Rhétorique (trad. Ruelle)/Livre I/Chapitre 7

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Traduction par Charles-Émile Ruelle.
(p. 113-124).
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CHAPITRE VII[modifier]

Du bien préférable et du plus utile.

I. Maintenant, comme il arrive souvent que deux partis présentent une utilité reconnue, mais que l’on discute pour savoir celui qui en présente le plus, il faut parler du bien plus grand et de ce qui est plus utile.

II. Ce qui surpasse se compose d’une quantité égale et de quelque chose encore ; or ce qui est surpassé est contenu (dans ce qui surpasse). Une qualité ou une quantité plus grande l’est toujours par rapport à une autre plus petite. Grand et petit, beaucoup et peu sont des termes qui se rapportent à la grandeur de nombre d’objets. Ce qui surpasse est grand ; ce qui est en défaut est petit. Même rapport entre beaucoup et peu.

III. Donc, comme nous disons que le bien est la chose que nous devons adopter pour elle-même et non en vue d’une autre chose, et encore ce à quoi tendent tous les êtres[1], et ce que pourraient adopter tous les êtres doués d’intelligence et de sens, et la faculté d’accomplir et de conserver, ou encore la conséquence de cette faculté, et la chose qui détermine la fin de nos actes ; comme, d’autre part, la fin, c’est ce en vue de quoi s’accomplissent les autres actes ; que ce qui est bon pour tel individu est ce qui subit une action de cette nature par rapport à cet individu, il s’ensuit, nécessairement, que les quantités plus grandes que l’unité ou que les quantités moindres, comparaison faite de l’unité et de ces quantités moindres, ce sera un plus grand bien. En effet, ce bien surpasse ; or ce qui est contenu (dans le premier terme) est surpassé.

IV. Si le plus grand (individu d’une espèce) surpasse le plus grand individu (d’une autre espèce), tel individu (de la première espèce) surpassera tel autre (de la seconde) ; et (réciproquement), si tous les individus (d’une espèce surpassent) ceux (d’une autre), le plus grand (de l’une) surpassera le plus grand (de la seconde). Par exemple, si l’homme le plus grand est plus grand que la plus grande femme, les hommes, pris en masse, seront plus grands que les femmes ; et (réciproquement), si les hommes, pris en masse, sont plus grands que les femmes, l’homme le plus grand sera plus grand que la plus grande femme. En effet, les différences en plus des espèces sont dans le même rapport que les plus grands individus qu’elles comprennent.

V. (Il y a avantage), lorsque tel résultat est suivi d’un autre résultat, tandis que le parti contraire n’aurait pas cette conséquence. Or la conséquence se traduit par un résultat immédiat, ou ultérieur, ou possible ; car le profit à tirer de telle conséquence est contenu dans celui du premier résultat. La vie est le résultat immédiat de la santé, mais la santé n’est pas celui de la vie. La science est le résultat ultérieur de l’étude. Le vol est le résultat possible du sacrilège ; car l’auteur d’un sacrilège est capable de voler.

VI. Sont plus grandes les choses qui en surpassent une autre d’une quantité plus grande ; car, nécessairement, elles surpassent même la plus grande.

VII. Sont plus grandes aussi les choses qui produisent un plus grand bien ; car cela revient, nous l’avons vu, à dire qu’elles sont capables de produire un plus grand bien, et il en est de même de la chose dont la puissance productive est plus grande. Ainsi, du moment que la qualité d’être sain est un bien préférable et supérieur au plaisir, la santé est aussi un bien plus grand que le plaisir.

VIII. Ce qui est préférable en soi (est un bien plus grand) que ce qui ne l’est pas en soi. Par exemple, la force vaut mieux que ce qui donne la santé. Car ceci n’est pas préférable en soi, tandis que la force l’est, ce qui est, nous l’avons vu, le caractère du bien.

IX. (Il y a avantage), si telle chose est une fin, par rapport à telle autre qui n’en serait pas une. Car cette autre se fait en vue d’autre chose et la première pour elle-même ; par exemple, l’exercice gymnastique a pour fin le bon état du corps.

X. (Il y a avantage) dans ce qui a moins besoin de l’autre chose[2] ou de diverses autres choses ; car cela se suffit mieux à soi-même ; or on a moins besoin d’autre chose quand on n’a besoin que de choses moins importantes, ou plus faciles à obtenir.

XI. De même, lorsque telle chose ne peut exister sans telle autre, ou qu’il n’est pas possible qu’elle se produise sans cette autre, tandis que celle-ci peut avoir lieu sans la première. Or celle-ci se suffit mieux qui n’a pas besoin d’une autre, d’où l’on voit qu’elle est un plus grand bien.

