Robert Lozé/Les piliers

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A. P. Pigeon (p. 141-152).

CHAPITRE XX

les piliers.


À la hauteur de la Pointe-des-Monts, l’Alice s’était éloignée de la côte nord. Poussée par une forte brise du nord-est, elle remontait maintenant le fleuve dans le chenal des navires. On espérait de se rendre ainsi jusqu’à Québec où se terminerait la croisière.

Partout autour du yacht, la mer était vivante. Des troupeaux blancs de marsouins se jouaient à la surface ; des loups-marins montraient leur tête de dogue ; quelquefois, on voyait au loin le dos noir d’une baleine. Des oiseaux aquatiques, des outardes et des canards traversaient les airs en volées innombrables et quand, vers le soir, le vent venait à tomber, on les voyait s’abattre et se reposer en longues lignes grises et blanches sur les eaux.

On échangeait des saluts de pavillon avec des navires de toutes espèces et de toute grandeur, souvent aussi quelques paroles au moyen du porte-voix. Pour les quatre jeunes gens, toute rencontre était un événement et toute voile un sujet de curiosité. Cette curiosité leur était rendue par la plupart de ceux qu’ils rencontraient, car les marins du golfe sont des connaisseurs. Ils sont constructeurs et armateurs, en même temps que les meilleurs marins du monde. Ce sont eux, nous dit le capitaine Bernier, qu’on choisit de préférence pour les expéditions polaires et autres entreprises difficiles. Ils ne se sont pas contentés non plus de construire des goélettes et autres navires de faible tonnage. Pendant longtemps ils furent, dans les chantiers de Québec, des constructeurs de vaisseaux au long cours. Et le jour où, au Cap-Breton, on commencera la construction de vaisseaux en fer, ils accourront en grand nombre pour se livrer dans des conditions nouvelles à leur ancienne industrie. Ils admiraient donc le beau yacht aux lignes gracieuses, à la puissante voilure. Les passagers des transatlantiques l’admiraient aussi et témoignaient leur plaisir en agitant leurs mouchoirs.

Ces incidents laissaient les Tremblay impassibles. Tout ce qui flottait sur les eaux du golfe leur était familier. À la rencontre d’un vaisseau, ils se contentaient de dire, suivant le cas : c’est la goélette à McLaren, c’est le Parisien. Quand c’étaient des pays, et cela arrivait assez souvent, ils s’informaient des amis.

Un jour cependant, les deux marins semblèrent secouer leur indifférence. Ils avaient braqué la longue-vue sur une voile dont ils semblaient suivre les mouvements avec un vif intérêt. Cette voile longeait de près la rive sud, et disparaissait souvent derrière des îles. De temps à autre aussi, les regards des Tremblay se portaient avec inquiétude vers un point de l’horizon une fumée noire commençait à paraître. C’était un steamer qui s’avançait dans la même direction que le yacht, et qui gagnait rapidement sur lui, bien que celui-ci filât ses huit nœuds à l’heure. Bientôt le steamer fut à la hauteur du yacht et le dépassa. C’était un vaisseau élégant, aux allures militaires, propre et coquet, éperonné à l’avant. Ses dimensions n’étaient pas considérables. Ses sabords entr’ouverts montraient la gueule de canons de cuivre, son équipage portait un uniforme rappelant celui de la marine militaire anglaise. Il arborait à la corne d’artimon le pavillon anglais sur champ bleu aux armes du Canada, qui est l’enseigne navale du gouvernement canadien.

— C’est un garde-côte, n’est-ce pas ? demanda Jean aux matelots.

— C’est un garde-côte.

— À en juger par son allure, il est parti en chasse.

— En effet. Il donne la chasse à un contrebandier.

— Un contrebandier ! Mais où est-il ?

— Il file le long de la terre, au sud. Ou ne le voit pas en ce moment. Il est caché derrière les îles et se tient dans les endroits de peu de profondeur où le cotre n’ose pas s’aventurer.

— Si c’est une chasse, j’en suis, dit Alice.

— Et moi aussi, fit Irène.

— Nous ne pourrons pas les suivre, le vent tombe, reprit Jean.

