Religions et Religion/Des voix

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Religions et ReligionOllendorf29 (p. 242-250).
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IV

DES VOIX.

Et j’entendais des voix au milieu des nuées ;
Un divin chant d’extase, un noir bruit de huées
Passait.



UNE VOIX.

Le cheval doit être manichéen.
Arimane lui fait du mal, Ormus du bien ;
Tout le jour, sous le fouet il est comme une cible,
Il sent derrière lui l’affreux maître invisible,
Le démon inconnu qui l’accable de coups ;
Le soir, il voit un être empressé, bon et doux,
Qui lui donne à manger et qui lui donne à boire,
Met de la paille fraîche en sa litière noire,
Et tâche d’effacer le mal par le calmant,
Et le rude travail par le repos clément ;
Quelqu’un le persécute, hélas ! mais quelqu’un l’aime.
Et le cheval se dit : « Ils sont deux. » C’est le même.



AUTRE VOIX.

L’instant de dénouer la chimère est venu ;
La vie, inexprimable effort dans l’inconnu,
Est terminée, erreur, ou folie, ou bravade ;
Et voici le moment fatal. L’âme s’évade,
L’homme expire. On a vu sur son logis tremblant
Planer l’ange Trépas, l’oiseau noir, l’oiseau blanc,
Corbeau pour les méchants et pour les bons colombe ;
C’est fini. Maintenant, que devient dans la tombe
Le corps, ce compagnon auquel l’âme avait cru ?
Attends un peu de temps. Cherche. Il a disparu.

Cherche. Il s’est dissipé. Cherche encor, fouille, creuse,
Et tâte avec la main sous cette voûte affreuse.
Que trouves-tu ? Regarde. Est-ce cela ? Oui. Non.
Qu’est-ce ? Cela n’a plus de forme ni de nom ;
C’est noir comme la nuit et vain comme la cendre ;
C’est l’homme. Et si tu veux demain y redescendre,
Tu ne trouveras plus, dans ce hideux réduit,
Même ce peu de cendre et ce reste de nuit.

A peine est-il couché, débris dans les décombres,
Que les mille éléments, tous ces créanciers sombres,
Qui l’avaient pour un -temps à l’âme concédé,
Redemandent ce corps par les vers seuls gardé ;
Et chacun - car la vie a la mort pour domaine -
Prend ce qui lui revient dans cette argile humaine.
Tout atome, dans l’eau, dans la terre ou dans l’air,
Est un Shylock qui veut sa part de cette chair.
O nature sans fond ! gouffre avare et rapace !
Partout, en haut, en bas, dans la nuit, dans l’espace,
Tout réclame à la fois, tout s’ouvre en même temps,
La pierre, le buisson, le miasme des étangs,
La poussière, la fleur, le vent, la flamme ardente ;
Et, dans la profondeur des ténèbres pendante,
La matière dont l’homme était formé s’épand,
Et se cache ; et, glissant, coulant, tombant, rampant,
Se hâte de crouler dans tous ces précipices.
Et, soit qu’elle ait là-haut trouvé les cieux propices,
Grâce au bien qu’elle a fait, au beau qu’elle a pensé,
Soit qu’ayant mal vécu, traînant un vil passé,
Elle ait vu se fermer devant elle l’aurore,
L’âme, envolée au fond de la mort sombre, ignore
Cette fuite rapide et sinistre du corps.



AUTRE VOIX

J’entends les vivants rire ; ils deviendront les morts.


AUTRE VOIX

Alors que feront-ils ?



AUTRE VOIX


Rien.



AUTRE VOIX


Tout.



AUTRE VOIX


Passez, nuages.



AUTRE VOIX

Tous vos azurs sont faux.



AUTRE VOIX


Moins faux que vos orages.



AUTRE VOIX

Oui, je te le redis, homme, malheur à toi
Si dans quelque docteur ton ignorance a foi !
Malheur à ton esprit s’il dit comme tant d’autres :
— Je questionnerai les savants, ces apôtres,
Et j’interrogerai les penseurs, ces devins ;
J’irai, j’approcherai les instructeurs divins,
Les poëtes dont l’aube éclaire les visages,
Les hommes lumineux du mystère, les sages,
Ces colonnes d’azur du temple de la nuit ! ―

Sache que nul n’enseigne et que nul ne conduit ;
Nul n’est colonne et rien n’est temple ; sache encore
Qu’Antisthène, Amphion, Pindare, Stésichore,

Terpandre et Callimaque ont des ailes de plomb ;
Qu’Arouet, Kant, Hegel n’en savent pas plus long ;
Et que le sphinx qui dit la parole certaine
N’est pas plus dans Ferney qu’il n’était dans Athène.

De tout temps les rêveurs ont fait dans le ciel bleu
Des fouilles du côté de ce qu’ils nomment Dieu ;
Ils ont le doute au cœur ou la prière aux lèvres ;
Ils ont construit, détruit, et, pour calmer leurs fièvres,
Tristes, ont appuyé leur tête au marbre froid.

