Rencontre et naufrage de trois astrologues judiciaires nouvellement arrivés en l’autre monde

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Rencontre et naufrage de trois astrologues judiciaires, Mauregard, J. Petit et P. Larivey, nouvellement arrivez en l’autre monde.

1634



Rencontre et naufrage de trois astrologues judiciaires, Mauregard, J. Petit et P. Larivey, nouvellement arrivez en l’autre monde.
À Paris, chez Jean Mestais, imprimeur, demeurant à la porte Saint-Victor.
M. D.C. XXXIIII.
Avec permission.

Si nous pouvions avoir des nouvelles de l’autre monde par quelque voye reglement asseurée, nous les donnerions au public chaque semaine, ou pour le moins chaque mois, et ferions des gazettes aussi fecondes qu’on en ait jamais veu ; mais, à faute de courier ordinaire qui nous rapporte ce qui s’y passe, nous sommes si pauvres de nouvelles que nous ne sçaurions en departir que rarement ; au moins sont-elles sans aucun doute. Nous ne changeons jamais d’advis pour avoir esté convaincu de faux. Il n’y a point d’homme vivant qui nous puisse desmentir avec des preuves contraires. Le chemin est si long qu’on choisira plustost de nous croire que de l’aller sçavoir en ce pays-là.

Il y a quelque temps que, la cadence des astres ayant fait un faux pas contre toutes sortes de reigles communes et imaginées, trois des plus curieux astrologues de l’Europe trouvèrent leur an climaterique1 bien au deçà du terme qu’ils s’estoient prefix.

Ces trois pauvres docteurs avoient laissé la moitié de leur cervelle attachée au globe de la lune, qui doit souffrir une eclypse ceste année, dont ils recherchoient les effets perilleux pour quelque monarchie, ou malevoles pour quelque grand prince.

Le premier qui se trouva proche du barc fust Mauregard2. Il estoit si alteré d’avoir accouru en ce second monde pour eviter les misères de celuy-cy, où il avoit esté trop mal traité3 pour un homme de si rare merite et de si haute folie, qu’il fut près de boire de l’eau du fleuve d’oubly. Comme il s’estoit desjà baissé pour avaler à gosier ouvert de quoy faire mourir sa soif, telles exhalaisons ensoufrées de ceste puante rivière, qui pousse des bouillons comme de poix, et jette une odeur qui empeste si fort qu’elle feroit mourir ceux qui en approcheroient encore vivans, le degoustèrent, et plus de la moitié de son ardeur s’esteignit par la seule senteur de ceste eau.

Le batelier estoit au milieu de la rivière, qui conduisoit avec grande peine son vaisseau chargé de plus de quinze cens Espagnols de l’armée de Feria, que le froid et le fer a fait passer le Lethé au lieu du Rhin4. Leur orgueil estoit si pesant et leur gravité si orgueilleuse, qu’on eust dit à les voir que le batteau estoit plein d’Hercules ; ils ne respiroient que menaces et bravoient insolemment le nocher, pour le payer à la descente comme ils payoient leurs hostes en ce monde.

Si tost qu’il les eust mis à terre, il revint à l’autre bord, qu’une foule importune de peuple vieil et jeune occupoit. Mauregard se jette des premiers dans le vaisseau, avec bien plus de joye qu’il n’estoit entré aux galères à Marseille5. Il reconneut de dessus la proüe deux autres astrologues : ils sont marquez au front d’une tache d’extravagance qu’ils ne sçauroient couvrir de toute la main.

Icy, compagnons ! s’escria-t-il. Mais Charon, qui se faschoit de le voir parler en maistre chez soy : Je ne sais que faire de ces foux, dit-il ; qu’ils attendent à un autre temps. Tous les faiseurs d’horoscope meurent si gueux, que je n’ay jamais esté payé d’un que de Bellantius, Italien qui traitoit de la medecine par le cours des planettes.