— Oui, le vent tombe. Et voici la brume qui vient, s’écria un des marins en examinant l’horizon avec une satisfaction évidente.

— La brume, dit Irène. Alors le contrebandier pourra s’échapper.

— C’est possible.

Le vent tombait en effet. La côte nord était maintenant cachée comme par un grand mur grisâtre qui se rapprochait lentement. Le cotre avait ralenti sa marche. À bord du yacht, on s’occupait à dégager les ancres. Brusquement, les passagers de l’Alice eurent la sensation d’une immense couverture humide et froide qui les aurait enveloppés. On ne voyait plus qu’à quelques pas. C’était la brume.

Sur le fleuve Saint-Laurent, le brouillard est bien plus dangereux que la tempête. Dès qu’il arrive, la navigation devient impossible dans ces eaux intérieures où en temps ordinaires, les vaisseaux sont guidés par un excellent système de phares et de bouées. Les prudents cherchent le mouillage le plus rapproché et redoublent de vigilance ; alors ils sont à peu près en sûreté. Malheureusement, il existe encore des imprudents, qui, pour gagner quelques heures, exposent la vie des hommes et les biens qui leur sont confiés. Il en a résulté des désastres qui ont donné à notre estuaire une réputation fâcheuse et qu’il ne mérite pas. On pourrait même dire que c’est l’excès de la sécurité qui est la cause de ces imprudences, nouvelle preuve que l’abus peut convertir en maux les plus grands bienfaits.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Depuis deux heures, le yacht était immobile, les voiles amenées. On entendait vers le sud-est le bruit sourd et lointain d’un canon d’alarme tirant à des intervalles réguliers. Tout à coup, près de la proue, surgit dans le brouillard une ombre vague et menaçante. En même temps, un léger choc se produisit près de la ligne de flottaison du yacht.

Jean se précipita et aperçut une chaloupe montée par deux hommes. Elle avait donné contre les bordages, mais le choc avait été faible.

Au même instant, un des Tremblay avait saisi le portevoix.

— Ohé ! de la « Marie, » cria-t-il.

Une rumeur confuse s’était élevée sur la chose qui approchait, mais on ne répondit pas à l’appel du marin.

— Ohé ! de la « Marie, » répéta Tremblay. Dufresne, prends du large. Tu vas nous frapper.

Cette fois, une voix profonde répondit : « Qui est là ? »

— L’« Alice, » le yacht de M. Lozé. Prends du large, te dis-je.

— Ah ! C’est bien. On y veille, répondit la même voix ; mais d’un ton rassuré.

— Quel est ce vaisseau, demanda Jean ?

— C’est la goélette la « Marie. »

— La « Marie » ?

— Oui. Le contrebandier.

C’était en effet le contrebandier qui s’échappait lentement à la faveur de la brume. Deux hommes dans une chaloupe remorquaient péniblement la goélette. Deux autres, sur le vaisseau même, le poussaient avec de longues rames comme celles d’une galère. Tout cela pouvait se voir vaguement dans le brouillard qui oscillait comme une chose tangible au moindre mouvement atmosphérique. Puis, le vaisseau fantôme disparut sans bruit, comme un voleur qui s’esquive.

— Où vont-ils ? demanda Alice.

— Ils gagnent le nord.

— Alors les pauvres gens vont s’échapper ?

— Malheureusement, oui, répondit Jean…, pour répandre partout où ils vont atterrir l’alcool et la démoralisation.

Le yacht passa la nuit à l’ancre. Jean et Robert partagèrent les quarts avec les homme de l’équipage. Vers le matin, le temps devint plus clair et ils purent continuer leur route.

— Je crois, M. Jean, dit un des marins, qu’il se passe quelque chose aux Piliers.

— Quoi donc ?

— N’avez-vous pas entendu la nuit dernière le sifflement d’une sirène ?

— Je l’ai entendu, et cela m’a surpris, car je ne connais aucun phare aux environs qui en soit muni.

— Vous avez raison. Aussi je crois que c’est quelque navire en détresse,

— Allons alors à la découverte. Peut-être pourrons-nous nous rendre utiles.

