Rig Véda ou Livre des hymnes/Préface

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Traduction par Alexandre Langlois.
Bibliothèque Internationale Universelle (p. 3-17).

PRÉFACE



Un des principaux devoirs de notre époque est de résumer et de coordonner les travaux considérables que lui a légués le génie des découvertes, dans la science comme dans l’histoire. Grâce à quelques hommes supérieurement doués, poëtes et philologues à la fois, l’Orient nous a ouvert les trésors de sa pensée, et nous a permis de jeter, en arrière, un coup d’œil d’une portée qui n’avait jamais été atteinte. L’étude régularisée du sanscrit, du zend, du copte et du groupe des langues sémitiques a reculé les bornes de l’histoire, ou plutôt a éclairé et peuplé des espaces qu’on croyait obscurs et vides. De même que des voyageurs intelligents et hardis ont rencontré des tribus nombreuses, agricoles ou pastorales, au centre de l’Arabie qu’on désignait jadis comme une contrée improductive et désolée, et nous ont révélé le Nedjed, cet oasis prolongé entre deux déserts ; de même des nations qu’on croyait perdues dans les âges, sans annales, sans poésie, presque sans langue, ont émergé tout à coup avec leur antiquité fabuleuse, leurs légendes innombrables, leurs poëmes magnifiques, leurs efforts miraculeux dans le développement de l’intelligence et de la civilisation. L’histoire change d’aspect, et l’esprit de l’homme s’agrandit dans le passé. Il est temps de modifier l’enseignement général, et de vulgariser au profit de tous ces documents précieux qui rendent à nos premiers ancêtres leur place distincte et leur gloire littéraire. La publication importante qui s’entreprend, répond à ce besoin nouveau.

On sait que pour les Romains il n’existait au monde qu’une cité, Rome, et des barbares conquis ou à conquérir. Les Grecs, sauf quelques annalistes et quelques philosophes, montraient contre l’Asie un antagonisme persévérant. Les Hébreux s’étaient isolés dans l’aversion de leurs contemporains polythéistes. Les Égyptiens eux-mêmes n’estimaient que leurs propres mœurs, et les traditions sévères et grandioses qui relataient les vicissitudes de leur empire. Tous les peuples antiques, y compris les Indiens, se méfiaient de l’étranger, et le traitaient en ennemi. Ce n’est que dans des temps relativement modernes, ce n’est surtout que d’après l’influence extensive du christianisme, qu’on voyagea au loin, qu’on s’enquit des mœurs, et qu’on apprit les langues des pays, inconnus. De là ces études entreprises d’abord au nom de la religion, continuées ensuite au nom de la science. Alors seulement on songea à ces histoires universelles qui ne dédaignent aucun peuple, et portent une lumière investigatrice sur toutes les races et sur tout leur passé. L’érudition a hérité de ces travaux, et les a poussés plus profondément encore. Les progrès des Indianistes sont même tellement considérables qu’il semble utile de les résumer pour les propager, et pour en tirer une instruction qui changera peut-être un jour le rang des nations. Désormais les Aryas et les Chinois disputeront en valeur et en célébrités de toutes sortes avec les Égyptiens et les Hébreux, et nous trouverons entre-eux des rapports secrets qui expliquent leur origine et agrandissent leur mission. L’Arabe sous sa tente, le Babylonien dans ses murs de briques, le Phénicien sur ses navires, l’Iduméen sur ses chameaux ont vécu sous l’œil de Dieu, aussi bien que les prêtres du Sapta-Sindhou, les conquérants de l’Indoustan, les colonisateurs de l’Iran, et les fertilisateurs des vastes deltas de l’extrême Orient.

Tous les anciens ont été poétiques dans l’expression de leurs idées, et quand ils n’ont pas manié le poinçon des fils de Cham, le kalem des fils de Sem, ou le pinceau des fils de Japhet, c’est avec la truelle, l’équerre et le ciseau qu’ils ont marqué leur passage sur la terre. Voyez ces montagnes de briques qui témoignent de la puissance ingénieuse de Babylone, ces sculptures colossales de Nimroud et de Khorsabad, et ces monuments magnifiques que les déserts de l’Égypte et de la Nubie nous offrent comme des miracles d’exécution. Partout l’homme a chanté la majesté de Dieu et la grandeur de la nature sur la pierre, sur la brique, sur le marbre comme sur le papyrus, et son sentiment primordial a été l’admiration, son rêve l’extase, son langage la poésie.

Voir et admirer sont synonymes chez les groupes primitifs ; le soleil suffit à leur admiration, et son absence les terrifie tout d’abord, de même que son retour les rassure. La nature leur explique le créateur, ou plutôt la parole divine vibre en eux comme les cordes de la lyre après le toucher de l’artiste. Or, il est naturel de ne croire d’abord qu’à un dieu unique, car l’unité fait l’omnipotence, et l’esprit ne s’adresse volontiers qu’à un seul maître. Plus tard, l’homme qui ne développe son intelligence qu’en cherchant à se rendre compte des phénomènes de la création, rencontre des forces diverses et y veut reconnaître des attributs divins, constate des contradictions violentes, et se persuade qu’elles sont dues à une puissance rivale. De là les premières erreurs, les premières dérogations à la logique primitive, c’est-à-dire la dualité adéquate du bien et du mal.

