilles l’amassent sur la fleur du Rhododendros qui s’y trouve communément parmi les forêts. Les peuples de ce quartier-là, quoiqu’ils payent aux Romains une partie de leur tribut en cire, se gardent bien de leur donner de leur miel.

Il semble que sur ces paroles de Pline l’on peut déterminer les noms de nos deux especes de Chamærhododendros. La premiere, suivant les apparences, est l’Ægolethron de cet auteur, car la seconde qui fait les fleurs purpurines, approche beaucoup plus du Rhododendros, et l’on peut la nommer Rhododendros Pontica Plinii, pour la distinguer du Rhododendros ordinaire, qui est nôtre Laurier-Rose connû par Pline sous le nom de Rhododaphne et Nerium. Il est certain que le Laurier-Rose ne croît pas sur les côtes du Pont-euxin. Cette plante aime les pays chauds. On n’en voit gueres aprés avoir passé les Dardanelles, mais elle est fort commune le long des ruisseaux dans les Isles de l’Archipel ; ainsi le Rhododendros du Pont ne sçauroit être nôtre Laurier-Rose. Il est donc tres vraisemblable que le Chamærhododendros à fleur purpurine, est le Rhododendros de Pline.

Quand l’armée des Dix mille approcha de Trebisonde, il lui arriva un accident fort étrange et qui causa une grande consternation parmi les troupes, suivant le rapport de Xenophon qui en étoit un des principaux Chefs. Comme il y avoit plusieurs ruches d’abeilles, dit cet auteur, lors soldats n’en épargnérent pas le miel : il leur prit un dévoyement par haut et par bas suivi de réveries, en sorte que les moins malades ressembloient à des yvrognes, et les autres à des personnes furieuses, ou moribondes. On voyoit la terre jonchée de corps comme aprés une bataille ; personne néanmoins n’en mourut, et le mal cessa le lendemain environ à la même heure qu’il avoit commencé, de sorte que les soldats se levérent le troisiéme et le quatriéme jour, mais en l’état qu’on est aprés avoir pris une forte medecine.

Diodore de Sicile rapporte le même fait dans les mêmes circonstances. Il y a toute apparence que ce miel avoit eté succé sur les fleurs de quelqu’une de nos especes de Chamærhododendros. Tous les environs de Trebisonde en sont pleins, et le Pere Lambert Missionnaire Theatin, convient que le miel que les abeilles succent sur un certain arbrisseau de la Colchide ou Mengrelie, est dangereux et fait vomir. Il appelle cet arbrisseau Oleandro Giallo, c’est à dire Laurier-Rose jaune, lequel sans contredit est nôtre Chamærododendros Pontica maxima, Mespili folio, flore luteo. La fleur, dit ce Pere, tient le milieu entre l’odeur du musc et celle de la cire jaune. Cette odeur nous parut approcher de celle du Chevrefeüille, mais incomparablement plus forte.

Les Dix mille furent receûs à Trebisonde avec toutes les marques d’amitié que l’on donne à des gens de son pays lorsqu’ils reviennent de bien loin ; car Diodore de Sicile remarque que Trebisonde étoit une ville grecque fondée par ceux de Sinope qui descendoient des Milesiens. Le même auteur assûre que les Dix mille séjournérent un mois dans Trebisonde, qu’ils y sacrifiérent à Jupiter et à Hercule, et qu’ils y celebrérent des jeux.

Trebisonde apparemment tomba sous la puissance des Romains, lorsque Mithridate se trouva dans l’impuissance de leur résister. Il seroit inutile de rapporter de quelle maniére elle fut prise sous Valerien par les Scythes, que nous connoissons sous le nom de Tartares, si l’Historien qui en parle n’avoit décrit l’état de la place. Zozime donc remarque que c’étoit une grande ville bien peuplée, fortifiée d’une double muraille. Les peuples voisins s’y étoient réfugiez avec leurs richesses, comme dans un lieu où il n’y avoit rien à craindre. Outre la garnison ordinaire, on y avoit fait entrer dix mille hommes de troupes ; mais ces soldats dormant sur leur bonne foy et se croyant à couvert de tout, se laissérent surprendre la nuit par les Barbares, qui ayant entassé des fascines tout contre les murailles, entrérent par ce moyen dans la Place, tuérent une partie des troupes, renversérent les Temples et tous les plus beaux Edifices ; aprés quoi chargez de richesses immenses, ils emmenérent un grand nombre de captifs.

