Revue pour les Français Décembre 1906/II

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CE QUI SE PASSE DANS LE MONDE



Cette rubrique avait disparu de notre dernier numéro, entièrement consacré à l’étude de M. Gaston Bordat sur l’empire colonial français. Le succès en a d’ailleurs été considérable et les lecteurs de la Revue se sont accordés pour la remercier d’avoir placé sous leurs yeux ce tableau d’ensemble très complet dont les conclusions puisent une partie de leur force dans leur modération même. Nous reprenons aujourd’hui notre mappemonde pour passer en revue ce qui s’est produit à la surface du globe d’important ou de conséquent depuis deux mois — et rappeler successivement — puisque nous voici au terme de l’année, les caractéristiques d’ensemble de 1906.

Choses d’Allemagne.

C’est incontestablement l’empire germanique qui continue d’avoir droit au prix d’activité — ou, pour parler plus exactement, d’agitation. Les mémoires posthumes du prince de Hohenlohe, le discours de rentrée du chancelier de Bulow, la persécution polonaise, la dissolution du Reichstag constituent, pour ne citer que les principaux, des faits susceptibles d’influer sur la marche générale du monde. Les mémoires du prince de Hohenlohe ne forment pas en eux-mêmes un monument de grande envergure. Mais ils passent au crible d’une critique qui sait rester froide et indépendante sans devenir sceptique ni malveillante, certaines réputations dont l’admiration convenue et irraisonnée de la foule n’avait pas permis qu’on approchât jusqu’ici. Pour que pût être entrepris le « déboulonnage » de Bismarck tel qu’il vient de s’opérer, il fallait qu’un Allemand y mit la première main. Le prince de Hohenlohe s’est acquitté de ce soin avec un curieux mélange de zèle et de sobriété ; il ne s’est pas perdu dans les détails ; il n’a pas cherché à copier Saint-Simon. Il a montré le grand homme inutilement méchant et maladroitement habile, énergique d’une énergie bien souvent outrée, intelligent d’une intelligence presque toujours incomplète. Nos lecteurs nous rendront cette justice que tel est le Bismarck que nous leur avons toujours présenté et auquel beaucoup d’entre eux n’avaient pas voulu croire. Peu à peu, cette conviction pénétrera dans tous les esprits que Bismarck, pour achever selon ses vues une unité qui se serait faite sans lui de façon différente, a compromis gravement la solidité de l’édifice. C’est là que sont la vérité historique et la clef de bien des événements actuels.

Si grand qu’ait été sur eux l’effet des révélations du prince de Hohenlohe, les Allemands ne se détachent que difficilement du culte bismarckien, et il faut avouer que ce ne sont pas les talents de son successeur qui contribuent puissamment à ce résultat. M. de Bulow a une manière de parler peu propre à lui faire des admirateurs et des amis. On dit qu’il a prononcé l’autre jour son discours « du ton d’un clubman qui daignerait faire campagne électorale parmi ses fermiers. » La critique est fine et sans doute justifiée. Ce qui paraît toutefois plus défectueux encore, c’est la façon dont les dirigeants de la politique germanique jonglent avec les faits. Tantôt ils se plaignent d’être menacés par la France, lâchés par l’Italie, haïs par l’Angleterre, dupés par la Russie, tantôt ils font montre d’une confiance sereine en la fidélité de leurs alliés comme en la loyauté de leurs voisins. Ils brandissent dans la même semaine un laurier de paix et un glaive flamboyant ; ils soulèvent des incidents perpétuels et en témoignent aussitôt la plus vive contrariété. Finalement, ils souffrent les premiers du mécontentement général causé par leurs agissements. Cette politique est déplorable et rien n’indique, hélas ! qu’à Berlin on soit prêt d’y renoncer.