Ah ! Charon, respondit Mauregard, si tu sçavois quels hommes tu refuses de porter, des hommes qui ont porté le ciel, les plus grands genies de la nature, qui connoissent tout avec evidence, qui sans aucun livre d’histoire peuvent lire dans le ciel toutes les annales du monde, qui mesme en pourroient faire pour dix mil ans par delà l’embrasement universel ; en un mot, des personnages qui n’ont point ny prix ny de pareils ! Jamais ta barque n’a esté chargée de si excellens hommes ; quelque jour cessera la bassesse de ta fortune pour avoir eu l’honneur de les passer ; mais parce que ceux de ta profession regardent plus au gain present qu’à l’honneur à venir, ils ont de quoy te payer, j’en réponds ; ils ont vendu avant que de mourir les coppies de deux almanachs si bien calculez qu’ils semblent avoir voulu faire, avant que de descendre icy, un miracle de doctrine sans imitation comme il est sans faute. Pour moy, je ne te seray pas inutile : je sçay bien ramer, j’aideray à la conduite de ta barque. Charon le creut et laissa l’entrée libre à Jean Petit6, à Pierre de Larivey7. Le batteau, chargé deux fois plus qu’à l’ordinaire, chanceloit et commençoit à deux cens pas du bord de deçà à s’enfoncer. Chacun vouloit bien se sauver, mais pas un ne vouloit se defaire de ses petits meubles. L’un portoit avec soy la superbe, un autre l’avarice, un autre la pedanterie et la suffisance, un autre des badineries, des bagatelles d’amour et de galanterie ; mais chacun cherissoit tant ses pacquets qu’ils eussent consenty d’estre noyez et de mourir de rechef plustost que de s’en deffaire. Le vaisseau, ainsi surchargé, alloit perir ; mais voicy un accident qui hasta sa perte. Un ajusté de Paris, qui avoit payé M. Jean Petit pour estre trompé en son horoscope, l’advise en un coing, qui se cachoit comme fait un mauvais payeur : Ah ! trompeur, imposteur, tu m’as abusé ! Tu ne m’avois pas adverty d’un si prompt depart… Je devois vivre cinquante-huit ans, et je suis mort à vingt-huit, si promptement que je n’ay peu dire adieu à ma maistresse. — Est-ce donc vous, Monsieur, repartit Petit. Ah ! mon Dieu, je ne le sçaurois croire : les astres sont trop reguliers, il n’y avoit pas un seul point qui vous fust fatal jusques au 58 de vostre aage. Estes-vous donc mort ? — Ouy, affronteur, s’ecrie une vefve ; et moy aussi… Tu m’avois promis trois hommes, et je n’en ay eu qu’un. — Je ne sçaurois souffrir cette impudence, Messieurs, dit Petit ; jugez si elle n’a pas eu davantage que je n’avois promis : elle n’en devoit avoir que trois ; elle a anticipé, et en a pris plus de trente. La vefve, offensée, se jette à ses yeux, et luy arrache le droit, dont il contemploit les astres. Il la renverse dans l’eau, mais tombe après. La populace se mutine ; on crie aux imposteurs. Mauregard s’escrime de l’aviron et se fait largue. Les ames tomboient dru et menu dans le courant du fleuve, si bien que le batteau, presque tout à fait deschargé, n’eust point esté en danger de perir s’il n’eust desjà pris eau de toutes parts, estant balancé par les continuelles secousses de ceux qui fuyoient et s’entrepoussoient.

Desjà l’eau victorieuse faisoit couler à fond cette vieille barque, qui n’avoit point encore ressenty un tel malheur depuis qu’elle a esté establie en ce passage. Le bon homme Charon invoquoit tous les dieux, comme fait un patron dans un extrême desespoir. Mercure y arriva trop tard ; la barque estoit à fonds, et ce pauvre vieillard, quoiqu’il sceust bien nager, ne se sauva pas sans boire. Mauregard s’en tira presque à aussi bon marché : il avoit appris à la perfection au port de Marseille ; mais Pierre de Larivey se laissoit emporter au fil de l’eau et avaloit de grandes gorgées de ce breuvage amer et chaud, et Petit, accroché par ceste vefve opiniastre, estoit au fond sans pouvoir s’en depestrer : les femmes ne laschent jamais prise, non plus que ceux qui les gouvernent, et quoyque Mercure, frappant de sa baguette sur la rivière, eust fait revenir le batteau à bord et toutes les ames, ces deux neantmoins, attachées l’une à l’autre, ne paroissoient point, mais faisoient seulement lever sur l’eau de gros bouillons, si bien que Mercure fut contraint de faire le plongeon pour les aller querir et les transporter sur l’autre bord.