Les Empereurs Grecs ont possedé Trebisonde à leur tour. Du temps de Jean Comnene Empereur de Constantinople, Constantin Gabras s’y étoit erigé en petit Tyran. L’Empereur vouloit l’en chasser, mais l’envie qu’il avoit d’ôter Antioche aux Chrestiens, l’en détourna. Enfin Trebisonde fut la capitale d’une Duché ou d’une Principauté dont les Empereurs de Constantinople disposoient ; car Alexis Comnene, surnommé le Grand, en prit possession en 1204. avec le titre de Duc lorsque les François et les Venitiens se rendirent les maîtres de Constantinople sous Baudoüin Comte de Flandres.

L’éloignement de Constantinople à Trebisonde, et les nouvelles affaires qui survinrent aux Latins, favorisérent l’établissement de Comnene ; mais Nicœtas remarque que l’on ne lui donna que le nom de Duc, et que ce fut Jean Comnene qui souffrit que les Grecs l’appellassent Empereur de Trebisonde, comme s’ils eussent voulu faire connoître que c’étoit Comnene qui étoit leur veritable Empereur, puisque Michel Paleologue, qui faisoit sa résidence à Constantinople, avoit quitté le Rit Grec pour suivre celui de Rome. Il est bien certain que Vincent de Beauvais appelle simplement Alexis Comnene, Seigneur de Trebisonde. Quoiqu’il en soit, la Souveraineté de cette ville, si l’on ne veut pas se servir du mot d’Empire, commença l’an 1204. sous Alexis Comnene, et finit en 1461. lorsque Mahomet II dépoüilla David Comnene. Ce malheureux Prince avoit épousé Irene fille de l’Empereur Jean Cantacuzene, mais il implora fort inutilement le secours des Chrestiens, pour sauver les débris de son Empire. Il fallut ceder au Conquerant, qui le fit passer à Constantinople avec toute sa famille, qui fut massacrée quelque temps aprés. Phranzez même assûre que Comnene mourut d’un coup de poing qu’il reçût du Sultan. Ainsi finit l’Empire de Trebisonde, aprés avoir duré plus de deux siecles et demi.

Tournefort Relation T2 p233 Trebisonde.jpg

La ville de Trebisonde est bâtie sur le bord de la mer au pied d’une colline assez escarpée ; ses murailles sont presque quarrées, hautes, crenelées, et quoi qu’elles ne soient pas des premiers temps, il y a beaucoup d’apparence qu’elles sont sur les fondemens de l’ancienne enceinte, laquelle avoit fait donner le nom de Trapeze à cette ville. Tout le monde sçait que Trapeze en Grec signifie une Table, et le plan de cette ville est un quarré-long assez semblable à une table. Les murailles ne sont pas les mêmes que celles qui sont décrites par Zosime ; celles d’aujourd’hui ont eté bâties des débris des anciens édifices, comme il paroit par les vieux marbres qu’on y a enclavez en plusieurs endroits, et dont les inscriptions ne sont pas lisibles, parce qu’elles sont trop hautes. La ville est grande et mal peuplée. On y voit plus de bois et de jardins que de maisons ; et ces maisons, quoique bien bâties, n’ont qu’un simple étage. Le Château qui est assez grand et fort négligé, est situé sur un rocher plat et dominé, mais les fossez en sont tres beaux, taillez la pluspart dans le roc. L’Inscription que l’on lit sur la porte de ce Château, dont le cintre est en demi cercle, marque que l’Empereur Justinien renouvella les édifices de la ville. Il est surprenant que Procope n’en ait pas fait mention, lui qui a employé trois livres entiers à décrire jusques aux moindres bâtimens que ce Prince avoit fait élever dans tous les coins de son Empire. Cet Historien nous apprend seulement que Justinien fit bâtir un Aqueduc à Trebisonde sous le nom de l’Aqueduc de Saint Eugene le martyr. Pour revenir à nôtre Inscription, les caracteres en sont beaux et bien conservez ; mais comme la pierre est encastrée dans la muraille, et enfoncée de prés d’un pied et demi, on n’en sauroit lire la derniere ligne, à cause de l’ombre. Voici ce que nous lûmes aprés en avoir ôté, autant que nous pûmes, les toiles d’araignées avec une perche autour de laquelle nous avions attaché un mouchoir.

