Revue pour les Français Décembre 1906/IV

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UNE GUERRE DE CENT ANS

(1689-1783)



L’étude approfondie des événements dont l’Amérique du nord fut le théâtre pendant les dernières années du xviie siècle et la plus grande partie du xviiie permet de relever une erreur dans laquelle sont tombés la plupart des historiens européens. Ils ont attribué aux Anglais le renversement de la puissance française dans le Nouveau-monde. La prise de Québec leur a masqué les événements qui l’avaient précédée. L’importance de ce fait d’armes, ses conséquences, son caractère héroïque, les deux grands noms qui s’y trouvent associés ont seuls pu détourner un instant leurs regards de la lutte engagée en Europe sous les prétextes les plus divers et qui fut, en somme, un long duel à trois entre la France, l’Angleterre et l’Allemagne pour la prépondérance du vieux monde. Ils ont enregistré la victoire de Wolfe comme un des incidents prépondérants de cette lutte et ont négligé de s’apercevoir qu’elle était le commencement et le résultat d’une série de victoires dont les Anglais n’ont jamais aimé à parler parce que ce furent les Américains qui les remportèrent. Il n’est pas permis de les ignorer pourtant car elles constituent l’avant-propos de la guerre de l’Indépendance. C’est dans ces combats que se fortifièrent et s’aguerrirent les milices coloniales. Faute de suivre leurs progrès dans la rude carrière que les circonstances leur firent parcourir, on demeure interdit devant le résultat atteint. Comment concevoir en effet que des soldats improvisés n’ayant ni l’habitude de la discipline ni l’expérience de la guerre ni surtout cette confiance que donne à des troupes en campagne la bonne organisation des services d’approvisionnement, comment concevoir que de tels soldats aient pu résister aux vétérans britanniques et forcer la mère patrie, après quatre années d’efforts, à s’avouer vaincue ? Le problème ainsi posé est insoluble. On le résout en donnant à l’intervention de la France un caractère décisif qui n’est point conforme à la réalité. L’alliance française apporta aux colonies révoltées une force morale dont elles auraient eu beaucoup de peine à se passer. Mais l’appoint matériel fut faible et tardif. La vérité, c’est que fortement trempées par quatre vingts ans de lutte armée,

les colonies se trouvaient en 1775 en état de soutenir une dernière lutte plus redoutable que les précédentes[1] pour conquérir la liberté. On ne saurait donc étudier de trop près la portion de l’histoire américaine comprise entre la proclamation de Guillaume d’Orange comme roi d’Angleterre et ce fameux combat de Lexington où tombèrent les premières victimes des balles anglaises.

Une nuit d’hiver de l’année 1690, un corps franco indien surprit la petite brigade de Shenectady située dans la colonie de New-York, au nord d’Albany. La neige couvrait le sol. Français et Peaux-Rouges descendaient du Canada, les snow-shoes aux pieds, courant sur leurs longues raquettes. Les habitants de Shenectady se croyaient en sécurité. Par une ironie du sort, leurs ennemis trouvèrent à l’entrée du bourg deux grandes sentinelles de neige que les enfants, la veille, s’étaient amusés à construire. Un peu après minuit, la tuerie commença. Deux heures durant hommes, femmes et enfants furent massacrés. Quelques hommes purent s’enfuir et coururent à moitié nus jusqu’à Albany tandis que derrière eux les flammes dévoraient leurs demeures et les cadavres de leurs proches. Cette agression n’était pas justifiée au point de vue américain. Au Canada, on la considéra comme justifiée par l’état de guerre existant depuis l’année précédente entre l’Angleterre et la France. En fait, elle eut pour résultat de transporter dans le Nouveau-Monde une flammèche de l’incendie qui s’allumait au-delà de l’Océan. De ce jour-là, les colonies s’allièrent pour chasser les Français. L’union se fit devant l’ennemi commun.

