Revue Musicale de Lyon 1903-11-03/Claude Rafi "Fleustier" lyonnais

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NOTES ET DOCUMENTS
POUR L’HISTOIRE DE LA MUSIQUE À Lyon
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Claude RAFI

"Fleustier" Lyonnais
(suite)

Puisque Raffi (c’est ainsi qu’il signait ses ouvrages) a eu le rare privilège de voir son talent célébré dans les vers de Marot, Baïf et autres, nous allons essayer de fournir quelques détails sur son compte, et de compléter les quelques lignes que lui a consacrées M. Mahillon, conservateur du Musée instrumental de Bruxelles, dans un ouvrage sur lequel nous aurons à revenir.

Nous n’aurons rien à glaner dans Fétis (Biographie des musiciens), qui n’a fait que classer le nom de Raffi à son ordre alphabétique et rééditer les vers de Marot et Baïf à son sujet.

Le nom de Raffi, Raffy ou Raffin, assez commun à Lyon au xvie siècle, s’y rencontre dans les diverses classes de la société, comme dans les diverses branches de l’activité humaine : une famille du Beaujolais de ce nom existait au xve siècle dont parle le Laboureur[1]. Il nous est impossible de rattacher Rafi à l’une ou l’autre de ces familles, nous savons seulement qu’il suivit pour sa profession l’exemple de son père Michau Raffin « fleustier » comme lui. Ce Michaud figure sur nos archives de 1506 à 1524[2]. Peut-être, est-ce de lui, que Marot s’est souvenu dans ces vers :

Lequel, à peine, ay eu pour un chevreau
Du bon pasteur Michaud que tu cognoys

Son fils Claude n’apparaît sur nos archives qu’à partir de 1515[3] comme « fleustier » c’est-à-dire qu’à cette époque il était sorti de l’adolescence et exerçait la profession : sa naissance remonte donc aux dernières années du xve siècle. Jusqu’à la mort de son père on trouve toujours leurs noms accolés ensemble, et même, une seule fois, en 1523, avec un Pierre Raffin[4], un frère sans doute, qui dut s’essayer dans le métier, mais sans l’exercer longtemps.

Claude Rafi mourut le 8 avril 1553 et fut inhumé dans l’église Saint-Paul[5], paroisse où il résida presque toute sa vie : son père y avait transporté sa maison venant du « costé de vers le Rosne », vers 1506[6]. En 1529, Claude figure sur un rôle de cotisations comme habitant rue de l’Angelle, en la maison Scêve[7].

De son mariage avec Marguerite Polyne, Rafi n’eut pas de descendants mâles, mais seulement deux filles : l’une, Marguerite, mariée successivement à Pierre Bourdin et à Claude Piedgay, notaire, à qui elle apporta en dot 1,423 livres 10 sols[8] ; l’autre, Jane, mariée à Octavien Collon : cette dernière possédait, en 1560, une maison rue de la Juiverie, près l’église Saint-Eloy[9]. Ni l’un ni l’autre de ses gendres ne suivirent la carrière de Rafi, en sorte qu’avec lui s’éteignit cette maison si prospère.

Marot fait fabriquer à Rafi un chalumeau ; Baïf, une musette ; dans nos archives, il est qualifié successivement de fleustier, fleusteur, fabricant et faiseur de fleustes, faiseur d’instruments de musique ; nous concluons de cette variété qu’il dut sortir de son atelier tous les instruments à vent en bois connus à l’époque, tels que : flûtes à bec ou traversières dans les registres aigus et graves, fifres, flageolets, chalumeaux, musettes, hautbois, basses de hautbois, tous d’un usage si commun au xvie siècle[10], qu’il n’est pas de relations de fêtes musicales sans qu’il soit fait mention de « l’allègre harmonie et de l’harmonieuse allégresse » des concerts de ces instruments, auxquels s’ajoutait ordinairement le cornet à bouquin pour la grande satisfaction des auditeurs. Il n’est donc pas surprenant que la vogue de ces instruments jointe au mérite du luthier pût procurer à Rafi une situation brillante pour un artisan de cette catégorie à son époque. En 1531, il avait acquis à Sarcey (près l’Arbresle) une petite propriété en pré et vignes[11]. Il laissa également à sa mort 9 hommées de vigne à Sainte-Foy que sa femme et ses filles vendirent plus tard[12]. Enfin, le testament de sa veuve aux minutes de Me Du Troncy à la date du 17 septembre 1556 contient, outre l’institution d’héritier au profit de ses filles, des legs pieux, des legs de souvenir et des libéralités à des neveux de son mari, qui dénotent à la fois le bon accord et l’aisance qui régnaient dans cette famille[13].

