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Retour d’Alsace, août 1914/Bernwiller, 20 août

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Émile-Paul frères (p. 26-33).


Bernwiller, 20 août.

Occupé Enschingen à minuit juste. Je dis minuit juste, bien qu’il y ait eu à ce sujet une dispute entre mes deux compatriotes, Laurent, qui a l’heure de la ville, et Clam, qui a l’heure de la gare. Les Allemands viennent de partir, laissant la mairie préparée comme une souricière, des tablettes de chocolat sur la porte ouverte, des croûtes de fromage sur la table. Dans une cave, une patrouille égarée du ***, que les compagnies se passent, que le capitaine Fontange félicite, que le capitaine Perret veut fusiller comme déserteurs. Nouveaux otages, qui descendent en bras de chemise et que nous renvoyons passer une veste, car nous ne voulons que des otages entièrement habillés. Je suis de garde du drapeau que nous installons dans l’auberge, et tous les soldats qui s’échappent pour boire, surpris, vident leur verre plus dignement. À trois heures, départ pour Bernwiller ; le lieutenant Viard félicite les guides : la route est absolument droite. Journée paisible, très chaude dès que le soleil est levé. Je suis chargé de la surveillance des otages qui dorment sur des charrettes à claire-voie, à part un conseiller municipal nerveux, dont c’est aujourd’hui la fête, que sa famille attend et qui reste seul assis sur la claie alors que tous les autres ont passé depuis longtemps au travers. Nous nous organisons, nous nous déployons, nous creusons des tranchées face à Enschingen, comme si nous n’avions d’autre but dans la guerre que de prendre ce village une fois par jour. Petit déjeuner avec Devaux chez un vieil Alsacien, qui est sourd-muet, et qui s’empresse à nous servir, protégé qu’il est par ses infirmités contre toute dénonciation. La trouvaille de deux œufs de poule, puis de deux œufs de canard, nous conduit progressivement à l’idée du grand déjeuner que nous préparons aussitôt chez deux sœurs allemandes, deux jumelles. Nous goûtons enfin l’impression d’être des conquérants ; chacun de nos mots fait courir, se heurter, ces deux images semblables, et nous avons à la fois notre volonté brune et notre volonté blonde. Poulet rôti. Crêpes aux confitures. Aux murs, sur le papier gris, des taches carrées plus claires. Il y avait là des cadres. On pourrait reconstituer, d’après la couleur plus ou moins passée, toute la famille impériale. Je fais pâlir nos esclaves en leur demandant où elles ont caché ces portraits. Devaux leur pose, sans malice, des questions alternativement menaçantes et affables : si l’empereur est bien paralytique général, quels sont leurs prénoms, comment finira la guerre, ce que veut dire le mot « gemütlich ». Elles ne répondent qu’aux questions affables, mais avec la crainte que les questions sacrilèges ont causée : elles s’appellent, tremblantes, Elsa et Johanna ; gemütlich veut dire : « quand tout est bien, quand tout est gai. »

« Hier ist es gemütlich », dit Devaux, pour trouver un exemple.

Ya, répondent-elles, ya.

Quand on agite le mot gemütlich aux yeux d’une Allemande, elle répond toujours par ces joyeux aboiements.

À midi, ordre de libérer les guides. Le conseiller municipal s’en va en courant par un raccourci, plus court, prétend-il, que la route droite. Je rejoins ma compagnie qui occupe la maison et le parc de Henner. Tous les hommes sont étendus dans le creux des pelouses, au pied de buissons, et dorment, sur le dos, sur le côté, les genoux pliés ou levés. Nous avons là tous les tableaux qu’eût peints Henner s’il n’y avait eu dans les bosquets que des soldats, et non des femmes rousses. Jalicot a visité le château ; il n’y a trouvé que deux énormes pinceaux, l’un carmin, l’autre saumon, les pinceaux de Matisse, que nous donnons à Horn pour graisser nos souliers. Il faut une heure pour les laver. Toutes les toiles ont disparu des murs, comme chez Elsa et Johanna ; mais il reste les glaces. Nous ne nous étions vus depuis Roanne que dans des miroirs ronds à deux sous, qui nous montraient tout juste notre œil ou notre raie. Nous nous contemplons, nous nous rapprochons sous le prétexte de comparer nos tailles, mais chacun ne regarde que soi et je ne sais même plus, aujourd’hui, lequel était le plus grand.