ΕΝ ΩΝΟΜΑΤΙ ΤΟΥ ΔΕΣΠΟΤΟΥ ΗΜΩΝ ΙΗΣΟΥ ΧΡΙΣ
ΤΟΥ ΘΕΟΥ ΗΜΩΝ ΑΥΤΩΚΡΑΤΟΡ ΚΑΙΣΑΡ ΦΑ
ΙΟΥΣΤΙΝΙΑΝΟΣ ΑΛΑΜΑΝΙΚΟΣ ΓΟΘΙΚΟΣ ΦΡΑΝΓΙΚΟΣ
ΓΕΡΜΑΝΙΚΟΣ ΠΑΡΤΙΚΟΣ ΑΛΑΝΙΚΟΣ ΟΥΑΝΔΑΛΙΚΟΣ
ΑΦΡΙΚΟΣ ΕΥΣΕΒΗΣ ΕΥΤΙΧΗΣ ΕΝΔΟΞΟΣ ΝΙΚΗΤΗΣ
ΠΡΟΠΕΟΥΧΟΣ ΑΕΙ ΣΕΒΑΣΤΟΣ ΛΥΤΟΥΣ ΑΝΕΝΕΩΣΕΝ
ΦΙΛΟΤΙΜΙΑ ΤΑΔΗΜΟΣ ΚΤΙΣΜΑΤΑ ΤΗΣ ΠΟΛΕΟΣ
ΕΠΟΥΔΗΚΑ ΕΠΙΜΕΛΙΑ ΟΥΡΑΝΙΟΥ ΤΟΝ ΘΕΟΦΙΛΕΟ.....
ΧΣ ΥΠ Γ

Dans le vestibule d’un Couvent de Religieuses grecques, il y a un Christ tres mal peint, avec deux figures à ses côtez, l’on y lit les paroles suivantes en tres mauvais caracteres peints, et en Grec corrompu.

ΑΛΕΞΙΟΣ ΕΝ ΧΩ ΤΟ ΘΟΠΙΣΤΟΣ ΒΑΣΙΛΕΥΣ ΚΕ ΑΥΤΟ-
ΚΡΑΤΟΡΩΣ ΠΑΣΙΣ ΑΝΑΤΟΛΗΣ Ο ΜΕΓΑΣ ΚΟΜΝΗΝΟΣ
ΘΕΟΔΩΡΑ ΧΥ ΧΑΡΗΤΙ ΕΥΣΕΒΕΣΤΑΤΗ ΔΕΣΠΗΤΑ
ΚΕ ΑΥΤΟΚΡΑΤΟΡΗΣΑ ΠΑΣΙΣ ΑΝΑΤΟΛΗΣ
ΗΡΙΝΗ ΧΥ ΜΗΤΗΡ ΑΕΤΟΥ ΕΥΣΕΒΕΣΤΑΤΟΥ ΒΑΣΙ-
ΛΕΟΣ ΚΥΡΙΟΥ ΑΛΕΞΙΟΥ ΤΟΥ ΜΕΓΑΛΟΥ ΚΟΜΝΗΝΟΥ.