XII. Lorsque telle chose est un principe et, que l’autre n’est pas un principe ; lorsque l’une est une cause et que l’autre n’est pas une cause, pour la même raison. Car, sans cause, il est impossible qu’une chose existe ou se produise ; et, deux principes étant donnés, c’est la chose dont le principe est supérieur qui est supérieure ; pareillement, deux causes étant données, c’est la chose qui provient de la cause supérieure qui est supérieure. Réciproquement, deux principes étant donnés, le principe de la plus grande chose est supérieur ; et deux causes étant données, c’est la cause de la chose supérieure qui est supérieure.

XIII. Il est donc évident, d’après ce qui précède, qu’une chose peut apparaître comme plus grande de l’une et de l’autre manière. En effet, si telle chose est un principe et que l’autre ne soit pas un principe, la première semblera supérieure ; et si telle chose n’est pas un principe, tandis que l’autre est un principe (elle semblera encore supérieure), car la fin est supérieure et le principe ne l’est pas. C’est ainsi que Léodamas[3], voulant porter une accusation contre Callistrate, dit que celui qui a conseillé une action fait plus de tort que celui qui l’exécute ; car l’action n’eût pas été accomplie si on ne l’avait pas conseillée. Et réciproquement, voulant porter une accusation contre Chabrias, il allègue que celui qui exécute fait plus de tort que celui qui conseille, car l’action n’aurait pas lieu s’il n’y avait pas eu quelqu’un pour agir, vu que l’action est la fin pour laquelle on délibère.

XIV. Ce qui est plus rare est préférable à ce qui est abondant : par exemple, l’or au fer, vu qu’il est d’un usage plus restreint ; car la possession en est préférable, l’acquisition en étant plus difficile. A un autre point de vue, ce qui abonde est préférable à ce qui est rare, parce que l’usage en est plus répandu. De là ce mot :

L’eau est ce qu’il y a de meilleur[4].

XV. Généralement parlant, ce qui est difficile a plus de valeur que ce qui est facile, car c’est plus rare ; et, à un autre point de vue, ce qui est facile vaut mieux que ce qui est difficile, car nous en disposons comme nous voulons.

XVI. Est plus grande aussi une chose dont le contraire est plus grand, ou dont la privation est plus sensible. Ce qui est vertu est plus grand que ce qui n’est pas vertu, et ce qui est vice plus grand que ce qui n’est pas vice. Car la vertu et le vice sont des fins, et ce qui n’est ni vice ni vertu n’est pas une fin.

XVII. Les choses dont les effets sont plus beaux ou plus laids sont aussi plus grandes. Les choses dont les bonnes ou mauvaises qualités ont une plus grande importance sont plus grandes elles-mêmes, puisque les effets sont comme les causes ou les principes, et que les causes et les principes sont comme leurs effets.

XVIII. De même les choses dont la différence en plus est préférable ou meilleure. Par exemple, la faculté de bien voir est préférable au sens de l’odorat ; en effet, celui de la vue a plus de prix que l’odorat. Il vaut mieux désirer d’avoir des amis que d’acquérir des richesses ; de sorte que la recherche des amis est préférable à la soif des richesses. Par contre, la surabondance des choses bonnes sera meilleure, et celle des choses honorables plus honorable.

XIX. Sont préférables les choses qui nous donnent des désirs plus honorables et meilleurs ; car les désirs ont la supériorité des choses qui en sont l’objet, et les désirs qu’excitent en nous des choses plus honorables ou meilleures sont aussi, pour la même raison, plus honorables et meilleurs.

XX. Sont préférables encore les choses dont la connaissance est plus honorable et plus importante, ainsi que les actions plus honorables et plus importantes. En effet, qui dit science dit vérité ; or chaque science prescrit ce qui lui appartient, et les sciences relatives aux choses plus importantes et plus honorables sont, pour la même raison, dans le même rapport avec ces choses.

XXI. Ce que jugeraient ou ce qu’auraient jugé être un plus grand bien les hommes de sens, ou le consentement unanime, ou le grand nombre, ou la majorité, ou les hommes les plus influents, ce doit être nécessairement cela, soit qu’ils en aient décidé ainsi d’une façon absolue, ou bien en raison de leur compétence personnelle. Ce critérium s’applique communément aussi aux autres questions [5]. Et en effet, la nature, la quantité, la qualité d’une chose donnée seront telles que le diront la science et le bon sens. Mais c’est des biens que nous avons entendu parler. Car nous avons défini le bien[6] ce que choisiraient tous les êtres qui seraient doués de sens. Il est donc évident que le mieux aussi sera ce que le bon sens déclarera préférable.

