Revue des Romans/Eugène Sue

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Revue des Romans.
Recueil d’analyses raisonnées des productions remarquables des plus célèbres romanciers français et étrangers.
Contenant 1100 analyses raisonnées, faisant connaître avec assez d’étendue pour en donner une idée exacte, le sujet, les personnages, l’intrigue et le dénoûment de chaque roman.
1839
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SUE (Eugène), littérateur du XIXe siècle.


PLIK ET PLOK, in-8, 1831. — Ce livre se divise en deux parties, qui n’ont entre elles aucune liaison. — El Gitano, ou le Bohémien, est un jeune et beau pirate, qui parcourt depuis longtemps les côtes d’Espagne, à la grande terreur des navigateurs de Cadix et de San-Lucar. Il possède deux tartanes de forme, de grandeur, de gréement exactement semblables, ce qui lui permet de piller au même instant deux bâtiments à vingt lieues de distance, et de dérouter ceux qui seraient tentés de le poursuivre. L’une de ces tartanes est commandée par lui, et l’autre par un bel adolescent formé par ses leçons et son exemple, et arrivé au plus haut point de perfection où puisse atteindre un corsaire. Les deux amis mènent à bord la vie la plus agréable ; mais comme on se lasse des plus délicieuses orgies quand elles n’ont pour théâtre que la cabine d’un navire, ils viennent souvent respirer à Cadix les brises embaumées du soir, et rechercher les faveurs des belles courtisanes. Dans une de ces aventures amoureuses, le Bohémien est saisi et amené à Cadix, enfermé dans une cage de fer pour satisfaire la curiosité des dames de la ville, et pendu ensuite comme pirate. Son élève trouve cela mauvais, et pour le venger, il importe à Cadix la fièvre jaune qu’il est allé chercher dans un magasin de Tanger. — La seconde histoire est celle du marin breton Kernock, qui commence à quinze ans sa carrière sur un navire destiné à la traite. Un jour le capitaine tombe à la mer ; Kernock, son lieutenant, qui était entré précisément dans sa chambre au moment où cet accident arriva, n’en put donner aucune explication ; il fit intervenir la Providence, prit le commandement du bâtiment, dont il changea la destination, et l’arma en course pour son compte. Kernock fut heureux ; il fit nombre de voyages avantageux, d’où il ramena une belle fille nommé Mélie, qui l’aima passionnément, qu’il battait souvent, et à laquelle il donna de grands coups de poignard, le tout par excès d’amour. Après plusieurs combats, plusieurs pillages et incendies de navires, Mélie est coupée en deux par un boulet de canon ; mais sa mort fut très-utile à l’équipage, car son corps servit à boucher une voie d’eau, et sauva le bâtiment d’une perte imminente. Pour dernier exploit, Kernock se rend maître d’un galion espagnol qui l’enrichit ; il se retire dans sa paroisse natale, où il achète de beaux biens, et fait une fin honnête en laissant au curé une partie de ses richesses, à la charge de prier pour le salut de son âme.

LA COUCARATCHA, 4 vol. in-8, 1832-34. — La Coucaratcha est une mouche d’une espèce particulière à l’Espagne, non comme insecte, mais comme tradition populaire. Cette mouche n’est qu’intellectuelle ; elle met celui qu’elle pique en train de babil et de gaieté ; rire et conter sont les prodromes du mal, mal charmant, qui n’est connu que des peuples à imagination, à poésie. La Coucaratcha fait les Espagnols causeurs, rieurs, conteurs, spirituellement bavards ; les Espagnols sont bien heureux ! — Dans le livre de M. Sue, la Coucaratcha est une conteuse infatigable, qui entasse les personnages les plus vicieux, les plus démoralisés, selon la morale humaine. Dans cet optique, se montre tour à tour Ulrick, matelot qui tua sa mère, et que l’Océan refuse de porter ; car à peine est-il sur un vaisseau qu’il se soulève et mugit. Pour apaiser le grain et sauver son capitaine, le coupable se précipite à l’eau ; à peine est-il noyé, que le vent tombe et la mer se calme. — Les Aventures de Narcisse Gelin, ainsi que celles de Claude Belissan, sont prodigieusement plaisantes. Le premier, fils d’un bonnetier, s’embarque pour trouver la poésie ; il est pendu. Le second, pour conquérir l’indépendance d’un homme, il est mangé par les anthropophages. — Le Cheval noir et le Chien blanc est l’histoire d’un mari jaloux comme on en voit tant. — Navarin est une description riche et fidèle de ce noble souvenir. — Crao est une nouvelle dont le dénoûment est fort dramatique. — Le Remords est une pochade qui semble tracée par une femme. — Le dernier de ces contes est l’Ami Wolf, qui, à la fin d’une orgie, conte à un Français un crime dont il s’est rendu coupable, et le lendemain le provoque à un combat à mort, tout en l’aimant, afin qu’un seul ait son secret, lui ou son adversaire. Wolf n’a chargé qu’un pistolet, il choisit l’autre, et se laisse tuer avec un sang-froid, une volonté, une volupté inexprimables.