En Pologne, la question scolaire est à l’état aigu. Des persécutions sont dirigées contre les enfants rebelles ; on les arrache à leurs parents pour les enfermer dans des maisons de correction. La grande voix de Sienkievicz a trouvé des accents d’une suprême éloquence pour stigmatiser ces procédés indignes d’un pays civilisé. En Belgique et en Suisse, l’action des groupes pangermanistes se révèle agressive et audacieuse. De vagues communautés qui se prétendent lésées dans leurs droits nationaux reçoivent l’appui précis de comités fondés pour encourager et au besoin susciter leurs résistances. C’est toujours la question des écoles qui sert de point de départ. On veut imposer la langue allemande par tous les moyens ; il se dépense à cette besogne autant d’efforts que d’argent. Malgré tout, cela ne rend pas ; la langue ne gagne point et les sympathies reculent.

C’est un gros souci — le plus gros souci du temps présent — que de sentir l’Allemagne ainsi en proie au malaise, à l’aigreur, à la méfiance, soupçonneuse d’autrui et se croyant lésée par tous.

Choses d’Angleterre.

Le ministère que préside avec plus de bonne volonté que de succès Sir Henry Campbell Bannerman continue d’étonner non point seulement les prudes chancelleries mais les bonnes gens simples et frustes. Car il n’est pas besoin d’avoir fréquenté les cours pour deviner que crier officiellement « Vive la douma ! » le lendemain de sa dissolution et dépêcher aux réformateurs russes sous le nez de l’empereur une délégation chargée de les féliciter et de les encourager constituent des incorrections du plus fort calibre. Pis encore. Ce sont là des ingérences caractérisées dans les affaires intérieures d’un pays. Où en arriverait-on si de pareilles mœurs venaient à s’introduire ? Mais Sir Henry Campbell Bannerman est un naïf et, partant, un incorrigible. Dernièrement il nous mettait, nous autres Français, dans un sérieux embarras en proposant solennellement, sans nous avoir consultés, des mesures de désarmement auxquelles, seuls peut-être en Europe, nous ne pouvions souscrire sans danger. Voici maintenant que son collègue M. Haldane, ministre de la guerre, en prononçant un discours d’allures belliqueuses et en préconisant des armements nouveaux, à l’heure où nous sommes engagés au Maroc en une délicate entreprise, nous cause des ennuis inverses. Et pendant ce temps, Sir Edward Grey permet à des membres du parlement de venir l’entretenir en groupe des affaires du Congo et d’énoncer en sa présence des accusations injurieuses contre le roi Léopold. Certainement le présent cabinet britannique détient le record de l’incorrection internationale et il est vraisemblable que ce titre peu glorieux ne risque pas de lui être enlevé avant qu’un revirement de la faveur populaire ne lui ravisse avec l’existence le droit de détenir des records. Cet événement, à la vérité, pourrait être plus prochain qu’on ne le pensait. Bien des indices montrent l’opinion anglaise mal satisfaite de la voie en laquelle s’engagent ses mandataires. Les élections partielles qui ont eu lieu récemment soulignent une tendance à s’orienter de nouveau vers les conservateurs, tant par peur des nouveautés socialistes que par obligation de sauvegarder les intérêts impériaux essentiels desquels il appert que les libéraux aujourd’hui au pouvoir n’ont ni la compréhension ni le souci.

Choses de Scandinavie.

La visite du roi Frédéric viii à Berlin n’était pas seulement probable, elle était nécessaire. Depuis que la présence de l’empereur Guillaume aux funérailles de son père avait ouvert la voie non pas aux accommodements mais aux échanges d’aménités, nul ne doutait que le nouveau souverain danois ne rendit une prompte visite à son impérial voisin. Cette visite a été marquée d’un bout à l’autre par la cordialité la plus heureuse. Le fait est extrêmement intéressant. Aucune parole n’a été échangée, aucune allusion même n’a été faite à la question du Schlésvig, de sorte qu’il est impossible d’avancer qu’en se rendant à Berlin le roi de Danemark ait renoncé en quoi que ce soit aux droits ou aux prétentions de son peuple sur la portion de l’héritage national, arrachée par la force il y a quarante ans. Il est donc possible, sans renier le passé ni engager l’avenir, d’établir un présent « habitable » pour des adversaires dont aucune concession ne saurait sceller l’accord sur la question imprescriptible qui les a dressés naguère l’un contre l’autre. Jules Ferry avait eu le sentiment d’une telle possibilité.

