Robespierre et la « Mère de Dieu »/3

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III

LA FÊTE DE L’ÊTRE SUPRÊME

Dès les jours qui suivirent le vote du décret sur l’Être suprême, on commença les préparatifs de la Fête, et, tout de suite, les Parisiens, fidèles à leurs habitudes de tous les temps, s’amusèrent à suivre les progrès des travaux que dirigeait le citoyen Hubert, beau-frère de David et inspecteur général des bâtiments nationaux. D’abord, on déchargea sur la terrasse du palais des Tuileries, devant le pavillon central, des tombereaux de moellons, de vieux plâtras et de matériaux de démolitions ; en même temps, les charpentiers dressaient d’énormes échafaudages et, en quelques jours, prit forme un double et gigantesque escalier dont les rampes circulaires laissaient entre elles libre accès au grand portail du rez-de-chaussée et atteignaient à la hauteur du premier étage, formant là une vaste plate-forme de plain-pied avec le grand salon du château. Dix entrepreneurs de maçonnerie et tout autant de charpentiers contribuaient à la construction de cet amphithéâtre sur lequel, d’après le programme tracé par David, le célèbre peintre membre de la Convention, devaient prendre place tous les députés, les artistes, les chœurs et l’orchestre de l’Opéra[1]. La décoration du grand bassin voisin du palais se dessinait avec plus d’hésitation et intriguait davantage les badauds. On recouvrit d’abord ce bassin d’un solide plancher qui en épousait exactement la forme circulaire ; au milieu de ce parquet, on dressa une sorte de croix formée de deux barres de fer dont on modifia plusieurs fois la disposition : c’était l’armature d’une colossale statue de la Sagesse que le sculpteur Pasquier édifiait à grand renfort de plâtras, d’étoupes et de ciment. Cette Sagesse de camelote devait apparaître subitement au cours de la Fête lorsque tomberait en poussière une autre statue représentant l’Athéisme, de construction plus légère et qui, en attendant ce tour de passe-passe, allait dissimuler complètement la Sagesse sous les amples plis de sa robe. On juge que les choses n’allaient pas sans tintouin et que l’on dut tâtonner ; quel que fût le talent du citoyen Chaudet, chargé de la besogne, le problème était embarrassant d’improviser une effigie de dimensions imposantes, en toile gommée enduite de soufre, et dont l’attitude et les attributs symboliseraient l’Athéisme, au point que personne ne pût s’y tromper. L’artificier Ruggieri, qui assistait Chaudet dans ce travail délicat, écrivait la Théisme, ce qui laisse supposer qu’il n’était pas très renseigné sur le genre d’emblèmes dont il convenait d’agrémenter cette image[2].

Les curieux se portaient surtout au Champ de Mars des nuées d’ouvriers travaillaient à élever une montagne symbolique ; – on sait que la Montagne, en jargon parlementaire, désignait le côté de l’Assemblée où siégeait Robespierre. Entreprise ardue, car, pour ne point paraître mesquin au milieu de l’immense espace, ce monticule allait atteindre des proportions d’autant plus considérables que, à son sommet, devait trouver place toute la Convention, et aussi les musiciens, les choristes, les porte-drapeaux des sections armées et bien d’autres. On y verrait aussi une colonne de 50 pieds de haut, une grotte, des sentiers abrupts, un chêne à peu près séculaire, des candélabres-torchères, quatre tombeaux étrusques, une pyramide, un sarcophage, un autel antique, un temple dont vingt colonnes supporteraient la frise. Le décorateur paysagiste Houët assuma ce formidable labeur ; il lui fallait tout créer en moins d’un mois, sauf quelques accessoires détériorés qu’il empruntait aux ruines de l’autel de la Patrie, abandonné là depuis la sanglante échauffourée du 17 juillet 1791. Maçons, charroyeurs, charpentiers, gâcheurs, scieurs de long, terrassiers, artistes de tous genres, furent mobilisés en hâte et, au bout de quelques jours, la montagne se dessinait déjà, imposante et pittoresque. Un seul article du mémoire de l’entrepreneur donnera une idée de l’importance du travail : on y employa pour plus de 13.000 francs de chevilles et de clous ! Mais on ne regardait pas à la dépense ; David veillait à tout ; son ami Robespierre, il le savait, voulait que la Fête fût grandiose et qu’elle effaçât, par ses splendeurs et sa nouveauté, le souvenir de toutes les pompes de la royauté[3]. Aussi était-ce à l’Incorruptible qu’allait la reconnaissance du peuple de Paris, d’avance émerveillé, satisfait surtout de cette prodigalité où trouveraient à gagner tous les genres de commerce et tous les corps de métier. Pour la première fois depuis le début de la Terreur, une sorte d’accalmie, de détente, résultait de l’activité des affaires : certes, l’échafaud ne chômait pas non plus et, chaque jour, les charrettes du bourreau promenaient à travers les rues un nombreux contingent de victimes ; mais à cette horreur on était accoutumé au point qu’elle ne répugnait plus. Pourquoi, d’ailleurs, se serait-on intéressé aux conspirateurs dont il fallait bien que la République se débarrassât ?

L’histoire de la Révolution, telle qu’elle est établie par d’éminents érudits, experts à étudier et à critiquer les textes, présente un grand défaut : elle ne nous peint jamais le peuple, personnage dont on parle tout au long du drame, mais qui reste presque toujours dans la coulisse et ne paraît sur la scène que quand on l’y traîne. Non point la masse de demi-bourgeois, de boutiquiers, de petits employés, qui vont le soir à la section, se casent dans les comités locaux, écoutent la lecture des gazettes et croient se faire une opinion à entendre pérorer les beaux parleurs de quartier ; mais le peuple des artisans, des travailleurs, des journaliers, des manœuvres, des commères, dont tout le temps est accaparé par la préoccupation du gain quotidien et qui n’ont d’autres moyens d’information que les propos échangés de porte à porte, entendus sur le chantier, à l’atelier, au lavoir, recueillis chez les concierges et les fournisseurs ou dans la queue, à la porte des boulangers. Peut-on évaluer la quantité de bourdes, d’idées fausses, de racontars extravagants, de niaiseries, d’énormités, de ragots, de sottises qui circule dans cette population, condamnée par son incompétence à ne rien démêler des événements, et qui s’en entretient pourtant avec l’assurance dogmatique de la parfaite ignorance ? Imagine-t-on l’idée que ces simples se forment de Robespierre, qu’ils n’ont jamais vu, aux discours duquel ils ne comprendraient pas un mot, mais dont le nom leur est cher, pourtant, comme étant celui d’un Messie qui s’intéresse à leur sort, les aime et s’occupe à leur faire des rentes ? Tous savent, – car la légende s’est propagée, – qu’il demeure chez des ouvriers comme eux, qu’il vit dans le bruit du rabot et des scies, et ils se le représentent comme un homme très savant, certes, mais tout rond, parlant franc, expansif, familier, le cœur sur la main. Sa popularité est faite de ces illusions et toute sa force repose sur la crédulité d’une foule, toujours croissante, de naïfs.

Lui, depuis plus de vingt mois, habitait chez Duplay où le hasard l’avait conduit et dont le logis était devenu, de par son séjour, une sorte de grand quartier général de la Terreur. Quoique les dispositions de l’immeuble aient peu changé[4], son aspect diffère sensiblement de celui qu’il présentait en l’an II ; la maison, ainsi que ses voisines, ne comportait alors qu’un étage au lieu des cinq qui l’écrasent aujourd’hui ; l’étroite cour que nous voyons si sombre était largement aérée et ensoleillée, grâce aux vastes jardins du ci-devant couvent de la Conception, sur lesquels Duplay avait une porte de sortie dont subsistent les traces[5]. Dans cette cour où les demoiselles Duplay cultivaient un petit jardin, – une corbeille de fleurs, – débordait l’atelier de la menuiserie et, tout le jour, les ouvriers sciaient, rabotaient, emboîtaient à grands coups de maillet, sous la fenêtre de Robespierre dont la petite chambre s’imprégnait du parfum rustique du bois neuf et des copeaux frais.

C’était une étroite pièce, précédée d’un cabinet exigu, et meublée de quelques chaises de paille, d’un très modeste bureau et d’un lit de noyer garni de rideaux de damas bleu provenant d’une robe de madame Duplay. Un casier appliqué au mur tenait lieu de bibliothèque. L’escalier conduisant à cette cellule[6] prenait naissance dans la salle à manger, située au rez-de-chaussée au fond de la cour ; on y pouvait parvenir aussi par le grand escalier de la maison, escalier que l’on trouvait à gauche sitôt la porte franchie, et qui existe encore : dans ce cas, il fallait traverser deux étroites chambres dont l’une était occupée par le petit Duplay, le collégien, et l’autre par son cousin Simon qui servait parfois de secrétaire à Robespierre. Simon Duplay, engagé volontaire, grièvement blessé à Valmy, était amputé d’une jambe : on l’appelait généralement Duplay jambe de bois.