LA SALAMANDRE, roman maritime, 2 vol. in-8, 1832. — Mettre en scène le triomphe du mal, tel est le but que M. Eugène Sue paraît s’être proposé dans ses ouvrages. La Salamandre est une de ces productions frénétiques que l’on ne peut trop signaler à l’animadversion de toute âme honnête, dont le cœur se soulève à la lecture du récit de crimes commis pour l’infernal plaisir de les commettre. Ce livre, où le crime triomphe toujours aux dépens de la vertu, est au moins aussi dangereux dans son genre, que certains ouvrages que la pudeur défend de nommer. — L’imagination la plus délirante ne peut rien créer de plus infernal que le caractère de Szaffie, ne peut rien écrire de plus atroce que le traitement infligé par les matelots au jeune mousse Misère, de plus infernalement vrai que l’orgie des matelots de l’auberge de Saint-Michel ; ne peut rien tracer de plus saisissant que les douleurs poignantes de la pure, de la chaste et de l’aimante Alice. La description de la vie d’Orient fait un moment diversion à ces scènes d’horreurs, mais elle ne peut dédommager du serrement de cœur que l’on éprouve à la lecture de cette monstrueuse production. M. Sue possède cependant le talent de faire des hommes qui vivent, que l’on connaît, que l’on reconnaît : son marquis de Longetour, qu’il a su rendre à la fois ridicule et intéressant, est une création très-originale ; maître Lajoie, le Parisien, Bouquin, Garnier, et même le vieux Calier, sont des êtres vivants, ayant chacun leur caractère, leur individualité, leur cachet. La scène de Bouquin et du commissaire est un modèle d’observation fine et franche en même temps. Mais malgré tout le talent dépensé avec profusion par l’auteur, nous persistons à dire que son livre est une triste production. — Le sujet est en grande partie tiré du naufrage de la Méduse, publié par Corréard.

LA VIGIE DE KOAT-VEN, roman maritime, 4 vol. in-8, 1834. — En cherchant à donner au lecteur une idée du roman de la Salamandre, nous croyions qu’il n’était pas possible d’entasser plus de monstruosités qu’il s’en trouve dans ce livre. Nous nous étions trompés. M. Eugène Sue s’est surpassé dans la Vigie de Koat-Ven, que nous ne nous sentons pas le courage d’analyser. C’est bien assez d’avoir sali notre imagination par la lecture de cette nauséabonde production, sans être encore obligé d’entrer dans tous les détails de la plus profonde immoralité qui en souille toutes les pages. M. Eugène Sue est sans contredit un auteur d’un grand talent, et il en fait preuve dans le voyage guerrier de la sylphide ; mais c’est un talent que les âmes honnêtes ne sont pas tentées de lui envier, après avoir lu la plupart de ses productions. Dans celle-ci, c’est encore la vertu qui est malheureuse et le vice triomphant. Il est vrai que l’auteur affiche contre ce résultat une colère très-honorable ; mais on s’aperçoit tout de suite qu’il s’en est consolé depuis longtemps, à voir tout ce qu’il donne au vice et tout ce qu’il enlève à la vertu.

ATAR-GULL, in-8, 1831. — Après avoir reculé devant la tâche d’analyser le roman de la Salamandre et celui de la Vigie de Koat-Ven, peut-être sera-t-on surpris de nous voir entreprendre celle du roman d’Atar-Gull, que l’on peut classer dans la même catégorie. Nous étions, en vérité, bien tenté de nous dispenser de faire connaître avec quelques détails cette production ; mais on nous fait observer qu’il faut bien que le genre adopté par M. Sue soit du goût de quelques personnes, puisqu’il trouve des lecteurs, et que, ne fût-ce que pour ceux-là, nous ne pouvons nous dispenser d’analyser Atar-Gull. Notre publication ayant pour but de contenter la curiosité de toutes les classes de lecteurs, nous allons, pour la satisfaction de ceux qui aiment le genre de M. Sue, indiquer en peu de mots le sujet de ce roman. — L’attention se divise sur quatre personnages principaux. Le premier est M. Benoît, capitaine et propriétaire du brick la Catherine, honnête négociant, de mœurs douces, bon père, bon époux, incapable de faire le moindre mal à son prochain, qui fait le commerce du bois d’ébène (la traite des noirs), qu’il va prendre sur la côte d’Afrique et qu’il transporte aux Antilles. À peine a-t-il complété son chargement, qu’il est accosté par le pirate Brûlart, le second acteur du drame, terrible figure, dont la création appartient tout entière à M. Sue, qui a trouvé pour la peindre des couleurs sanglantes que nous renonçons à reproduire. Brûlart confisque à son profit le brick et la cargaison de M. Benoît. Dans cette cargaison se trouve Atar-Gull, jeune et beau nègre, qui devient l’esclave du colon M. Will, lequel, pour se débarrasser d’un capital improductif et retirer une partie de sa valeur, a dénoncé pour un crime supposé un vieux nègre que l’autorité condamne à mort. C’était le père d’Atar-Gull. Celui-ci s’attache à M. Will, remplit avec empressement tous ses devoirs, et finit par s’installer chez lui comme esclave favori. Bientôt M. Will voit mourir sous ses yeux sa fille, sa chère Jenny, la veille de son mariage ; son gendre, sa femme ; la mortalité frappe ses nègres, ses bestiaux ; l’incendie dévore ses habitation ; enfin, presque ruiné, il quitte la Jamaïque, vient en France, toujours accompagné d’Atar-Gull, devenu son ami, son bienfaiteur ; car, à Paris, c’est le travail du nègre qui fait vivre le colon. C’est là, quand sa vie défaillante l’abandonne de jour en jour, quand, privé de la parole par l’émotion d’un horrible malheur, il est isolé du monde et n’a plus qu’Atar-Gull, c’est là qu’un soir il apprend d’Atar-Gull lui-même quel serpent il traîne après lui depuis tant d’années, quel sentiment entretenait le dévouement de toutes les heurs, quelle main lui a ravi sa famille, ses biens, son pays. Il vit encore quelque temps avec le monstre qui le tient dans ses serres, et puisse il le laisse héritier de ses biens. Atar-Gull, vénéré de tous ceux qui ont connu son maître, obtient peu de jours après la mort de celui-ci, le grand prix fondé par M. Montyon pour récompenser la vertu ! … Histoire effroyable et immorale s’il en fut, et digne des amateurs du genre de M. Sue.