Ce n’était pas, loin de là, la première guerre avec les Indiens. Si l’histoire mentionne les bons rapports des visages pâles avec Canonicus, la sachem des Narragansetts ou avec Powhattan, dont la fille Pocahontas, épousa un Virginien[2], elle relate aussi

les sanglants combats qui eurent lieu en Virginie en 1622 et 1664 et ceux plus meurtriers encore qui, de 1675 à 1677, mirent aux prises les colons de la Nouvelle-Angleterre avec une coalition de tribus indiennes dirigées par un chef qu’on appelait le roi Philippe. Mais, en ces circonstances, l’action française n’existait point ou était si lointaine qu’on peut la négliger. Cette fois-ci, au contraire, les Français se posaient directement en agresseurs. L’événement avait une portée tout autre. Aussi la nouvelle causa-t-elle une émotion profonde. Les autorités du Massachussetts proposèrent la réunion d’un congrès. Les invitations portent la date du 19 mars 1690 et le congrès s’assembla le 1er mai à New-York. Bien que la plupart des colonies eussent répondu en termes favorables, cinq d’entre elles seulement s’y trouvaient représentées. Il fut entendu qu’on formerait un corps de 850 hommes pour défendre Albany ; on stipula que les officiers auraient soin de « faire observer le repos du dimanche et pratiquer le culte du Seigneur » par leurs soldats. On décida encore d’attaquer le Canada et d’organiser à cet effet une double expédition. La première fut dirigée contre l’Acadie et soumit Port-Royal ; la seconde ne réussit pas à prendre Québec. Les Français, très habilement, ne tentèrent rien au dehors de leurs alliés indiens. Ils se bornèrent à de fréquentes et soudaines incursions. Les colons les plus éloignés de la côte vécurent dès lors dans de continuelles alarmes ; ils construisirent, à proximité de leurs demeures, des blockhouses, sortes de forteresses entourées d’arbres à deux étages, percées de meurtrières et pouvant servir de refuges en cas de péril. La guerre cessa ou plutôt une trêve intervint lorsque fut signé le traité de Ryswick qui n’apporta, d’ailleurs, aucune solution au conflit franco-américain. Elle reprit partout en 1702 ; la succession d’Espagne la provoquait en Europe. En Amérique, on lui donna un nom quelconque : on l’appela guerre de la reine Anne pour distinguer cette seconde période de celles qui la précédèrent et la suivirent. Au fond, c’était toujours la même lutte, barbare et implacable. Seulement les Espagnols, cette fois, s’en mêlèrent. Ils avaient toujours des prétentions sur la Caroline et leurs vaisseaux, partis de la Havane, unis à une petite flotte française, vinrent assiéger Charleston sans pouvoir le réduire. Les Caroliniens échouèrent de même dans leur tentative pour prendre le fort Saint-Augustin en Floride. L’année 1704 vit se renouveler le triste exploit de Shenectady et dans des conditions plus

dramatiques encore. Ce fut Deerfield, dans le Massachussetts, qui fut incendié dans la nuit du 28 février par 350 Franco-Indiens, commandés par M. Hertel de Rouville ; 47 cadavres mutilés furent abandonnés au milieu des ruines fumantes tandis que 112 captifs étaient emmenés à travers les forêts glacées et les plaines couvertes de neige ; un grand nombre périrent en chemin. Par représailles, les coloniaux envahirent de nouveau l’Acadie et reprirent Port-Royal. Le traité d’Utrecht arrêta les hostilités ; l’Acadie et Terre-Neuve passaient sous la domination britannique. En avoir dépossédé les Français constituait aux yeux des Américains un avantage qui les payait de bien des pertes et de bien des sacrifices.

Peu d’événements à noter pendant les années qui suivirent. Une expédition contre les Antilles Espagnoles coûta la vie à plus de 3.000 coloniaux et ne donna point de résultat. Les Géorgiens, ces nouveaux venus dans la famille américaine, envahirent la Floride ; ils avaient fait appel à leurs voisins de la Caroline et de la Virginie ; mais les forces combinées des trois colonies ne purent rien contre les puissants remparts de Saint-Augustin. Leur ambition coûta cher aux Géorgiens. Les meilleurs agriculteurs de Géorgie, les Écossais et les Moraves (car cette colonie était aussi un asile de persécutés) abandonnèrent les exploitations naissantes ; les premiers parce qu’ils avaient été décimés dans l’assaut donné à la forteresse espagnole ; les seconds parce qu’ils ne voulaient pas s’exposer à l’obligation de porter les armes contrairement aux préceptes de leur religion. Au nord, après quelques années d’accalmie, les animosités se réveillèrent. L’industrie de la pêche s’étant beaucoup développée, les pêcheurs de la Nouvelle Angleterre firent de fréquentes incursions dans les eaux françaises. De part et d’autre, on détruisait les bateaux et le matériel des pêcheries. En 1721, le Massachussetts, jouant cette fois le rôle d’agresseur, refoula les Indiens alliés des Français. La paix, une paix relative et instable, se rétablit en 1725. Officiellement les Français ne participèrent point à ces campagnes car l’Angleterre et la France n’avaient point encore rompu les stipulations du traité d’Utrecht ; mais ils ne pouvaient se désintéresser des affaires américaines au point de conserver une neutralité absolue. Aussi prêtaient-ils aux Indiens leur appui par tous les moyens en leur pouvoir. Les coloniaux leur en voulurent encore plus que d’une hostilité ouverte. Chaque année qui s’écoulait augmentait ainsi la haine que les deux partis en présence ressentaient l’un pour l’autre et l’on s’habituait peu à peu à l’idée que le continent ne pouvait se partager et qu’une des deux races devrait y dominer et en chasser l’autre.