Pour bien comprendre les religions, véritable origine de la pensée, il faut en simplifier l’étude, rechercher le principe de tous les cultes jusque dans les erreurs relativement les plus modernes, dégager le fond des formes surchargées qui l’entourent, et alors, dans le naturalisme védique, on retrouvera Agni, le lumineux, dans ce peuple d’âmes célestes qui caractérise les cultes zoroastriens, Zervan-Ackéren, l’infini, dans le sabéisme des Chaldéens Bel, le dominateur des astres, dans la foule des triades égyptiennes, Ammon, le père des dieux et des hommes, dans le polythéisme assyrien, le Dieu que personne ne blesse, dans le Tien des Chinois, le maître du ciel, dans le Nirvana bouddhique l’unité absorbante, dans Lao-Tseu, l’appétit de Dieu, dans Socrate, sa démonstration, dans Platon, son rêve. Cette constatation divine, cette prescience de la vérité qui n’est qu’un souvenir des âmes les mieux douées, confiance chez les plus faibles, inspiration du génie chez les plus forts, ces mystères de l’esprit en gestation d’une idée fécondante, voilà la grande et glorieuse conséquence de l’étude approfondie de l’antiquité.

Mais que de desiderata renferme la science historique, puisque nous ne savons rien sur ces mystérieux Pélasges, qui n’ont laissé sur leurs traces que des amas de terre et de pierres, des tombeaux et des murailles ; rien sur ces nobles Étrusques, dont un conquérant, aussi absolu que dédaigneux a effacé l’empire sans pouvoir pulvériser l’industrie, et dont l’art, relativement avancé et naïvement élégant, a surgi un jour de la terre, sa fidèle gardienne, comme une protestation contre les destructeurs de sa civilisation ; rien sur les Himyarites, ces premiers agriculteurs de l’Yémen, que les fils d’Ismaël ont vaincus et remplacés ; rien sur les Adites, de la race de Kousch, qui furent les premiers despotes de la Chaldée ; presque rien sur les Phéniciens, ces premiers navigateurs de la Méditerranée, ces premiers colonisateurs de ses rivages. Et les Finnois, qui nous ont laissé un poëme, sans nous laisser une histoire ; et les Atlantes, ces habitants d’une île immense, sombrée entre l’Afrique barbare et l’Amérique inconnue ; et les Ibériens ou les Proto-Espagnols, qu’on dirait autochtones, tant ils s’enfoncent dans les siècles ; et, de l’autre côté de l’Atlantique, ces premiers conquérants du Mexique, venus du nord de l’Asie, en contournant les rivages rigides du pôle arctique, et tels que les rappelle une curieuse représentation, conservée à Mexico, pages naïves d’une légende immémoriale ; et tant de nations ou au moins de tribus énoncées dans l’énumération si précieuse de la Bible ; et ces barbares enfin, dont l’histoire ne constate que les irruptions, les massacres, les incendies, les pillages, les Nubiens de l’Afrique, les Touraniens de l’Asie, ces ennemis éternels de l’Égypte et de l’Inde, et leurs fils, les Scythes, et les Parthes, leurs petits-fils ; et les peuples de Mosoch, de Gog, de Magog, de Thubal, dont il ne reste qu’un nom sans mémoire, dont pas un écho ne répète une syllabe de la langue ; ne sont-ils pas tous à jamais perdus, si l’on ne trouve un jour quelque mention de leurs actes dans des légendes encore ignorées ? L’histoire n’a-t-elle pas là une grande page blanche qu’il n’appartient qu’à la science moderne de remplir peu à peu, en éclairant l’avenir avec les lueurs du passé ?

C’est incontestablement à l’Orient qu’appartient l’honneur d’avoir commencé l’œuvre du perfectionnement humain. Tout s’y trouve, depuis les premières formules religieuses, jusqu’aux premières évolutions des sciences, des lettres et des arts. Dans les productions intellectuelles de ces vastes contrées, il y a plus qu’une augmentation du savoir général, il y a la révélation d’une loi providentielle, à laquelle tous les peuples ont obéi sans la connaître. Tandis que l’Indou, à la vive imagination, aux tendances métaphysiques, ébauchait presque tous les systèmes de religion et de philosophie, le Chinois patient, laborieux, pratique, développait les sciences morales et les appliquait à l’individu, à la famille, au gouvernement. L’Hébreu, isolé dans ses pérégrinations et dans ses luttes, et persévérant jusqu’à l’héroïsme, proclamait et maintenait la plus sublime des conceptions, le monothéisme pur, tandis que le sévère Iranien affirmait la responsabilité humaine, par le dogme de la résurrection. Le grave Égyptien démontrait, par ses monuments éternels, ce que peuvent la volonté et le génie de l’homme contre les efforts du temps, et par ses prêtres savants, ce que peut un sacerdoce intelligent sur la civilisation d’un pays ; de son côté, l’audacieux Chaldéen préparait les voies du ciel à la science astronomique et l’industrieux Phénicien colportait, sur ses navires, la civilisation asiatique le long du bassin de la Méditerranée, et jusqu’à la mer du Nord. Le Grec, aimé du soleil et des muses, transformait l’art et la poésie des orientaux, en les idéalisant, et la philosophie, en lui imprimant un nouvel essor. Le Romain, au contraire, esprit positif et généralisateur, plus logique que le Chinois, presque aussi tenace que l’Hébreu, organisait les sciences politiques par son art de gouverner et par sa codification des lois.