LATRÉAUMONT, 2 vol. in-12, 1837. — Dans ce roman, l’auteur s’est abstenu de soutenir le triomphe du vice, et nous lui en adressons nos sincères félicitations ; ce n’est pas cependant que ce roman soit très-chaste, tant s’en faut ; mais au moins on peut le lire sans dégoût. La scène s’ouvre dans le palais de Versailles, où nous voyons Louis XIV en déshabillé qui se glisse par un couloir mystérieux vers une cachette d’où l’on peut entendre tout ce qui se dit dans l’appartement des filles d’honneur. Elles s’entretiennent en ce moment du mérite des jeunes seigneurs de la cour, et quelques éloges, qui ont pour objet de jeunes et beaux courtisans, éveillent dans le cœur du monarque l’envie et la jalousie. Bientôt son orgueil reçoit une vive atteinte ; on ose mettre en parallèle avec le monarque un simple gentilhomme. Louis de Rohan, et c’est à lui que reste l’avantage ; Louis de Rohan, qui n’est que grand veneur, est déclaré dans ce conseil intime plus beau et plus aimable que le roi de France. Louis XIV sort furieux de sa cachette, jurant de châtier l’insolent bonheur de l’homme qu’on lui préfère. Humilié par le monarque, le grand veneur donne sa démission de son emploi devant toute la cour, et se retire avec des idées de vengeance. Une secrète conjuration se tramait alors contre la puissance de Louis XIV ; l’âme du complot était en Hollande, et la Normandie devait lever l’étendard de la rébellion. Un certain Latréaumont, gentilhomme normand, s’était fait l’agent de cette entreprise, à laquelle il fallait un chef capable d’imposer à la multitude et d’entraîner les masses par l’éclat de son nom et de son rang. Ce Latréaumont était un homme de sac et de corde, plein de vices, mais hardi partisan, brave jusqu’à la témérité, et d’une force de corps prodigieuse. Il eut occasion de se lier avec Louis de Rohan, et celui-ci devint le chef d’une révolte qui avait peu d’éléments et peu de chances de succès. Le complot, avant d’être mûr, fut vendu par un traître : on sait avec quelle activité le roi fit poursuivre le procès et exécuter la sentence qui condamna les rebelles à la peine de mort. Louis de Rohan, le chevalier des Peaux, et une femme, Mlle de Vilars, eurent la tête tranchée ; un professeur hollandais, nommé Van-den-Euden, fut pendu ; Latréaumont s’était fait tuer en se défendant contre les gens qui vinrent l’arrêter à Rouen. — Quoique le nom de Latréaumont serve de titre au roman, ce personnage n’est pas le principal du livre ; on y en voit figurer plusieurs autres dont le caractère est développé avec un grand soin, et sur lesquels s’attache un puissant intérêt. Ainsi, des Peaux et Mlle de Vilard sont deux charmantes figures dessinées avec beaucoup d’art, deux amants qu’une fatalité cruelle entraîne à leur perte au moment où ils allaient goûter un bonheur longtemps attendu. À côté de Louis de Rohan, le plus brillant héros de l’épopée, apparaît une touchante jeune fille, Mlle d’O…, le bon ange méconnu, qui se dévoue à celui qu’elle ne peut sauver, et dont l’amour n’est découragé ni par le dédain ni par l’ingratitude. Ven-den-Euden, sa fille Clara-Maria, et l’avocat Nazelles qui trahit la conspiration, occupent le second plan. Le roman est divisé en chapitres qui forment une suite de tableaux dans lesquels l’intérêt est habilement varié.

On attribue encore à M. Sue : Cécile, in-12, 1835.