Suivant les observations de Mrs de l’Académie Royale des Sciences, la hauteur du Pole de Trebisonde est de 40. à 45. et la longitude de 63.

Le Port de Trebisonde appellé Platana est à l’Est de la ville. L’Empereur Adrien le fit réparer, comme nous l’apprenons par Arrien. Il paroit par les Médailles de cette ville, que le Port y avoit attiré un grand commerce. Goltzius en rapporte deux à la teste d’Apollon. On sçait que ce Dieu étoit adoré en Cappadoce, dont Trebisonde n’étoit pas la moindre ville. Sur les revers d’une de ces Médailles est une ancre, et sur le revers de l’autre, la proüe d’un navire. Ce Port n’est bon presentement que pour des Saïques. Le Mole que les Genevois, à ce qu’on prétend, y avoient fait bâtir, est presque détruit, et les Turcs ne s’embarrassent gueres de réparer ces sortes d’ouvrages. Peut-être que ce qui en reste est le débris du Port d’Adrien ; car de la maniére qu’Arrien s’explique, cet Empereur y avoit fait faire une jettée considérable pour y mettre à couvert les navires qui auparavant n’y pouvoient moüiller que dans certains temps de l’année, et encore étoit-ce sur le sable.

Nous herborisâmes le 24 et le 25 May autour de la ville. On y voit de tres belles plantes. Le 26 nous allâmes nous promener à Sainte Sophie ancienne Eglise grecque, à deux milles de la ville prés du bord de la mer. On a converti une partie de ce bâtiment en Mosquée, le reste est ruiné. Nous n’y trouvâmes que quatre colomnes d’un marbre cendré. Je ne sçai si cette Eglise a été bâtie par Justinien, comme celle de Sainte Sophie de Constantinople ; c’est assez la tradition du pays, mais on ne sçauroit le prouver par aucune Inscription. Procope même n’en a pas fait mention. Les débris de cette Eglise me font souvenir de deux grands hommes qui sont sortis de cette ville, George de Trebisonde, et le Cardinal Bessarion. On convient pourtant que George n’étoit qu’Originaire de Trebisonde, et qu’il étoit né en Candie. Quoiqu’il en soit, il fleurissoit dans le quinziéme siecle sous le Pontificat de Nicolas V. de qui il fut secretaire. Georges avoit auparavant enseigné la Rhetorique et la Philosophie dans Rome ; mais son entestement pour Aristote lui attira de grosses querelles avec Bessarion qui ne juroit que par Platon. Bessarion fut un savant homme aussi, mais ses Ambassades le dissipérent trop. Cela ne l’empécha pas d’écrire plusieurs traitez, et sur tout de faire une tres belle Bibliotheque qu’il laissa par son Testament au Senat de Venise. On la conserve encore avec tant de soin, qu’on n’en veut communiquer les manuscrits à personne, et il faut regarder ce beau recüeil comme un thresor enfoüi.