De ces produits multiples et différents de l’intelligence, se complétant l’un l’autre, convergeant tous vers un même point, le progrès de l’humanité, ressort pour nous, la démonstration d’une œuvre d’ensemble, d’un but commun, dont la diversité des nations, leur antagonisme même, et les modifications successives qu’elles ont éprouvées, ne font que confirmer l’évidence. Et si, de ces pays lointains et de ces temps reculés nous descendons jusqu’à nos jours, nous trouvons la même démonstration et la même confirmation dans toutes les contrées et à toutes les époques. L’Italie, poétique et généralisatrice, par ses origines greco-romaines, se fait l’intelligente auxiliaire de la renaissance des lettres et des arts ; l’Allemagne, presque aussi mystique que les Aryas primitifs, douée en même temps et de l’instinct de la recherche, et du besoin d’approfondir chaque idée, suscite la réforme religieuse, que nous considérons ici dans son résultat purement scientifique, et ouvre de nouvelles issues à la philosophie et à la science du droit ; l’Angleterre, aussi industrieuse que les Phéniciens, aussi positive que les Romains, étend le domaine des applications utiles ; la France, enfin, avec sa facilité étonnante de compréhension et d’assimilation, vulgarise au bénéfice du monde entier l’œuvre de tous. De même que pour le blé, l’agriculteur trace le sillon, sème le grain, coupe l’épi mûr, le bat et le passe au crible, de même les semailles et la récolte des idées ont exigé les travaux variés et multiples de tous les peuples, ouvriers providentiels, chargé chacun d’une tâche spéciale, d’après ses aptitudes différentes.

Mais l’ouvrier n’a eu pendant longtemps aucune conscience de son œuvre. Chaque nation a cru qu’il y avait exclusivement en elle la force de vivre, le droit de contraindre, et la sève pour féconder. Ce n’est qu’aujourd’hui, après l’éclosion des idées internationales chez presque tous les peuples, que nous pouvons entrevoir dans les produits de l’intelligence à travers les siècles, non-seulement une œuvre d’ensemble, mais de continuité, démontrée par des foyers, au rayonnement progressif, aux périodes régulières formant cycle, le développant, se complétant les uns par les autres, et ne s’éteignant qu’après avoir allumé ailleurs un plus vaste foyer.

L’Orient, nous l’avons dit, enfante la civilisation, que les Phéniciens apportent en Grèce, et les Grecs à Rome. Au moment où la Grèce perdait, sous Alexandre, sa force productive avec la liberté, Rome, exclusivement politique et conquérante, n’avait aucune des aptitudes nécessaires à conserver et à développer les traditions orientales. Il fallait qu’un autre foyer vint luire quelque part. Alors, sur une langue de terre presque inhabitée, entre la Méditerranée et le lac Maréotis, fut bâtie Alexandrie, au moment où son fondateur, par ses conquêtes en Asie, lui ouvrait des contrées mystérieuses et immenses, dont elle était destinée à conserver les traditions intellectuelles, par une double fusion d’idées, entre l’Orient et la Grèce d’abord, entre le monde ancien et le monde nouveau ensuite.

Le monde nouveau date de l’avénement du christianisme. À l’époque où Jésus-Christ parut, l’Asie, déjà vaincue par une poignée d’hommes sous Alexandre, ne possédait plus d’éléments utiles à la civilisation générale : la Grèce, atteinte dans sa fécondité par la suppression de ses libertés, atteinte dans sa vie par la mort de Philopœmen, le dernier de ses héros, ne devait plus s’attendre qu’à être ensevelie, avec ses dieux, sous l’amère et dissolvante ironie de Lucien. Alexandrie, asile de l’intelligence proscrite ou comprimée, ne pouvait avoir d’autre génie que le génie de la conservation, et se trouvait ainsi destituée de toute initiative ; le reste se partageait entre Rome et les peuples qu’on appelait Barbares. Mais Rome n’avait plus de vitalité et l’avenir lui échappait. Les Gracques avaient vainement essayé une transformation sociale à l’intérieur ; César avait vainement imaginé une transformation sociale à l’extérieur ; l’oligarchie romaine, conséquente avec ses intérêts de caste, et avec l’esprit positif de son pays, supprimait les rêveurs par la roche Tarpéienne ou par le poignard. La matière dominait l’esprit, la force s’imposait au droit. Auguste, qui, selon nous, a donné improprement son nom à la plus belle période de la littérature latine, ajoutait la ruse à la force. L’âme romaine n’était plus à Rome, parce que sa raison d’être providentielle avait cessé d’exister. Les descendants de ces vieux Quirites, qui avaient cru à l’enlèvement de Romulus par leurs dieux, ne croyaient plus en eux-mêmes. La dissolution du monde ancien, sans être évidente, était complète, universelle, malgré son pouvoir encore très-grand et son prestige encore intact. C’est alors que du fond de la Judée, soumise à ces mêmes Romains auxquels l’initiative venait de manquer, apparaissait l’astre du monde nouveau.