XXII. Le mieux est encore ce qui appartient aux meilleurs, soit d’une façon absolue, soit en tant que meilleurs ; par exemple, le courage inhérent à la force. C’est encore ce que choisirait un homme meilleur, soit absolument, soit en tant que meilleur ; par exemple, de subir une injustice plutôt que d’en faire une à autrui ; car c’est le parti que prendrait un homme plus juste.

XXIII. C’est aussi ce qui est plus agréable, à la différence de ce qui l’est moins ; car tous les êtres sont à la poursuite du plaisir et désirent la jouissance pour elle-même ; or, c’est dans ces termes qu’ont été définis le bien et la fin. Une chose est plus agréable, soit qu’elle coûte moins de peine, soit que le plaisir qu’elle cause dure plus longtemps.

XXIV. C’est ce qui est plus beau, à la différence de ce qui est moins beau ; car le beau est ou ce qui est agréable, ou ce qui est préférable en soi.

XXV. Les choses dont on veut plutôt être l’auteur ou pour soi-même ou pour ses amis, ce sont là aussi des biens plus grands, et celles auxquelles on est le moins porté, de plus grands maux.

XXVI. Les biens plus durables (valent mieux) que ceux d’une plus courte durée, et les biens plus assurés (valent mieux) que ceux qui le sont moins. En effet, l’avantage des premiers consiste dans l’usage prolongé qu’on en fait et celui des seconds dans la faculté d’en user à sa volonté, vu qu’il nous est plus loisible de disposer, au moment où nous le voulons, d’un bien qui nous est assuré.

XXVII. Il y a avantage lorsque les termes conjugués et les cas semblables[7] ont encore d’autres biens pour conséquence immédiate. Par exemple, s’il est mieux et plus noble d’agir avec bravoure qu’avec prudence, la bravoure est aussi préférable à la prudence, et il s’ensuit, pareillement, que le fait d’être brave vaut mieux que celui d’être prudent.

XXVIII. Ce que tout le monde choisit est préférable à ce que tout le monde s’abstient de choisir ; et ce que choisit la majorité à ce que choisit la minorité. En effet, nous l’avons vu[8], ce qui est recherché par tout le monde est un bien. Cela donc sera un plus grand bien dont la possession sera plus vivement désirée. Il en est de même de ce que désirent les gens qui produisent une contestation, ou les adversaires, ou les juges, ou ceux que ces derniers jugent. En effet, le premier cas a lieu lorsque l’opinion exprimée est générale, et le second lorsque cette opinion est celle de personnes autorisées et connaissant la question.

XXIX. Il y a un avantage tantôt dans tel bien plus grand auquel tout le monde participe, car il y a déshonneur à ne pas en être participant ; tantôt dans le bien auquel personne ne participe, ou qui n’a qu’un petit nombre de participants, car il est plus rare.

XXX. Sont plus grands aussi les biens plus dignes de louange, car ils sont plus nobles. De même les biens qui nous procurent plus d’honneur (car l’honneur qu’on nous fait est une sorte d’estimation de notre valeur). — et les choses dont les contraires donnent lieu à une peine plus sévère.

XXXI. Ajoutons-y ce qui est plus grand que des choses reconnues pour grandes ou paraissant telles. Or les choses que l’on divise en plusieurs parties paraissent plus grandes, car la différence en plus parait alors répartie sur un plus grand nombre d’objets. C’est ainsi que le Poète fait énumérer à la femme de Méléagre, qui veut persuader au héros d’aller au combat, tous les maux qui accablent les citoyens d’une ville prise d’assaut :

La population périt ; le feu réduit la cité en cendres ; L’ennemi emmène les enfants…[9]

On peut encore avantageusement rassembler et amplifier (les idées) comme le fait Épicharme, et cela dans le même but qui faisait diviser tout à l’heure, car de cette réunion résulte une amplification sensible, et par cet autre motif qu’on trouve là le principe et la source de grands effets.

XXXII. Comme ce qui est plus difficile et plus rare a plus de valeur, les circonstances, l’âge, les lieux, les temps, les ressources augmentent l’importance des choses. En effet, si tel fait se produit malgré des obstacles inhérents à nos moyens, à notre âge, à la rivalité de nos semblables, et cela de telle façon, ou dans tel cas ou dans tel temps, ce fait aura la portée des choses honorables, bonnes et justes, ou de leurs contraires. De là cette épigramme[10] sur un athlète vainqueur aux jeux olympiques :

Autrefois, j’avais sur les épaules un grossier bâton de portefaix, et je portais du poisson d’Argos à Tégée.