On était en ce moment assez rapproché des Piliers. Ce sont deux rochers qui sortent à pic de l’eau, à environ trois milles au large de la paroisse de Saint-Jean-Port-Joli.

Le grand Pilier peut avoir un arpent en superficie. Quelques maigres herbes poussent sur les rochers, deux chèvres y trouvent à peine leur nourriture pendant la belle saison. Dans une crevasse, on trouva autrefois assez de terre pour creuser un tombeau, ainsi qu’en témoigne une inscription très ancienne.

Le petit Pilier est un rocher de quelques pieds de diamètre s’élevant en arête et suffisant à peine à soutenir un phare.

Entre les deux rochers la distance est très peu considérable. Le gardien a sa résidence au pied du phare du grand pilier. Il doit desservir les deux lumières. Et ce fut là pendant longtemps, une des plus grandes inquiétudes du brave gardien Babin. Être obligé de s’aventurer en chaloupe par tous les temps dans cet espèce d’étranglement où, à certaines heures la mer se précipite comme dans un biez ouvert, cela ne lui plaisait guère à lui, encore moins à sa femme qui, plusieurs fois, l’avait vu en danger de périr. À cela, il n’y avait qu’un remède, installer un assistant dans le phare inférieur. Malheureusement, Babin ne le trouvait pas, cet assistant. La vie au petit Pilier était si peu gaie que même une somme assez ronde n’y aurait pas attiré un gardien.

Un jour, Babin était à Québec. C’était au printemps. Il faisait ses emplettes et se préparait pour sa longue retraite annuelle. Passant près d’une maisonnette, à Saint-Sauveur, il entendit un gémissement. La porte était entr’ouverte. Il entra et vit un homme d’une cinquantaine d’années qui se berçait et qui pleurait ou plutôt qui sanglotait à la façon d’un enfant.

— Qu’avez-vous à pleurer, mon ami ? lui demanda Babin.

— C’est maman qui est morte, répondit l’homme.

Babin s’étonnait de cette réponse singulière venant d’un homme de cet âge, lorsqu’une voisine entra et lui expliqua que le pauvre garçon était de faible intelligence et qu’il avait passé sa vie à aider à sa mère qui avait été blanchisseuse. Madame Tranquille était morte, il y avait quelques jours et le pauvre Célestin se trouvait sans protection et sans ressources.

— Célestin Tranquille ! pensa Babin. Mais c’est un nom prédestiné. Le voilà tout trouvé le gardien de mon petit Pilier.

Après s’être assuré que le pauvre garçon possédait assez d’intelligence, pour allumer et éteindre les lampes, il l’amena avec lui et l’installa. Célestin fut parfaitement heureux dans l’exercice de ses nouvelles fonctions. Il passait sa vie sur le balcon circulaire qui entourait son phare et chantait tout le long du jour en regardant la mer. Souvent la nuit, il y dormait. Jamais il ne demandait un congé pour aller à terre et il semblait ne redouter qu’un chagrin, celui d’être obligé de quitter son petit Pilier à l’automne.

Aujourd’hui, quand par un temps calme on passe d’un pilier à l’autre, si l’on regarde dans l’eau, l’on aperçoit un objet noir qui s’allonge, entre les deux rochers, comme quelque gigantesque léviathan qui se serait endormi là. C’est la carène d’un navire.

Nous avons laissé le garde-côte acharné à la poursuite de la goélette contrebandière. Ce commandant voyait avec chagrin cette proie lui échapper, car depuis quelque temps on signalait une recrudescence de contrebande et les autorités exigeaient des exemples. Connaissant bien son vaisseau et les parages où il se trouvait, croyant aussi être au courant des tours de la contrebande, il s’était avancé dans la brume à petite vapeur et avec de grandes précautions.

La goélette profiterait de la brume pour tenter de s’esquiver. C’était prévu.