Habituellement Robespierre sort de bonne heure, après le café du matin pris à la table de famille ; la séance de la Convention s’ouvre d’ordinaire à dix heures du matin et se prolonge jusqu’à trois ou quatre heures de l’après-midi. La soirée est consacrée aux Jacobins qui chôment rarement. C’est donc vers cinq heures qu’on dîne. Ah ! le train de la maison s’est augmenté depuis qu’elle abrite le grand homme ; presque tous les jours, madame Duplay a des convives supplémentaires. Les habitués les plus fréquents sont Pierre Vaugeois, son frère, le menuisier de Choisy ; – Philippe Le Bas, jeune député de l’Artois, de jolie figure, d’âme honnête et enthousiaste : il a été clerc avant la Révolution, dans l’étude du procureur Bourdon, aujourd’hui le député Bourdon, de l’Oise[7] ; – Buonarotti, un descendant de Michel-Ange, Italien naturalisé français par un vote solennel de la Convention, épris d’égalité, qui conspirera toute sa vie et restera jusqu’à l’extrême vieillesse fidèle au culte de Robespierre ; – Didiée, serrurier à Choisy, ami de Vaugeois, et Gravier, un Lyonnais distillateur de profession ; tous deux habitent rue Saint-Honoré la maison immédiatement voisine de celle de Duplay[8] ; – un dessinateur italien, Cietty, attaché à la manufacture de papiers peints de Montreuil ; – David qui, parce qu’il est grand peintre, se croit grand politique, et, pour se frotter à Robespierre, daigne descendre de son piédestal et fréquenter chez le menuisier. On y rencontre aussi parfois Lohier, épicier rue Saint-André-des-Arts, qui fournit la maison Duplay[9] ; – Nicolas, un Lorrain de Mirecourt, imprimeur, logé à quelques pas de là, au n° 355 de la rue Saint-Honoré ; – la ci-devant comtesse de Chalabre, une excentrique, de mine et de tournure « grotesques[10] », assidue de la Convention et des Jacobins où elle se pâme quand parle Robespierre ; on l’a vue, lorsqu’il descend de la tribune après une discussion orageuse, essuyer pieusement la sueur perlant au front de son héros[11] ; pour se rapprocher de lui, elle viendra prendre gîte chez l’imprimeur Nicolas et s’y fixera à demeure[12]. Il faut encore mentionner un certain Tranche-la-Hausse, médecin empirique qu’on utilisera à l’occasion[13] ; – Calandini, savetier d’Arras, d’origine corse, qui a quitté l’Artois avec femme et enfants afin de rejoindre, à Paris, Robespierre ; pour le garder durant la nuit, il couche, dit-on, dans l’étroit réduit qui précède la chambre de Maximilien[14].

Élisabeth Duplay a consigné, avec une complaisance attendrie, l’emploi des soirées chez ses parents en cet heureux temps de la Terreur qu’elle devait regretter toute la vie. Robespierre lisait à haute voix quelque tragédie de Racine ou de Corneille, quelque chapitre de Voltaire ou de Rousseau[15]. On rapporte aussi que, à certains jours, quand la société était plus nombreuse, Buonarotti, musicien de profession, se mettait au clavecin après le dîner ; Le Bas chantait une romance ou prenait son violon dont il jouait agréablement. Ces réjouissances artistiques devaient être rares, car, ce que l’on n’aperçoit pas, c’est un instant de loisir dans la vie si pleine de Robespierre. Comment suffisait-il à toutes ses obligations ? Cinq ou six heures de la journée à la Convention ; la séance des Jacobins prolongée, la plupart du temps, jusqu’à onze heures du soir ; le Comité de salut public siégeant tout le jour, parfois toute la nuit… Quel temps restait-il pour son travail personnel, la lecture de sa correspondance, la préparation de ses discours ? Sa composition était lente et pénible, ainsi qu’en témoignent ses brouillons dont des pages entières sont raturées[16]. On ne discerne pas davantage par qui ni comment il était secondé dans son labeur dont une partie seulement demeure apparente, car on a de lui des pages de carnet ou des feuilles volantes où sont tracées, de sa petite écriture étriquée et rageuse, souvent illisible, des notes rapides indicatrices de projets d’organisation administrative et judiciaire, où sont mentionnés, – accolés de laconiques qualificatifs, – les noms d’individus méritant d’être employés[17]. Il avait donc des agents sûrs pour les lui signaler, et, parmi ceux qui peuvent avoir joué ce rôle, il ne faut pas omettre de mentionner Taschereau, dont, sur la liste dressée par Élisabeth Duplay des familiers de la maison de son père, on rencontre le nom accolé d’un mot indiquant que ses visites étaient fréquentes : – « Souvent Taschereau[18]. »

Robespierre l’a pris en confiance, peut-être parce qu’il peut par lui se tenir au courant des agissements de Collot d’Herbois, son douteux collègue au Comité de salut public. Taschereau habite en effet, avec sa femme et sa fille, dans la même maison que Collot, au pâté des Italiens, rue Favart[19]. C’est un ancien armateur dont la fortune considérable a été compromise par la Révolution ; très exalté, doué d’une faconde méridionale, il est venu à Paris en 1791 et s’est fait inscrire aux Jacobins ; sa carrière, dès lors, est surprenante ; envoyé par la République en Espagne dans l’hiver de 1793, il est mal reçu à Madrid, houspillé par la populace, échappe à grand peine en sautant par une des fenêtres de son hôtel et rentre à Paris, cherchant à s’occuper. Enrôlé dans la petite bande de ceux que l’on appelle « les satellites de Robespierre », il passe pour être l’un des plus actifs espions de l’Incorruptible ; c’est par son intermédiaire, dit-on, que celui-ci communique avec Fouquier-Tinville[20]. Mais sa faveur ne va pas sans à-coups ; soit que Robespierre l’ait soupçonné de trahison, soit qu’il croie utile de feindre l’hostilité envers ce séide précieux, Taschereau sera exclu des Jacobins, emprisonné[21], et rentrera en grâce au printemps de 1794. Vadier le redoute et lui a voué une haine dont les raisons restent troubles.

Au vrai, la maison Duplay, si calme naguère, est envahie : Robespierre le jeune, Bonbon, député comme son aîné à la Convention, est venu rejoindre Maximilien chez le menuisier. Leur sœur Charlotte s’y est également installée ; Duplay lui a cédé, sans bail, pour mille francs par an, un appartement du corps de logis donnant sur la rue[22]. Bientôt l’ami Couthon s’y établira[23] avec sa famille. Celui-ci n’est pas un locataire commode ; il ne peut faire un pas et, quand il dîne avec les Duplay, il faut le porter dans l’escalier et dans la cour jusqu’à la salle à manger.

Malgré cette affluence d’hôtes, et souvent de convives, rien n’indique que madame Duplay ait renforcé son personnel ; elle et ses filles suffisent à tout ; Élisabeth trouve même le loisir d’aller souvent bavarder avec Charlotte Robespierre, de la friser et de s’occuper de ses toilettes[24]. Avec sa mère ou sa sœur Éléonore, elle monte aussi la garde dans la cour et veille attentivement à ce qu’aucun intrus n’approche de Robespierre. Leur surveillance ne se relâche jamais. Qui n’a lu le récit laissé par Barras d’une visite à cette maison impénétrable à tout étranger ? Revenant de sa mission du Midi, Barras, accompagné de son collègue Fréron, se dirige vers la rue Saint-Honoré, pénètre sous le porche où sont des planches entassées, parvient à la petite cour, encombrée, elle aussi, de bois de menuiserie ; madame Duplay et l’une de ses filles sont postées là ; la fille étendant sur une corde des bas de coton rayé, qu’elle vient de laver et que Barras reconnaît pour être de ceux que porte habituellement Robespierre ; la mère, un baquet entre les jambes, épluche des herbes. Fréron, qui connaît le local, va droit à l’escalier qui conduit chez Robespierre ; mais les deux femmes assurent que celui-ci est absent ; comme Fréron insiste, elles lui barrent le chemin ; la mère dit : « Eh bien ! je m’en vais prévenir. » Du bas de l’escalier, elle crie : « C’est Fréron et son ami dont je ne sais pas le nom ! » Montant devant eux, elle ouvre la porte de la chambre ; les deux hommes entrent ; ils trouvent Robespierre debout, enveloppé d’un peignoir et sortant des mains de son coiffeur ; sa perruque, tout son visage sont enduits d’une épaisse couche de poudre blanche. Sans rendre aux arrivants leur salut, sans dire un mot, sans paraître même s’apercevoir de leur présence, il se tourne vers la petite glace suspendue à la croisée et, avec son couteau de toilette, racle la poudre qui couvre son front et ses joues, jette sur une chaise son peignoir, se lave dans une cuvette qu’il tient à la main, se nettoie les dents, crache à plusieurs reprises sur les pieds de ses visiteurs, sans leur donner aucune marque d’attention. Fréron a pris la parole, rendant compte de leur mission. Barras parle à son tour ; mais Robespierre ne répond mot. Pas un geste, pas un signe permettant de supposer qu’il ne se croit pas seul. Ni colère, ni dédain dans la physionomie. « Je n’ai rien vu d’aussi impassible, écrit Barras, dans le marbre des statues ou dans le visage des morts. » Il se retira avec son compagnon, sans avoir obtenu une parole ni même un regard[25].

On a aussi les impressions d’un certain Stanislas Lacante qui, ayant à solliciter l’appui de Robespierre en faveur d’un capitaine dénué de ressources pour rejoindre son régiment, réussit à pénétrer jusqu’à la salle à manger de la maison Duplay, y trouva douze convives attablés, ne parvint pas à formuler la requête et sortit au plus vite sous les invectives des dîneurs dont l’un le menaçait « d’une volée de coups de bâton[26] ». La prudence exigeait de ne point risquer pareille démarche sans être présenté par quelqu’un de l’intimité : encore fallait-il que l’une des demoiselles Duplay s’intéressât au postulant ; leur seule intervention triomphait de l’inflexibilité des consignes. Ouvrard, plus avisé que Lacante, s’étant mis en tête de sauver ses compatriotes nantais déférés au Tribunal révolutionnaire, profita d’une absence momentanée de Robespierre pour courir chez Duplay, fut reçu par deux des jeunes filles, les pria instamment de lui ménager un entretien avec leur hôte, et obtint d’elles la promesse d’une tentative. Le lendemain, la plus jeune, toute joyeuse, l’avisa qu’il serait reçu le jour suivant. À l’heure convenue, on l’introduisit sans difficulté, mais fort ému, dans la salle à manger où le terrible tribun prenait son café, à côté d’Éléonore et d’Élisabeth. Robespierre accueillit Ouvrard courtoisement, l’engageant à partager son déjeuner, mais déclarant « qu’il ne pouvait rien pour les Nantais. – Voyez, conseilla-t-il, Fouquier-Tinville ou son greffier[27] ».

