Revue du Pays de Caux N°1 mars 1902/VII

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LA FILLE SAUVAGE



Un gentilhomme, riche et de bonne noblesse, le vicomte François de Curel, qui s’est fait homme de lettres et auteur dramatique et qui ne redoute point les sujets originaux ou compliqués vient de mettre en six actes tout le problème de la colonisation, — le problème moral, s’entend et non pas l’économique. Ces six actes ont été joués à Paris, au théâtre Antoine et les spectateurs en furent un peu ahuris, ce qu’on ne saurait leur reprocher, car ce spectacle était évidemment étrange au premier chef. Qu’on en juge.

Premier et deuxième actes. La scène se passe chez les Amaras, peuple de l’Afrique Occidentale qui jouit, sous le sceptre du roi Abiliao, d’un commencement de civilisation. Ce sont encore des « barbares » ; ce ne sont déjà plus des « sauvages » ; et même ils marquent un profond dédain pour ceux qu’ils nomment « sauvages », peuplades complètement arriérées, campées dans les forêts avoisinantes et qui vivent à la manière des bêtes… Précisément une fille sauvage est tombée dans un piège à ours et le chasseur qui a tendu ce piège se demande s’il a capturé un animal ou un être humain : frontière presque indécise… C’est bien une femme. Que va-t-on en faire ?… À la « cour » du roi Abiliao se trouve, un explorateur français, Paul Moncel, qui parcourt depuis longtemps ces régions, hanté par le désir de savoir enfin si l’homme n’est pas un singe dégénéré… pardon, régénéré. Paul Moncel qui va rentrer en Europe, demande à Abiliao de lui faire cadeau de la fille sauvage ; il tentera de l’élever. Affaire faite. Rideau.

Troisième acte. Paul Moncel a confié la fille sauvage à sa propre sœur qui est supérieure d’un couvent en province. Il revient au bout de deux ans environ, juger des progrès accomplis. Encore que sa protégée parle un français très défectueux et n’ait pas l’air particulièrement bien élevée, elle a fait des progrès un peu trop rapides ; mais c’est pour les nécessités de la pièce que les choses se passent ainsi ; mettons, si vous voulez, qu’elle est restée six années dans ce couvent et cela rendra sa transformation plus vraisemblable. La transformation toutefois n’est pas très complète. La fille sauvage — qu’on appelle à présent Marie — a gardé des instincts bestiaux qui se révèlent de temps en temps et comme elle admire et affectionne son sauveur, elle veut le lui prouver en une subite expansion de sa nature primitive. Tout-à-coup on frappe trois coups à la porte de la chapelle, signal dont Moncel, qui avait précédemment, causé avec la mère supérieure, connaît le sens très banal, mais que Marie ignore absolument ; elle croit à une intervention divine, à un miracle et tombe anéantie sur le seuil sacré.

Quatrième acte. Marie a achevé de s’instruire et de se policer, mais depuis qu’elle s’est sentie l’objet d’une protection miraculeuse, toutes ses ardeurs se sont tournées en piété : elle veut se faire carmélite. Cela ne convient pas du tout à Paul Moncel qui est rationaliste et poursuit le projet de renvoyer Marie chez les Amaras pour qu’elle devienne la femme de Kigerick, fils d’Abeliao, lequel vient de mourir. Kigerick est roi ; Marie sera reine et introduira la civilisation sur ce coin arriéré de la terre d’Afrique. La bonne supérieure, alléchée par la perspective de tout un royaume barbare, conquis de la sorte à la foi chrétienne, approuve le plan et y prête son appui. Vains efforts. Marie veut être carmélite. Pour la décider, Moncel lui révèle que ce qu’elle a pris pour une manifestation surnaturelle n’était qu’une vulgaire coïncidence !… Alors, un brusque saut de vent s’opère en elle ; elle brise son crucifix et le Dieu des chrétiens n’est plus rien à ses yeux ; elle le compare aux idoles qu’adoraient les siens ; elle se sent de la haine pour lui parce qu’il l’a trompée. Ces sentiments, qu’on voit s’affirmer au cinquième acte, sont à leur apogée au sixième. Marie est de retour au pays des Amaras ; elle est leur reine ; elle domine, par le prestige de l’intelligence et de l’instruction ; elle a proscrit les missionnaires et interdit toute manifestation chrétienne et la toile tombe, précisément, au moment où, atterrée par la nouvelle de la mort de Moncel qui vient de lui parvenir, elle surprend un missionnaire évangélisant les sauvages et donne l’ordre de lui trancher la tête…

