Religions et Religion/Au théologien

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I. QUERELLESOllendorf29 (p. 205-208).

IV

AU THÉOLOGIEN.

*

Soit que vous vous coiffiez de turbans en batiste,
Ou de mitres mêlant la perle à l’améthyste,
Ô prêtres, ô porteurs d’éphods et de rabats,
Étant donné le droit de sottise ici-bas,
Vous en usez avec une ardeur sans pareille.
Parce que le Très-Haut, faisant la sourde oreille,
À l’air de ne rien voir et de tout accepter,
Parce que Dieu se laisse à peu près insulter,
Et que ce patient des Tedeums ne raille,
Dans sa bonté, pas même un évêque qui braille,
Vous avez profité de son air bon enfant
Pour lui faire endosser l’absurde triomphant,
Là dans les sanhédrins et là dans les conciles,
Et pour bâcler beaucoup de livres imbéciles,
Prêtres, vous remuez aussi facilement
La malédiction, le mensonge inclément,
L’imposture et l’erreur dans vos pesants volumes
Que le petit oiseau fouille du bec ses plumes.


*

Où prends-tu, moine, abbé de visions imbu,
Ce Tout-Puissant myope et ce Très-Haut fourbu ?
Prêtre, qu’est-ce que c’est que cet Orgon céleste,
Dieu podagre que dupe un démon jeune et leste ?
Ah ! docteur ! quel beau jeu tu donnes, imprudent,
Aux rieurs, point fâchés d’avoir Dieu sous la dent !

Écoute-les :

Écoute-les : — Fakir, talapoin, muphti, mage,
Brave homme, Dieu, dis-tu, t’a fait à son image.
Alors il est fort laid. J’y consens. Prêtre blanc,
Prêtre noir, qu’il vous soit à tous deux ressemblant,
C’est son affaire. Et moi je siffle. Que de choses
Mal faites dans le tas de ses métempsychoses !
Les diacres aux gros yeux m’ordonnent d’admirer ;
Je ris. La cathédrale en vain pour m’attirer
Ouvre les deux battants de sa porte cochère ;
Je laisse bougonner ces bonshommes en chaire.
Paix aux dévots béats ! quant à moi, je me tiens
Le plus loin que je peux des orateurs chrétiens ;
J’écris sur mon carnet : Fuir Nonotte ; et je cloue
À mon chevet : Ne point aller à Bourdaloue.
Les raisonneurs bigots sont un de mes effrois.
J’abhorre ces forêts de piliers lourds et froids
D’où tombent les frissons, les toux, les pleurésies ;
Je ne m’expose point aux églises moisies ;
Je n’irai point gagner quelques bonnes fraîcheurs
Pour le plaisir d’entendre aboyer vos prêcheurs,
Bavards à barbe ou clercs ras tondus, dont le geste
S’empêtre dans les plis d’une prose indigeste.
Prêtres de plomb ! Laynez, Frayssinous, Bellarmin !
L’ennui pleut de leur phrase ; et, son croc à la main,
Le chiffonnier qui met les âmes dans sa hotte,
Satan, s’il passe là d’aventure, chuchote :
— Quand plus tard, dans l’enfer vengeur, nous assommons
Tous ces lourds sermonneurs, c’est avec leurs sermons. —
Dieu. Le monde. Ânier triste et mauvaise bourrique.
Ah ! prêtres ! s’il faut croire à votre rhétorique,
Dieu mène tout. Tant pis. L’univers disloqué,
Mal sorti du chaos, penche et se cogne au quai.
On distingue ses mâts sur le ciel d’un noir d’encre.
Il n’a plus sa boussole, il a perdu son ancre,
Et semble par moments faire eau de toutes parts.

