Religions et Religion/Invention

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I. QUERELLESOllendorf29 (p. 209-211).

V

INVENTION.

*

Vous avez inventé le diable. Il est très bête.
Il empoigne les gens par les pieds, par la tête,
Part, et croit avoir fait quelque chose de beau
En portant Jésus-Christ au mont Tibidabo.
Il dit : Je t’offre ça, la terre. Sois docile. —
Il ne s’est même pas aperçu, l’imbécile.
Que celui qu’il a pris par les cheveux, c’est Dieu ;
Et que Jésus, qui cache étrangement son jeu,
Pourrait lui dire : Affreux jocrisse, pitre immonde,
Tu me donnes la terre, à moi qui tiens le monde !

Peu de religions, rêvant sur Anankè,
Savent faire un titan, et le diable est manqué.
Il est, à n’en parler ici que comme artiste,
Plat et vulgaire ; il fait enrager Jean-Baptiste
Et tente Saint Antoine avec fort peu d’esprit.
C’est le démon ; tremblez. Non, c’est le diable ; on rit.
Trop massif, il se traîne, ou, trop maigre, il s’efflanque.
Belphégor ne ferait pas vivre un saltimbanque ;
Bezébuth, promené de foire en foire, aurait
Moins de succès qu’un loup pris dans une forêt.
Quant à moi, si j’étais montreur de phénomènes,
Pour faire écarquiller les prunelles humaines,
J’aimerais mieux, plutôt que Sadoch, nain bougon,
Ou Moloch, vieux pantin en forme de dragon,
Ou Bélial soufflant le feu de sa narine,
Avoir un bon lapin savant qui tambourine.
Le gouffre étant donné, toute l’ombre, et l’horreur
Amoncelée autour d’un géant éclaireur,

On est surpris du peu que votre fable en tire ;
Vous n’avez rien trouvé de mieux que le satyre.
Le paganisme en lui chez vous est revenu.
Toujours le pied fourchu, toujours le front cornu.
Toujours la même ampoule au dos du même gnome.
Aveugle, plus, boiteux, c’est là tout le binôme.
Lucifer, Asmodée ; un infirme, un serpent ;
L’un ne voit pas Dieu ; l’autre erre clopin-clopant.
La maison d’or, à Rome, a sur ses vieilles briques
Des fantômes qui font des gambades lubriques,
Des nains à grosse tête et d’affreux chèvrepieds ;
L’enfer chrétien les a simplement copiés.
Vous avez baptisé le faune ; et c’est le diable.
Le vaste mécontent qui tire sur le câble
De l’univers, et veut casser l’amarre, afin
Que tout rentre au chaos, et que le séraphin,
L’étoile, le ciel, l’homme, et Dieu lui-même, roulent
L’un sur l’autre à vau-l’eau pêle-mêle, et s’écroulent ;
Le fourbe qui, pensif, sous Jéhovah créant,
Construit la trahison immense du néant ;
L’être noir, l’effrayante âme démesurée
Qui fait refluer l’ombre ainsi qu’une marée ;
Le parodiste amer et terrible qui prend
L’homme, et qui fait petit tout ce que Dieu fit grand,
Ce monstre, ce méchant d’une si fière taille
Qu’il attend le tonnerre et lui livre bataille,
Qu’il a pour plaie au front le mal universel,
Et que tout l’océan n’aurait pas trop de sel
Pour sa raillerie âcre et son rire insondable,
Ce colosse enchaîné sous l’Etna formidable
Se retrouve en vos mains pygmée, avec l’ennui
D’avoir la petitesse et la laideur sur lui ;
Il était dans l’Erèbe énorme ; il est au bagne,
Et se voit une bosse au lieu d’une montagne.

En somme, vous avez fort peu d’invention.
Vous refaites le cercle où tournait Ixion.

La nature a le singe, et l’église a le diable ;
Vive le singe ! il est plus gai. Dans votre fable,
Le Capricorne, étoile, astre, tombe si bas
Qu’il n’est plus que le bouc immonde des sabbats ;
L’enfer triste est doublé d’un paradis féroce ;
Démons, damnés, maudits, sont dans la cuve atroce,
Leur tourment fait le ciel plus céleste, et le bain
Qui les cuit rafraîchit là-haut le chérubin ;
Mais le démon a beau rôtir, il est fort terne ;
Et l’on ne comprend pas que dans cette citerne
Du flamboiement sans fond, avec un tel grief
Et tant de haine, Iblis ait si peu de relief.
La femelle d’Othryx, la pieuvre dont les pattes
Sans quitter l’Ararat s’accrochaient aux Carpathes,
Et qui, plongeant sous l’eau, faisait hausser les mers,
N’est plus qu’une nabote aux petits ongles verts,
Et le peuple, qu’au fond votre impuissance blesse,
Rit devant la titane avortée en diablesse ;
Linus, venant du ciel sur Pégase, au relai,
Trouve votre sorcière enfourchant son balai ;
La diablerie au moine apparaît, et pullule,
Espèce de vermine, au mur de la cellule ;
Mais ces monstres sont vils, ces nains sont plus blafards
Que le lourd sphinx sortant la nuit des nénuphars
Et que l’impur crapaud caché sous les broussailles ;
Et l’on dirait que ceux qui firent ces grisailles
Et tous ces à-peu-près et tous ces camaïeux
N’ont ébauché Satan que pour créer Mayeux.