Religions et Religion/Conclusion

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Religions et ReligionOllendorf29 (p. 251-254).

V

CONCLUSION.


As-tu vu méditer les ascètes terribles ?
Ils ont tout rejeté, talmuds, korans et bibles.
Ils n’acceptent aucun des védas, comprenant
Que le vrai livre s’ouvre au fond du ciel tonnant,
Et que c’est dans l’azur plein d’astres que flamboie
Le texte éblouissant d’épouvante ou de joie.
Contemplant ce qui n’a ni bord, ni temps, ni lieu,
Absorbés dans la vue effrayante de Dieu,
Farouches, ils sont là, chacun seul dans l’espèce
D’horreur qu’il a choisie au bord de l’ombre épaisse,
Faisant vers l’inconnu toujours le même effort,
L’un dans un vieux tombeau dont il semble le mort,
L’autre, sinistre, assis dans un trou du tonnerre
Au tronc prodigieux d’un cèdre centenaire,
L’autre livide et nu dans un creux de rocher,
Muets, affreux, laissant les bêtes s’approcher,
Pas plus importunés sous leur fauve auréole
D’un tigre qui rugit que d’un oiseau qui vole,
Le désert les a vus à jamais s’accroupir.
Jamais un mouvement et jamais un soupir.
Ont-ils faim ? ont-ils soif ? Quand luit l’aube embrasée,
Ils ouvrent vaguement leur bouche à la rosée,
Et la rouvrent parfois quand vient le soir hagard.
Si la pensée était saisissable au regard,
On verrait le néant, l’éternité, le monde,
L’énigme plus lugubre encor quand on la sonde,
Tomber de leurs fronts noirs comme l’ombre des ifs ;
Ils songent, ni vivants, ni morts, spectres pensifs,
Entre la mort trompée et la vie impossible ;

L’été passe ; l’hiver vide sur eux son crible ;
Ils ne regardent rien que l’obscur firmament,
Et dans des profondeurs d’anéantissement
Ces êtres, abrutis par l’idéal, s’abîment.
Nul ne sait quels courants d’infini les raniment
A mesure que l’homme en eux s’évanouit.
L’ouragan monstrueux leur parle dans la nuit
Comme le célébrant parle au catéchumène,
Et ces hideux esprits perdent la forme humaine.
L’aigle leur dit un mot à l’oreille en passant ;
Ils font signe parfois à l’éclair qui descend ;
Ils rêvent, fixes, noirs, guettant l’inaccessible,
L’œil plein de la lueur de l’étoile invisible.


*


Invisible ! Ai-je dit invisible ? Pourquoi ?


*


Il est ! Mais nul cri d’homme ou d’ange, nul effroi,
Nul amour, nulle bouche, humble, tendre ou superbe,
Ne peut balbutier distinctement ce verbe !
Il est ! il est ! il est ! il est éperdument !
Tout, les feux, les clartés, les cieux, l’immense aimant,
Les jours, les nuits, tout est le chiffre ; il est la somme.
Plénitude pour lui, c’est l’infini pour l’homme.
Faire un dogme, et l’y mettre ! ô rêve ! inventer Dieu !
Il est ! Contentez-vous du monde, cet aveu !
Quoi ! des religions, c’est ce que tu veux faire,
Toi, l’homme ! ouvrir les yeux suffit ; je le préfère.
Contente-toi de croire en Lui ; contente-toi
De l’espérance avec sa grande aile, la foi ;
Contente-toi de boire, altéré, ce dictame ;
Contente-toi de dire : — Il est, puisque la femme

Berce l’enfant avec un chant mystérieux ;
Il est, puisque l’esprit frissonne curieux ;
Il est, puisque je vais le front haut ; puisqu’un maître
Qui n’est pas lui, m’indigne, et n’a pas le droit d’être ;
IÎ est, puisque César tremble devant Patmos ;
Il est, puisque c’est lui que je sens sous ces mots :
Idéal, Absolu, Devoir, Raison, Science ;
Il est, puisqu’à ma faute il faut sa patience,
Puisque l’âme me sert quand l’appétit me nuit,
Puisqu’il faut un grand jour sur ma profonde nuit ! ―
La pensée en montant vers lui devient géante.
Homme, contente-toi de cette soif béante ;
Mais ne dirige pas vers Dieu ta faculté
D’inventer de la peur et de l’iniquité,
Tes catéchismes fous, tes korans, tes grammaires,
Et ton outil sinistre à forger des chimères.
Vis, et fais ta journée ; aime et fais ton sommeil.
Vois au-dessus de toi le firmament vermeil ;
Regarde en toi ce ciel profond qu’on nomme l’âme ;
Dans ce gouffre, au zénith, resplendit une flamme.
Un centre de lumière inaccessible est là.
Hors de toi comme en toi cela brille et brilla ;
C’est là-bas, tout au fond, en haut du précipice.
Cette clarté toujours jeune, toujours propice,
Jamais ne s’interrompt et ne pâlit jamais ;
Elle sort des noirceurs, elle éclate aux sommets ;
La haine est de la nuit, l’ombre est de la colère !
Elle fait cette chose inouïe, elle éclaire.
Tu ne l’éteindrais pas si tu la blasphémais ;
Elle inspirait Orphée, elle échauffait Hermès ;
Elle est le formidable et tranquille prodige ;
L’oiseau l’a dans son nid, l’arbre l’a dans sa tige ;
Tout la possède, et rien ne pourrait la saisir ;
Elle s’offre immobile à l’éternel désir,
Et toujours se refuse et sans cesse se donne ;
C’est l’évidence énorme et simple qui pardonne ;
C’est l’inondation des rayons, s’épanchant

En astres dans un ciel, en roses dans un champ ;
C’est, ici, là, partout, en haut, en bas, sans trêve,
Hier, aujourd’hui, demain, sur le fait, sur le rêve,
Sur le fourmillement des lueurs et des voix,
Sur tous les horizons de l’abîme à la fois,
Sur le firmament bleu, sur l’ombre inassouvie,
Sur l’être, le déluge immense de la vie !
C’est l’éblouissement auquel le regard croit.
De ce flamboiement naît le vrai, le bien, le droit ;
Il luit mystérieux dans un tourbillon d’astres ;
Les brumes, les noirceurs, les fléaux, les désastres
Fondent à sa chaleur démesurée, en tout
En sève, en joie, en gloire, en amour, se dissout ;
S’il est des cœurs puissants, s’il est des âmes fermes,
Cela vient du torrent des souffles et des germes
Qui tombe à flots, jaillit, coule, et, de toutes parts,
Sort de ce feu vivant sur nos têtes épars.
Il est ! il est ! Regarde, âme. Il a son solstice,
La Conscience ; il a son axe, la Justice ;
Il a son équinoxe, et c’est l’Egalité ;
Il a sa vaste aurore, et c’est la Liberté.
Son rayon dore en nous ce que l’âme imagine.
Il est ! il est ! il est ! sans fin, sans origine,
Sans éclipse, sans nuit, sans repos, sans sommeil.

Renonce, ver de terre, à créer le soleil.



IV. Des voix  

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