Robespierre, a-t-on dit, « payait en affection les services que lui rendait sa famille adoptive[28] ». Il ne paie pas qu’en affection, et son crédit dédommage amplement son entourage des soins admiratifs dont il est l’objet. Tous ceux qui l’approchent et lui sont dévoués tirent profit de sa protection : le serrurier Didiée, le distillateur Gravier, – deux fidèles, – sont jurés au Tribunal révolutionnaire, et rien qu’à se déclarer « convaincus », gagnent par an 6.500 francs ; – l’imprimeur Nicolas est également promu juré, préposé du Comité de sûreté générale[29] et, ce qui lui sourit davantage, accablé de commandes officielles : il deviendra riche en peu de temps, ce dont aura l’imprudence de s’égayer Camille Desmoulins : – « En janvier dernier, j’ai encore vu M. Nicolas dîner avec une pomme cuite… Croirait-on qu’à ce sans-culotte qui vivait si sobrement, il est dû, en nivôse, plus de 150.000 francs pour impressions, par le Tribunal… C’est ainsi que moi je suis un aristocrate qui frise la guillotine et que Nicolas est un sans-culotte qui frise la fortune[30]. » Garnier-Launay et l’épicier Lohier, dont on déguste les denrées à la table des Duplay, occupent les hautes fonctions de juges au même Tribunal ; – Duplay lui-même, pareillement juré, on l’a vu, cumule cet emploi avec d’importants travaux de menuiserie commandés par les Comités : lors de l’aménagement de la salle de la Convention, il a touché d’assez fortes sommes, et l’un de ses mémoires se monte à 60.000 livres[31], c’est lui qui, en prévision de la Fête de l’Être suprême, est chargé de couvrir d’une charpente le bassin des Tuileries où s’élèvera la statue de l’Athéisme, ci 15.800 livres [32] ; et on le retrouve pour une somme de 12.939 livres dans la construction du grand amphithéâtre appliqué à la façade du château [33]. Le dessinateur Cietty qui, quoique Italien, est membre du Conseil général de la Commune de Paris, a néanmoins le loisir lucratif de tapisser de papiers peints les salles du Comité de salut public[34], et quand on lit, au Moniteur ou ailleurs, des noms d’inconnus tels que Laviron ou Baudement, bombardés membres de la Commission populaire chargée de signaler les suspects et de les servir à Fouquier-Tinville, il faut bien penser que ces personnages ont des titres à pareille faveur : Laviron, menuisier à Créteil, est, en effet, un cousin de madame Duplay ; son frère aîné est comme Didiée, comme Gravier, comme Duplay, juré au Tribunal révolutionnaire et menace de quitter la place si l’on ne coupe point par jour 100 à 200 têtes[35] ; sans quoi « on ne s’y retrouvera plus ». Quant à Baudement, membre, lui aussi, de la Commission populaire, c’est un jardinier de Thiais qui a travaillé pour Pierre Vaugeois… Il se vante d’avoir déjeuné « avec son ami Robespierre » et, plus ferme patriote que son compère Laviron, déclare qu’on ne s’en tirera pas à moins de 70.000 têtes[36]. Auzat, le gendre de Duplay, simple « homme de loi » à Issoire, devient directeur des transports militaires [37] ; afin d’ôter à cette nomination toute apparence de favoritisme, le Comité de salut public s’informe des aptitudes d’Auzat, et, pour être bien renseigné, il s’adresse à l’imprimeur Nicolas [38]… Ça se passe entre amis ; – le savetier Calandini fera, lui aussi, son chemin, – et rapidement ; comme, avant de s’adonner aux ressemelages, il a été soldat au régiment corse, on lui décerne un grade dans les troupes de la République : il est, en l’an II, adjudant général, chef de la troisième division de l’armée du Nord [39].

On voudrait décrire l’aspect des soirées de madame Duplay, quand ces amis de l’Incorruptible, – et d’autres aussi copieusement nantis, car il serait facile d’allonger la liste, – sont réunis dans le petit salon de la rue Saint-Honoré après leur journée de travail. Ils arrivent de la Commune, de la Commission populaire, de l’odieux Tribunal : ils ont employé leur temps à dresser des listes de suspects, à marquer des malheureux pour la déportation ou la guillotine[40], à fournir l’échafaud de sa pitance journalière. Ils ont entendu des cris de désespoir et des sanglots ; ils ont vu de pauvres femmes, blêmes d’horreur, se roidir pour ne pas tomber en recevant leur arrêt de mort ; ils ont, pour venir, traversé ces vestibules du Palais, vaste usine à massacre, où les chevelures tombent sous les ciseaux du bourreau, où on lie de cordes des mains tremblantes, qui ne seront dénouées tout à l’heure que froides et rigides. Ils ont assisté au chargement des charrettes de moribonds, et les voici attablés, souriants, tranquilles, mangeant bien et galants pour les dames. Pendant que les jeunes filles servent le café, Buonarotti ouvre le clavecin ; Le Bas chante Tandis que tout sommeille ou le Bien-aimé ne revient pas, et les autres écoutent, charmés, heureux de vivre et d’être là.

Une idylle naquit de ces réunions. Élisabeth Duplay, familièrement appelée Babet, la plus jeune, la plus gaie des filles du menuisier, devint mélancolique et rêveuse. Charlotte Robespierre la menait quelquefois à la Convention ; un jour, Le Bas les ayant aperçues de sa place, s’approcha, pour les saluer, de la tribune où elles s’occupaient à peler des oranges. Il accepta l’un de ces fruits, prêta sa lorgnette à Babet pour qu’elle s’amusât à reconnaître, dans le vaste hémicycle plein de rumeurs et de mouvements, les députés en renom. Il avisa, au doigt de la jeune fille, une petite bague qui l’intrigua et qu’il voulut voir de près. Babet, très émue, sortit l’anneau de son doigt, le lui remit pour qu’il l’examinât à loisir ; mais, à ce moment, Le Bas entendit qu’on l’appelait : c’était l’instant d’un vote ; en hâte, il descendit les gradins, se perdit dans les groupes. La séance s’acheva sans qu’il reparût, et Élisabeth dut rentrer rue Saint-Honoré, enrichie d’une lorgnette accusatrice, dépourvue de sa bague, et en grand danger d’être grondée. Charlotte, qui n’en était plus à s’émouvoir d’un si chaste début de roman, réconforta sa naïve amie. Madame Duplay ne s’aperçut de rien ; seul, Robespierre s’étonna du changement d’humeur de la jeune fille : « Petite Élisabeth, dit-il, regardez-moi comme votre meilleur ami, comme un bon frère ; je vous donnerai les conseils dont on a besoin à votre âge. » Mais elle ne confessa rien. Elle était bien triste, ayant appris que Le Bas, gravement malade, ne paraissait plus à l’Assemblée. Elle s’effrayait du sentiment inconnu qui ne quittait plus sa pensée : un grand amour était dans son cœur.

Un jour de juin elle le revit, si changé ! C’était au jardin des Jacobins, par un beau soir de printemps. Ils causèrent : il déclara qu’il cherchait à se marier ; il pria Élisabeth de lui trouver une femme, une femme très gaie, aimant le plaisir et la toilette, et qui ne s’embarrassât point du soin de ses enfants. La pauvre amoureuse, confondue, avait peine à ne pas pleurer. Voyant son émoi, il avoua qu’il voulait l’éprouver ; il lui prit la main : « C’est vous, dit-il, c’est vous que je chéris depuis le jour où je vous ai vue à la Convention… Oui, mon Élisabeth, si tu veux, je te demanderai aujourd’hui à tes parents. » Elle balbutia d’une voix tremblante : « Moi aussi, Philippe, je vous aime depuis ce jour-là… J’ai encore votre lorgnette… – Et moi, j’ai ta bague ; elle ne m’a pas quitté depuis le jour où je suis tombé malade. » Il parla longtemps ; elle l’écoutait, comme en rêve. Madame Duplay survint ; on alla s’asseoir aux Tuileries, sous les arbres, et Le Bas fit sa demande. La maman n’osa se prononcer ; il lui fallait consulter Duplay et, rentrée à la maison, Babet qui, retenant son souffle, guettait à travers la cloison les chuchotements de ses parents, surprit des conciliabules prolongés jusqu’à une heure du matin, et auxquels fut convoqué Robespierre, qu’elle entendit formuler cet oracle : « N’hésitez pas, mon ami, Le Bas est le plus digne des hommes ! Élisabeth sera heureuse. »

Philippe se présenta le lendemain matin, à neuf heures. Babet, le cœur battant, repassait du linge dans la salle à manger : « Courage ! » souffla-t-il, très troublé lui-même. Et il entra dans le salon où Duplay l’attendait. La conversation fut longue ; enfin on invita Élisabeth à comparaître. Le menuisier, qui n’abdiquait jamais son autorité, prit le ton sévère, s’élevant contre l’ingratitude des filles, protestant que, en raison de ses cachotteries et de son manque de confiance envers sa mère, la sournoise Élisabeth n’obtiendrait jamais son consentement paternel. Il s’étendit sur ce thème, tandis qu’elle étouffait de sanglots. Philippe intervint, la suppliant de ne pas se faire de mal, l’assurant que son bon père lui pardonnait et ne s’opposait pas au mariage. « Allons, fit Duplay, je vous la donne ; c’est une bonne petite fille. » Robespierre descendit de sa chambrette, prononça quelques mots, et on servit le chocolat, que prirent ensemble le père et la mère Duplay, Le Bas et Robespierre, pendant que la fiancée retournait à son repassage[41].

Le mariage fut célébré à la Commune, le 26 août, par Hébert, le Père Duchesne. Robespierre servait de témoin à Le Bas ; Élisabeth était assistée de son oncle, Pierre Vaugeois, le menuisier de Choisy, et les jeunes époux s’établirent provisoirement rue de l’Arcade, dans l’une des maisons que possédait Duplay, puis se fixèrent bientôt rue Neuve-de-Luxembourg[42], au troisième étage, sur la cour. Élisabeth était là tout près de la maison de ses parents, où l’on ne cessait de bénir l’homme extraordinaire auquel la famille du menuisier était redevable de tant d’éclat et de bonheur.