Croyances, lois, mœurs, le christianisme renouvelle tout. Il franchit, dès sa naissance, des barrières qu’on croyait insurmontables, les rivalités des classes et des races ; il appelle les hommes frères, et les déclare égaux ; il leur dit qu’il y a un seul Dieu, une âme immortelle et responsable, que les fautes sont inhérentes à la nature humaine, et que le pardon n’attend que le repentir. Il proclame devant tous la vie de l’esprit et son triomphe sur la matière ; il nous apprend que la haine tue, et que l’amour féconde, et il nous convie, après avoir accompli notre tâche commune de labeur, aux béatitudes d’une vie éternelle. Douce religion, qui se base sur le dévouement sublime de son fondateur ; douce philosophie, qui s’annexe, en les divinisant, le spiritualisme grec par Platon et les traditions orientales par les Alexandrins.

Au moment où Constantin fermait la période de lutte, pour inaugurer la période dogmatique du christianisme, Rome était encore debout avec ses temples aux mille dieux, avec ses aigles victorieuses. Telle qu’elle était, Rome ne pouvait pas comprendre le christianisme, et l’instinct de sa conservation devait lui commander les plus violentes répressions contre ce formidable ennemi. Il fallait donc des peuples jeunes, des natures neuves et promptes à s’émouvoir, pour accomplir la ruine du pouvoir romain et assurer le triomphe de la nouvelle civilisation. C’est pourquoi des multitudes innombrables, différentes de race, de mœurs, de langage, s’ébranlèrent tout à coup et en même temps, comme si l’on avait pu leur donner un mot d’ordre, et marchèrent, des quatre coins du monde, se heurtant et s’entre-choquant entre elles, à la destruction de la ville fatale. La lutte fut longue entre les deux mondes, elle dura plusieurs siècles, et les villes incendiées, les campagnes ravagées, les hommes égorgés ou réduits en esclavage, les œuvres de la pensée dispersées ou détruites, presque toutes les traditions, presque tous les souvenirs d’une grande civilisation noyés dans le sang ou anéantis dans l’ignorance, tels furent les résultats apparents de cette immense conflagration.

Mais les résultats réels furent, du côté des Romains, la jeunesse rendue à la race latine, prématurément vieillie par l’abus de la force, fatalement corrompue par les excès de la conquête ; du côté des Barbares, l’universalisation de la foi chrétienne, et par elle la révélation d’une haute et généreuse morale, l’adoucissement des mœurs, et l’éclosion d’un spiritualisme d’où devait émaner la régénération du monde ; des deux côtés, comme résultat politique, l’adoption de la commune romaine, dont le souvenir avait été maintenu au milieu de la plus violente décentralisation, et dont le développement devait résulter de l’exagération même du despotisme féodal. Il est une loi providentielle qui impose au vainqueur la civilisation du vaincu, de même qu’elle permet aux forces de renouvellement de dominer tous les esprits et, à un moment donné, de diriger toutes les volontés : le droit romain fut donc adopté, d’une façon plus ou moins intelligente, par les hommes du Nord, et le christianisme devint le maître des vainqueurs et le défenseur des vaincus.

En ne considérant cette foi nouvelle que du point de vue de son action historique, on trouve qu’elle contenait tous les éléments d’un grand progrès assuré à l’avenir ; mais la chaîne de continuité du passé était inévitablement destinée à se briser, car le christianisme ne pouvait, en tant que manifestation humaine, et dans la période de son organisation, nous ne disons pas chercher, mais seulement admettre aucun autre levier de progrès en dehors de lui. Eh bien ! c’est à ce moment même qu’un grand homme surgissait en Arabie, Mahomet, reliant entre elles, par le monothéisme, de nombreuses tribus éparses, ennemies les unes des autres, et créant, sans le savoir, un nouveau foyer de civilisation. Ainsi, quand bouillonnaient dans cette fournaise ardente, qu’on appelle le moyen âge, les divers éléments destinés, par leur fusion, à constituer de nouvelles nations dans notre Occident, quand de nouvelles langues commençaient à se former, quand l’ouvrier et l’agriculteur, pour se mettre à l’abri des violences du seigneur du château, bâtissaient des bourgades et des villes, lorsque enfin l’état social de l’Europe s’organisait progressivement, les Arabes, en envahissant l’Espagne, nous rapportaient une partie des documents de la civilisation grecque, et réveillaient nos imaginations par le charme de leur poésie orientale. Les Arabes ont été pour nous ce que les Phéniciens ont été pour les Grecs, ce que les Alexandrins ont été pour les chrétiens. Seulement, tandis que les Phéniciens transmettaient la civilisation orientale par le commerce, et les Alexandrins la civilisation greco-orientale par l’asile accordé à la science, les Arabes nous ont transmis la civilisation greco-alexandrine par la conquête. Leur œuvre providentielle commence à l’invasion de l’Espagne, se continue avec les croisades, et ne finit vraiment qu’à la prise de Constantinople, époque où les savants grecs, bannis de leur patrie adoptive, allaient apporter eux-mêmes en Italie les matériaux nécessaires pour compléter la renaissance en Occident.