En 1744 on crut que l’heure de la lutte finale avait sonné. Les coloniaux se préparèrent à attaquer Louisbourg, le Gibraltar américain. La forteresse était située dans l’île du cap Breton. On dit que les fortifications, réputées imprenables, avaient coûté vingt-cinq millions de francs. Mais elles étaient demeurées inachevées de sorte que la place n’était pas aussi forte qu’on le croyait. Dans le port se trouvait toute une flotte de bateaux anglais capturés sur les côtes. Le projet sembla d’abord bien osé ; l’assemblée du Massachussetts ne le vota qu’à une voix de majorité. Mais ensuite on se mit à l’oeuvre avec ardeur. Les Pensylvaniens votèrent une subvention de 100.000 francs. Le New-Jersey en donna 50.000 et New-York 75.000. Le Connecticut envoya 500 hommes, Rhode Island et le New Hamphire 600. Chacune des colonies de la Nouvelle Angleterre équipa en outre un navire. Le Massachussetts en fournit 10 et 3.250 hommes pour sa seule part. Le commandement fut confié à un riche marchand, officier dans la milice, mais qui n’avait ni connaissances spéciales, ni expérience. Sa hardiesse prudente et son intelligence rapide y suppléèrent. Il mena à bien cette colossale entreprise. Le 17 juin Louisbourg capitula. Quelques vaisseaux de renfort avaient été envoyés d’Angleterre mais contribuèrent peu au succès qui fut l’œuvre d’une armée hâtivement formée et de ses chefs improvisés. Les Anglais qui s’en attribuèrent le mérite reçurent plus tard des événements un singulier démenti. Car le colonel américain Gridley apprit sous les murs de Louisbourg à diriger les batteries qui tonnèrent trente ans plus tard sur les hauteurs de Bunker Hill et les mêmes trompettes qui sonnèrent l’entrée des vainqueurs dans la forteresse du cap Breton devaient donner ce jour-là le signal de la charge. À la paix d’Aix-la-Chapelle (1740) Louisbourg fut rendu à la France ; cette même année, les Anglais fondèrent Halifax. La restitution de Louisbourg fut vivement ressentie en Amérique ainsi que le refus du duc de Bedford d’autoriser, l’année qui précéda la conclusion de la paix, une expédition contre Québec. Le noble lord était plus inquiet que satisfait de l’exploit des coloniaux et se promettait d’encadrer désormais leurs bataillons avec des « réguliers » anglais.

Le siècle touchait à son milieu et le sort du Nouveau-Monde allait se fixer. Le Canada était relié à la Louisiane par une ligne redoutable de soixante forts et les Français en construisaient de nouveaux jusque sur le territoire pensylvanien. Malheureusement la population de la nouvelle France n’augmentait guère. La Jonquière, voyant le danger, avait adressé à Versailles un pressant appel. Il suppliait qu’on lui envoyât dix mille émigrants pour coloniser la vallée de l’Ohio. Il insistait sur la nécessité d’agir au plus vite… Mais Louis xv n’avait pas d’argent à dépenser pour ces sortes de choses et savait-il seulement ce que c’était que la vallée de l’Ohio ! Le seul espoir résidait maintenant dans la défection possible des Iroquois. Elle eût été assurée sans l’influence de William Johnson dont les Mohicans avaient fait un sachem et auquel les colonies avaient donné plein pouvoir parce qu’elles le savaient aussi Anglais de cœur que s’il n’eût jamais appris la langue iroquoise ni manié le lourd tomahawk. Johnson parvint à neutraliser l’action des émissaires français et obtint que les chefs iroquois assisteraient au congrès d’Albany.