Homme, tout ce que l’homme enseigne, pense, croit,
Tout ce qu’il grave, écrit, constate, affirme, sculpte,
De science publique ou de doctrine occulte,
Sur le papier, le bois, l’airain, sur les frontons
Des grands temples obscurs pleins d’âmes à tâtons ;
Balaam sur l’Euphrate, Apulée à Madaure,
Tout ce qu’on imagine et tout ce qu’on adore,
Figulus enseignant Cicéron, Érechto
Dont Pompée à genoux lève le noir manteau,
Les prêtres, les rhéteurs drapés dans leurs chlamydes,
Les bibles, les talmuds sacrés, les pyramides,
Le difforme alphabet de pierre du galgal,
Les cylindres de Tyr, les runes de Fingal,
Les papyrus de Thèbe et d’Endor, qu’on adopte
Le texte égyptien ou la version copte,
Vos sages admirés, Épicure, Thalès,
Diogène, Apulée, Érasme, Rabelais,
Platon, que l’idéal laisse boire à son urne,
Kant, Leibnitz, tout cela n’est qu’un souffle nocturne.

Si tu le veux, fais-toi de l’audace un devoir ;
Propose-toi ce but redoutable : savoir,
Cette façon splendide et suprême de naître.
Entre dans le nuage insondable ; pénètre
Dans l’horreur des Horebs, des Brockens, des Thabors ;
Va ! mais commence, avant d’en tenter les abords,

Par laisser de côté la sagesse des hommes.

Le peu que nous savons tient au peu que nous sommes ;
Écoute. L’homme à peine, avec ou sans appuis,
A creusé l’inconnu qu’il a comblé son puits ;
Alors il cherche, alors il rencontre, il dévie,
Se croit mage, ou se fait prêtre.

                                           Passe ta vie
A labourer l’écume et l’onde, n’arrivant
Que pour partir, parmi le tumulte et le vent ;
Habite Terre-Neuve, ou Zante, ou Tombelaine ;
Sois pêcheur de hareng, sois pêcheur de baleine ;
Emplis ton brick solide ou ta barque sans ponts
De traînes, de filets, de dragues, de harpons ;
Affronte des écueils les sinistres statures ;
Sois forban ; sois coureur de flots et d’aventures ;
Quand même tu vivrais dix ans, vingt ans, cent ans,
Ayant sous toi le gouffre et sur toi les autans,
Lutteur du risque, et roi d’une planche qui flotte,
Fusses-tu le plus vieux et le plus noir pilote,
Jason sur le dromon, Fulton sur le steamer,
Tu ne connaîtras pas la formidable mer.

Ces choses sans limite où flottent des fumées
Résistant, et toujours béantes, sont fermées ;
Le chercheur, tâtonnant dans ce fatal milieu,
Quand il serait Platon, ne connaîtra pas Dieu.



AUTRE VOIX

Prenez garde. Observez l’obscure parallèle.
Le pas s’appuie au pas, l’aile s’appuie à l’aile.
Quoiqu’on retrouve au fond de tout culte la nuit
De l’homme, par qui Dieu trop souvent est construit,
Quoiqu’un dogme, ô penseur, ne soit qu’une masure
En attendant la vie et la vérité pure,

Quoique l’humanité doive porter en soi
La sagesse sereine et non l’aveugle foi,
Quoiqu’une bible, livre à deux sens, atrophie
Et blesse trop souvent l’âme qu’on lui confie,
Quoique, presque toujours, effarant les esprits,
La religion soit une chauve-souris
Faite de vie et d’ombre, et dont l’aile a pour griffes
Les prêtres, les docteurs, les bonzes, les pontifes,
Il faut que l’homme croie à quelque chose ; il faut
Qu’à côté de la chair qui le gouverne trop,
Le mystère lui parle et l’exhorte, et l’élève
Du sommeil où l’on dort au sommeil où l’on rêve.
Ah ! l’être infortuné qui ne croit pas est nu
Sous le ciel redoutable et lourd, sous l’inconnu !
O vivants ! il vous faut des prêtres, quels qu’il soient.
A travers les plus noirs les vérités flamboient ;
Il tombe encore un peu de jour sur vos chevets,
Même des plus abjects, même des plus mauvais ;
Mais pour verser plus tard sur l’humanité mûre
La parole d’amour que l’avenir murmure,
Le ciel, au-dessus d’eux, sur d’éclatants degrés
Met les voyants directs, les sages inspirés.
Car l’homme fait le prêtre et Dieu seul fait le mage.

