Mozilla.svg

Revue du Pays de Caux N°4 juillet 1903/V

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

LE CONCLAVE



Dans le passé, les conclaves furent fréquents ; depuis un siècle ils sont devenus rares, puisque Pie ix a régné trente-et-un ans et Léon xiii, vingt-cinq ans. L’opinion n’est donc plus au courant des curieuses particularités de cette institution, laquelle ne remonte pas, comme on le croit généralement, aux premiers temps du christianisme, mais seulement à l’an 1059. Les successeurs de Saint-Pierre furent élus pendant dix siècles directement par le clergé et le peuple réunis. Il ne faut pas cependant prendre au pied de la lettre l’expression de « peuple » ; elle signifie, à proprement parler, les chefs des fidèles ; c’est le sens dans lequel l’entendent beaucoup d’églises protestantes qui associent le pasteur à ses ouailles dans le gouvernement de la communauté, mais ne considèrent comme membres de l’église que les personnes régulièrement inscrites et affiliées. Ainsi en était-il dans la Rome primitive.

Cette élection directe présentait des inconvénients croissants et le grand pape Grégoire vii s’en était déjà préoccupé. Ce fut Nicolas ii qui, en 1059, attribua définitivement la nomination du pape aux seuls cardinaux. On ne revint point sur cette importante réforme.

L’histoire des conclaves renferme plus d’un épisode intéressant. On peut citer d’abord le fameux conclave de Viterbe, chargé de donner un successeur à Clément iv (1268). En ce temps-là, les papes étaient assez voyageurs et transportaient volontiers leur résidence temporaire d’une ville à une autre ; l’élection se faisait dans la ville où le pape se trouvait avoir rendu le dernier soupir. Les cardinaux s’assemblèrent donc à Viterbe dont le séjour apparemment leur convint, car ils s’arrangèrent pour délibérer dix-sept mois durant. Au bout de ce temps, les habitants vexés instituèrent la clôture qui jusqu’alors était demeurée théorique ; on empêcha les membres du conclave de sortir du palais et on leur fit passer des vivres comme à des prisonniers. Chose étrange, cette mesure radicale fut inefficace et seize mois s’écoulèrent encore sans que le nom de l’élu sortit des urnes. Les habitants perplexes se décidèrent à enlever la toiture de la salle où délibéraient ces singuliers électeurs et, les ardeurs d’un soleil estival aidant, ceux-ci se décidèrent à choisir un pape qui, par parenthèse, n’était point cardinal et ne faisait pas partie de l’assemblée.

L’interrègne cette fois avait duré un peu moins de trois ans. Le conclave suivant fut bref, le pape Grégoire x ayant pris d’avance ses précautions en stipulant qu’au bout de cinq jours, les cardinaux ne recevraient plus pour toute nourriture que du pain et de l’eau. Mais l’usage de ces prescriptions rigoristes ne fut pas maintenu. Plusieurs conclaves eurent lieu en France, à Avignon, du temps que les papes résidaient dans cette ville ; il y en eut un à Carpentras qui fut troublé par un incendie dramatique et qui, repris à Lyon, aboutit au bout de longtemps à l’élection de Jean xxii. À partir de Clément vii, tous les conclaves durent se tenir à Rome.

Naturellement le nombre des membres de l’Assemblée varia beaucoup selon la composition du collège des cardinaux ; au conclave de Viterbe, ceux-ci n’étaient que dix-huit ; au conclave de 1623 dans lequel fut élu Urbain viii et qui se réunit au Vatican précisément à la date où s’ouvre le conclave chargé de donner un successeur à Léon xiii, les cardinaux avec leurs suites se trouvèrent entassés au nombre de deux cents dans des locaux très restreints ; la chaleur était extrême et tout de suite la malaria éclata faisant de nombreuses victimes.

Voici, d’après le Temps, quelques détails circonstanciés et intéressants sur la tenue des séances.

Après les « novemdiales » d’offices funèbres en l’honneur du pape défunt et de congrégations générales, les cardinaux se réunissent le dixième jour pour célébrer la messe du Saint-Esprit avant d’entrer en conclave. La messe est chantée par un des cardinaux les plus anciens de l’ordre des prêtres ; à la fin le prélat désigné par le Sacré-Collège prononce le sermon pro eligendo Pontifice.

Après cet office, les cardinaux retournent une dernière fois dans leur domicile particulier pour se préparer à l’entrée en conclave qui a lieu le soir. La plupart se rendent d’assez bonne heure dans l’après-midi au Vatican pour prendre possession de leurs « cellules » et s’y installer définitivement avec leurs deux conclavistes.