La nervosité des Français ne lui permit pas de leur faire comprendre ce qu’il attendait d’eux à cet égard et les avantages qu’ils en pourraient tirer. Non seulement à Berlin on n’a pas parlé du Schlesvig mais il est à croire qu’on n’a pas parlé de la Baltique. Un journal anglais connu pour ses exagérations anti-allemandes et son dédain de l’exactitude a dénoncé la conclusion secrète d’un traité qui eut, à la requête de l’empereur Guillaume, fermé l’accès des détroits aux navires du dehors. Il aurait fallu aussi le consentement de la Suède et celui de la Russie non moins intéressées que le Danemark et l’Allemagne en ce qui concerne la navigation dans la Baltique. Qui peut s’imaginer un seul instant que ces deux puissances eussent accepté de se lier les mains de pareille façon ? Du reste, en inclinant trop nettement du côté de l’Allemagne, le gouvernement danois n’irait pas seulement à l’encontre du sentiment national dont la fidélité envers les « frères séparés » demeure intacte, il se dresserait à lui-même de regrettables barrières en travers d’une route utile et honorable. Le rôle du Danemark actuellement est très clair : il doit, profitant des étroites relations de familles qui existent entre son souverain et les souverains régnant à Stockholm et à Christiana, s’employer à rétablir la vieille union Scandinave sur des bases nouvelles. Les trois royaumes ont de grands intérêts communs sans parler du sentiment de la race qui doit dominer leurs dissentiments actuels. Frédéric viii comprend et accepte une si haute mission. Il l’a prouvé par les premiers actes de son règne en abordant de front avec autant de prudence que de fermeté la tâche délicate de rétablir des rapports cordiaux entre la Suède et la Norvège. Puisse l’accomplissement lui en être facilité.

Choses d’Espagne.

Deux faits caractérisent actuellement la politique espagnole : au dehors la coopération intime avec la France dans les affaires marocaines ; au dedans, la lutte contre le cléricalisme. En présence de l’état de désordre qui s’est établi au Maroc et qui est la conséquence forcée de l’action allemande on pouvait craindre que la France et l’Espagne n’éprouvent quelque hésitation à intervenir et, à tout le moins, quelques divergences de vues dans la manière de le faire ; on pouvait craindre surtout que leur action ne prêtât à des interprétations susceptibles de faire naître de nouveaux incidents de la part de puissances ombrageuses peu satisfaites de l’accord établi à Algésiras. Cet accord enfin n’est pas encore officiellement ratifié par tous les signataires ; sa valeur exécutoire est donc, en quelque sorte, suspensive. La calme et tranquille énergie dont ont fait preuve en cette circonstance les cabinets de Paris et de Madrid a trompé toutes les prévisions et déjoué les calculs du Makhzen. La meilleure preuve de la solidité de l’entente est dans ce fait que deux crises successives sont survenues en Espagne au cours des négociations qui l’ont scellée sans que lesdites négociations en aient le moins du monde souffert. L’action parallèle de la France et de l’Espagne au Maroc ne répond pas seulement aux vues du gouvernement royal, elle est extrêmement populaire d’un bout à l’autre de la péninsule. Elle plait à l’Angleterre à laquelle le peuple espagnol est présentement fort attaché. Ce sont là des gages de durée et de fécondité.

