Revue pour les Français Mai 1906/III

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NOTRE SŒUR ROUMAINE



La nation roumaine est parvenue au cours de sa longue et laborieuse histoire à une étape heureuse où, célébrant le quarantième anniversaire de l’avènement de son souverain actuel, elle jette un regard en arrière et honore la mémoire de ses grands ancêtres. Faisons halte avec elle et associons-nous un moment à sa joie.


Origines Incontestées

Le premier résultat dont elle ait motif de se réjouir, c’est que ses glorieuses origines sont désormais incontestées. En même temps que des preuves abondantes — débris de monuments et parchemins inédits — ont surgi pour attester la permanence de l’hérédité latine si bien que, de Trajan à Charles ier, il n’existe plus, pour ainsi dire, de solution de continuité dans leurs annales, les Roumains ont établi péremptoirement par les aspects même de leur génie et les formes de leur activité, le caractère certain de cette hérédité. Les slavomanes considéraient naïvement leur slavisation comme accomplie : ils avaient, du reste, affiché naguère une prétention semblable à l’égard des Hellènes. Aujourd’hui qu’Hellènes et Roumains ont été vus à l’œuvre dans l’exercice de l’indépendance nationale et de la liberté civique, il suffit d’un regard pour reconnaître à fleur de peau ici le sang grec et là le sang latin. Les germes slaves ont disparu, éliminés ou absorbés. La nationalité primitive survit seule.


La fondation des principautés

Établis en l’an 106 sur le territoire des anciens Daces (c’est-à-dire la Hongrie orientale et la Transylvanie actuelles), les colons latins y avaient aussitôt prospéré et, par eux, s’était créé en ces régions un foyer très intense de vie romaine. Malheureusement la nouvelle Dacie, éloignée des centres impériaux, devint vite difficile à protéger. Sous Hadrien il fut question de l’abandonner. Cet abandon fut réalisé par Aurélien en 374. Une migration s’ensuivit assurément mais il est acquis désormais que la grande majorité des futurs Roumains demeurèrent fidèles à leur pays d’adoption. Devant le flot des invasions barbares qui se succédèrent par la suite, ils se retirèrent vers les hautes vallées abandonnant la plaine fertile à la rapacité des hordes conquérantes pour n’y reparaître qu’aux heures de sécurité. L’existence large et facile de la province romaine fut dès lors remplacée pour eux par une vie de rudes labeurs et de pauvreté. Cette vie les trempa fortement. Ils apprirent d’elle à porter la lourde mais précieuse armure des peuples opprimés : la patience.

Au xiie siècle un peu de paix étant revenue, on les vit paraître en grand nombre sur les flancs des Karpathes et, comme ils s’étaient fait oublier, la surprise fut grande. Dès que la domination bulgare eut remplacé en Transylvanie celle des Avars (678), les Roumains y descendirent et y formèrent des embryons d’États sous le protectorat de l’empire bulgare avec lequel ils entretinrent des relations amicales. Deux siècles plus tard survint la conquête hongroise (898) déterminant une partie des Roumains de Transylvanie à passer les montagnes et à s’établir dans la plaine du Danube et dans celle du Pruth. Ainsi furent fondées les futures principautés.


Vers l’indépendance

Alliés aux Bulgares dont la puissance avait décliné et qui rêvaient de la reconstituer telle qu’elle brillait au temps de leur tsar Siméon, les Roumains tinrent en échec les forces de Byzance. En 1190 ils battirent l’empereur Isaac l’Ange. Quatorze ans plus tard, leur souverain Johannitza ayant fait sa paix avec le pape réussissait à se faire couronner à Tirnovo par le légat pontifical. Et l’année suivante (1205) il repoussait les troupes de l’empereur latin Baudouin qui avait commis l’insigne maladresse de refuser son alliance. À cette époque, la Valachie et la Moldavie commençaient à se distinguer l’une et l’autre, à avoir des politiques séparées et parfois contraires. La première réalisa sous Radu ii (1377) une autonomie absolue. Mircea ier, un de ses successeurs, annexa la Dobroutcha et la Bessarabie. Mais pas plus qu’Étienne le Grand en Moldavie, il ne réussit à protéger contre le flot montant de l’invasion turque l’indépendance nationale.