Et, tout à coup, un drame : le 4 prairial au matin, Paris apprend avec stupeur que Collot d’Herbois a été assassiné dans la nuit. Collot, l’ex-comédien, beau parleur, le collègue, presque le rival de Robespierre au Comité de salut public ! À l’ouverture de la séance, Barère annonce la terrible nouvelle à l’Assemblée frémissante. Le meurtrier est un certain Admiral, ancien domestique dans une famille noble, actuellement employé à la loterie. Voilà huit jours que ce monstre perpètre son forfait : il a vendu ses meubles pour acheter deux pistolets et un fusil. Son choix s’est d’abord porté sur Robespierre et, le 3 au matin, parti de chez lui, 4, rue Favart, il a gagné par les boulevards la maison Duplay ; il s’informe près d’une laitière, qui lui conseille de s’adresser aux gens de la menuiserie. Entré dans la cour, il y trouve un volontaire portant le bras en écharpe, et une citoyenne. Tous deux l’assurent que Robespierre, très occupé, ne peut recevoir. Dépité, l’assassin déjeune chez Roulot, au bout de la terrasse des Feuillants, où il dépense quinze francs, puis se dirige vers les Tuileries, entre à la Convention et prend place dans l’une des tribunes publiques. Un discours de Cambon l’endort profondément, et il ne se réveille qu’à la fin de la séance. Il rôde quelque temps dans les anti-salles de l’Assemblée ; Robespierre ne paraît pas. Alors, Admiral traîne de café en café jusqu’au soir, fait une partie de dames avec un jeune homme, soupe chez le traiteur Dufils, rue Favart, et rentre chez lui à onze heures du soir. Il a réfléchi que Collot d’Herbois habite dans sa maison : à quoi bon perdre son temps à la poursuite d’un député introuvable, quand on en a un autre sous la main ? Il remonte donc à son cinquième étage, vérifie ses armes et guette le moment propice.

À une heure on frappe à la porte de la rue : c’est Collot qui rentre ; Admiral se penche sur la rampe, aperçoit la servante du député qui, portant une chandelle allumée, sort du troisième et descend pour ouvrir à son maître. Alors il bondit dans l’escalier qu’il dévale quatre à quatre, en furieux, se heurte à Collot près d’atteindre sa porte : « Arrête là ! Voici ta dernière heure ! » crie-t-il. Son premier pistolet fait long feu ; il lâche son second coup au hasard, et remonte comme un fou s’enfermer dans sa chambre. La servante épouvantée a ouvert une fenêtre et clame à la garde. En un instant, la maison est pleine de gens ; toute une patrouille armée de piques qui satisfaisait, sous les péristyles du théâtre voisin, « aux nécessités de la nature » accourt en tumulte et se bouscule dans l’escalier ; un citoyen en chemise, jambes nues, la commande : c’est Bertrand Arnaud, membre de la Commune ; il habite, lui aussi, la maison ; il s’est jeté en bas de son lit et n’a pris que le temps de passer sur son simple costume son ruban de municipal. On monte au cinquième étage, à l’assaut du logis de l’assassin qui s’est barricadé chez lui ; tout à coup sa porte s’entr’ouvre : un nouveau coup de feu retenti, un des assaillants est blessé : c’est « le brave et trop heureux Geffroy », un serrurier de la section. On se précipite, le meurtrier est saisi et traîné triomphalement au poste[43]. Tel fut le thème du récit de Barère : il l’agrémenta de tous les ornements oratoires que lui fournit sa faconde habituelle : « Le crime et l’assassinat veillaient à la porte de ce temple des lois ! » – « Ils habitent sous le même toit que les représentants du peuple, pour porter des coups plus assurés. » – « Il faut de nouvelles victimes aux héritiers impies des Capet… Qu’on empoisonne, qu’on assassine, est la réponse des tyrans coalisés. » – « Le gouvernement anglais a vomi parmi nous la trahison et la guerre, entouré la Convention nationale d’assassins… » Et Couthon, après avoir conjuré l’Être suprême de veiller sans cesse sur « les hommes de bien qui honorent sa Providence », s’indigne que l’horrible Admiral ait osé prétendre qu’il était originaire du Puy-de-Dôme[44]. Ça n’est pas vrai, ça n’est pas possible : tous les habitants de ce département le désavouent ; « il n’y a que l’Angleterre qui ait pu vomir un pareil monstre ». Tout cela est haché d’applaudissements frénétiques. Enfin Collot lui-même paraît à la tribune, modeste comme un triomphateur, accueilli par de délirantes acclamations : car il n’est pas mort ; il n’est même pas blessé. Effrayé par l’attaque soudaine d’Admiral, il a laissé tomber sa canne et comme il se baissait pour la ramasser, le second coup de feu a passé au-dessus de sa tête. On conclut en décrétant que, puisque, trois ans auparavant, « en un temps de dégradation et de honte », l’Assemblée constituante écoutait la lecture « des insignifiants et dégoûtants bulletins de la santé d’un roi parjure », la Convention s’honorera d’insérer chaque jour à son procès-verbal l’état de la santé du brave serrurier Geffroy, blessé en sauvant la vie d’un représentant de la nation. Et durant plus d’un mois[45], on lira au début de chacune des séances, le bulletin des médecins de Geffroy, dont la blessure, d’ailleurs, d’après l’avis des docteurs qui le soignent, n’a jamais mis la vie en danger. Quand, enfin guéri, il apparaîtra à la barre, soutenu par deux chirurgiens et suivi de toute sa famille ; quand Collot, en bon comédien, quittera sa place pour l’embrasser et le conduire à la tribune présidentielle[46] en déclarant que « la Révolution n’est plus que la pratique constante et journalière des vertus austères et fécondes », l’attendrissement des députés sera tel qu’ils admettront Geffroy parmi eux et le feront asseoir au sommet de la Montagne, aux clameurs d’allégresse de toute l’assistance[47].

Dans cette affaire, Robespierre se trouvait le plus atteint. Le 4 prairial, jour de l’attentat, Taschereau dînait à la table des Duplay[48], Taschereau qui, on l’a dit, habitait le second étage de la maison de la rue Favart, théâtre du crime. Robespierre fut donc parfaitement informé des moindres péripéties du drame ; il put juger combien les ovations des Conventionnels, combien leur émoi, évidemment factice, étaient en disproportion avec la réalité des faits. Sa nature soupçonneuse et jalouse devait s’inquiéter de ces pantalonnades ; il y avait là une intrigue dirigée contre lui. En quoi il voyait juste, probablement. À l’heure où il est près d’atteindre au pinacle, quand sa popularité le désigne comme l’homme indispensable, unique, voilà que toute l’attention, tout l’intérêt du pays se détournent sur cet histrion de Collot qu’il abhorre et dont il se méfie depuis longtemps. Dans douze jours la Convention doit renouveler son bureau : nul doute qu’elle va élire pour président la « victime » d’Admiral : c’est donc Collot qui, en cette qualité, recueillera tout l’honneur de la Fête prochaine dont les somptueux préparatifs agitent Paris d’une émotion qui se répercute dans les provinces et jusqu’à l’étranger. Ainsi Robespierre aura tout conçu, tout conduit, et il sera frustré du succès ! Un autre profitera de son œuvre ! Lui, inaperçu dans les rangs de ses six cents collègues, il lui faudra entendre les vivat qui salueront son remplaçant indigne ! Quelle déception douloureuse ! Quel nouveau coup du sort acharné ! L’Être suprême, pour lequel il avait tant fait, lui devait le miracle d’une revanche. Elle ne tarda pas.

Ce même jour du 4 prairial, – vendredi, 23 mai, – vers neuf heures du soir, une jeune fille, assez jolie, vêtue en petite ouvrière élégante, entra sous le porche de la maison Duplay. Éléonore montait la garde dans la cour, assistée de son voisin, le serrurier juré Didiée, du peintre Châtelet, lui aussi juré au Tribunal, et de Boullanger, compagnon joaillier, second aide de camp de Hanriot, le général commandant l’armée révolutionnaire. Les Jacobins chômaient ce soir-là et Robespierre devait être chez lui ; l’inconnue demanda à le voir : Éléonore répondit qu’il était absent. Alors la jeune ouvrière, ne dissimulant pas sa déception, bougonna « qu’elle le cherchait depuis trois heures ; n’était-ce pas le devoir d’un fonctionnaire public de se tenir à la disposition de tous les citoyens ? ». Ces propos parurent irrévérencieux ; l’aide de camp et les deux jurés l’empoignèrent pour la conduire au Comité de sûreté générale. En chemin, ils la firent parler : elle dit que, dans le temps, quand on se présentait chez le Roi, on entrait tout de suite ; et comme l’un des hommes observait qu’elle semblait regretter les rois, elle répliqua, avec une sorte d’exaltation : « Je verserais tout mon sang pour en avoir un ; voilà mon opinion ; vous êtes des tyrans[49]. »

Au Comité, elle déclara se nommer Anne-Cécile Renault ; elle avait vingt ans, vivait chez son père, papetier, dans la Cité, rue de la Lanterne, à l’angle de celle des Marmousets, près le pont Notre-Dame. Elle subit l’interrogatoire d’une contenance assurée et un peu rogue, alléguant qu’elle voulait connaître Robespierre « pour savoir s’il lui convenait » et « comment est fait un tyran ». Vadier devait être là, car parmi les questions posées à Cécile, on remarque celles-ci : « Connaissez-vous la rue Contrescarpe ? Dom Gerle ? Catherine Théot ? » Le vieil inquisiteur cherchait à grossir son rapport en germe, jusqu’alors assez peu nourri ; mais la petite Renault n’avait jamais entendu ces noms-là. Une femme qui se trouvait au Comité en solliciteuse, la fouilla et trouva sur elle deux petits couteaux de poche : l’un en écaille, l’autre en ivoire garni en argent. L’interrogatoire prenant fin, elle observa que, en allant rue Saint-Honoré, elle avait déposé en route un petit paquet de linge au café Payen, contre la Convention. Didiée et Châtelet coururent l’y chercher : elle ne fit aucune difficulté pour convenir qu’elle s’était munie de ce bagage pour ne pas manquer de linge « là où on allait la conduire ». – « De quel lieu entendez-vous parler ? – De la prison, pour aller de là à la guillotine. »

À onze heures du soir, elle était écrouée à la Conciergerie ; une heure plus tard, Héron arrêtait le père Renault qu’il trouvait sanglotant, éploré du retard inexpliqué de sa fille à l’heure du souper. Il l’avait attendue dans l’angoisse toute la soirée ; Héron emmena en même temps le fils Renault et une vieille religieuse, tante de Cécile : il apprit que celle-ci avait deux autres frères, servant aux armées, et des mandats d’arrestation furent décernés contre eux : il profita de ce qu’il était dans la maison pour visiter la chambre de la petite Renault et y vit, au-dessus du lit, « une espèce de bannière ornée d’une couronne, d’une croix et de fleurs de lys en papier d’argent[50] ». C’est à peu près tout ce qu’on put savoir des sentiments de la « criminelle », bien que le zélé Fouquier-Tinville remuât ciel et terre pour enfler l’affaire et se faire valoir. Au dire de ses voisins, Cécile était une petite coquette, dépensant tout son argent en toilettes et s’endettant même chez les ouvrières et les marchands du quartier. Elle avait récemment commandé chez la citoyenne Cruel, couturière, une robe de taffetas bleu, en l’invitant à « pousser l’ouvrage ». – « On ne sait ce qui peut arriver, disait-elle ; je peux aller à la guillotine ; je veux mettre mes affaires avant. » Elle ne savait ni écrire, ni même signer son nom et ses réponses aux nombreux interrogatoires que lui fit subir Dumas, l’un des présidents du tribunal et fervent Robespierriste, dénotent, ou qu’elle est folle, ou qu’elle veut mourir pour une raison qu’elle ne révélera pas. Quelqu’un qui la vit à la Conciergerie jugea que « les mouvements égarés de ses yeux semblaient indiquer la démence[51] ».