Plusieurs cargaisons illicites avaient été cachées récemment, dans certaines cavités naturelles, creusées par la marée dans le sable entre Saint-Jean Port-Joli et l’Islet, à telle enseigne que les caches ayant été découvertes par des garçons de ferme, ils avaient, pendant plusieurs semaines, arrosé de vin de Moselle leur repas du midi. Sachant cela, le commandant avait lieu de croire que les fugitifs se dirigeraient de ce côté. Son projet était donc de se porter en avant et un peu au sud des Piliers, afin d’intercepter le passage possible de la goélette, tandis que ses chaloupes formeraient une espèce de cordon entre le vaisseau et la côte

On l’a vu, le contrebandier avait flairé le piège et s’était esquivé d’un autre côté.

Le cotre n’en avait pas moins trouvé œuvre utile à faire. Au moment où, avec des précautions infinies, il doublait le grand Pilier, on put constater à bord que quelque chose d’insolite se passait en cet endroit. On entendait le sifflement d’une sirène, un bruit de vapeur s’échappant avec violence par des soupapes, des cris confus. Puis le rideau de brume se soulevant un instant, on vit la lumière du grand Pilier entourée d’un halo comme la lune dans un ciel nuageux. Au pied du phare, sur le rocher même, on entrevoyait vaguement d’autres lumières mobiles, lesquelles se prolongeaient en une ligne vacillante jusque sur la mer, comme si on eût ajouté au récif une longue jetée. La lumière du petit pilier était invisible. Le commandant du cotre ne reconnaissant plus les lieux, et doutant de sa prudence en s’aventurant ainsi, ne comprenait clairement qu’une chose, c’est qu’il se trouvait en présence d’un naufrage. Il donna immédiatement l’ordre de mouiller et détacha une chaloupe pour aller à la découverte.

Voici ce qui s’était passé.

Le capitaine d’un transatlantique appartenant à une des lignes régulières, cédant à une de ces imprudences vraiment inexplicables dont nous avons parlé, avait voulu s’avancer, malgré la brume, et s’était égaré. Comme bien d’autres marins malheureux, il avait suivi fidèlement les indications de la boussole. Mais cet instrument précieux peut être quelquefois trompeur, même dans les parages connus où l’on peut calculer assez exactement la force des courants. Non pas que l’aiguille s’écarte jamais, dans les conditions ordinaires, du pôle magnétique vers lequel il doit tourner suivant une loi naturelle immuable, dont les causes sont encore mal connues, mais parce que, nous disent les savants et les observateurs de la mer, ce pôle magnétique même se déplace lentement et que les orientations des cartes marines trop anciennes ne sont plus rigoureusement exactes. Il avait rasé le grand Pilier sans le toucher et sans l’apercevoir, et avait donné contre le petit Pilier, démolissant en partie son phare et renversant ses lampes par le choc. Le pauvre Célestin qui dormait paisiblement sur son balcon avait été broyé et tué par cet abordage. Comme on peut le croire, le vaisseau ainsi arrêté, éprouva, quoique son allure ne fût pas très rapide, une secousse épouvantable. Son avant fut brisé. Il fit machine en arrière, mais pour tomber de mal en pis, car il se jeta par la poupe sur le grand Pilier ou plutôt sur des récifs à fleur d’eau qui l’entourent de ce côté.

Le malheureux vaisseau resta fixé à ces récifs. Sa situation devenait d’instant en instant plus menaçante, car il faisait eau rapidement par l’avant qui s’enfonçait. L’inclinaison s’accentuait et on pouvait prévoir qu’avant longtemps la proue appesantie soulèverait la poupe et que toute la masse glisserait des rochers pour sombrer dans l’eau profonde. Sauver les passagers et l’équipage était un problème assez difficile. En arrière du navire, le grand Pilier se dressait comme un mur. Restait la ressource des chaloupes, mais de quel côté les diriger dans cette brume épaisse ?

Soudain, un cri retentit. On hélait le navire du haut du rocher.

Babin veillait cette nuit-là. C’était son habitude par les temps menaçants. Grâce à sa connaissance des lieux, il put, malgré les ténèbres, comprendre à peu près ce qui s’était passé, et sans perdre un instant il se mit en mesure de secourir les naufragés. Il fit allumer par sa femme, tous les fanaux que possédait le phare et enjoignit à son fils, un garçon de quinze ans, de les disposer sur les points saillants du rocher. Il devait ensuite héler le navire, et conseiller de mettre des chaloupes à la mer, afin que tout fut prêt lorsque le gardien viendrait les guider jusqu’au débarcadère.