Tout cela est heurté, bizarre, tout ce qu’il y a de moins scénique et pourtant cela fait songer. « Au cours de la première représentation, racontait un spectateur, je me disais : c’est absurde ; le soir, en repassant mes impressions, je me suis dit : c’est curieux ; depuis lors je ne cesse de penser à quel point cela est captivant ». La gradation est très finement observée. C’est absurde, parce qu’une pareille pièce est contraire à notre conception de l’art dramatique ; c’est curieux à cause de tout le talent qu’y a mis l’auteur ; c’est captivant parce que la question est des plus hautes et des plus actuelles. Qu’a voulu prouver M. de Curel ? On s’est pas mal disputé pour découvrir ses intentions finales. Au fait, en avait-il ? Ce n’est pas certain. En tous cas, voici ce que l’on découvre dans son œuvre et ce sont, en fin de compte, deux idées très justes. La première, qu’il est impossible de civiliser des barbares autrement qu’en les christianisant ; la seconde, que cette christianisation demeure très superficielle et très précaire. Qu’est-ce qui a prise sur la fille sauvage ? C’est la religion. À quoi tient cette religion ? À un fil. Tout rationaliste qu’il est, Paul Moncel est bien obligé de confier sa pupille à un couvent et quelle que soit l’empreinte mise sur celle-ci par le couvent, un rien suffit à l’effacer. L’explorateur et la religieuse sont également impuissants. Les hérédités ne se remplacent pas ; elles se perdent et s’acquièrent lentement. Vous avez beau éduquer le barbare, l’instruire à fond, le transplanter, le dépayser, il ne peut devenir semblable à vous ; des abîmes le séparent de vous…

Ces idées, qui ont été d’ailleurs étudiées et exposées scientifiquement, ont ceci de bon qu’elles éclaireront beaucoup l’œuvre de la colonisation sans la décourager. Il importe que le zèle des pionniers de la civilisation, missionnaires ou autres, ne se ralentisse pas ; mais il faut aussi qu’il soit moins entier, moins absolu, que leur confiance en eux-mêmes ne s’exalte pas en d’imprudentes audaces, qu’ils ne bouleversent pas d’une main violente et systématique, les lois, les coutumes, les traditions, la mentalité du peuple qu’ils veulent conquérir, auquel ils désirent ménager l’accès d’une vie supérieure. Il y a bien peu de religions, si rudimentaires soient-elles, qu’on ne puisse vivifier par la notion de la fraternité, base du christianisme au point de vue de son rôle d’expansion ; il y a bien peu d’organisations sociales, quelle qu’en soit l’imperfection, auxquelles on ne puisse superposer la notion de l’égalité de la justice, essence de la civilisation moderne au point de vue politique… La grande leçon qui se dégage des expériences faites et que le dernier congrès de sociologie coloniale, réuni à l’occasion de l’Exposition universelle, a d’ailleurs proclamée, c’est qu’il faut laisser aux peuples retardataires, le plus possible de ce qu’ils ont acquis et ne leur apporter que ce qui parait strictement nécessaire à leur Européanisation progressive. Quant à considérer que cette Européanisation ne peut pas être légitimement tentée, que leurs religions valent les nôtres, qu’ils sont autres, mais non moindres que nous, ce sont là d’aimables sophismes qu’on soutient au fumoir, après un bon dîner, mais qui n’ont ni valeur ni portée : paradoxes de décadence dont on peut sourire un instant mais dont il ne faut jamais se faire une règle de conduite.

La « Fille Sauvage » de M. de Curel apporte le tribut de l’art dramatique à la discussion de ces très hautes questions ; dire cela d’une pièce de théâtre ce n’est pas évidemment prouver qu’elle soit très amusante, mais c’est lui reconnaître pourtant une vraie valeur. La critique vaut-elle l’éloge aux yeux de l’auteur ? Cela dépend du but qu’il s’est proposé.


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