Long après-midi paisible. Le lieutenant Balay me charge de visiter le village, d’interroger les passants. Je flâne dans les rues désertes. Pas un habitant dehors. Beaucoup de maisons fermées, avec les images de sainte Agnès sur la porte, rondes comme les vrais scellés. Je visite l’église, qu’entoure un canal d’eau courante. Je pousse la fenêtre d’une belle maison ornée de boiseries Louis XV, j’aperçois dans des cadres noirs à grains d’or les Trois Grâces et la Comparaison. Partout le silence. L’avion allemand qui passe là-haut ne peut noter dans ce coin du village qu’un touriste ou un indiscret. Je vais si loin que je m’égare : une jeune fille m’indique la route du château avec la politesse qu’on réservait dans ce bourg aux invités de Henner. Il fait toujours très chaud ; Je rejoins les autres sergents, couchés sur la pelouse. Étendu sur le dos près d’eux, je les écoute se parler de leurs femmes, j’admire, mais quand c’est mon tour, les photographies de Mme Sartaut, dont Sartaut fait passer un choix inépuisable ; je la vois en costume cycliste, en costume de bain, appuyée à un prie-Dieu au bord d’une plage, car toutes les photographies ont été prises en juillet à Arcachon. Je la vois soudain en buste, comme si elle s’était rapprochée de nous de moitié chemin. Chaque fois elle a près d’elle un chien différent, car son métier, à Paris, est de prendre les chiens en pension. La voilà en bateau avec un lévrier qui a appartenu à Sarah Bernhardt, et Sartaut parle de Sarah qui gagne un million par an, qui dépasse les soixante-dix ans, et n’a pas un sou : c’est une femme qui n’a pas d’ordre. On repasse la photo du bain, pour voir le caniche d’une Brésilienne, et pour discuter, ce qui nous fait traiter de stupides par Sartaut, si la vue a été prise avant le bain ou après. — C’est avant pour le caniche, encore frisé, après pour Madame, toute lisse. — Douce petite française, aux yeux inclinés, à la gorge haute, aux jambes nettes, qui s’oppose dans notre pensée, selon le chien du jour, à une actrice, à une juive, à une Guatemalaise. C’est elle qui nous donne pour la première fois l’impression d’être en Alsace, alors que justement nous n’en voyons rien, que le ciel où passent bientôt, par photos uniques, les femmes des autres sergents, avec des chiens et des enfants qui leur appartiennent.

À six heures, départ pour Spechbach-le-Haut. Nous commençons une manœuvre d’encerclement autour du malheureux Enschingen. Mulhouse a donné moins de mal : Nous apprenons qu’elle est à nous et qu’on a pris sur la gauche vingt-quatre canons et huit cents Badois. Nous réclamons du capitaine Perret, qui a un Joanne, de nous lire la page de Mulhouse. Toute la compagnie écoute : la gare est petite, noire, incommode, et fait contraste avec le somptueux hôtel des Postes. Mais il y a 93.000 habitants. Mais, assure Joanne, les institutions de prévoyance y ont reçu le plus grand développement ; la Pierre des Bavards est déjà retenue pour Jalicot. Nous voudrions entendre aussi la page de Fribourg, car c’est sur Fribourg, paraît-il, que nous allons. Mais Fribourg n’est pas en Alsace, malgré les affirmations de ceux qui confondent avec le Fribourg de la Suisse.

Marche sans autre incident que l’arrestation de Babette Hermann, dix-huit ans, qui est allée se faire arracher une dent à Bernwiller, qui a voulu revenir chez elle, malgré la bataille, tant la sœur lui a fait mal, et s’est prise dans la brigade. Le bandeau noir qui doit lui servir le dimanche pour son nœud alsacien est autour de sa fluxion. On me la confie, car elle ne sait que l’allemand. Spechbach nous fête. Je reconduis Babette à sa famille qui s’empresse, mélangeant à mon profit son affection pour les Français et la reconnaissance due aux dentistes. On m’invite à dîner, on sort de vieilles cartes où Spechbach est en grosses lettres, n’ayant point encore le désavantage qu’un grand peintre n’y soit point né, les recueils des tableaux patriotiques du Salon y compris 1892, date de ma fièvre muqueuse, et je reconnais de cette année chaque zouave, chaque vitrier. Babette installe elle-même sa lessiveuse pour notre soupe, malgré les soldats qui la supplient de ne pas se mettre en courant d’air. Le grand-père, qui voit que tout arrive, ne peut plus croire maintenant que ses souhaits plus modestes se réalisent moins : il me confie l’espérance de voir son petit-fils médecin, son bétail vendu, Babette guérie pour toujours de sa dent. Une fois interne des hôpitaux, son frère pourra d’ailleurs la soigner à loisir. Je le quitte le plus tard possible pour regagner le bureau du colonel, installé dans le salon du presbytère. J’écris le résumé du jour, le vrai, où je ne parle ni de Mme Sartaut ni de Babette, et je me couche sur la table, après avoir posé l’encrier par terre. Il faudra faire attention au lever. Salon où tous les meubles ont des colonnes torses, fauteuils, supports d’armoire, table en chêne, et où un Christ, à tête relevée, semble s’étonner que le montant de sa croix soit si plat, si lisse !