Quoique la campagne de Trebisonde soit fertile en belles plantes, elle n’est pourtant pas comparable, pour ces sortes de recherches, à ces belles montagnes où est bâti le grand Couvent de Saint Jean à 25 milles de la ville du côté du Sud-Est. Il n’y a pas de plus belles forêts dans les Alpes. Les montagnes qui sont autour de ce Couvent produisent des Hestres, des Chênes, des Charmes, des Guaïacs, des Frênes et des Sapins d’une hauteur prodigieuse. La maison des Religieuses n’est bâtie que de bois, tout contre une roche fort escarpée, au fond de la plus belle solitude du monde. La veüe de ce Couvent n’est bornée que par des païsages merveilleux, et j’aurois souhaité d’y pouvoir passer le reste de ma vie. On n’y trouve que des solitaires occupez de leurs affaires temporelles et spirituelles, qui n’ont ni cuisine, ni science, ni politesse, ni livres : mais comment vivre sans tout cela ? On monte à la maison par un escalier tres rude et d’une structure fort singuliere. Ce sont deux troncs de sapin, gros comme des mats de navire, inclinez contre le mur et alignez de même que les montans d’une echelle ; au lieu des planches ou des echellons que l’on met ordinairement au travers des echeles, on y a taillé des marches d’espace en espace à grands coups de hache, et l’on a mis fort à propos des perches sur les côtez pour servir de gardefoux ; car je deffie les plus habiles danseurs de corde d’y pouvoir grimper sans ce secours. La teste nous tournoit quelquefois en descendant, et nous nous serions cassez le col sans cet appui. Il n’est pas possible que les premiers hommes ayent jamais fait un escalier plus simple ; il n’y a qu’à le voir pour se former une idée de la naissance du monde. Tous les environs de ce Couvent sont une image parfaite de la pure nature ; une infinité de sources y forment un beau ruisseau plein d’excellentes Truites, et qui coule entre des tapis verts et des bosquets propres à inspirer de grands sentimens ; mais il n’y a aucun de ces Moines qui en soit touché, quoiqu’ils y soient au nombre d’environ quarante. Nous regardions leur maison comme une tanniere où ces bonnes gens s’étoient retirez pour éviter les insultes des Turcs et pour y prier Dieu tout à leur aise. Cependant ces Anachoretes possedent tout le pays à plus de six milles à la ronde. Ils ont plusieurs Fermes dans ces montagnes, et même plusieurs maisons dans Trebisonde ; nous y logions dans un grand Couvent qui leur appartenoit et qui étoit partagé en plusieurs galetas : A quoi sert tant de bien quand on n’en peut pas joüir ? Ils n’oseroient faire bâtir une belle Eglise ni un beau Couvent, de crainte que les Turcs n’éxigeassent d’eux les sommes destinées pour ces bâtimens, quand l’ouvrage seroit commencé.

Aprés avoir visité les environs du Couvent, où il y a des plantes qui amusent le plus agréablement du monde, nous montâmes jusques aux lieux les plus élevez, que la neige n’avoit abandonnez que depuis quelques jours, et d’où nous en découvrions d’autres qui en étoient encore chargez. Les gens du pays appellent Πεύκος les Sapins ordinaires, qui ne different en rien de ceux qui naissent sur les Alpes et sur les Pyrenées ; mais ils ont conservé le nom d’Ελάτη pour une autre belle espece de Sapin que je n’avois veû encore qu’autour de ce Monastere. Son fruit qui est tout écailleux et comme cilindrique, quoiqu’un peu renflé, n’a que deux pouces et demi de long sur huit ou neuf lignes d’épaisseur, terminé en pointe, panché en bas et pendant, composé d’écailles molles, brunes, minces, arrondies, lesquelles couvrent des semences fort menuës et huileuses. Le tronc et les branches de cet arbre sont de la grandeur de celles du Picea ordinaire. Ses feüilles n’ont que quatre ou cinq lignes de long, elles sont luisantes, vert-brun, fermes, roides, larges seulement de demi ligne, relevées de 4. petits coins, et rangées comme celles de nos Sapins, c’est à dire en branche aplatie.

Il fallut quitter ce beau pays pour venir à Trebisonde chercher nôtre bagage. On nous avertit fort à propos que le Pacha venoit de partir, et ce n’étoit pas une fausse allarme ; car nous le rencontrâmes en chemin. Dieu sçait si nous fîmes grande diligence ; que serions-nous devenus si nous avions perdu une si belle occasion ? Il fallut donc travailler toute la nuit à faire nos balots, à chercher du biscuit et du ris qui sont les choses les plus nécessaires pour une marche, car on trouve de l’eau par tout. Heureusement le Pacha ne campa ce jour-là, qui étoit le 2. Juin, qu’à environ quatre heures de la ville. Le lendemain nous le joignîmes avec beaucoup de peine, et nous le trouvâmes à quatorze milles de son premier camp.

J’ay l’honneur d’être avec un profond respect, etc.