Si nous ne nous trompons pas sur l’action et sur l’importance des foyers civilisateurs que nous venons d’indiquer, nous croyons être aussi dans le vrai en disant qu’il y a des périodes régulières dans chaque foyer. En effet, dans l’Asie orientale, chez la race Aryenne, chez les races chamitiques ou sémitiques, chez les Grecs, chez les Latins, au point de départ de la pensée, on trouve une seule force agissante, le sentiment religieux, une seule expression de l’intelligence, la poésie lyrique. Ces poésies spontanées, transmises oralement de génération en génération pendant plusieurs siècles, conservées par le sacerdoce indou et persan, comme le Rig-Véda et les Gathas ; consacrées par la foi, comme les bénédictions d’Isaac et de Jacob, chez les Hébreux ; inspirées par le gouvernement religieux et politique chez les Égyptiens, comme leurs chants de triomphe, et les hymnes des Rituels ; essentiellement monarchiques, comme les plus anciennes odes du Chi-kîng chinois ; quelquefois détruites par le temps, comme les hymnes orphiques des Grecs, dont nous ne possédons rien d’authentique, et comme les chants arvals et saliens des Latins, dont il ne nous reste que des fragments ; ces poésies naïves, ces invocations, ces hymnes, actions de grâces ou prières, ces chants populaires, ces manifestations d’un monde encore jeune, d’une pensée encore vierge, auxquels le printemps donne toute sa sève, et la foi toute sa force, constituent, selon nous, la période primitive de l’intelligence.

Ensuite, le culte s’établit, et fixe les tribus sur le sol, où elles s’assemblent et commencent à se développer ; la lutte du pouvoir surgit entre le prêtre et le guerrier ; peu importe qui aura la victoire, le pacte social en est la conséquence naturelle. Le prêtre demande des armes à la foi, en organisant sa cosmologie et sa théogonie ; s’il est vainqueur, le pacte social sera théocratique. Le guerrier demande des armes aux intérêts civils, en organisant l’État par des compromis avec les chefs qui se joignent à lui ; s’il est vainqueur, le pacte social sera politique. Il arrive parfois qu’un sacerdoce intelligent, plutôt que de combattre le pouvoir politique, vient en aide à son organisation par une alliance qui assure sa suprématie morale ; si cette alliance a lieu, le pacte social sera mixte. Le peuple, à l’imagination impressionnable, suit les uns et les autres, et voit des prodiges dans les actions et les événements les plus naturels. De là les codes sacrés, les législations nationales, les légendes épiques. La victoire de la théocratie obscurcit les premières lueurs de l’unité dogmatique, qui s’achemine à travers mille subtilités vers le mysticisme, et produit les Oupanichads, et les Brahmanas dans l’Inde ; la victoire du pouvoir civil efface ou fractionne l’unité dogmatique, et produit le Chou-king en Chine, et les rêveries ingénieuses du polythéisme greco-romain ; la fusion des deux forces, des deux idées dirigeantes maintient l’unité dogmatique au profit du pouvoir politique, et produit les Triades locales des Égyptiens. Dans les trois cas, la philosophie commence à poindre à travers la théologie, mais elle n’est encore qu’à l’état de conception primordiale. Les législations, théocratiques dans l’Inde, comme les Lois de Manou ; politiques, sous un formalisme excessif, dans l’empire absolu de la Chine, comme le Tchéou-li ; mixtes, c’est-à-dire mêlant le sacerdoce à la magistrature, comme les lois hébraïques ; faisant un tribunal du temple ou demandant, en dernier ressort, le jugement aux oracles, comme les lois égyptiennes ; parfois violentes, chez les Grecs, poussés à la licence par un sentiment exubérant de liberté, comme les lois de Lycurgue, de Zaleucus, de Dracon, et même de Solon ; ou concises par le nombre et par la forme, et terribles par leur concision même, comme les douze tables chez les Romains, dont la jalousie oligarchique soupçonne des ennemis partout, les législations, disons-nous, suivent le même chemin que les codes sacrés.

Les légendes épiques complètent le mouvement. Elles sont théocratiques dans l’Inde, comme le Ramâyâna, et le Mahâbhârata ; mixtes en Égypte, comme le poëme de Pentaour, monument d’une haute importance, parce qu’il détermine d’une manière évidente le moment où la forme lyrique, expression individuelle, cède le pas à la forme épique, expression collective ; héroïques en Grèce, comme l’Iliade et l’Odyssée ; historiques à Rome, comme les Annales d’Ennius, et la Guerre punique de Nevius. Cette période, dans laquelle le dogme se fixe, le pacte social s’établit, et l’expression poétique devient collective, constitue, selon nous, la période d’organisation de l’intelligence.