N’importe ! Robespierre gagnait sur Collot la partie : quand, le samedi matin, le bruit courut dans Paris que l’Incorruptible venait d’être la victime d’une « nouvelle Corday », l’émotion fut intense ; il n’était pas plus blessé que son collègue ; pourtant, dans cette joute entre assassinés, il remportait hautement la palme ; son cas surpassait l’autre en mystérieux et en romanesque, et le 6 prairial au soir, à la séance des Jacobins, ce fut triomphal[52]. Collot venait, une fois de plus, de raconter son aventure, enjolivée de détails héroïques et de harangues à la Tite-Live ; on avait, d’acclamation, proclamé Jacobin le brave Geffroy, quand Robespierre fit son entrée. Le président Voulland, – l’un du Comité de sûreté générale, – se jeta dans ses bras et, lorsque l’illustre victime prit la parole, ce fut avec un tact, une modestie qui touchèrent profondément les cœurs. Loin de relater, comme l’autre, son assassinat, – auquel, du reste, il n’avait pas assisté, – il ne voulut l’envisager que sous le point de vue de l’intérêt public et discourut en homme déjà mort : « Jamais les défenseurs de la liberté n’ont cru devoir vivre pendant une longue suite d’années ; leur vie est incertaine et précaire… Moi qui ne crois point à la nécessité de vivre, mais seulement à la Vertu et à la Providence, je me trouve placé dans l’état où les assassins ont voulu me mettre… Le fer des assassins m’a rendu plus libre et plus redoutable pour tous les ennemis du peuple… Français, reposez-vous sur nous d’employer le peu de vie que la Providence nous accorde à combattre les ennemis qui nous environnent. Nous jurons par les poignards rougis du sang des martyrs de la Révolution, et depuis aiguisés contre nous, d’exterminer jusqu’au dernier les scélérats qui voudraient nous ravir le bonheur et la liberté !… » Inquiétante allusion à de nouveaux ennemis que sa méfiance soupçonnait déjà ; Voulland le comprit sans doute : ce pauvre homme était vraiment gêné de présider une séance si dramatique sans pouvoir placer son mot : il glissa que lui aussi avait été menacé de mort, et par une femme ; mais il se hâta de rassurer ses frères : « Il n’y a plus de danger ; le tribunal a fait justice de cette citoyenne, il y a deux jours[53]. »

Des applaudissements unanimes et prolongés ont salué le discours de Robespierre, discours « où brillent la vraie bravoure, la grandeur d’âme républicaine, le plus généreux dévouement à la cause de la liberté et la philosophie la plus prononcée[54] ». Maximilien est donc bien sûr d’avoir évincé son rival, quand un frère, peu perspicace, Rousselin, lance la motion de décerner au brave Geffroy les honneurs civiques dans la Fête qui se prépare pour le 20 prairial. Si la proposition est votée, Collot et son sauveur seront les héros de la cérémonie… Robespierre reprend aussitôt la parole ; en quelques mots le maladroit ou perfide Rousselin est exécuté, présenté somme un suppôt des tyrans, un voleur, pis encore, un dantoniste attardé ; il est sur-le-champ exclu de la Société, jeté à la porte, et traduit au Comité de sûreté générale, pour avoir osé détourner sur le seul blessé du « massacre » l’intérêt qui ne doit s’attacher qu’à l’Incorruptible. À celui-ci, décidément, rien ne résistait : il bravait même impunément le ridicule. Un bon vent le poussait en poupe : il était prudent de se mettre dans son sillage ; le 16 prairial au soir, quatre jours avant la Fête, il était, à l’unanimité, élu président de la Convention[55].


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Paris était en liesse dans l’attente de cette Fête dont il se promettait merveille ; jusque dans les prisons on s’apprêtait à célébrer l’Être suprême, avec la pensée que les mauvais jours étaient passés : du moment que le Gouvernement décrétait l’existence du Bon Dieu, fût-ce d’un Bon Dieu révolutionnaire, n’était-ce point pronostic d’une ère de justice, voire de clémence ? Et puis, grande nouveauté, le peuple allait jouer son rôle dans la cérémonie : David en avait tracé le programme pompeux et grandiloquent, sous l’inspiration manifeste de Robespierre, et tout y était prévu et réglé, jusqu’à l’enthousiasme, jusqu’aux pleurs de joie des assistants, jusqu’à la beauté du jour et à l’éclat du soleil : « Déjà les sons d’une musique guerrière retentissent de toutes parts et font succéder au calme du sommeil un réveil enchanteur… À l’aspect de l’astre bienfaisant… amis, frères, époux, enfants, vieillards et mères s’embrassent… les portiques se décorent de festons et de verdure ; la chaste épouse tresse de fleurs la chevelure flottante de sa fille chérie, tandis que l’enfant à la mamelle presse le sein de sa mère dont il est la plus belle parure… le vieillard, les yeux mouillés de larmes… etc. [56]. » Tel est le ton du tableau des réjouissances auxquelles sont convoqués tous les Parisiens ; on a, en outre, répandu à profusion un Détail de l’ordre à observer qui indique à chacun des groupes comment il doit se comporter ; à cinq heures du matin, rappel général ; les quarante-huit sections s’ébranlent : elles doivent se masser de façon à se mettre en marche au signal donné, à huit heures, par le canon du Pont-Neuf ; toutes se formeront en bataillons carrés, – douze de front, – les adolescents munis de fusils ou de piques ; les hommes seront sans armes, toutes les citoyennes tiendront à la main un bouquet de roses ; toutes les jeunes filles porteront une corbeille de fleurs, – comme à la ci-devant Fête-Dieu. Pour guider les mouvements de ces quarante-huit bataillons, sont nommés commissaires de la Fête cinquante membres de la Société des Jacobins, et aussi les vingt-sept artistes qui ont concouru aux préparatifs[57].

Ces dispositions promettaient un spectacle grandiose : l’immense amphithéâtre plaqué au pavillon central des Tuileries, côté du jardin, s’élevait élégant et majestueux, orné de vases et de statues, jusqu’aux fenêtres du premier étage dont on avait descellé les balcons pour assurer la communication avec le grand salon où devaient se réunir les Conventionnels[58]. Sur le bassin circulaire se dressait, un peu difforme, vu la matière employée, l’Athéisme en toile inflammable[59], trônant à côté de la Folie, parmi l’Ambition, l’Égoïsme, la Discorde, la fausse Simplicité et autres ennemis de la félicité publique. Au Champ de Mars, la sainte Montagne s’élevait, abrupte, révélant dans ses flancs sa grotte, ses tombeaux, son temple, ses trépieds et dominée par un chêne vigoureux et une haute colonne. Mais ce qui excitait toutes les curiosités, c’était le char promis par le programme et auquel travaillaient dans les magasins du garde-meuble, le statuaire Michallon et le figuriste Montpellier. Traîné par huit taureaux, ce char symbolique devait porter une image de la Liberté assise à l’ombre d’un chêne, sur un monceau de fruits en carton et d’attributs champêtres véritables, fournis par le citoyen Duchesne, cultivateur[60].

David n’était point le créateur de tous ces symboles : la province avait, en ce genre, devancé Paris ; on écrirait un volume, – et un volume gai, – à grouper les relations des extravagances révolutionnaires émanées de l’imagination des comités départementaux : l’hiver précédent, par exemple, les sans-culottes de Montmédy avaient organisé, pour célébrer la reprise de Toulon, une cavalcade où l’on voyait un char portant la Fécondité : « Elle est représentée, d’après le compte rendu, par une jeune femme qui allaite son enfant ; autour d’elle on voit sauter plusieurs autres petits qui sourient à leur mère. » Suivait un autre char, funèbre celui-ci, « ombragé de noirs cyprès ». Il portait un tombeau surmonté d’une pyramide : « Une beauté touchante, dans un costume négligé, les cheveux épars et gardant l’attitude de la douleur, s’appuie sur la tombe qu’elle arrose de ses larmes. » Cette beauté touchante figurait « la veuve du citoyen Beauvais, représentant du peuple, massacré par les Anglais à Toulon ». Or, Montmédy apprit, – après la fête, – que Beauvais n’était pas mort et qu’il était veuf ! Cette fête présentait, au reste, des attractions plus marquantes encore : entre autres l’assaut et la prise d’une ville rebelle par les patriotes : « Les murailles sont escaladées ; l’ennemi est mis en fuite ; la ville est livrée aux flammes ; la vengeance nationale s’exerce ; l’infâme Pitt est amené par les Anglais eux-mêmes qui abjurent leurs erreurs et demandent l’alliance ; un bûcher s’élève, le J… F… est grillé… » Le personnage de Pitt, rôle sacrifié, était distribué sans doute à quelque aristocrate. La fête se terminait par la danse de la Carmagnole et « les plus douces étreintes[61] ».