Si la France et l’Angleterre se partagent les faveurs de l’opinion la plus avancée au-delà des Pyrénées, cela est dû pour une bonne part à ce qu’elles représentent actuellement le progressisme et même l’anticléricalisme. Ce dernier point fixe l’orientation de la politique intérieure en Espagne. À la fin d’octobre, a été déposé aux Cortès un projet de loi réglementant le droit d’association et visant les Congrégations religieuses lesquelles ont pris, depuis un quart de siècle, un prodigieux développement, et se sont puissamment enrichies. Elles sont actuellement 3,250. Les cléricaux avancés, ceux que l’on appelle là-bas les « vaticanistes » s’émurent beaucoup moins des dispositions assez libérales de la loi que de l’empressement avec lequel Alphonse xiii avait signé le décret autorisant le ministre de l’intérieur à la présenter aux Cortès. On escomptait une résistance ou au moins de longues hésitations de la part du roi. La spontanéité de son geste n’indiquait pas seulement qu’il entendait ne se point départir de ses obligations de monarque constitutionnel. Alphonse xiii, pour très correct qu’il soit à cet égard, n’a pas comme on dit « froid aux yeux » et, malgré sa jeunesse, il sait donner son avis avec netteté et décision lorsqu’il le juge nécessaire. Il apparut donc clairement que sa Majesté, nonobstant son attachement bien connu au Saint-Siège, se rendait compte qu’en ce qui concerne l’existence et les privilèges des ordres religieux en Espagne, il y avait abus et par conséquent péril. L’opinion en apprécia davantage la clairvoyance et le courage du souverain en même temps que les indécis se sentirent incités à accepter le point de vue des libéraux. C’est alors que sur l’initiative de certaines évêques commença une campagne assez violente pour intimider ceux qui craignent — avec juste raison d’ailleurs — de surexciter les passions religieuses. Le cabinet libéral à laquelle servait de base une majorité instable en fut ébranlé ; diverses crises qu’on put croire un instant destinées à ramener au pouvoir les conservateurs se dénouèrent enfin par la constitution d’un cabinet nettement libéral présidé par le marquis de la Vega di Armijo auquel ses quatre-vingt deux ans n’enlèvent rien de la force de ses convictions et de l’ardeur de son dévouement. Là en sont les choses d’Espagne… La suite au prochain numéro.

Choses d’Amérique.

L’Amérique du Sud digère lentement la tournée courtoise mais impérieuse du représentant des États-Unis. M. Root a été fort bien accueilli et très fêté ; rien d’étonnant. Il a, dit-on, jeté les bases de plusieurs entreprises fructueuses pour son pays ; encore que ce point ne soit pas nettement établi, il y aurait loin d’une opération de ce genre à l’espèce de main-mise des États-Unis sur les républiques espagnoles telles que les journaux d’Europe se sont trop pressés de la décrire. Au temps de James Blaine — il y a dix-sept ans — le plan, tout démesuré qu’il fut, était peut-être réalisable ; il ne l’est plus pour deux raisons. La première, c’est que les républiques espagnoles ont grandi, qu’elles se sentent à la veille d’un magnifique essor et n’ont plus du tout besoin qu’on les protège ; la seconde, c’est que les États-Unis ont vu leur action se « mondialiser » au point qu’ils ne sauraient désormais concentrer leurs forces sur la mise en pratique d’un panaméricanisme exclusif.