Tout ce que l’homme croit, dans l’abîme est épars.
La foi nage, le droit flotte, le vrai tournoie ;
On voit les bras levés de l’espoir qui se noie ;
Qu’est-ce que votre Dieu fait pendant ce temps-là ?
Rien. Je me trompe. Il fait Nemrod, Cham, Attila,
Gengiskhan, Tamerlan, Charles-Quint, Bonaparte ;
Il brise Rome, il tue Athène, il détruit Sparte ;
C’est grâce à lui qu’un roi dit : nominor leo ;
S’il donne au monde un saint, vite, il lâche un fléau ;
Il guide les Colombs, mais conduit les Pizarres ;
Il est fantasque ; il fait des actions bizarres
Dont Bossuet prendra note derrière lui.
Son éclipse survient dès que son aube a lui.
Cet astre est un aveugle. Il est contradictoire.
Ce monde est sa défaite autant que sa victoire.
Ce Très-Haut tourne et change. Il est hydre, il est Dieu.
D’une roue insensée il est le noir moyeu.
Il est tantôt Hasard et tantôt Providence.
Toute l’horreur humaine en ce Dieu se condense,
Et vous le façonnez si ressemblant à vous
Que, père, il est vengeur, et, maître, il est jaloux.
Il nous défend le lard tel jour de la semaine ;
Et, si nous en mangeons, l’ange des morts nous mène
Au gouffre où tout est feu, braise, flamme et charbon,
Si bien qu’il a caché l’enfer dans un jambon.
Ce qu’il crée, il le fêle ; et s’il met trop de sable,
Trop d’ombre ou trop de neige, il en est responsable.
Une peste nous vient de lui ; quand un essieu
Casse, c’est Jéhovah qui se détraque, et Dieu
Est sale quand la boue à mon talon s’attache ;
Le mendiant — pourquoi des mendiants ? — le tache ;
Tous les haillons du pauvre, à toute heure, en tout lieu,
L’accusent, et, souillés, infects, pendent à Dieu.
Dieu fait tout. Par-dessus le marché, cette droite
Terrible, formidable, immense, est maladroite.
Pour punir un village, il noie un continent.
Moi, je lui dis son fait, je suis impertinent,

Je le lorgne, je flâne et ris, je baguenaude,
Son nez majestueux reçoit ma chiquenaude ;
Certe, il se fâche ; il dit, furieux et rêvant :
— Où diable ai-je fourré ma foudre ? — Mais avant
Que ce Géronte ait mis la main sur son tonnerre,
Moi, tranquille et marchant de mon pas ordinaire,
Je suis déjà bien loin. Il foudroie à côté.
De là votre éloquence et de là ma gaîté,
Bons prédicateurs. —


*

Bons prédicateurs. — Certe, à cela que répondre ?
La foi vient couver l’œuf qu’on a vu l’erreur pondre ;
L’église sur l’enfant fait peser les aïeux ;
Et met à l’ignorance un dogme sur les yeux.
Le prêtre apporte à l’homme une carte routière
Du ciel profond, avec péage à la frontière.
Fouille-toi, mort. On paye au pont du paradis.
Si tu n’as pas le sou, reste avec les maudits.
Un Dieu méchant qu’on loue, un Dieu bon qui menace,
Un Dieu signé Sanchez, Trublet, de Maistre, Ignace,
Luit dans l’ombre, entouré de vieillards clignotants,
Et c’est fini ; voilà de la nuit pour longtemps.
Ô prêtres ! ce Dieu-là, sous son dais à panache,
Est du monde idiot la suprême ganache ;
Il a l’utilité des vieux épouvantails,
On le sculpte, aïeul sombre, au cintre des portails ;
Il écoute, un peu sourd, la cloche sa voisine ;
Il fait joindre les mains aux passants, il fascine
Les bons moutons humains que mènent les bedeaux,
Et charme les rapins qui, le sac sur le dos
Et les guêtres aux pieds, vont barbouillant des croûtes
Dans les pays, en juin, quand les arbres des routes
S’agitent et se font mille signes de loin,
Joyeux d’avoir peigné les charrettes de foin.