Ces choses-là, fort belles sur le papier, sont d’une réalisation grotesque. David ne l’ignorait pas et voulait que la cérémonie du 20 prairial fût digne de son grand nom ; il ne faisait rien, d’ailleurs, sans consulter Robespierre dont se préparait, à proprement parler, l’apothéose personnelle. Celui-ci s’occupait des moindres détails : ainsi, ayant appris, le 16 prairial, que le Comité d’instruction avait chargé Marie-Joseph Chénier de composer les paroles de l’hymne qui devait être chanté sur la montagne par les soli et les choristes de l’Institut national de musique et de l’Opéra, il refusa net le poème de ce factieux, de ce girondin, en qui il flairait un ennemi. Les journaux imprimaient déjà les vers de Chénier ; Gossec en avait terminé la musique ; elle était gravée ; n’importe : trois jours avant la Fête, il fallut obéir. Par chance, un poète inconnu, Désorgues, apporta une ode dont le texte s’adaptait parfaitement à la mélodie du compositeur et la substitution fut opérée en hâte[62]. C’est même probablement Robespierre qui conçut l’idée d’associer le peuple au chœur officiel et, pour éviter une cacophonie qui eût nui à la majesté de la Fête, les enfants des écoles durent se rendre à l’Institut de musique où on leur serina le thème de l’hymne, tandis que des professeurs parcouraient les sections pour le faire connaître aux citoyens. Plusieurs récits montrent même des maîtres tels que Gossec, Lesueur, Méhul, Cherubini, juchés, la veille de la cérémonie, sur un tonneau ou sur une chaise, dans les carrefours et faisant répéter les passants attroupés et dociles[63]. Gossec, peu soucieux d’entendre massacrer son œuvre par ces interprètes improvisés, en avait écrit à leur usage une version très simple, très mélodique, réservant l’autre, « superbe et large composition », aux artistes expérimentés chargés d’en assurer la magistrale exécution[64].

Enfin le grand jour parut, radieux. Un soleil brillant, une brise tiède, une atmosphère douce, parfumée par les guirlandes de fleurs, par les feuillages verts qui tapissaient les maisons les plus pauvres, et, sur Paris levé dans la fraîcheur de l’aube, un de ces ciels de l’Ile-de-France, vibrant et nacré, dont nul autre ne peut égaler le charme et l’enchantement. Ce décadi, 20 prairial, 8 juin, était le dimanche de la Pentecôte, et cette coïncidence, – voulue ou fortuite, – semblait aussi d’heureux augure.

À la maison Duplay, on s’était réveillé de bonne heure. Robespierre, paré d’un frac bleu violacé que ceinturait une large écharpe tricolore, d’un gilet de piqué à pointes, d’une culotte de basin et de bas chinés, descendit à la salle à manger où la famille était réunie autour du café au lait, prête déjà à se rendre à la Fête. Élisabeth elle-même, quoique sur le point d’être mère, se promettait d’aller jusqu’au Champ de Mars. Maximilien ne prit pas le temps de déjeuner ; il posa sur ses cheveux soigneusement frisés[65] et poudrés, son chapeau empanaché de hautes plumes aux trois couleurs, se munit du bouquet d’épis, de bleuets et de coquelicots artificiels qu’il devait tenir en main durant toute la journée, et partit vers neuf heures, par les rues résonnantes du roulement des tambours et animées de citoyens endimanchés, d’adolescents en armes, de jeunes filles et de femmes uniformément vêtues de blanc, dans l’agitation heureuse du plaisir attendu.

Il alla droit aux Tuileries, non sans s’arrêter, probablement, au pied de la statue de l’Athéisme, à laquelle les ouvriers avaient travaillé une partie de la nuit et apportaient la dernière main[66]. Il lui fallait, en effet, se concerter avec les artificiers sur la façon de mettre le feu à cette effigie, destinée à tomber en cendres sur un geste de lui. C’était la scène la plus difficile de son rôle et celle où il risquait le plus de provoquer les railleries des malintentionnés. Il gravit le grand escalier du portique élevé contre le palais et sur les différents paliers duquel, déjà encombrés de sièges et de pupitres, allaient prendre place les musiciens et les choristes, au nombre de plus de deux cents. Partout des vases de fleurs, des bustes antiques sur des gaines, des guirlandes, des drapeaux flottants. Au sommet de l’amphithéâtre étaient disposées en hémicycle les chaises pour les conventionnels, et, isolé dans l’espace libre, sur un grand tapis neuf aux couleurs bleue, blanche et rouge[67], son fauteuil, à lui, posé sur un marchepied[68], son trône. Au sommet du dôme central du palais, que coiffait un énorme bonnet phrygien tricolore monté sur une carcasse de fer, une oriflamme de dix mètres de long balançait dans l’azur les couleurs de la République victorieuse[69].

Maximilien pénètre dans le palais, encore vide à cette heure matinale, et pousse jusqu’à la salle de la Liberté, antichambre de la Convention. Là il rencontre Sempronius Gracchus, sans-culotte, petit-maître de vingt-six ans. De son vrai nom Joachim Vilate, né de bourgeois provinciaux, entré jeune dans les ordres, il s’est défroqué dès 1792, pris d’une ivresse révolutionnaire et poussé par « l’enthousiasme du beau et de la vertu ». À Paris où il est arrivé avec, pour tout bagage, une forte instruction classique, il a fait rapidement son chemin. Il a « le cœur tendre », une jolie figure, des manières distinguées et le talent de s’insinuer. Barère l’a pris en affection et l’a mis en rapport avec Robespierre. Vilate sert à tous deux « d’informateur », – on peut lire : d’espion ; – aussi deviendra-t-il bientôt suspect à l’un et à l’autre. En attendant qu’on lui trouve un emploi bien rétribué, on l’a nommé juré au Tribunal révolutionnaire et, afin qu’il soit en position de tout observer, gratifié d’un joli appartement aux Tuileries mêmes ; il est logé au pavillon de Flore, et ses fenêtres ouvrent sur le jardin national. Il mène l’existence la plus agréable, soupe avec les puissants du jour, « dans les restaurants renommés » ; on le convie aux parties fines de Clichy ou de Saint-Cloud ; il y amène « son amie », une délicieuse brune « au teint de lys et de rose », folle de gaîté, « brillante d’attraits » et qui doit être, en effet, bien séduisante, car « cette petite » est prise en grippe par les maîtresses de Barère et de Vadier, dont les « soixante ans de vertu » ne répugnent pas à se mêler aux ébats amoureux des bons vivants de la Convention.

Vilate invita Robespierre à venir chez lui jusqu’à l’heure de la cérémonie, et le président y consentit. Vilate, qui attendait du monde, avait préparé un en-cas pour ses invités et il insista pour que Robespierre, qui était à jeun, prît quelque chose. Celui-ci se débarrassa de son bouquet, mangea peu et parla moins encore. Il semblait porté sur les nuages ; ses traits crispés s’étaient détendus ; son visage ordinairement sombre rayonnait d’une joie intérieure et toute son attitude révélait un fébrile enthousiasme. Il s’était approché de la fenêtre et, avec une manifeste et profonde émotion, contemplait la foule qui, en cohortes militairement conduites, affluait dans l’immense espace ; les femmes, toutes en robes blanches, s’alignaient du côté de la rivière ; les hommes du côté de la terrasse des Feuillants : leurs longues files moutonnantes se perdaient sous la profondeur des marronniers touffus[70], laissant libre la grande allée du jardin où prenaient place les groupes de tambours, le bataillon des adolescents entourant les porteurs de drapeaux, les canonniers avec leurs pièces, les corps de musique et les délégations de vieillards, tous massés en bon ordre depuis le pont tournant jusqu’aux parterres voisins du château où l’on avait, ce printemps-là, planté des pommes de terre pour démocratiser le jardin royal et dont l’aspect rustique faisait tache dans ce théâtral décor[71].

Maximilien considéra longtemps cette multitude dont l’animation joyeuse l’emplissait d’orgueil : c’était à son appel que ces centaines de milliers d’êtres se rassemblaient ; une même pensée les unissait tous, et c’était lui qui la leur avait suggérée. Vilate l’entendit murmurer : « Voilà la plus intéressante partie de l’humanité. Ô nature, que ta puissance est sublime et délicieuse ! Comme les tyrans doivent pâlir à l’idée de cette Fête[72] ! » Si ces paroles ont été fidèlement reproduites, voilà établi que, même quand il parlait pour lui seul, l’Incorruptible cultivait l’emphase. Il s’attarda dans sa rêverie : tout à coup, voyant l’heure venue d’entrer en scène, il partit si précipitamment qu’il oublia son bouquet, dont Vilate fit don à sa jolie maîtresse. Peut-être est-ce à cette inadvertance de Robespierre qu’est dû son retard à rejoindre ses collègues ; il lui fallut forcément se procurer un autre bouquet, et les quelques minutes employées à cette recherche suscitèrent le mécontentement de certains représentants, mal disposés d’avance contre leur président par la corvée qu’il leur imposait.

Quand il paraît sur la terrasse, les conventionnels ont déjà pris place. Son entrée isolée fait sensation ; il gagne le fauteuil surélevé qui lui est réservé ; au loin les tambours roulent et le nombreux orchestre rangé sur les degrés du fer à cheval attaque une symphonie.

Du piédestal qu’occupe Robespierre, le coup d’œil est grandiose : en demi-cercle autour de lui, les cinq ou six cents représentants présents, presque tous uniformément vêtus d’un costume officiel qu’ils inaugurent ce jour-là[73], tous portent au chapeau le haut bouquet de plumes tricolores dont l’ensemble, au souffle de la brise d’été, ondule comme une mer tricolore. Sur les deux rampes, dévalant en courbes élégantes, les artistes et les musiciens de l’Opéra ; toutes les chanteuses, vêtues de blanc, couronnées de roses, tenant en main une corbeille remplie de fleurs[74] ; au bas de l’escalier, les corps de tambours et les musiques militaires ; puis, jusqu’à l’infini de la perspective, toute la population parisienne, contenue dans un ordre parfait, encadrant les délégations qui vont figurer dans le cortège. L’homme qui, en ce jour ensoleillé, est le but de tous les yeux, l’objet de l’admiration, de la curiosité ou de l’étonnement de cinq cent mille êtres, doit établir dans sa pensée un rapprochement entre cet apogée de sa vie et le souvenir de cet autre jour où, cinq ans auparavant, dans son vieil habit élimé, il a, perdu dans la foule, aperçu de loin, d’en bas, le roi de France, trônant sur une estrade et s’adressant aux députés de son peuple ainsi qu’aujourd’hui, lui, l’ancien petit robin provincial, va parler à la foule immense recueillie à ses pieds.