Le projet du roi de France

La Valachie tomba la première vers 1462 ; la Moldavie résista jusqu’à la mort de Pierre Rarèche dont la fille, la riche princesse Kiajna, soutint avec Pierre Cercel cet étrange duel financier dont les péripéties semblent empruntées aux aventures des milliardaires yankees du xixe siècle. Il fallait désormais pour régner l’investiture du sultan ; elle était au plus offrant. Kiajna et Cercel accablèrent le turc de cadeaux étourdissants grâce auxquels ils purent exercer à tour de rôle le pouvoir convoité par eux et qui était devenu pourtant aussi précaire que limité. Ce Cercel nous intéresse particulièrement, nous autres Français car Henri iii le protégeait ; ce prince, avant d’être appelé au trône de France par la mort de son frère, avait été le souverain élu de Pologne. Et certes son talent en cette qualité n’avait guère brillé ; il avait paru aussi peu capable de comprendre son rôle que de l’interpréter. Malgré qu’il eût, en fin de compte, fui ses sujets de hasard apparemment sans esprit de retour, l’idée lui était restée d’un grand royaume oriental qui se développerait sous l’égide de la France. Et prématuré et superficiel qu’il fût, ce plan n’était pas sans valeur au point de vue politique. S’il eût pu être réalisé, toute l’Europe s’en fut ressentie.


Dernières luttes

La France était trop loin, la Turquie était trop près. Les Roumains, abandonnés à leurs propres forces, affaiblis plutôt qu’aidés par leurs voisins les Polonais et les Hongrois qui auraient dû tout subordonner à la nécessité de tenir en échec la puissance ottomane, ne tardèrent pas à succomber. Ce ne fut pas du moins sans s’être couverts de gloire. Après les brillantes mais inutiles victoires remportées par Jean-le-Terrible, prince de Moldavie (1572-1574), une suprême espérance germa sous les pas de Michel-le-Brave, prince de Valachie (1593). Ce héros réussit un moment à refaire l’unité roumaine en conquérant successivement la Transylvanie et la Moldavie (1600). Avec lui la résistance magnifique s’éteignit et la tristesse de la servitude pesa sur une race illustre.


Sous le joug

Un siècle durant, ce furent du moins à des hospodars nationaux que le sultan donna l’investiture et, par là, un semblant d’indépendance survécut dans l’administration des principautés. Puis on s’avisa à Constantinople de choisir des étrangers, le plus souvent des Grecs du Phanar qui achetaient leur charge pour peu de temps et, l’ayant payée très cher, pressuraient d’autant mieux les populations placées sous leur domination. Il serait injuste, toutefois, de méconnaître l’importance de cette période hellénique en ce qui concerne le développement intellectuel de l’aristocratie. Seulement entre le peuple, pour lequel rien ne se faisait, et les cours bigarrées de Bukarest et de Jassy, l’abime allait se creusant chaque jour davantage ; on s’ignorait de plus en plus : la misère du corps et de l’esprit croissait par en bas ; la dénationalisation menaçait de de s’opérer par en haut.

Des interventions se produisirent mais rarement heureuses et souvent compensées par de lourds sacrifices. En 1774, l’année que la Russie obligeait le sultan à ne changer les hospodars moldo-valaques que tous les sept ans, l’Autriche parvenait à se faire céder par lui la Bukovine. Or la Bukovine, avec Suczava la vieille capitale, c’était pour les Roumains une terre sacrée, un bien intangible. Pendant ce temps, une révolte éclatait en Transylvanie causée par la dureté du servage ; elle dégénéra en jacquerie et l’empereur Joseph ii l’étouffa dans le sang. Puis commencèrent les guerres turco-russes, chacune entraînant une occupation des principautés avec tout ce que ce mot implique de vexations et de pertes matérielles. De 1808 à 1812 et de 1828 à 1834, la Moldavie et la Valachie, complètement soustraites au pouvoir ottoman, demeurèrent aux mains des Russes. Et lorsque ceux-ci les évacuèrent, la domination du sultan ne fut restaurée que partiellement. À chaque fois les liens de vassalité se trouvèrent perdre de leur importance. Par contre les Russes, en 1812, gardèrent pour eux la Bessarabie et, en 1834, imposèrent une administration de leur choix… En ce temps-là les paysans roumains, tenanciers et corvéables, vivaient sur les grands domaines de la plaine dont les propriétaires, trop souvent, ne surveillaient pas eux-mêmes l’exploitation ; les montagnes étaient couvertes de forêts désertes. Le peuple des campagnes vivait ainsi misérable et somnolent. Mais Jassy et Bukarest avaient recueilli l’écho du mouvement de rénovation dont, vers la fin du xviiie siècle, les prélats roumains de Transylvanie s’étaient faits les initiateurs, au nom du grand passé latin.


