Revue des Romans/Tobias Smollett

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Revue des romans.
Recueil d’analyses raisonnées des productions remarquables des plus célèbres romanciers français et étrangers.
Contenant 1100 analyses raisonnées, faisant connaître avec assez d’étendue pour en donner une idée exacte, le sujet, les personnages, l’intrigue et le dénoûment de chaque roman.
1839
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SMOLLET (Tobias), littérateur anglais,
né en Écosse, dans la vallée de Leven, en 1721, mort le 21 octobre 1771.


AVENTURES DE RODERICK RANDOM, trad. par Hernandez, 3 vol. in-12, 1760. — Ce roman peut être considéré comme une imitation de le Sage ; le héros passe successivement dans les divers rangs de la vie publique et privée, et tout en racontant ses propres aventures, nous décrit les mœurs de l’époque avec tous leurs détails et leurs diverses particularités. Il fut accueilli par le public avec empressement, et fut pour l’auteur une source de gloire et de profit. On imagina généralement que Smollet décrivait sous le voile de la fiction les aventures de sa jeunesse ; mais le public étendit les applications des caractères de ce roman beaucoup plus loin que l’auteur ne l’avait voulu : on retrouva dans la partie occidentale de l’Écosse les originaux de Gawkey, Crabbe et Pomion ; mistress Smollet fut reconnue sous les traits de Narcissa, et l’auteur sous ceux de Roderick Randon (identité qui n’admet pas de doute). Un relieur et un barbier, amis de Smollet pendant son enfance, se disputèrent l’honneur d’avoir fourni le modèle de ce Strap si dévoué, si bon et si généreux dans sa simplicité ; et les deux capitaines de vaisseau sous lesquels Smollet avait servi, furent désignés sous les noms déshonorants de Oakum et de Whifle.

PEREGRINE PICKLE. — On a lieu de croire que ce roman fut écrit en 1750, pendant le séjour de l’auteur à Paris, où il agrandit le cercle de ses connaissances en fait de mœurs et de coutumes locales : un peintre petit maître, avec qui il fit connaissance, lui fournit le modèle de l’inimitable palette ; et un médecin qui avait irrité l’esprit national de Smollet en se permettant des remarques offensantes sur l’Écosse, celui du pédant docteur Akenside. Il existe entre le roman de Roderick Random et celui de Peregrine Pickle une différence assez grande : Peregrine Pickle est plus fini, perfectionné avec plus de soin ; il offre des scènes d’un intérêt plus vif et plus compliqué, une plus riche variété d’aventures et de caractères ; mais il y a dans Roderick une aisance et un naturel qu’on ne retrouve pas au même degré dans Peregrine Pickle ; ainsi, les inimitables caractères des marins Trunnion, Pipes, et Hutchway lui-même, tombent presque dans la caricature ; tandis que Bowling et Jack Ratlin, dans Roderick, sont la nature et la vérité même. Mais si la simplicité du premier roman de Smollet ne se retrouve pas dans le second, celui-ci a l’avantage d’offrir une galerie de portraits et une suite d’incidents plus riche que celle de son devancier ; l’auteur y a déployé d’une manière plus brillante et plus variée encore les ressources de son talent et de sa gaieté. Peregrine Pickle ne dut cependant pas entièrement son succès à son mérité intrinsèque : les mémoires d’une dame de qualité, intercalés dans le roman, contribuèrent à sa popularité ; ils contiennent l’histoire de lady Vane, fameuse alors par ses intrigues et sa beauté, et le portrait du généreux et chevaleresque Mac-Kercher ; les anecdotes de la femme galante et du chevalier charitable aidèrent beaucoup au succès de Peregrine Pickle.

FATHOM ET MELVIL, trad. par B. T. P. Bertin, 3 vol. in-12, 1799. — Si l’on s’en rapporte à la préface placée en tête de ce roman, il paraîtrait qu’il a été composé dans la but de montrer tout ce que peuvent faire le génie et la verve comique dans la peinture de la dépravation humaine : le tableau de dépravation morale que présente le comte de Fathom offre en effet des peintures du vice d’une effrayante vérité, mais c’est une espèce de souillure pour l’imagination chaste des lecteurs d’un caractère calme et vertueux. Cependant, tout en condamnant le fond de l’ouvrage et sa tendance dangereuse, on ne peut sans injustice refuser des éloges à la profonde connaissance des hommes et du monde que Smollet déploie dans l’histoire du comte de Fathom. Le récit de l’horrible aventure de la caverne des voleurs cause une sorte d’effroi sublime ; et quoique souvent imité depuis, il n’a pas encore été surpassé ni peut-être même égalé. C’est aussi dans ce roman que se trouve la première tentative faite pour rendre justice aux juifs : le Juif généreux, drame de Richard Cumberland, a eu pour modèle le digne israélite que Smollet a introduit dans l’histoire de Fathom.

VOYAGES EN FRANCE ET EN ITALIE, 2 vol. in-8, 1766. — Ces voyages se distinguent par la finesse des remarques, le sel de l’expression, le bon sens et une gaieté un peu caustique ; mais la triste situation de l’esprit de Smollet, qui venait de perdre sa fille unique, et sa mauvaise santé, le portaient à regarder avec un mépris cynique tous les objets que les autres voyageurs remarquent ordinairement avec plaisir.

VOYAGE DE HUMPHRY CLINKER, traduit par M., 4 vol. in-12, 1826. — Cette dernière composition de Smollet est aussi la plus agréable de toutes. Dans ce charmant ouvrage, il a eu l’idée ingénieuse de décrire les différentes impressions produites sur les différents membres de la même famille, par les mêmes objets ; c’est un tableau fini où Smollet a identifié d’abord ses divers personnages et leur a donné un langage, des sentiments et un talent particulier d’observation qui correspond exactement avec leur genre d’esprit, leur caractère, leurs goûts et leur condition. Le portrait de Mathew Bramble, dans lequel Smollet a peint ses propres singularités, pratiquant sur lui-même l’analyse sévère à laquelle il soumettait les autres, est encore sans égal dans ce genre de composition. Le sens droit, la bienveillance active et les sentiments honorables dont on admire la réunion dans Mathew Bramble, font souvent perdre de vue les travers ridicules de son caractère : mais avec quelle force ils sont tout à coup rappelés à notre souvenir d’une manière inattendue ! Toutes les vieilles filles acariâtres, toutes les femmes simples et ridicules qui sont mises en scène, ne peuvent prétendre à d’autres louanges qu’à celle d’approcher du mérite de mistress Tabitha Bramble et de Winifred Denkins. Les singularités du jeune et irascible étudiant d’Oxford, et les inclinations romanesques de sa jeune sœur, font un admirable contraste avec le bon sens et la misanthropie un peu brusque et comique de leur oncle. Humphry Clinker aussi est un caractère également curieux dans son espèce, et le capitaine Lismago n’était pas probablement une caricature outrée, si nous considérons les temps et les lieux. Smollet n’a pas manqué, suivant son usage, de se mettre en scène dans le cours de ce charmant ouvrage, et de détailler les divers sujets de plainte qu’il avait contre le genre humain : il paraît d’abord sous le nom de M. Serle, et plus hardiment ensuite sous son propre nom. En décrivant sa manière de vivre, il critique impitoyablement les faiseurs de livres de l’époque, qui avaient profité de sa bonté sans lui témoigner la moindre reconnaissance.