Qui a jamais veu une troupe d’Allemands, après avoir vuidé deux ou trois muids, estendus sur le pavé, remesurer par la bouche le breuvage qu’ils avoient pris sans mesure, qu’il s’imagine de voir mille pauvres ames, penchées sur le bord du fleuve d’Enfer, revomir à gros bouillons les flots qu’elles ont avallez, et rejetter la rivière dans la rivière. Heureuses en cela que le malheur leur fist oublier toutes les peines passées et perdre le souvenir de tous les plaisirs qui leur ont esté un remords éternel ! Elles y avoient toutes noyé leurs mauvaises humeurs, et laissé les pacquets qu’ils aymoient si fort.

Mais les trois astrologues ne peurent oublier leur folie, ny laisser leurs astrolabes. La judiciaire est une roüille si fort attachée à l’esprit de ceux qui l’ont pratiquée une fois, que ny l’eau ny le feu ne sçauroient jamais l’arracher. Après qu’ils se furent un peu reposez sur le rivage, ils se mirent tous trois de compagnie à faire chemin vers l’antre de Cerbère. Larivey, qui aperceut ce grand dogue : Ah ! mon Dieu, s’escria-t-il, je dois estre mordu d’un chien ; mon horoscope le marque ainsi. Mais Cerbère ne mord point les ombres : il les laisse passer sans s’en lever seulement. Ils approchoient de la haute tour de Tartare, d’où s’entend une horrible confusion de cris des criminels qu’on y gesne, quand ils apperceurent sur les creneaux le grand Nostradamus, à qui deux ou trois demons faisoient avaler des comètes toutes flambantes. Auprès de luy estoit un autre astrologue attaché à une rouë qui avoit le mouvement perpetuel, et rouloit tout d’une autre façon que ne font les planettes. Ah ! Dieu, dit Mauregard, quel extraordinaire mouvement ! Quel orbe est-ce là ? Dieu nous garde d’estre changez en une telle planette ! Un nombre sans nombre d’ames qui estoient à la question maudissoient et detestoient les propheties judiciaires : Seducteur ! disoit l’une (c’estoit l’ame d’une grande dame), je suis icy pour t’avoir creu avec trop de superstition ; tu m’avois predit que si je tuois mon mary j’espouserois un prince souverain. Je l’ay fait, et n’ay vescu qu’un mois depuis, et j’ay achepté par un crime si detestable les peines eternelles. Un autre crioit : Ah ! que tu as mal calculé ! Tu avois pris mon horoscope une demi-heure plus bas ; ma planette estoit plus mal logée que tu ne disois. Ainsi plusieurs, dans la rigueur des tourmens, n’accusoient que les judiciaires Larivey, Mauregard et Petit, qui entendoient les plaintes qu’on faisoit d’eux et de leur science, voulurent s’esloigner du Chastelet d’Enfer ; mais derrière estoit Lethé, à costé le grand marescage de Stix : ils ne pouvoient ny reculer ny gauchir, il falloit passer par là. On les a reconnus à leur marque et emprisonnez dans la tour Noire, où on leur fait leur procez, et Mauregard n’en sera pas quitte pour les gallères. Vous sçaurez le reste à la première narration que nous vous ferons de ce pays-là.



