Mozilla.svg

Revue du Pays de Caux N°3 juillet 1902/I

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche

LE COQ ET L’HABIT



Ceci n’est point une fable.

Ésope, La Fontaine ou Florian n’ont rien à y voir.

C’est le simple énoncé d’une double observation inspirée par le maniement de nos nouvelles pièces de vingt francs et par la publication d’une photographie représentant l’arrivée du Président de la République en Russie.

Les monnaies de 1901, finement ciselées par Chaplain, portent au revers l’effigie d’un coq ventripotent, à la crête audacieuse, aux plumes ébouriffantes, l’air important et rageur. Interrogez le premier venu sur la raison d’être de cette image ; il vous répondra que c’est là le « coq Gaulois ». Ils seraient bien indignés, nos grands ancêtres, de savoir que l’animal vulgaire et prétentieux est ainsi devenu, rétrospectivement, l’emblème de leur race. Son nom n’était jadis qu’un calembourg injurieux jeté par le dédain du vainqueur à la face du vaincu. Le même mot servait en latin à désigner la bête et l’homme ; coq et gaulois se disaient de même : source de plaisanteries faciles dont sans doute, en Gaule, plus d’un cœur saigna.

Et voila que, l’ignorance aidant, quelque révolutionnaire en quête d’un emblème propre à remplacer la fleur de lys abhorrée, inventa le « coq Gaulois ». La vogue en fut mince et fugitive. Pourtant lorsqu’après 1830, Louis-Philippe se résigna à gratter docilement ses propres armoiries sur les panneaux de ses carrosses, afin de satisfaire aux exigences de la foule Parisienne, on alla rechercher le coq Gaulois dans les archives de la Révolution ; cette fois encore, son apparition fut brève ; l’animal retomba dans l’oubli. Jamais d’ailleurs on ne lui avait fait l’honneur de le graver sur les monnaies.

Quel est donc l’imbécile à qui l’aurore du vingtième siècle inspira une idée aussi saugrenue ? Ne connaîtrons-nous point son nom pour le clouer au pilori de l’opinion ? En attendant, les louis de la République s’en vont promener à travers le monde cette image humiliante et grotesque et la France prend plaisir à s’incarner dans l’animal qui rassemble tous les défauts que ses pires ennemis reprochent au Français ; colère et fanfaron, tapageur et ambitieux, futile et irréfléchi, le coq ne rachète point par une vigilance matinale qui du reste, n’a rien de particulièrement Français, toutes les vilaines particularités de sa nature.

Et passons maintenant à la tenue ridicule dont un protocole tout neuf mais parfaitement poncif, affuble les malheureux citoyens chargés de représenter la République. Imaginez-vous le spectacle que fournit un lot de messieurs en habit noir descendant à dix heures du matin, sous un ciel du nord, le long d’un cuirassé ? Les voyez-vous ces mêmes habits, montant en wagon, passant une revue, visitant une usine, donnant des audiences et posant des premières pierres ? On nous dit : l’habit est le vêtement de la démocratie. Erreur ! C’est son vêtement du soir ; mais son vêtement du jour, c’est la simple redingote et le Président des États-Unis n’en porte point d’autre. Il ne se met point en habit pour aller en chemin de fer ou en bateau ; il se trouverait ridicule de le faire et lorsque Grover Cleveland inaugura l’exposition de Chicago, ce chef de 72 millions d’hommes n’avait pas cru devoir se déguiser en croque-mort.

Du fait des habitudes prises depuis vingt ans par nos gouvernants, les solennités de notre République ont toujours un vague relent de pompes funèbres et, dans les circonstances les plus joyeuses, il semble toujours qu’on enterre quelqu’un. Il est vrai que les plaques et les grands-cordons corrigent la tristesse du drap noir et dissimulent la jaunisse des plastrons (car il est impossible de porter ce costume en plein air, pendant une heure de temps, sans qu’il soit piteusement fané) ; mais ces distinctions étrangères sont lentes à venir ; trop souvent, il faut, avant qu’elles ne soient venues, céder la place et ainsi, les habits noirs se succèdent au pouvoir, tristes, vieillots et comiques.

Allons, monsieur le Président de la République, vous qui avez rapporté de votre voyage de si bonnes idées, prenez d’heureuses initiatives. Arborez la redingote et d’un coup de pied, renvoyez le coq Gaulois à sa basse-cour. Vous ferez plaisir au Vercingétorix de bronze qu’on vient d’ériger là-bas, en Auvergne et qui, vraiment, n’a pas l’air d’un coq, n’est-ce pas ?…