Plus tard de grands changements surviennent dans l’État, soit par une réforme religieuse, comme dans l’Inde et la Perse ; soit par la constitution de l’unité nationale, comme dans l’Égypte ; soit par une nouvelle organisation politique, comme chez les Hébreux ; soit par le triomphe de la liberté, comme en Grèce ; soit par de grandes conquêtes territoriales, comme à Rome ; soit, en dehors de la politique et de la religion, par les sciences positives ou morales, comme en Chine. À ce moment la nation a la conscience d’une énergie nouvelle, elle est active, féconde au dedans, redoutée au dehors. Le commerce et l’industrie se développent, les arts se perfectionnent, la philosophie domine les autres sciences qu’elle a fait naître, et Kapila, Patandjali, paraissent dans l’Inde ; Salomon, chez les Hébreux ; Lâo-Tseu, Confucius chez les Chinois ; Socrate, Platon, Aristote, en Grèce ; Lucrèce et Cicéron à Rome. La religion elle-même incline vers la philosophie dans la réforme de Çakya-Mouni et de Zoroastre. L’éloquence politique et le théâtre brillent dans la littérature, à laquelle ils donnent, par l’effet de l’idée et de sa vivante représentation, une double force. De grands noms surgissent en Grèce et à Rome, dans l’éloquence politique, Periclès, Eschine, Démosthène, Caïns Gracchus, Hortensius, Cicéron ; de grands noms dans le théâtre, Eschyle, Sophocle, Euripide, Aristophane, Accius, Plante, Térence. L’histoire s’élabore, chez les Grecs, avec Hérodote ; chez les Latins avec Tite-Live ; et elle se prépare à sortir de la littérature pour entrer dans les sciences sociales, avec Thucydide et Xénophon en Grèce, César et Salluste à Rome. La poésie lyrique, si elle n’a pu conserver l’enthousiasme et l’abondance des temps primitifs, a gagné en art, en prestige, en ampleur avec Pindare, et s’est alliée à la philosophie avec Horace. L’épopée est devenue littéraire avec Virgile. La sève monte dans toutes les branches de la vie nationale ; rien ne reste inerte, rien n’est infécond ; il y a floraison, épanouissement, fructification ; c’est, à notre avis, la période d’expansion de l’intelligence.

Plus tard enfin, ou la réforme religieuse, qui contenait des éléments de progrès, a été vaincue, comme le bouddhisme dans l’Inde, absorbée et défigurée comme le mazdéisme en Perse ; ou la défense de l’unité nationale, plusieurs fois brisée, est devenue impossible par l’extinction de toute force organisatrice, comme en Égypte ; ou la scission de l’unité politique a ouvert le pays à tout envahisseur, comme chez les Hébreux ; ou la liberté a péri au milieu de la discorde dissolvante des partis, comme en Grèce ; ou les conquêtes, par lesquelles on avait étendu le territoire national, sont devenues une arme destructive pour les conquérants eux-mêmes, comme à Rome ; ou la dissolution politique a empiété sur le savoir et l’a nivelé, avec le reste, comme en Chine ; la dernière heure a sonné, peu importe comment, jusqu’à une renaissance plus ou moins retardée, pour chacun de ces peuples. La sève s’arrête ; l’arbre n’a plus de vie, ses fleurs s’étiolent, ses branches se sèchent, la philosophie est sans école, les sciences sont sans interprètes ; la poésie lyrique n’a plus ni spontanéité, ni vigueur, parce qu’elle n’est plus inspirée par de hauts sentiments personnels ; l’épopée populaire des périodes d’organisation, suivie de l’épopée littéraire des périodes d’expansion, devient froide ou déclamatoire parce qu’elle ne répond plus à de hauts sentiments de collectivité. Le théâtre se ferme ou s’avilit ; le genre didactique domine seul par la satire âpre et mordante ; il n’y a plus de goût, il n’y a plus de moralité, il n’y a plus d’idées ; aussi écrit-on beaucoup, moralise-t-on beaucoup, sans pouvoir autre chose que commenter les idées du passé. Quelques âmes généreuses protestent comme Plutarque, comme Tacite, elles n’en font que mieux connaître la profonde misère de leur époque. Alors les grammairiens paraissent pour sauver la langue, levier d’un renouvellement à venir. Nous sommes arrivés à la période de décadence ; mais ne redoutons pas ce mot, il n’exprime qu’une transition.

À proprement parler, il n’y a point de décadence : l’idée, plus forte que le fait, survit dans les ruines ; la civilisation, plus vivace que les nationalités, passe de l’une à l’autre au bénéfice du genre humain. Ce que nous avons établi plus haut : ces temps primitifs, ces organisations laborieuses, ces épanouissements plus ou moins lumineux, ces décadences temporaire ne sont, à vrai dire, que les quatre périodes de la nature, les quatre périodes de la vie humaine. Mais comme l’hiver n’est pas la fin des saisons, comme la vieillesse et la mort ne sont pas la fin de la vie, de même la décadence n’est pas la fin de la civilisation d’un pays, car elle est relative, et non pas absolue, elle s’opère toujours à l’avantage de la civilisation universelle ; elle ouvre à chaque modification, un plus grand foyer de rayonnement, et doit être suivie tôt ou tard d’une renaissance. Chaque nation a été, tour à tour, dans l’ancien comme dans le nouveau monde, le centre d’un mouvement partiel ou d’un mouvement général. Seulement, en ce qui regarde l’ancien monde, l’absence d’une chronologie certaine, et le nombre restreint des documents connus ne permet pas de saisir les influences relatives d’un pays sur un autre, au fur et à mesure qu’elles se sont exercées ; et l’on ne peut considérer les produits de la pensée orientale que par groupes d’ensemble et par pays. Avec le nouveau monde, les différents mouvements intellectuels se dessinent beaucoup plus nettement, et il est facile d’y voir, non-seulement des influences réciproques, directes ou indirectes, mais aussi les phases diverses et multipliées de ces influences. Dans les deux mondes, même continuité de foyers, mêmes évolutions de périodes, tel est le phénomène providentiel qu’il nous reste à constater.