1. Les années de la vie humaine qui ramènent les nombres sept et neuf sont appelées années climatériques, du mot grec κλίμαξ, échelle, degré ; mais la climatérique par excellence est l’année 63, qui représente le multiple de ces deux nombres fatals. V. Lettres de Pasquier, in-fol., t. 2, p. 416, 6. — À l’époque où parut cette pièce, le nombre fatidique inquiétoit fort les esprits. On attribuoit, en effet, tous les malheurs du règne de Henri IV et sa mort sanglante à la fatalité qui l’avoit fait le 63e roi de France. Les faiseurs d’almanachs ne se faisoient pas faute de le répéter. Du vivant même du roi, ils avoient dit que le nombre funeste lui porteroit malheur. Malherbe, dans son ode « présentée à Sa Majesté, à Aix, en l’année 1600 », fait ainsi allusion à ces pronostics :

À ce coup iront en fumée
Les vœux que faisoient nos mutins,
En leur ame encore affamée
De massacres et de butins.
Nos doutes seront éclaircies,
Et mentiront les prophéties
De tous ces visages palis,
Dont le vain estude s’applique
À chercher l’an climatérique
De l’éternelle fleur de lys.

2. Noël Mauregart ou Morgart avoit été, de 1614 à 1619, un des prophètes le plus en crédit auprès du peuple, et le plus activement poursuivi par la justice. Nous connoissona de lui, entre autres écrits divinatoires : le Manifeste de Noël-Léon Morgard, spéculateur ès causes secondes, contenant les affaires et divers accidens de l’année 1619 ; Seconde partie du Manifeste…, contenant les horoscopes universels, prospérités et infortunes de tous les hommes de la terre.

3. Nous connoissons les malheurs de Mauregard par les lettres de Malherbe à Peiresc. Il écrit, par exemple, le 13 janvier 1614 : « Vous avez eu des almanachs de Morgart ; il est à la Bastille, d’où il sera malaisé qu’il sorte que pour aller en Grève » ; puis encore, le 13 février suivant : « Morgart a été condamné, il y a quelques jours, en galères pour neuf ans. La reine eût bien désiré qu’il fût mort ; toutesfois, la recommandation qu’elle en a faite lui rendra la vie pire que la mort. » Il paroît qu’il en réchappa cependant ; ses almanachs de 1619 en sont la preuve, s’il est vrai qu’il les ait faits lui-même. Nous le retrouverons plus loin aux galères de Marseille.

4. Allusion à la défaite alors récente du duc de Féria près de Bâle. Il couroit sur cette affaire un livret intitulé : La fuite de l’armée espagnolle, conduite par le duc de Féria, près la ville de Basle, le samedy douzième novembre mil six cent trente-trois, aux approches de l’armée du roy, conduite par M. le maréchal de la Force ; avec ce qui s’est passé en icelle et l’état en lequel est maintenant l’armée françoise. S. l. n. d., in-8.

5. M. Bazin a connu cette particularité de la vie persécutée de notre prophète. « Durand, fait-il dire à son cadet de Gascogne, me raconta que, deux ans auparavant (1614), un nommé Noël Morgart, ayant peut-être prévu ce que devoient produire les intrigues de la cour, avoit annoncé le soulèvement prochain de plusieurs princes, et que, pour avoir trop bien lu, non dans les astres, mais dans les cœurs, on l’avoit envoyé à Marseille, où il devoit, pendant neuf ans, tirer la rame sur les galères du roi, ce qui avoit engagé les pronostiqueurs à ne plus annoncer que des prospérités. » La Cour de Marie de Médicis, 1830, in-8, p. 130.

6. Rival de Mauregard pour les prophéties. Sa réputation lui survécut long-temps. En effet, bien qu’il soit donné ici pour bel et bien mort, nous le trouvons encore nommé parmi les prophètes en crédit dans une mazarinade : Catastrophe burlesque sur l’enlèvement du roi… 1649, et, plus tard encore, dans le Roman bourgeois. (V. notre édit., p. 309.)

7. Il ne faut pas le confondre avec l’auteur des comédies, duquel, d’ailleurs, on le distinguoit de son temps en l’appelant Larivey le jeune, comme on le voit par ce passage de Francion : « Quand nous étions à Paris, n’as-tu point leu l’almanach de Jean Petit, Parisien, et celuy de Larivay le jeune, Troyen ? Il m’est advis qu’ils pronostiquoient mes advantures. » (L’Histoire comique de Francion, Paris, 1663, in-8, p. 604, liv. 11.)