Ce congrès était dû à l’initiative du Board of trade que le roi d’Angleterre avait institué dès 1696 et dont les attributions réelles s’étendaient bien au-delà de ce que son nom semblait indiquer. À peine constitué, le Board of trade s’était occupé non seulement de questions commerciales mais de questions politiques touchant l’Amérique. Locke lui avait proposé d’y établir la dictature militaire et William Penn, dans les dernières années de sa vie, lui avait soumis son plan pour l’union des différentes colonies sous la présidence d’un commissaire du roi. Peut-être le plan de William Penn éveillait-il à distance un écho sympathique dans l’esprit des membres du Board lorsqu’ils se décidèrent à ordonner la réunion d’un congrès. Au mois de juin 1754, à Albany, petite ville d’allure hollandaise sur les rives de l’Hudson, les congressistes se mirent en séance et tout aussitôt plusieurs plans d’union furent présentés. Celui qui fut jugé le plus pratique et le mieux combiné était l’œuvre de Benjamin Franklin qui en développa les avantages avec art et chaleur. Il instituait un président général représentant du roi, nommé par lui et un grand conseil composé de quarante députés choisis par les assemblées des diverses colonies. L’approbation royale était nécessaire pour les lois ; la nomination des fonctionnaires appartenait au président général. Le sort de ce projet fut assez extraordinaire. Les colonies jugèrent que la prérogative de la couronne était beaucoup trop étendue et l’Angleterre estima que les tendances autonomistes et démocratiques s’y révélaient d’une manière intolérable. Tout le monde en fut mécontent et personne n’en parla plus. Mais en Amérique on continua d’y songer.

Jusque-là, l’idée fédérale n’avait hanté que quelques esprits déliés ; elle fit son chemin dans des cerveaux plus obtus. Les peuples sont particulièrement sensibles aux leçons de choses. Le congrès d’Albany en était un. Pour la première fois, on avait eu ce spectacle d’une assemblée composée des représentants de toutes les colonies[3], la plupart hommes éminents et haut placés. La valeur des délégués, l’importance des sujets traités, tout était de nature à faire impression sur la conscience publique. Quant aux Indiens, ils se retirèrent comblés de présents mais peu rassurés sur l’avenir. La parole était maintenant au canon. La configuration du pays et la position respective des Américains et des Français devaient forcément déterminer les premiers à attaquer leurs adversaires sur cinq points différents : le fort Duquesne, clef de toute la région, située à l’Ouest des Alleghanys qui menaçait directement la Virginie et la Pensylvanie, Louisbourg d’où l’on pouvait organiser facilement des raids sur les côtes de la Nouvelle Angleterre, Niagara et Crown-Point, sur le lac Champlain ; enfin Québec, quartier général de la puissance française. Le général Braddock auquel le roi avait confié le commandement de toutes les troupes régulières et coloniales, se décida à attaquer en premier lieu le fort Duquesne. Il eût été difficile au gouvernement anglais de faire un plus mauvais choix que celui de cet officier hautain, têtu, brutal, poussant le souci de la discipline jusqu’aux limites extrême du bon sens. Il commença par réunir à Alexandria les gouverneurs des colonies et leur fit une semonce de ce que les Américains ne fussent pas encore soumis à un impôt général établi par le parlement anglais et servant à payer les dépenses de l’armée. Il écrivit à Londres pour demander qu’un tel impôt fut établi sans retard et il déchaîna ainsi la querelle qui devait aboutir à la proclamation de l’indépendance. Il exigea en outre que tous les officiers américains remplissent leur rang de simples soldats chaque fois qu’un officier anglais serait présent à la tête des troupes. Il choisit seulement quelques uns d’entre eux comme aide de camp, entre autres George Washington. Son dédain des coloniaux était extrême ; il le manifestait en toute occasion. Aussi commença-t-il par leur imposer plus d’un mois de manœuvres préliminaires qui les énervaient et les décourageaient. Puis la marche en avant commença ; elle dura cinq semaines. Braddock avait organisé son armée à l’européenne ; elle comprenait deux régiments anglais et à peu près 2.000 Virginiens et Pensylvaniens absolument déroutés par les moqueries de leurs nouveaux chefs et la discipline à laquelle on les soumettait. Le 9 juin 1755, Braddock tomba dans une embuscade. Non loin du fort Duquesne en pleine forêt, il fut attaqué par 230 Français et 637 Indiens commandés par MM. de Beaujeu, Dumas et de Ligneris. La bataille ne fut pas longue. Les Anglais furent en déroute en peu d’heures. Braddock se battit vaillamment mais tomba mortellement frappé. Washington se mit à la tête des Virginiens et couvrit la retraite en tenant bon tandis que les autres fuyaient. Vingt-six officiers et 714 soldats furent tués ; les Franco-indiens ne perdirent que 30 hommes. Presque en même temps l’américain Lyman, à la tête de ses coloniaux regagnait à Crown-Point, une bataille à moitié perdue par le général anglais Johnson. Ce dernier n’en reçut pas moins en récompense le titre de baronnet et une pension. Lyman n’eut rien. Dans ce combat périt le colonel Williams qui venait d’inscrire dans son testament un legs considérable destiné à fonder un collège pour l’Ouest du Massachusetts. Ce fut l’origine de Williams collège. Cette année là et la suivante, les échecs furent nombreux. Les Anglais s’en vengèrent en expulsant d’Acadie 7.000 Français qui paisiblement travaillaient la terre et vivaient heureux en donnant l’exemple de toutes les vertus privées. Ce fut moins leur nationalité que leur religion qui paraît avoir excité la rage des conquérants. Il y avait à ce moment-là comme une recrudescence de haine anti-catholique parmi eux. La première expédition dirigée contre Louisbourg avait revêtu le caractère d’une sorte de croisade. Un clergyman fanatique était parti en tête des troupes, une hachette à la main, pour jeter bas les images et les statues des saints dans les églises. Les Acadiens n’opposaient qu’une faible résistance à la domination anglaise mais ils étaient fort attachés à leur religion ce fut la cause de leur perte. Au plus fort de l’hiver on les embarqua brutalement sur des navires qui les disséminèrent tout le long des côtes au milieu de populations hostiles. On fit exprès de séparer les femmes de leurs maris et les enfants de leurs parents. La plupart des dispersés périrent dans la solitude des forêts au travers desquelles ils se jetèrent naïvement pour retrouver leur patrie. Les plus heureux fondèrent plus tard, sous le ciel clément de la Louisiane, des villages où se sont maintenues avec le vieux langage du temps, les coutumes fidèlement importées jadis des campagnes de Normandie.