La période primitive du christianisme présente deux phases distinctes, de Jésus-Christ à saint Justin, et de saint Justin à l’édit de Constantin. Pas de poésie écrite d’abord, mais une sublime poésie d’action, dans la foi, dans l’abnégation, dans le dévouement jusqu’au martyre. Au sacrifice de la vie viennent s’ajouter ensuite les œuvres de la pensée. C’est le temps de Clément d’Alexandrie et d’Arnobe, le temps des Apologistes. Après l’édit de Constantin, et jusqu’à la chute de l’empire romain, l’organisation s’accomplit ; les dogmatistes surgissent, et l’éloquence religieuse, qui vient de naître, touche vite à son apogée par saint Athanase, saint Jean Chrysostôme, saint Jérôme, saint Augustin ; la poésie élève des notes douces et mélancoliques dans les méditations de saint Grégoire de Nazianze, et brille de quelques éclairs puissants dans les hymnes de Synésius. De la chute de l’empire romain aux croisades, le christianisme se transforme, en tant qu’élément social, et devient la base fondamentale d’une société nouvelle. Avant l’avènement du christianisme, les Alexandrins avaient commencé leur œuvre de conservation en ouvrant un asile à l’intelligence. Ce mode d’action, que nous ne rencontrons qu’une fois dans l’histoire, exigeait naturellement des évolutions successives en rapport avec l’ordre de son développement. Aussi de Ptolémée Philadelphe à Philon le Juif, nous ne trouvons qu’une période de préparation. Avec Philon, les idées orientales et platoniciennes, qui devaient entrer plus tard dans la philosophie chrétienne, se naturalisent à Alexandrie. De Philon à Plotin, le travail d’assimilation continue, mais il est à l’état latent, et il ne peut constituer qu’une période de transition. À Plotin commence la période de fusion. Proclus l’accomplit. Là se borne l’œuvre des Alexandrins, qui va être reprise et continuée, un siècle environ après la mort de Proclus, par les Arabes.

Aux temps de l’ignorance qui précèdent Mahomet, les Arabes qui ont gardé l’esprit, l’allure, les mœurs de leurs ancêtres les plus reculés, chantent dans leurs mohallakats, ces chefs-d’œuvre de leurs poètes nomades et guerriers, leur passion pour l’amour, les combats et l’indépendance. Colorée comme sa nature, brûlante comme son soleil, ardente comme le sable de ses déserts, cette poésie, remplie d’énergie et de tendresse à la fois, mais chargée des colères et des haines de tribu contre tribu, décèle tous les signes caractéristiques de la période primitive. De Mahomet aux Abbassides, les forces, disséminées jusqu’à l’individualisme le plus absolu, se sont concentrées sous l’autorité toute-puissante du khalifat. Les Arabes ont vaincu les dissidents intérieurs, et les ennemis extérieurs ; ils ont conquis des territoires immenses, dompté des peuples nombreux ; ils possèdent dans le Koran leur code sacré et leur législation sociale ; ils ont des poëtes qui chantent, l’épée à la main, des épopées populaires en de grands récits de guerre et d’amour ; ils commencent à étudier Aristote, et préparent la renaissance de la philosophie ; c’est leur période d’organisation. La période de transformation part des Abbassides et finit à la rupture définitive entre les khalifes de Cordoue et les khalifes d’Orient. Les anciens manuscrits sont recherchés : Al-Farabi, Al-Gazel, Averroès vulgarisent la philosophie grecque ; les sciences mathématiques et naturelles progressent considérablement pour ces temps ; la poésie est en grand honneur ; l’architecture fleurit dans un style à la fois étrange et splendide ; enfin, les savants et les poëtes arabes apportent, par l’Espagne, les éléments qui manquaient au complet développement du foyer occidental ou européen.

Ce foyer est représenté par différents groupes : Latin, Germanique, Slave, Finnois, et mixte. Le mode d’action est toujours le même dans chacun d’eux. Nous nous réservons de le démontrer en tête des œuvres du monde moderne. En attendant nous savons que l’œuvre est commune, que le but est commun, qu’il en ressort une responsabilité commune ; aussi, peu importe la latitude sous laquelle les nations vivent, peu importe le nom sous lequel elles invoquent Dieu, elles appartiennent toutes à la grande famille humaine, et aucune catastrophe ne peut frapper l’une d’elles sans qu’elle n’atteigne directement, ou indirectement, de près ou de loin, toutes les autres.

Le moment est venu d’asseoir l’enseignement général sur des bases aussi larges que le réclament nos intérêts et nos devoirs. Pour nous, le degré le plus avancé du progrès se mesure par l’étendue plutôt que par la profondeur des connaissances. Si le point de départ, c’est l’homme, le point d’arrivée, ce sont les hommes. Ces météores éblouissants de l’intelligence, qu’on appelle génies, n’auraient pas eu leur raison d’être au milieu du monde, s’ils n’avaient pas été destinés à éclairer tôt ou tard les multitudes. De nos temps, après Kepler, Galilée et Newton, ces trois grands scrutateurs de la nature, après Dante, Shakespeare, et Molière, ces trois grands révélateurs du cœur humain, les individualités géantes ont fait place aux collectivités. Voilà pourquoi la révolution de 1789 a été possible.