Le réveil

Bukarest, en ce temps-là, était déjà une capitale ; elle avait, dit-on, 100.000 habitants, des théâtres, des journaux. C’était un îlot de culture occidentale au milieu de l’orient retardataire. L’influence française s’y était puissamment développée et l’amour de la France y devenait le symbole des aspirations nationales. La nouvelle de la Révolution de 1848 sonna comme un tocsin. Les nobles moldaves réclamèrent une constitution ; ceux de Valachie, plus expéditifs, organisèrent un gouvernement provisoire. Pour une fois, Turcs et Russes se trouvèrent d’accord ; les premiers marchèrent sur Bukarest et les seconds sur Jassy. Le traité de Balta-Liman (1849) conclu entre les envahisseurs consacra la défaite de l’insurrection. Mais, cinq années plus tard, l’armée française débarquait en Crimée et la question balkanique se trouvait portée au premier plan des préoccupations européennes. Le congrès de Paris (1856) eut à décider du sort des principautés ; il les plaça sous la garantie collective des puissances. Le sultan se contenterait d’un tribut annuel, seule épave de sa suzeraineté d’autan. Une partie de la Bessarabie fut restituée aux Moldaves. Quant à l’organisation intérieure, une commission européenne fut chargée d’en régler les détails.


L’union

Ici gisait la principale difficulté. Les Roumains voulaient vivre unis autant que possible ; Napoléon iii le voulait aussi. La Turquie et l’Autriche s’y opposaient. Des élections illégales ayant eu lieu en Moldavie sous la pression des commissaires turcs, l’empereur des Français dut intervenir énergiquement pour que ce scrutin fût annulé, puis encore pour soutenir les unionistes après que ceux-ci eurent été élus. Finalement il demeura entendu que les « principautés-unies de Moldavie et de Valachie » auraient chacune leur gouvernement distinct mais que ces gouvernements pourraient communiquer au moyen d’une commission permanente chargée des affaires communes. Quand on en fut là, les deux assemblées se mirent d’accord pour élire à Jassy et à Bukarest le même hospodar ; Alexandre Couza put de la sorte s’intituler prince de Roumanie et bientôt, la France aidant, le sultan lui reconnut ce titre ; un règlement organique compléta la fusion gouvernementale. Un État considérable existait désormais qui était loin certes de grouper toute la nation roumaine mais dont la formation en émancipait définitivement plus des deux tiers.


Alexandre ier

Couza ne fut point un souverain très respectueux des lois ; un conflit éclata promptement entre l’Assemblée et lui ; il le dénoua « à la Bonaparte » au moyen d’un coup d’État ratifié par plébiscite. Il eut bientôt toute l’aristocratie contre lui ; on complota sa chute ; des conjurés s’étant rendus maîtres de sa personne l’obligèrent à signer son abdication. Son règne de sept années n’en fut pas moins un des plus féconds dont les annales contemporaines fassent mention. Le déblayage nécessaire s’accomplit, rudement parfois mais en fin de compte de façon salutaire. Un code de lois fut introduit, le jury et l’état-civil institués, l’instruction organisée, un emprunt avantageux contracté et une église nationale établie. La réforme la plus critiquée fut l’expropriation d’une partie des terres seigneuriales ; elle rendit à la vérité 400.000 familles propriétaires mais ces paysans, inaccoutumés aux obligations nouvelles en face desquelles ils se trouvaient, devinrent rapidement la proie des usuriers ; résultat déplorable sans doute ; quel pays a su pourtant l’éviter ? En Russie aussi bien qu’aux États-Unis, l’émancipation a entraîné des désordres analogues. On en vient à se demander s’il est possible d’éviter aux émancipés la douloureuse épreuve de l’expérience personnelle à leur entrée dans la vie sociale[1].