Le terme de « cellule » est consacré par l’usage, mais il ne répond plus à la réalité. Depuis les deux derniers conclaves, les cardinaux et leurs conclavistes sont installés dans de petits appartements ; chacun a la disposition de plusieurs pièces. À cet effet on évacue un certain nombre des locaux occupés habituellement par les bureaux ou le personnel du Vatican. D’autres, plus à envier encore, sont installés dans les loges et méditent devant leurs sublimes peintures.

Vers cinq heures du soir, tous les cardinaux se réunissent dans la chapelle Pauline, le doyen entonne le Veni creator, et, précédés de la croix, tous se rendent à la chapelle Sixtine, en traversant la salle royale, où après les prières prescrites et la lecture des constitutions papales, a lieu la prestation du serment. On introduit d’abord le prélat majordome, gouverneur du conclave, puis le maréchal du conclave avec ses quatre officiers, son gentilhomme et les personnages de sa suite. Le prince, un Chigi — la charge est héréditaire dans cette famille — à genoux devant l’autel, jure, en présence des cardinaux, de veiller à leur sécurité. Puis on reçoit le serment des officiers de la garde suisse, de la garde palatine et de la gendarmerie qui sont préposés avec le majordome et le maréchal à la garde extérieure du conclave.

Les cardinaux se retirent, mais dans la soirée le camerlingue et le cardinal-doyen reçoivent dans la même chapelle le serment des conclavistes ecclésiastiques, des conclavistes laïques et de tout le personnel attaché au service intérieur du conclave ; serment de ne favoriser aucune intelligence avec le dehors, de garder un secret inviolable sur ce que l’on peut apprendre, etc.

Les cardinaux en rentrant dans leurs « cellules », reçoivent encore les personnages de distinction, et leurs amis qui viennent les saluer avant la réclusion. Mais vers une heure de la nuit, les cérémoniaires invitent tout le monde à sortir, en agitant les sonnettes et en criant : Extra omnes.

Tous ceux qui n’ont pas à partager la captivité du conclave s’en vont. Le cardinal-carmelingue, avec les trois cardinaux chefs des ordres des évêques, des prêtres et des diacres, procèdent à la clôture intérieure formelle. Le majordome et le maréchal du conclave procèdent, de leur côté, à la clôture extérieure.

Tous les matins, les cardinaux se réunissent pour entendre la messe en commun à la chapelle Pauline ; cette messe basse est célébrée par le prélat sacriste, mais le premier jour elle est célébrée par le cardinal doyen, et tous les cardinaux reçoivent la communion de sa main. Les autres jours, ils célèbrent en particulier leur messe à des autels érigés dans la salle Ducale, mais ils doivent néanmoins assister à la messe conventuelle après laquelle ils se retirent pour s’assembler ensuite vers dix heures, dans la chapelle Sixtine, qui sert de salle de scrutin. Elle est, à cet effet, disposée de la façon suivante :

Sur la plus haute marche de l’autel, du côté de l’Évangile, est posé le fauteuil où doit prendre place le nouveau pape. Auprès est la croix. Le long des parois sont rangés les sièges des cardinaux.

Chacun de ces sièges est surmonté d’un baldaquin de soie verte pour les cardinaux créés par les prédécesseurs du pape défunt, et de soie violette pour les cardinaux créés par le défunt. Les baldaquins sont levés, mais ils peuvent se mouvoir à l’aide d’un cordon et, quand l’élection est achevée, tous les cardinaux le laissent retomber, dès que l’élu a déclaré accepter le vote. Seul, celui du nouveau pontife reste levé et les cardinaux qui sont près de lui, s’écartent en signe de respect.

Devant chaque cardinal est une petite table ornée de son écusson portant son nom en latin. Un buvard de peau noire, du papier, des plumes, de l’encre, des bougies, complètent cette installation. Le premier siège du côté de l’Évangile, appartient au cardinal-doyen. Les suivants sont occupés par les cardinaux-évêques et les cardinaux-prêtres, selon l’ordre de leur entrée dans le Sacré-Collège.

Les sièges des cardinaux-diacres partent du côté de l’Épitre.

Au centre de la chapelle sont disposées six petites tables pour les cardinaux qui craindraient d’être vus de leurs voisins, quand ils écrivent sur leur bulletin. Près de l’autel, une autre table à bulletin (schedule, cédules) ; pains à cacheter, cire, candélabres, allumettes, pelotes de cordon de soie rouge, à la disposition des électeurs, car c’est toute une affaire de plier et de sceller un bulletin selon les règles, très strictes, et sous peine de nullité. Il y a aussi un meuble en noyer, divisé en soixante-dix compartiments : chacun reçoit une boule portant le nom d’un cardinal. Ces boules sont tirées d’une bourse de soie violette, pendant les scrutins, par le dernier cardinal-diacre, par les trois cardinaux-scrutateurs, par les trois cardinaux dit « infirmiers », chargés d’aller dans les chambres recevoir les schedule des malades, et qui les placent de leur main dans l’ouverture d’une boîte fermée à clef. Cette boîte est placée sur l’autel, à côté des calices, qui font l’office d’urnes.