Des lois éternelles gouvernent le monde moral, comme elles gouvernent le monde physique ; et si l’on ne peut encore les déterminer d’une manière certaine, il n’est pas sans importance de les chercher, tout en préparant en même temps les matériaux nécessaires à cette grande découverte. C’est ainsi que nous avons entrepris de réunir en des groupes lumineux les chefs-d’œuvre de la pensée de tous les temps et de tous les pays. L’instruction, utile à toutes les époques, est devenue indispensable aujourd’hui. Mais ce qui est non moins indispensable c’est de faire entrer par l’instruction, dans l’esprit des peuples, l’idée si méconnue et pourtant si vraie, qu’il y a entre eux une solidarité inévitable. Cette idée suffirait seule à diminuer les éventualités de la guerre, qui a cessé d’être un agent de la civilisation, et à remplacer les luttes sanglantes des batailles par les luttes pacifiques et fécondes de l’intelligence.

Notre but n’est donc pas seulement de former une bibliothèque modèle, renfermant dans un nombre relativement très-restreint de volumes, tout ce qui trouve de grand et d’utile dans les plus riches bibliothèques du monde ; mais surtout de provoquer une ère de travail collectif, dans une entente commune, par la reproduction logique de l’œuvre de nos pères dans le domaine de la religion, des sciences, des lettres et des arts, c’est-à-dire par l’histoire du perfectionnement des facultés humaines, aboutissant à l’histoire la plus vraie et la plus complète de l’humanité. Notre méthode est simple : la loi des filiations. Notre plan d’organisation est aussi simple que notre méthode : une division par séries des foyers déterminés de civilisation, et des évolutions périodiques dans chaque foyer.

La loi des filiations nous amène naturellement à placer les causes en présence de leurs effets, qui deviennent à leur tour causes d’autres effets, ce qui nous permet d’élever une reproduction scientifique et littéraire au rang de l’histoire.

La division par séries répond aux formes, ou expressions différentes, sous lesquelles la pensée s’est manifestée. Ces formes ou expressions différentes tiennent non-seulement à la loi générale de la variété dans l’unité, mais aussi à la loi historique du progrès ; car chaque peuple, tout en embrassant, dans une certaine mesure, les branches multiples du savoir, a naturellement cultivé, d’une manière spéciale, celle qui répondait le mieux à ses aptitudes.

Les foyers déterminent l’action locale, les périodes, le mode de cette action, et ils concourent ensemble à expliquer le mouvement progressif de la pensée. On peut discuter nos foyers et nos périodes, mais une chose est indiscutable, selon nous : le progrès indéfini de l’humanité. Dès lors toutes nos prémisses, et toutes les conséquences qui en dérivent conservent la valeur que nous leur avons donnée ; car, quand même nous nous serions trompés dans la fixation des foyers et des périodes, il n’en resterait pas moins un mode d’organisation d’une véritable utilité pratique dans une collection de chefs-d’œuvre aussi vaste que la nôtre.

Nous entendons par chefs-d’œuvre toute manifestation de la pensée, ayant été cause médiate ou immédiate d’une éclosion d’idées nouvelles, et ayant reçu la consécration du pays qui l’a produit. Ces chefs-d’œuvre nous les donnerons autant que possible en entier. Mais il y a aussi des ouvrages qui, tout en portant le cachet d’une décadence, ont néanmoins servi au progrès, soit par des erreurs utiles à la découverte de la vérité, soit comme démonstration de la loi providentielle de continuité, soit enfin comme complément des phases historiques d’un peuple. De ces ouvrages nous ne publierons que la partie nécessaire pour expliquer l’action qu’ils ont exercée.

Les documents de l’ancienne civilisation hébraïque, tout en nous appartenant au point de vue de leur manifestation humaine, nous imposent des devoirs au point de vue de nos croyances : nous donnerons donc la Bible en entier, en un volume spécial, parmi les codes sacrés ; sa belle et grande poésie lyrique, ses lois et sa philosophie pratique paraîtront en outre, en appendice aux volumes de ces diverses séries.

Spiritualistes, et notre œuvre le démontre, nous n’avons à faire prévaloir aucune idée personnelle, notre tâche devant se borner à choisir, à classer, à reproduire les ouvrages qui ont eu une influence directe ou indirecte sur le mouvement humain. Mais ce choix, cette classification et cette reproduction, s’appliquant au travail collectif des grands esprits de tous les temps, il devenait nécessaire pour nous de faire appel au travail collectif des intelligences vivantes de tous les pays. Des hommes considérables parmi les membres de l’Institut français, et parmi les savants et littérateurs européens, ont répondu à nos pressantes invitations, et ont accepté de faire partie, soit d’un comité supérieur consultatif, soit de comités nationaux, soit de la direction, en qualité de membres correspondants. Nous tenons, dès le commencement de notre publication, à remercier publiquement ces nobles penseurs, ces écrivains illustres, dont l’approbation sympathique nous a encouragés dans notre tâche laborieuse, et dont les conseils éclairés nous permettront de conduire à bonne fin cette vaste et difficile entreprise. Quant à nous, nous serons assez récompensés, si nous arrivons à graver dans le souvenir de nos contemporains les noms des travailleurs de la pensée, auxquels notre siècle doit l’étendue de sa civilisation, et à faire respecter, comme les dieux Lares de la famille humaine, ces génies glorieux et persécutés, qui ont souvent payé par des supplices ou des souffrances de toutes sortes le mérite inappréciable d’avoir fécondé l’avenir.

Pour la direction :
Max. Grazia.
A. Pino.