Je préfère, ô songeur, le wigwam du sauvage
Où l’homme attend la femme, où du moins on est deux,
Au manitou qui fait, au fond des bois hideux,
Joindre les mains au nègre et les pattes au singe ;
Au wigwam le cromlech, au cromlech la syringe ;
Aux syringes du Nil le sombre temple hébreu ;
Au temple, la mosquée avec son dôme bleu
Et son minaret blanc dans la tiède atmosphère ;
Et comme il faut monter sans cesse, je préfère
L’église à la mosquée, à l’église l’azur.
L’homme, être mixte au front sublime, au pied impur,
Va toujours refaisant et transformant ses arches ;
Chaque âge avance ; on voit, sur chacune des marches

Du sombre esprit humain montant dans l’ombre à Dieu,
Un temple où de l’amour grandit le chaste feu ;
Passant d’un ciel plus noir dans un air plus salubre,
De moins en moins cruel, de moins en moins lugubre ;
Chaque temple nouveau, grec, juif, égyptien,
A sa base au niveau du faîte de l’ancien ;
Sur celui qui s’élève un autre monte encore ;
Et le plus haut fronton se dissout dans l’aurore.



AUTRE VOIX

Ô rêves ! vision des vagues paradis !
Crois-tu que l’inconnu soit quelque chose, dis,
Dont ton cerveau chétif puisse se faire idée ?
Créature par l’être absolu débordée,
Homme étonné d’un grain germant dans le sillon,
Ébloui d’une pourpre au dos d’un papillon,
Tremblant d’un choc d’écume ou d’un râle d’orfraie,
Déjà ce que tu vois te dépasse et t’effraie,
Pourrais-tu supporter ce que tu ne vois point ?
Le gouffre où le réel aux chimères se joint,
L’aspect de l’insondable et de l’inaccessible,
Le côté ténébreux de l’univers terrible,
Flottant dans l’infini, dans la brume perdu,
Et dans on ne sait quoi d’horrible et d’éperdu ?
Serais-tu comme Jean, l’homme hagard, capable
De regarder l’obscur, de tâter l’impalpable ?
Pourrais-tu contempler avec tes yeux de chair
Les apparitions du rêve et de l’éclair,
Les éclipses, les blocs, les profondeurs, les rides,
Les agitations des surfaces livides,
La stagnation morte et malsaine des eaux,
Les glissements des vers monstrueux du chaos,
Les larves se montrant à demi, les sorties .
De têtes par la vase affreuse appesanties.
Les fléaux s’accouplant parmi les éléments,
L’horreur des suintements et des fourmillements,

Et les êtres sans nom, et les formes immondes,
Et les vagues tumeurs du cloaque des mondes ?
Te représentes-tu l’indicible stupeur
De ce qui s’entrevoit dans l’ombre, et se fait peur ;
Ici la marche lourde, ailleurs la fuite prompte ;
Le double effroi d’en haut, d’en bas, qui se confronte ;
Le vent fauve traînant le nuage en haillon ;
Le météore ayant horreur du tourbillon ?
Connais-tu les deux nuits : la morte et la vivante ;
La vivante, engendrant le monstre, l’épouvante,
L’hydre, les dévorant sans fin et les créant ;
La morte, c’est-à-dire un vide, le néant,
Une ouverture aveugle et par l’effroi formée,
De l’ombre qui n’est plus même de la fumée,
Le silence hideux et funèbre de Rien ?



AUTRE VOIX

Quand on sent se mouvoir l’universel lien
Qui joint le plus petit des atomes à l’être
Le plus démesuré que le gouffre ait vu naître,
Et qui fait, dans l’abîme où rien n’est endormi,
Tressaillir Sirius au poids d’une fourmi,
Quand les germes confus dans les ombres profondes
S’agitent, détruisant et produisant des mondes,
Mêlés aux voix, aux sons, aux chants, aux cris, aux pas,
Faisant et défaisant, et ne le sachant pas,
Quand l’azur semble ému, bien au delà des nues,
Par une éclosion d’étoiles inconnues,
Lorsqu’en soi, stupéfait, on sent et l’on comprend
Quelque chose de fort fait par quelqu’un de grand,
Quand l’eau fuit, quand le sol tremble, quand l’air murmure,
Quand de la forêt sombre il sort un bruit d’armure,
Quand l’oiseau sur son nid, dans les bois frémissants,
Chante un chant dont lui-même il ignore le sens,
L’immensité du fait prodigieux dépasse
L’ombre, le jour, les yeux, les chocs, le temps, l’espace,

Elle est telle, et le point de départ est si loin
Que, tous étant agents, personne n’est témoin.



AUTRE VOIX

Querelles ! bruits ! rumeurs ! cris ! morsures ! piqûres !
Ô passages du vent dans les branches obscures !



AUTRE VOIX

Dante écrit deux vers, puis il sort ; et les deux vers
Se parlent. Le premier dit : — Les cieux sont ouverts !
Cieux ! Je suis immortel. — Moi, je suis périssable,
Dit l’autre. — Je suis l’astre. — Et moi le grain de sable.
— Quoi ! tu doutes étant fils d’un enfant du ciel !
— Je me sens mort. — Et moi, je me sens éternel. ―
Quelqu’un rentre et relit ces vers, Dante lui-même ;
Il garde le premier et barre le deuxième.
La rature est la haute et fatale cloison.
L’un meurt, et l’autre vit. Tous deux avaient raison.