Ce n’est pas le sud mais le nord du continent américain qui doit éveiller en ce moment les préoccupations générales. Un incident est né sur la côte du Pacifique auquel on pouvait s’attendre et qui ne présentait en soi rien de réellement dangereux. Les Californiens qui repoussent pour leurs enfants la promiscuité des écoliers chinois ont voulu assimiler les Japonais aux Chinois et reléguer tous les enfants de race jaune dans des écoles spéciales où ne fréquentent pas ceux de race blanche. C’est ainsi qu’on en agit dans les États sudistes envers les nègres. Le Japon a protesté auprès du gouvernement fédéral. Le président Roosevelt s’est alors interposé mais il l’a fait sans mesure et de façon imprudente. Son message donne raison aux Japonais en des termes qui paraîtront inacceptables à la grande majorité des Californiens. Si les préjugés auxquels ces derniers obéissent sont blâmables au point de vue philosophique et humain, ils n’en existent pas moins et on doit en tenir compte comme de tout préjugé largement répandu ou fortement enraciné. De plus il n’appert nullement des textes constitutionnels que le droit de la Californie à exclure de ses écoles certaines catégories d’élèves relève en dernier ressort du gouvernement fédéral. L’autonomie des États de l’Union n’est pas un vain mot et sur le terrain scolaire notamment cette autonomie est presque intacte. Enfin l’heure est particulièrement mal choisie pour soulever un conflit de cette nature entre le pouvoir central et un État puissant, devant lequel s’ouvrent des perspectives d’enrichissement continu et qui, tourné d’une façon de plus en plus exclusive vers le Pacifique et l’Extrême-Orient, sent se relâcher peu à peu les liens qui l’unissaient aux autres portions de la république. À présent que les États-Unis sont obligés, tant par la marche normale des événements que par les initiatives vigoureuses qui les ont précipités, d’avoir une politique extérieure active et d’intervenir à tout moment dans les crises mondiales, la question de l’autorité présidentielle devient un des gros points noirs de l’avenir. Les Lincoln, les Cleveland, les Roosevelt sont des exceptions. La tâche à remplir dépassera les forces et les moyens de la plupart de leurs successeurs. Ceux-ci n’auront point le prestige personnel ; leurs fonctions trop brèves, leur préparation insuffisante feront que les ordres venus de Washington seront de moins en moins obéis et qu’ainsi s’accentuera la fissure entre l’Est et l’Ouest si préoccupante pour l’avenir national. Toute querelle propre à créer des dissentiments entre des populations qui n’ont déjà plus tout à fait la même manière de comprendre et de sentir est donc un danger et il conviendrait d’éviter par n’importe quel moyen de faire naître une querelle de ce genre.

Choses du Japon.

L’an passé, c’était contre la France que les Japonais se préparaient à partir en guerre ; il leur fallait l’Indo-Chine. Aujourd’hui c’est contre les États-Unis ; ils veulent les Philippines ; on les représente se préparant avec une ardeur enfiévrée pour les combats prochains, armant sans relâche, négociant secrètement des emprunts de guerre, etc… Puis quelqu’un de soi disant informé surgit qui les déclare à bout de souffle, à bout d’argent, à bout d’ambition et qui prédit des troubles révolutionnaires imminents, une banqueroute menaçante, etc… Le bon sens et une critique raisonnable ne peuvent-ils donc avoir raison des exagérations. Les Japonais se reposent et s’installent ; voilà tout. C’est bien assez. L’effort qu’ils ont fourni a été formidable ; ils n’en sont nullement écrasés mais ils en sont fatigués, on le serait à moins. Par ailleurs toute la Corée est devant eux, ils ont à l’organiser, à la mettre en valeur, à l’exploiter ; ce n’est pas une petite affaire. Non seulement une nouvelle guerre même victorieuse n’apporterait aucune facilité de plus à l’accomplissement de cette tâche, mais elle l’entraverait plutôt. Elle aurait surtout pour résultat d’affaiblir considérablement les sympathies que le Japon s’est acquises et auxquelles il tient par dessus tout. On lui marquera d’autant plus de considération que la manifestation de sa force ne sera pas répétée. L’Europe attend du Mikado qu’il devienne, pour une période aussi longue que possible, un facteur de paix et d’ordre en Extrême-Orient. La diplomatie nippone, très habile, connaît assurément cet état d’âme et travaille à le satisfaire. Le cabinet de Tokio, de son côté, ne peut manquer de saisir les avantages d’une politique extérieure qui est parfaitement conforme aux besoins intérieurs de l’empire.

Choses du Vatican.