Iphicrate faisait son propre éloge quand il disait :

« Quels commencements a eus l’état actuel ![11] »

XXXIII. Ce qui vient de notre propre fonds a plus de valeur que ce qui est acquis, vu que c’est plus difficile à obtenir. Aussi le Poète a-t-il pu dire :

J’ai été mon propre maître[12].

XXXIV. Pareillement, la plus grande partie d’une chose qui est grande elle-même. Ainsi Périclès s’exprime en ces termes dans l’Oraison funèbre : « La jeunesse enlevée à la cité, c’est comme le printemps retranché de l’année. »

XXXV. Les choses utiles sont préférables dans un plus grand besoin, comme dans la vieillesse et les maladies ; entre deux choses, la meilleure est celle qui est le plus près de la fin proposée ; la chose utile pour telle personne en cause, plutôt que celle qui l’est absolument ; le possible vaut mieux que l’impossible, car le possible peut profiter à tel ou tel, et l’impossible, non sont préférables aussi les choses comprises dans la fin de la vie[13], car ce qui est une fin vaut mieux que ce qui n’est qu’un acheminement vers cette fin.

XXXVI. Ce qui tient à la réalité vaut mieux que ce qui tient à l’opinion. Définition de ce qui tient à l’opinion ; c’est ce que l’on ne serait pas disposé à faire si l’action devait rester ignorée. C’est pourquoi, aussi, on trouvera préférable de recevoir un avantage plutôt que de le procurer, car on sera disposé à recevoir cet avantage, dût-il être reçu en secret, tandis qu’on ne semblerait guère disposé à procurer un avantage dans ces conditions.

XXXVII. Les choses dont on veut l’existence réelle valent mieux que celles auxquelles on ne demande que l’apparence. De là le proverbe : « C’est peu de chose que la justice, » vu que l’on tient plus à paraître juste qu’à l’être ; mais il n’en est pas ainsi de la santé.

XXXVIII. De même une chose plus utile à plusieurs fins, comme ce qui l’est à la fois pour vivre et pour vivre heureux, pour le plaisir et pour les belles actions. C’est ce qui donne à la richesse et à la santé l’apparence d’être les plus grands biens, car ces deux avantages comprennent tous les autres.

XXXIX. De même encore ce qui se fait en même temps, avec moins de peine et avec plaisir ; car il y a là deux choses plutôt qu’une seule, en ce sens que le plaisir est un bien, et l’absence de peine en est un autre.

XL. Deux choses étant données et s’ajoutant à une même quantité, ce qui est préférable, c’est celle qui rend la somme plus grande. Ce sont encore les choses dont l’existence n’est pas cachée, plutôt que celles dont l’existence est cachée, car les premières sont dans le sens de la vérité. Aussi la richesse réelle est-elle, évidemment, un bien supérieur à la richesse apparente.

XLI. C’est ce qui nous est cher, tantôt isolément, tantôt avec autre chose. Aussi la peine infligée n’est-elle pas de même degré lorsque celui à qui l’on a crevé un œil était borgne, et lorsqu’il avait ses deux yeux. Car on a enlevé au premier ce qui lui était particulièrement cher. Tels sont, à peu près, tous les éléments auxquels on doit emprunter les preuves, pour exhorter comme pour dissuader.

  1. Cp. chap. VI, § 2.
  2. Il s’agit toujours de deux choses, de deux parties, de deux faits, bons l’un et l’autre, mis en parallèle afin que l’on puisse opter (προαρεῖσθαι).
  3. Orateur athénien, disciple d’Isocrate et maître d’Eschine. — Xénophon parle de Callistrate (Hellen., liv. VI).
  4. Pindare, Pyth., I, 1.
  5. Aux questions autres que celles du bien, ou plutôt du mieux.
  6. Chap. VI, § 2.
  7. Cp. Topiques, III, 3, p. 118 a, 34.
  8. Début du chap. V.
  9. Homère, Il., IX, 592. La citation faite par Aristote contient plusieurs variantes qui auraient mérité d’être prises en considération par les éditeurs de l’Iliade.
  10. Cette épigramme est rapportée par Eustathe, p. 1761 de son Commentaire sur Homère.
  11. Cette parole d’Iphicrate reparaît plus loin (chap, IX, 31), sous une forme plus complète : ἐξ οἵων εἰς οἷα.
  12. Hom., Od., XXII, 347. C’est Phémius qui parle.
  13. Le bonheur.