Bientôt la fortune des armes tourna. Le fort Duquesne tomba et sur ses ruines fut fondée, en l’honneur de William Pitt qui devenait à ce moment même premier ministre, la ville de Pittsburg. On reprit Louisbourg dont les constructions furent rasées au profit d’Halifax, sa nouvelle voisine. Crown-Point et Niagara furent occupés définitivement et Wolfe enfin mit le siège devant Québec. Toute cette période serait digne de trouver un historien de génie qui sut en faire ressortir la sauvage beauté. Les détails s’y fondent en une série de tableaux tour à tour poétiques et grandioses. Le vaste continent émerge à peine des brumes et déjà l’on se dispute sa possession sans connaître encore ses limites ni ses richesses. La civilisation y est toute jeune et déjà elle est teinte de sang innocent. On s’y bat avec une magnifique vaillance pour des patries qui ne regardent pas, au nom de souverains indignes des trônes qu’ils occupent. Des hameaux se forment qui, cent ans plus tard, seront devenus de grandes villes pleines de bruits d’usines et d’agitation humaine ; et des forteresses édifiées au poids de l’or rentrent dans le néant au point qu’aujourd’hui quelques pierres en indiquent seules l’emplacement. Dans les campagnes neigeuses passent les silhouettes des Peaux-Rouges courant sur leurs snow-shoes une course fantastique ; tandis que les Algonquins dont la guerre réveille les instincts primitifs dévorent au clair de la lune, le chef Miami qu’ils ont capturé, le gentilhomme chrétien leur allié Montcalm appelle sur ses amis la protection divine et Wolfe dont l’âme puissante dompte les souffrances, marche au trépas en donnant un poétique regret au bonheur entrevu qui l’attend au delà des mers. La mort qui procure à ces deux adversaires si dignes l’un de l’autre un même tombeau épargne avec un soin jaloux le héros privilégié qui vainement s’expose à ses coups. Washington sort indemne de tous les combats : il échappe à tous les périls. An début de cette guerre qui doit lui applanir les voies pour son œuvre à venir, on l’a chargé de porter l’ultimatum aux avant-postes français. Il est parti de Virginie avec un unique compagnon et s’est enfoncé dans la forêt. Il n’a encore que vingt et un ans. La mission est dure et et dangereuse. Il faut sans ressources et sans défense traverser des territoires hostiles, monter jusqu’au lac Érié. Au retour les rivières ont débordé ; une neige fondante détrempe le sol. Les chevaux ne peuvent plus avancer. Les deux hommes continuent leur route à pied. Une tempête les surprend sur un radeau improvisé, traversant une rivière dont les flots impétueux charrient d’énormes blocs de glace qui brisent le radeau. Washington est bon nageur ; il atteint une île déserte et s’y creuse un abri dans la neige. La nuit passe ; au matin, un froid intense solidifie la rivière et Washington est sauvé. Ce pays qu’il vient de parcourir, il le gouvernera après l’avoir émancipé et le monde ne saura ce qu’il faut le plus admirer de la sagesse de l’homme d’État ou des talents du chef d’armée. Toute cette gloire est enfermée dans la hutte de neige et avec elle les destinées d’un grand peuple.