Puis il était lui-même descendu jusqu’à la mer par des degrés taillés dans le roc, au seul endroit où il soit possible de monter ou de descendre. Ces degrés conduisaient à un port minuscule suffisant à peine à abriter une grande chaloupe, et dont l’entrée était fermée par un brise-lames. Il dégagea cette entrée, s’embarqua, saisit les rames et se guidant presque par instinct, car les nombreuses lumières pénétraient à peine la densité du brouillard, il parvint jusqu’à l’épave. Déjà les passagers et l’équipage attendaient dans les chaloupes du bord. Cette attente était sans danger, car la mer n’était guère agitée que par le mouvement de la marée. Babin les guida jusqu’au petit port, et bientôt tous étaient sur le rocher, sauvés. Quant aux gros bagages et à la cargaison, il était impossible de s’en occuper avant le matin. Si, à cette heure le vaisseau flottait encore, on tenterait ce sauvetage.

Mais bien avant le jour on entendit un grincement, puis un bruit sourd. C’était le steamer qui quittait le récif et qui s’engouffrait dans la mer.

Lorsque l’« Alice » s’approcha du Pilier, on ne voyait plus que les extrémités des mâts du malheureux navire. Sur le sommet du rocher, la foule des naufragés s’apprêtait à s’embarquer dans les chaloupes qui formaient une petite flottille à ses pieds. Il y avait là les embarcations du vaisseau naufragé et ceux du cotre qui attendait toujours au large.

Sur le petit Pilier, on voyait deux hommes au travail. C’étaient Babin et son fils qui rétablissaient temporairement la lumière, après avoir recueilli les restes du pauvre Célestin Tranquille.

Les quatre jeunes gens débarquèrent au rocher, apportant des provisions de bouche et des vêtements. Ceux-ci furent inutiles, car tous les naufragés avaient eu le temps de se vêtir et ils étaient restés à couvert pendant l’humidité de la nuit. Mais les conserves et le pain furent acceptés avec reconnaissance. Le garde-manger de madame Babin était épuisé et le cotre ne fournissait que le strict nécessaire, ne voulant pas, si cela était possible, prolonger son retard, en étant obligé de se ravitailler.

Quelle ne fut pas la surprise de Robert, lorsque pénétrant dans la maison du gardien où étaient réunis les femmes et les enfants, de se trouver en présence de madame Gardner.

— Vous ici, madame ? s’écria-t-il.

— M. Lozé ! s’écria à son tour Gardner, qui entrait, en ce moment. Vous étiez donc à bord ?

— Non pas. J’arrive à l’instant avec mes amis que voici.

Il présenta Jean et les dames.

— Nous arrivons à temps pour vous offrir l’hospitalité, fit Alice.

— J’accepte bien volontiers, répondit madame Gardner, car nous avons avec nous notre fille et je craignais pour elle le trajet en chaloupe, surtout après le dérangement qu’elle a subi la nuit dernière. Cependant elle ne semble pas avoir souffert.

Elle indiquait, en parlant, un bébé qui dormait paisiblement dans les bras de sa bonne.

Il ne restait vraiment que peu de chose à faire au Pilier. Les chaloupes conduiraient les naufragés jusqu’à terre, ils se rendraient à Québec en chemin de fer, pour recommencer leur voyage sous des auspices plus heureux.

— Vous vous rendiez donc en Europe, demanda Robert à Lionel Gardner.

— Oui. Nous avions à régler des affaires de famille. La chose vous regarde un peu, mon cher Lozé. Vous trouverez même à votre retour une lettre de moi qui vous attend. Mais je vous expliquerai tout cela à Québec…

— C’est là que nous allons nous-mêmes, interrompit Jean, et vous nous ferez plaisir si vous voulez faire ce trajet avec nous. Nous y arriverons demain, et vous vous trouverez mieux à mon bord qu’en voie ferrée. C’est convenu, n’est-ce pas ?

Le yacht continua donc sa route ayant à son bord quatre personnes de plus.