Il en faut bien parler ; la querelle qui semble entrée dans la période aiguë aura rempli du reste une bonne partie de l’année 1906. C’est au premier chef une querelle politique ou, du moins, elle est devenue telle. Le gouvernement français a voulu, suivant la pittoresque expression de feu M. Brunetière, ignorer le « fait pontifical ». Nous avons toujours dit que cette faute grossière était l’origine de tout le mal. Le Vatican a voulu prouver à la République qu’elle ne pouvait se passer de lui pour légiférer utilement sur les choses de la religion. La preuve est surabondante. Il faudrait être de mauvaise foi pour ne pas l’avouer. Mais aux dépens de qui et de quoi l’a-t-on faite cette preuve ? Aux dépens du clergé français qui va souffrir mille maux et de la paix religieuse qui deviendra pour longtemps ardue à rétablir. La diplomatie vaticane est parvenue à ses fins lesquelles étaient essentiellement politiques : il s’agissait de montrer que le Saint-Siège est un véritable gouvernement et le pape un vrai souverain. On affectait d’en douter à Paris mais ailleurs, en doutait-on ? En tous cas, voilà bien des ruines pour atteindre un résultat qui n’est pas très évangélique car, avant d’être chef de gouvernement, Pie x est chef d’Église. Un État peut recourir à mille moyens pour défendre ses intérêts et maintenir sa suprématie ; il peut renverser son système d’alliances, s’appuyer sur l’Allemagne après s’être appuyé sur la France ; il peut chercher à embarrasser ses adversaires en les tenant en suspens sur ses véritables intentions et en ne dévoilant celles-ci qu’au moment propice. Tout cela est légitime et, encore une fois, cela se résume d’un mot : c’est de la politique. Mais une Église, si hiérarchisée et centralisée qu’elle soit, a-t-elle le droit d’en agir ainsi avec des fidèles qui se réclament d’elle au titre unique de la foi et de la conscience, soient-ils Américains, Espagnols, Autrichiens, Anglais, Allemands, Français ou Belges ? Le Saint-Siège s’est orienté ouvertement du côté de l’Allemagne, accomplissant même cette évolution avec une telle énergie que Guillaume ii, souverain protestant, s’en est senti un peu gêné. D’autre part, Rome a tout subordonné au désir d’embarrasser le gouvernement français dont elle avait, certes, beaucoup à se plaindre. Les non possumus qui en sont partis étaient, nous dit-on, théologiquement obligatoires. Fort bien ; ne discutons point leur caractère. Mais à coup sûr, il n’était pas obligatoire de les prononcer à la dernière minute et de donner ainsi en même temps qu’un tracas aux adversaires, un pénible désaveu aux fidèles qui, ayant cherché un modus vivendi croyaient l’avoir trouvé et prenaient le silence papal pour un acquiescement. Trois fois de suite, le cardinal Merry del Val et ses conseillers se sont arrangés pour que le désaveu fut aussi tardif qu’inattendu sans s’inquiéter si le désarroi ainsi créé parmi les républicains ne s’étendrait pas et de façon plus complète encore à l’Église de France. Voilà bien ce qui est arrivé. Grâce à cette politique, des milliers de prêtres sont condamnés non pas aux exaltantes cruautés du martyre ou de la persécution, mais aux quoditiennes misères de l’indigence et de l’instabilité. Ils ont accepté leur sort avec un esprit de discipline et d’abnégation, un calme digne et résigné qui sont en train de forcer l’admiration de bon nombre d’incroyants et de sectaires. Il se pourrait qu’il y eût là pour eux le germe d’une popularité future. Mais il est douteux que cette popularité franchisse désormais les monts. Ce qui vient de se passer aura, dans l’avenir, une importance capitale au point de vue religieux, précisément parce que la pensée politique romaine a paru trop nette, dominant de trop haut et éclipsant trop complètement le souci des âmes.

Quant aux stratagèmes successifs imaginés par le Gouvernement français pour se tirer d’embarras, ils manquent d’ingéniosité véritable. Ce sont plutôt ce qu’en argot on nomme des « trucs ». Il n’y avait qu’un moyen d’en sortir. Le maire socialiste de Lyon, M. Augagneur, l’avait indiqué avec sa rude franchise les derniers temps qu’il siégeait à la Chambre, avant de s’en aller à Madagascar remplacer le général Gallieni. Il fallait faire don aux catholiques des bâtiments nécessaires à l’exercice de leur religion et ne plus s’occuper en rien de cette ridicule « police des cultes » qui fait sourire de pitié les libéraux étrangers.