Ni la prise de Québec ni celle de Montréal l’année suivante (1760) ne mirent fin à la guerre. Elle se prolongea même après la signature du traité de Paris (1763) qui consacrait l’échec définitif de la colonisation française. Un chef indien, Pontiac, parvint à nouer une coalition des tribus algonquines et de deux tribus iroquoises. Il se saisit de huit forts dont les garnisons capitulèrent et ravagea le nord-ouest de la Nouvelle-Angleterre. Mais sa tentative venait après la défaite des Français. Si les deux efforts avaient pu être simultanés, le résultat final eût sans doute été différent. Pontiac fut chassé après deux ans de luttes vers l’Illinois où il fut tué et dont les Américains s’emparèrent. La guerre maintenant était terminée. Elle coûtait aux colonies 30.000 hommes et 80 millions de francs, somme dont l’Angleterre ne remboursa pas même le tiers. Pour solder ces dépenses, les Américains s’étaient imposés de terribles sacrifices. Dans certaines colonies, les contribuables avaient prélevé jusqu’au tiers de leurs revenus et dans d’autres jusqu’aux deux tiers. Mais les impôts avaient été établis par leurs représentants librement élus, ils n’avaient pas murmuré. Par ailleurs, un résultat moral très considérable était atteint. Les rivalités, les jalousies entre gens du Nord et du Sud s’apaisaient. La promiscuité du champ de bataille est la plus effective et la plus durable. La nationalité américaine qui se cherchait commençait à se manifester. Les Anglais maladroitement y aidaient de tout leur pouvoir. Les exploits des coloniaux ne leur avaient pas conquis l’estime britannique ; au contraire, les officiers de l’armée régulière s’en étaient sentis humiliés. Il n’y avait sorte de moqueries, de tracasseries qu’ils n’inventassent pour marquer leurs dédains envers ces lourdauds, ces paysans, ces encroûtés qui ne savaient ni marquer le pas ni tenir leurs distances… Cela n’empêcha pas les coloniaux d’acquérir de l’expérience et du sang-froid, mais cela les empêcha de prendre d’eux-mêmes une opinion trop glorieuse. À cette rude école se formaient aussi des chefs dignes de les commander : Gates, Montgomery, Starck, Arnold, Morgan, Putnam qui devaient former autour de Washington l’état-major de la liberté.

(À suivre.)


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  1. Ce point est encore contreversé ; cependant la publication du rapport de M. de Bonvouloir, envoyé secret du gouvernement français aux États-Unis, ne permet plus de doute. M. de Bonvouloir qui avait déjà visité l’Amérique et avait précédemment servi dans l’armée française était déguisé en marchand d’Anvers. Son rapport daté de Philadelphie le 2 Décembre 1775, contient ces lignes : « Chacun est soldat ici. Les troupes sont bien habillées, bien payées et bien commandées. Ils ont à peu près 50.000 hommes de troupes payées et un grand nombre de volontaires qui refusent de l’être. »
  2. Pocahontas visita l’Angleterre avec son époux. Elle fut reçue à la cour et très fêtée par les grands seigneurs. Son fils devint un homme distingué. Beaucoup de familles virginiennes sont fières de compter parmi sa descendance.
  3. La Géorgie exceptée. Elle traversait en ce moment une crise qui faillit la faire tomber aux mains des Espagnols.