Il parle, en effet, debout à la balustrade de l’amphithéâtre. Sa voix, habituellement rauque, est si claire, sa diction si nette, qu’on l’entend au loin. Son bref discours est plusieurs fois coupé par les applaudissements[75]. Maintenant, c’est l’instant critique : il lui faut quitter l’estrade, descendre seul le monumental escalier, parcourir la longue distance qui sépare l’amphithéâtre du bassin des parterres, au milieu duquel se dresse l’Athéisme qu’il s’apprête à pulvériser. Aucune relation n’indique de quelle façon il se tire de ce pas difficile : il s’avance « un flambeau à la main » écrivent les uns[76] ; « tenant une torche allumée », selon d’autres. Le moyen de n’être pas ridicule encombré de tels accessoires ? Qu’il doit paraître petit et gauche dans ce grand ensemble ; et comment marcher ? S’il va vite, il aura l’air de courir au feu ; s’il adopte une allure lente, il fera mine d’officiant : un maître de ballet saurait seul assumer pareille tâche. Il est très vraisemblable, d’ailleurs, qu’il n’eut ni torche, ni flambeau ; certains indices permettent de présumer que Robespierre se contenta d’un geste symbolique. Ruggieri lui présenta une lance à feu ; la funeste effigie s’enflamma, dégageant une fumée empestée, et des ouvriers, grimpés sur une échelle, aidaient au miracle en arrachant par lambeaux la toile combustible[77] pour dégager au plus vite l’image de la Sagesse, qui apparut néanmoins très noircie et fort mal en point : « c’était la plus triste Sagesse que l’on eût jamais vue ; son col semblait coupé d’un coup de hache ; elle regardait strictement ses genoux[78]. » Le public, tenu à distance, acclama le prodige sur la foi du programme ; mais quand Robespierre regagna son trône de l’amphithéâtre, ses collègues l’accueillirent par des ricanements et des quolibets : « Ta sagesse est obscurcie », goguenardaient-ils. Et lorsque, reprenant la parole : « Il est rentré dans le néant, dit-il, ce monstre que le génie des rois avait vomi sur la France… », on s’esclaffa sans gêne ni vergogne. Les nombreux matérialistes de l’Assemblée regardaient comme une provocation cette insulte à leur opinion ; dès ce moment, le charme fut rompu ; le héros de la Fête discernait tout à coup qu’il était entouré d’ennemis, envieux de sa prépondérance et répugnant à son mysticisme.

Pourtant, la cérémonie se poursuivait suivant le plan de David : les chœurs avaient entonné la version populaire de l’hymne de Gossec et Désorgues, – celle qu’on avait répétée la veille dans les sections, – et le bon peuple était ravi de cette mélodie facile qui lui était déjà familière [79]. Le cortège s’organisait pour gagner le Champ de Mars, révolutionnairement baptisé Champ de la Réunion. Cent tambours, trois musiques militaires scandaient la marche qu’ouvrait un détachement de cavalerie précédé de ses trompettes ; puis venaient les pompiers, les canonniers, les sections, les groupes de vieillards et d’adolescents, le char rustique, un peu trop chargé d’instruments aratoires ; on avait renoncé aux « huit taureaux vigoureux » que remplaçaient autant de bœufs, placides et lents, caparaçonnés somptueusement. Entre quatre cornets d’abondance figurait sur ce char l’image assise de la Liberté tenant à la main une massue ; on avait, pour plus de solidité, gainé d’un cylindre de fer blanc le chêne qui l’abritait[80]. La Convention entourait le char ; elle marchait en groupe compact, sous la protection d’un ruban tricolore « porté par l’enfance ornée de violettes, l’adolescence ornée de myrtes, la virilité ornée de chêne et la vieillesse ornée de pampres ». Chacun des représentants tenait à la main un bouquet ; maugréant contre ces simagrées, ils avançaient indocilement et acceptaient mal les consignes établies par David qu’on voyait, très affairé, parcourant toute la colonne, veillant au bon ordre, maintenant les distances, agitant son chapeau à plumes en criant : « Place au délégué de la Convention[81] ! » Il y avait aussi le char des aveugles qui chantaient un hymne à la divinité. Un corps de cavalerie fermait le cortège.

Robespierre, à vingt pas en avant de ses collègues, attirait tous les regards.

Un écrivain qui, quarante ans plus tard, se souvenait d’avoir vu l’imposant défilé, a conté que son père, l’ayant amené là, lui toucha l’épaule, disant : « Tiens ! voilà Robespierre ; c’est celui qui marche seul… » L’enfant regarda : il vit un petit homme à figure pâle, sèche et grave ; il allait à pas mesurés, son chapeau à la main, les yeux baissés ; sa démarche composée, et parfois incertaine, témoignait d’un embarras manifeste, et l’expression morne et inquiète de son visage contrastait avec l’agitation du groupe turbulent des représentants[82]. Ce que l’enfant ne pouvait savoir, c’est que cet homme sombre endure, à ce moment même, la plus cruelle de toutes les déceptions de sa vie. Malgré les fanfares, les salves, les chants, les acclamations saluant son passage, il n’entend que les invectives, les brocards dont le poursuivent ses collègues marchant derrière lui ; il reconnaît les voix : celle de Bourdon de l’Oise, qui le désigne aux autres et à la foule comme un dictateur, un charlatan[83] ; celle de Ruamps, de Thirion, de Montaut et surtout de Lecointre, le marchand de toiles de Versailles, qui, plus de vingt fois, le traite de tyran et menace de le tuer[84]. Merlin, de Thionville, entendant une femme crier Vive Robespierre ! la repousse, indigné : « Crie donc Vive la République ! malheureuse ! » Robespierre intervient : « Pourquoi maltraiter cette pauvre femme ? » dit-il d’un ton très doux, – si doux que Merlin se sent perdu… Un autre représentant remarque ironiquement : « Il n’y eut pas beaucoup d’encens pour le dieu du jour… J’entendis toutes les imprécations… proférées assez haut pour parvenir jusqu’aux oreilles du sacrificateur, malgré l’intervalle laissé entre lui et nous… c’est la haine qu’on lui portait qui détermina cette séparation[85]. » Il lui faut marcher crispé de rage, méditant contre sa haineuse escorte d’effroyables représailles. Comment peut-il s’étonner de cette aversion ? Ne songe-t-il donc pas que son cortège se compose, sauf peu d’exceptions, de ceux qui s’opposèrent jadis à lui livrer la tête du Roi, et qui, depuis lors, se taisent, attendant leur heure ; d’anciens partisans de la Gironde qui ruminent en silence la revanche ; des amis de Danton qui ne pardonnent point et ne le supportent que par peur ; des montagnards farouches qui regrettent Hébert, Chaumette et leurs manifestations d’athéisme ? Sa suite, en ce jour de triomphe, est faite non seulement des vivants qui le bafouent et l’injurient, mais de tous les spectres de ceux qu’il a sacrifiés pour déblayer sa route. Précisément le cortège, sortant du jardin national, parvient à l’emplacement de l’échafaud, démonté dans la soirée de la veille : douze têtes, dont celle d’un volontaire de dix–huit ans, y sont tombées hier, et un citoyen, Prud’homme, dut travailler la nuit « à laver et à couvrir de sable le sang des victimes[86] ». C’est là que Brissot, Vergniaud, Danton, Camille, sa tendre Lucile, la spartiate Manon Roland, et tant et tant d’autres sont morts en maudissant celui qui, le visage clos, l’air impassible, franchit maintenant ce passage tragique.

Les musiques, les chœurs, les batteries de tambour, les sonneries de trompette accompagnent le défilé dont l’allure est réglée sur la lenteur de l’énorme char où oscille l’arbre de la Liberté. Le parcours est long par le pont de la Révolution, la berge, la place des Invalides et l’avenue de l’École militaire que termine un arc de triomphe en forme de niveau, sous lequel tous passent avant de pénétrer dans le Champ de la Réunion.

Le spectacle fut merveilleux : quand les députés, les chanteurs, les musiciens, amenés certainement en voiture, eurent gravi les sentiers escarpés et les escaliers conduisant au sommet de la montagne ; quand les divers groupes se furent rangés en cercle autour de la colline emblématique, dominant l’immense arène, le puissant orchestre préluda et les chœurs attaquèrent la noble composition de Désorgues et Gossec, Père de l’univers… dont l’effet, dit-on, fut grandiose, pour ceux du moins qui se trouvaient à proximité de la montagne, car, dans ce grand espace, les sons n’arrivaient que par bribes à la foule. On peut croire aussi que la tenue des figurants eux-mêmes dut parfois, au cours d’une cérémonie aussi longue, manquer de solennité : plus d’un citoyen, couronné de chêne, tira de sa poche une pipe qu’il fuma discrètement ; plus d’une vierge, « parée de fleurs du printemps », avait dans son réticule du pain et du saucisson, et le nombre fut certainement grand des vieillards chargés de pampres qui dissimulaient une chopine de vin afin de boire un coup et de se donner des jambes. On a, sur ces détails vulgaires, que David n’avait pas prévus, un seul témoignage : c’est celui de deux aristocrates, la mère et la fille, qui, par prudence, s’habillèrent de blanc, se munirent d’un bouquet de roses et, s’étant mêlées à la délégation de leur section, furent menées, tambour battant, marquant le pas, jusqu’au jardin des Tuileries. Alignées militairement avec leurs compagnes, elles attendirent debout, jusqu’à onze heures : la mère, n’en pouvant plus, s’assit par terre ; sa fille en fit autant, et plusieurs femmes les imitèrent ; mais le commandant du groupe leur ordonna de se lever. Elles supplièrent qu’on les laissât se reposer sur les bancs vides placés à quelques pas ; refus brutal ; alors, au début de la Fête, l’attention de tous les chefs se portant vers l’amphithéâtre où pérorait Robespierre, elles s’esquivèrent adroitement, gagnèrent les portes du jardin, et rentrèrent chez elles, harassées et mourant de soif[87].