Derrière l’autel est construite une petite cheminée, où, après chaque scrutin l’on brûle les schedule. C’est, pendant le conclave, une occupation favorite des Romains, de venir voir matin et soir, si une fumée s’élève au-dessus de la chapelle Sixtine : cela veut dire que le scrutin n’a pas encore donné de résultat.

Les cardinaux entrent en séance dans la chapelle Sixtine, accompagnés de leurs conclavistes et les cérémoniaires leur donnent les dernières explications sur la procédure du scrutin. Puis tout le monde sort, les cardinaux restent seuls : l’un d’eux va fermer à clef la porte de la chapelle.

Les cardinaux procèdent alors à l’élection, selon l’un de ces trois modes traditionnels :

L’élection par inspiration, adoration ou acclamation.

L’élection par compromis.

L’élection par scrutin et par accession.

La première a lieu, lorsque les cardinaux, réunis dans un sentiment unanime, nomment le pape spontanément. Toute convention antérieure rendrait l’élection nulle. Une seule opposition mettrait à néant l’acclamation.

La deuxième a lieu, lorsque les cardinaux, pour mettre fin à des difficultés insurmontables, conviennent de s’en rapporter à la décision de l’un ou de plusieurs d’entre eux. Tous les cardinaux présents doivent y consentir et le « veto » d’un seul annulerait le compromis. De plus, ils doivent signer au préalable, un acte déterminant les obligations de celui ou de ceux à qui ils ont remis leur pouvoir.

Le troisième mode — le scrutin — est le plus usuel. Chaque jour, on procède deux fois à la votation. Le matin, après la messe, de neuf heures à onze heures ; le soir, de cinq heures et demie à sept heures. Les deux tiers des voix sont exigés pour la validité. Lorsqu’il n’y a pas de résultat, la votation est annulée. Les bulletins, mélangés à de la paille humide, sont brûlés dans l’âtre de la petite cheminée, et le peuple apprend ainsi que le pape n’est pas élu.

La confection des bulletins et surtout le dépouillement du scrutin, sont choses extraordinairement minutieuses. Les détails en seraient longs et peu clairs, sans une démonstration pour ainsi dire matérielle, comme une leçon de choses. Le résultat seul importe. Et voici les dernières formalités.

Dès qu’un des cardinaux, dans le cas de scrutin, a réuni sur son nom les deux tiers des voix, le dernier créé des cardinaux-diacres agite la clochette. Les trois cardinaux en chefs d’ordre et le cardinal-camerlingue s’avancent vers l’élu et lui demandent : — « Acceptez-vous l’élection qui vient d’être canoniquement faite de vous au souverain-pontificat ? » Si l’élu répond affirmativement, tous les baldaquins s’abaissent sauf le sien. Les deux cardinaux placés près de lui s’écartent par respect, et le cardinal-doyen le prie de faire connaître le nom qu’il veut prendre.

Le premier maître des cérémonies dresse procès-verbal du tout.

Le nouveau pape, assisté des deux premiers cardinaux-diacres, va à l’autel, s’agenouille, prie. Il passe ensuite derrière l’autel, où on le revêt des ornements pontificaux. Il revient à l’autel, donne la bénédiction apostolique, s’assied sur le trône et reçoit « l’adoration » des cardinaux qui, à genoux, baisent son pied, sa main, et reçoivent de lui le baiser de paix.

Le cardinal-camerlingue passe au doigt du pape l’anneau du Pêcheur et le premier-cardinal-diacre, précédé de la croix papale, se dirige vers la loge de la bénédiction, fait abattre la cloison, et dit au peuple :

Annuntio vobis gaudium magnum : habemus pontificem, etc.

— Je vous annonce un grand bonheur, nous avons un pape, l’éminentissime et révérendissime seigneur N… qui a pris le nom de N…

On ouvre les portes du conclave : le pape admet au baisement des pieds le majordome, le maréchal, les conclavistes, les prélats de la garde des tours, ses parents, ses amis, les seigneurs Romains, le corps diplomatique et les fidèles.

À l’issue des réceptions, le cardinal-camerlingue présente au pape, les clefs du palais pontifical, et le pape entre en possession de son suprême pouvoir.


----