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Revue des Romans/Edgar Quinet

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Revue des Romans.
Recueil d’analyses raisonnées des productions remarquables des plus célèbres romanciers français et étrangers.
Contenant 1100 analyses raisonnées, faisant connaître avec assez d’étendue pour en donner une idée exacte, le sujet, les personnages, l’intrigue et le dénoûment de chaque roman.
1839
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QUINET (Edgard).


AHASVÉRUS, in-8, 1834. — Ahasvérus n’est rien moins que l’humanité personnifiée dans un homme, empruntée à la fable du Juif errant. L’ouvrage est coupé en quatre journées : la Création, la Passion, la Mort et le Jugement dernier. La Création, c’est la peinture de l’Orient primitif, avec ses croyances absolues et grandioses, sa civilisation massive, dont la fatalité est l’unique loi. Avec la seconde journée, l’homme commence son voyage sans fin vers l’Occident. Ahasvérus, d’abord simple pasteur comme Abraham et Jacob, est devenu conquérant avec Sésostris et Alexandre ; encore un effort et le Christ va naître, une autre lutte commencera. C’est celle qui remplit la troisième journée. Nous sommes à la porte du moyen âge. Ahasvérus, encore fatigué de sa longue marche, arrive à la porte de Worms, c’est au XIXe siècle. Il y rencontre deux génies sous la forme de femmes, l’une vieille, l’autre jeune. Mob, la vieille, c’est la matière qui a vécu autant que le Juif errant, et qui vieillira comme lui ; tous les mauvais instincts, tous les appétits déréglés, les inclinations matérielles, Mob les résume et les représente. La jeune Rachel représente le contraire : c’est la spiritualité, l’âme, le dévouement confiant, l’amour inépuisable, l’espérance céleste. Rachel est la servante de Mob, comme l’esprit est soumis à la matière, comme l’âme obéit au corps. Sans ces deux femmes, Ahasvérus n’est rien, avec elles il est tout : un mélange de foi et de doute, de résignation et de colère, d’amour et de haine ; c’est le véritable homme moderne, tel qu’une civilisation en marche a dû le constituer. La quatrième journée est tout à l’avenir, à un avenir consolateur, tel que le présent peut nous en donner l’espoir. En commençant, l’homme était vaincu par la nature, maintenant il en a triomphé, Rachel l’a emporté sur Mob, Ahasvérus est tout à Rachel, tout à la croyance, tout à Dieu. L’homme, Ahasvérus, au bout de son long voyage, a recueilli et thésaurisé toutes les beautés de sa création. Il l’a domptée, âme et matière, chair et esprit. Il n’est plus mortel, il est verbe à son tour. — Ce roman semblera bizarre à beaucoup de monde ; mais il renferme de grandes et saisissantes beautés.