Charles ier

Les Roumains, avec un sens politique remarquable, comprirent la nécessité d’une dynastie étrangère. Ils appelèrent au trône le prince Charles de Hohenzollern qui était, à la fois, le neveu du roi de Prusse et le cousin de Napoléon iii. L’Europe avait fait des objections à ce choix ; de son côté, le roi de Prusse se montrait favorable à l’acceptation de son neveu. L’empereur des Français intervint à nouveau et rendit par-là un service de plus à la nation roumaine. Charles ier en effet a été, de tous points, un souverain remarquable. Son prédécesseur avait déblayé ; il construisit. Secondé par la reine Élisabeth, l’exquise princesse dont les œuvres littéraires ont illustré par le monde le doux et poétique pseudonyme de Carmen Sylva, il a su faire de sa patrie d’adoption un État robuste et prospère auquel sont promises — on n’en saurait douter désormais — de hautes destinées. Ses sujets ont apporté à le comprendre et à le suivre une intelligence et une ténacité dignes de leur valeur ancestrale. Ils lui ont fourni des ministres et des parlements animés d’un patriotisme éclairé, capables à la fois de sagesse et d’audace. Avec leur chef Catargi les conservateurs restèrent six ans au pouvoir. Bratiano et les libéraux leur succédèrent. Puis vint le tour des « jeunes conservateurs » ou junimistes. Les questions graves, périlleuses ne manquèrent point. Il y eut à parfaire l’indépendance nationale en substituant à la principauté vassale un royaume libre ; la construction des chemins de fer fut entravée par une banqueroute retentissante du concessionnaire ; il fallut surmonter la crise intérieure de 1870 causée par la véhémence avec laquelle les Roumains prirent parti pour la France contre l’Allemagne — et la crise extérieure de 1877 provoquée par la guerre russo-turque. Le régime des tarifs prohibitifs et celui des traités de commerce s’opposèrent l’un à l’autre. Le scandaleux procès de Koloszvar et le traitement infligé aux Roumains de Transylvanie tendirent dangereusement les relations avec la monarchie austro-hongroise. On dut faire face enfin aux troubles antisémites et régler la question de la naturalisation des « étrangers non chrétiens » question qui avait provoqué l’intervention de l’Europe et l’hostilité marquée de l’Angleterre… Au travers de tout cela, il y avait le commerce à développer, les finances à consolider, l’armée à organiser.

Quarante ans ont passé et ces choses sont accomplies. La constitution de 1866, conçue sur le modèle belge, a fait preuve de vigueur et d’élasticité ; l’ordre de succession au trône est fixé. Les Roumains ont le droit d’être fiers de leur œuvre et d’envisager avec confiance l’avenir ouvert devant eux.


France et Roumanie

Ils aiment infiniment la France et lui gardent une profonde reconnaissance des services rendus mais — à quoi bon le nier ? ils se croient oubliés d’elle. La vérité est que certains malentendus, sur lesquels on n’a jamais cherché l’occasion de s’expliquer franchement, les ont desservis auprès de l’opinion française qui, à plusieurs reprises depuis trente ans, s’est montrée injuste à leur égard. Dernièrement pourtant un écrivain français ayant suggéré la fondation d’une association destinée à resserrer les liens traditionnels d’amitié entre les deux pays, cette simple suggestion a provoqué à Bukarest une grandiose manifestation de sympathie. Quatre vingts des citoyens les plus éminents et les plus en vue de la capitale ont aussitôt inscrit leurs noms au bas d’une formule chaleureuse d’adhésion. Ainsi est née la Ligue franco-roumaine qui se propose ce double but : développer les relations commerciales d’une part et fortifier, de l’autre, les rapports intellectuels — amener en un mot les Français à se porter vers la Roumanie tant avec leurs marchandises qu’avec leurs idées.

La France a un intérêt capital à reprendre aujourd’hui le plan d’Henri iii. Bien entendu, il le faut modifier conformément aux nécessités présentes ; il ne s’agit plus en effet d’un État protégé devant servir en orient de boulevard à la puissance française ; il s’agit d’une sœur émancipée, riche de pleines réalités et de belles espérances, à laquelle nous unissent les souvenirs et les sentiments issus de communes origines latines et qui, volontiers, travaillerait avec nous au développement pacifique de la civilisation française. Renoncer par inertie à un pareil avantage, en vérité ce serait folie.

  1. Pour donner une idée des difficultés qui surgissaient de toutes parts, il suffit de se rappeler l’affaire des couvents dédiés. C’étaient des établissements qui étaient arrivés à posséder la huitième partie du sol ; les anciens hospodars les avaient laissé se rattacher aux grands monastères grecs de l’Athos, du Sinaï, de Jérusalem ; ils en dépendaient et presque tous leurs revenus s’en allaient ainsi hors du pays. Une sécularisation générale, après de vaines négociations, mit fin à cet état de choses.