Jusqu’à ce jour on ne connaît qu’un seul instrument de Rafi muni de la marque de son auteur : il figure actuellement sous le No 1066 du Musée instrumental du Conservatoire royal de musique de Bruxelles. Voici la description qu’en donne M. Mahillon dans le catalogue du musée dont il est le conservateur[14] : France, 1066. – Flûte de l’ancienne collection du comte Pietro Correr de Venise. Les intonations sont les suivantes au diapason actuel :

\relative {
  \key a \major
  a4 cis dis e fis gis ais |
}

Le perce de l’instrument mesure 18 millimètres de diamètre : sa longueur totale est de 0m,716 ; à partir du centre du trou d’embouchure on compte 0m,612.

M. Mahillon, qui avait procuré à M. le Dr Coutagne les reproductions de cette flûte et de sa marque, a bien voulu nous

Marque Rafi - Revue Musicale de Lyon.png

expliquer son voyage de trois siècles de Lyon à Bruxelles. Le comte Correr, chez qui elle fut trouvée à Venise en compagnie d’autres anciens instruments, descendait, paraît-il, des Contarini, dont l’un, au xvie siècle, ambassadeur de la République vénitienne, ne voyageait qu’accompagné de tout son orchestre : c’est au cours de l’une de ces pérégrinations, que la flûte de Rafi dut entrer avec ou sans son exécutant dans la maison des Contarini. Quoi qu’il en soit, l’authenticité de cette pièce paraît indiscutable ; elle fournit avec les violes de Duiffoprugcar d’intéressants spécimens de la lutherie lyonnaise au xve siècle.

G. Tricou.

  1. Masures de l’Île-Barbe, Lyon, 1887, tome ii page 498.
  2. Michaud Rafin, floteur, qui estoit au costé devers le Rosne (Archives de Lyon, CC, 250, Rôle de cotisation, 1506).
    (Ibidem, CC, 271, 1524). Depuis l’ymaige Saint-Christophe tirant par la grant rue jusques à la maison Me François Dupré près les Changes ;
    Michaud Raffin fleusteur. – Émargé : mort.
  3. Archives de Lyon, CC, 30, Registre, 1515, Nommées.
  4. Ibidem, CC, 259, Registre, 1523, Taxes au nom de la commune.
  5. Archives du Rhône, Fonds ecclésiastiques, série G, Comptes de Saint-Paul, rendus par Regnault, cantor, « avril 1553, viie ejusdem obiit Claudius Raffin, factor instrumentorum ».
  6. Page 3, note 3.
  7. Archives de Lyon, CC, 137, Nommées.
  8. Archives du Rhône. B. Insinuations, 27 janvier 1563.
  9. Archives de Lyon, FF, Insinuations d’aliénations, supplément, vol. 30, fo 146.
  10. D’après Du Verdier, Simon Gorlier publia en 1568 un livre de tablature de flûte d’alleman. Nous n’en connaissons aucun exemplaire.
  11. … Plus tient une grange ou maison au lieu de Sarcey, qu’il a acquis de Pierre Prin dudict lieu avec pré et vigne (8 hom.) comme il a baillé déclaration le 22 novembre 1531, Archives de Lyon, Nommées CC, 20.
  12. Archives de Lyon, FF, supplément, Registre des insinuations d’aliénation, vol. 30 fo 146.
  13. Archives départementales du Rhône. E, Notaires et Tabellions, Minutes du Troncy, Registre du 7 avril 1556 au 31 mars 1557.
  14. Catalogue descriptif et analytique du Musée instrumental du Conservatoire royal de musique de Bruxelles, Gand-Hoste, 1896.