Ceux que l’enthousiasme soutenait résistèrent jusqu’à la fin qui fut impressionnante : après le grand chœur de Gossec, on chanta des strophes à la divinité sur l’air de La Marseillaise, et la multitude mêla ses voix à celles des artistes, juchés sur la montagne. Au sommet de la colline, les trompettes marquaient le rythme, et un chef d’orchestre battait la mesure au moyen d’un drapeau[88]. Au dernier couplet, une formidable canonnade éclata, que répercutaient les coteaux de Passy ; dociles au programme, les enfants jetèrent des fleurs vers le ciel, les vieillards bénirent les adolescents, les mères remercièrent l’Être suprême de leur fécondité, et les vierges jurèrent de n’épouser que des citoyens ayant servi la patrie. Aussitôt ce fut la débandade : la nuit était proche et les Parisiens piétinaient depuis cinq heures du matin[89]. Beaucoup s’installèrent au pied de la montagne pour y manger un morceau[90] ; il était convenu que le cortège se disloquerait à la place des Invalides et que la Convention nationale rentrerait en corps aux Tuileries ; mais les estaminets de l’avenue de l’École militaire retinrent des foules assoiffées et le retour des députés s’effectua sans ordre parmi le flot des citoyens regagnant le cœur de la ville.

Dans le relâchement du décorum déposé, les ressentiments s’affirmèrent : on citait ce mot entendu : « Voyez ce bougre-là, ce n’est pas assez d’être le maître, il faut encore qu’il soit un dieu[91] ! » On assure que Lecointre, – un demi-fou, – s’approcha de Robespierre et lui dit en face : « J’aime ta Fête, mais toi, je te hais[92] ! » Vilate raconte que Vadier et Barère avec lesquels il se trouva, soit à la rentrée aux Tuileries, soit ailleurs, parlaient à mots couverts, s’amusant à intriguer Sempronius Gracchus. Barère disait : « La Mère de Dieu n’enfantera pas son Verbe divin… » Vadier, toujours ricanant, reprenait : « L’œuf que la poule couve n’aura pas de germe… » « Je n’entends rien à cette théologie, fit Vilate ; dis-moi donc ce qu’est cette Mère de Dieu… – Ah ! répliqua Barère, souriant à ses pensées, ce sont des mystères que les profanes doivent ignorer : c’est la Mère du Sage qui est le centre où le ciel et la terre doivent aboutir… » Et comme Vilate réclamait des explications, Vadier grommela[93] : « Il ne badine pas. Hum ! Hum ! Il y a du vrai dans tout ça. » Qu’ils fussent exactement ou non rapportés, de tels propos témoignaient d’une irritation déclarée et très réelle, car, lorsque Élisabeth Le Bas, qui, malgré sa très prochaine maternité[94], s’était rendue au Champs de Mars, y retrouva son mari à la fin de la Fête, celui-ci, consterné, aborda sa femme par ces mots : « La Patrie est perdue[95] ! »

À la nuit close, Robespierre rentrait fourbu à cette maison Duplay d’où il était parti, le matin, si léger ; ses hôtes avaient tous assisté à son triomphe que, en gens simples, ils jugeaient décisif ; ils le félicitaient avec affection : lui les laissait parler, accablé peut-être par la révélation subite d’une disproportion flagrante entre son mérite et le rôle écrasant témérairement assumé. D’avoir vu ce grand peuple à ses pieds, avait-il pour la première fois l’intuition de sa propre médiocrité ? Ou, plus probablement, s’effrayait-il du nombre grossissant d’ennemis qu’il venait de découvrir du haut sommet où il était monté ? Sans rien confier de ses angoisses aux braves gens qui l’entouraient, il leur dit d’un ton prophétique : « Vous ne me verrez plus longtemps [96]. » Au-dehors, dans la nuit chaude, la populace prolongeait les réjouissances. Le palais des Tuileries, illuminé, retenait les badauds : une étoile de feu brillait devant le pavillon central ; peu à peu son éclat s’affaiblit ; elle pâlit, s’effaça et disparut [97].

Cette étoile qui s’éteignait, elle aussi était un symbole.



Notes :
  1. Sur la construction de cet amphithéâtre, v. l’énorme mémoire de La Frèche, entrepreneur de charpente, rue Richer, Archives nationales, F4 2091, et le mémoire de Lathuile, entrepreneur de bâtiments, Archives nationales, F4 2090.
  2. Sur la confection des statues de la Sagesse et de l’Athéisme, v. Archives nationales, F4 2090, mémoire de Ruggieri, F4 1017 et 2091, mémoires du serrurier Courbin et autres.
  3. Les mémoires concernant la montagne du Champ de Mars se trouvent principalement dans les cartons F4 1017 et 2090, aux Archives nationales. L’un de ces mémoires contient quelques croquis sommaires de la colonne, du sarcophage, etc.
  4. L’ancienne maison de Duplay porte aujourd’hui le n° 398 de la rue Saint-Honoré.
  5. On voit cette porte murée d’une cour de la rue Richepanse.
  6. Un escalier rustique, – une solide échelle de meunier, – aujourd’hui conservé au Musée de la Conciergerie, est donné comme étant l’escalier construit par Duplay pour communiquer de la salle à manger à la chambre de Robespierre. V. pour les plans et la distribution de la maison Duplay, Victorien Sardou : La Maison de Robespierre.
  7. Archives nationales, F7 477547, dossier Villers.
  8. Archives nationales, W 501.
  9. Archives nationales, W 500.
  10. Histoire des prisons de Paris et des départements, an V, tome III, 103 et 104.
  11. Mémoires inédits de Picqué, Annales du Midi, 1899.
  12. Archives nationales, F7 477457.
  13. Répertoire Tuetey, XI, n° 1700, et Archives nationales, A B XIX 179. V. aussi Stéphane Pol, Le Conventionnel Le Bas, lettre de Le Bas du 6 frimaire II.
  14. Guffroy, Les Secrets de Joseph Lebon, 416. Quoique Guffroy soit suspect à bien des titres, on peut ajouter foi, malgré son hostilité manifeste, aux quelques détails intimes qu’il fournit sur la vie de Robespierre chez Duplay, détails dont il était instruit par Charlotte Robespierre, non moins acrimonieuse, d’ailleurs, mais bien informée. Antoine-Jean Calandini, – ou Calendiny, – ci-devant soldat au régiment corse, âgé de trente et un ans en 1787, date de son mariage à Arras, où il était cordonnier. Il semble avoir quitté Arras en 1791 – car, à partir de cette date, il ne figure sur aucun contrôle. Sans doute suivit-il Robespierre à Paris, après le voyage de celui-ci en Artois, à l’automne de 1791. Renseignements obligeamment fournis par M. Lennel, docteur ès lettres, bibliothécaire adjoint à la Bibliothèque municipale d’Arras. – Calandini avait en 1787 obtenu son congé absolu et quitté l’armée. Il y rentra comme lieutenant, le 27 décembre 1792, sur la recommandation de Robespierre. Ses états de service portent qu’il fut « aide de camp de l’insurrection du 31 mai 1793 par le peuple souverain de Paris ». Archives du ministère de la Guerre.
  15. Récit de madame Le Bas, Stéphane Pol.
  16. Récit de madame Le Bas, 99.
  17. Papiers inédits trouvés chez Robespierre, II, 7 et s. L’original est au Musée des Archives. V. aussi Notes extraites d’un cahier écrit entièrement de la main de Robespierre, Rapport de Courtois, pièce LIV. Ce cahier a été analysé par Welschinger. V. Bibliographie Tourneux, IV, n° 25.071. Il existe un autre carnet in-16 dont les pages sont reproduites en fac-simile. L’exemplaire que j’ai sous les yeux manque de page de titre, de nom d’éditeur et de date. (Communication de M. Pierre Bessand-Massenet.)
  18. Stéphane Pol, Autour de Robespierre, 84.
  19. Archives nationales, F7 477524.
  20. Biographie universelle, tome 83.
  21. En décembre 1793. Arch. nat., F7 477524.
  22. Revue des conférences et des arts, 23 janvier 1879. « Duplay avait loué à Robespierre l’aîné et le jeune, pour le terme et à compter du 1er octobre 1793, le petit appartement sur le derrière, tout meublé, ainsi qu’un appartement du corps de logis sur la rue, non meublé, le tout moyennant la somme de 1.000 livres et sans bail. » L’auteur de cette note est M. Beaumont qui, rédacteur au bureau des domaines, avant 1871, avait copié quelques-uns des documents détruits depuis lors dans l’incendie de l’Hôtel de ville.
  23. Almanach national, an II, 1794. Adresses des députés à la Convention.
  24. Récit de madame Le Bas, Stéphane Pol. Ouvrage cité, 104.
  25. Mémoires de Barras, I, 148 et s.
  26. F7 477427, dossier Lacante. Interrogatoire du 8 germinal an II.
  27. Annales révolutionnaires, 1912, p. 692.
  28. Lamartine, Histoire des Girondins. Élisabeth Le Bas, qui corrigea sur les épreuves le texte de Lamartine, a laissé passer cette phrase par laquelle il semble établi de façon discrète, que Robespierre ne payait pas pension chez son hôte.
  29. Répertoire Tuetey, IX, 1347.
  30. Le Vieux Cordelier, n° V. Édition Matton, p. 83.
  31. Archives nationales, F13 281A. V. aussi, même série 2781 et 1239.
  32. Archives nationales, F4 2091.
  33. Archives nationales, F4 2090. Comptes de la Fête de l’Être suprême.
  34. Archives nationales, F4 281A. Tableau des entrepreneurs de la Convention.
  35. Archives nationales, W1a 79. District de Bourg-l’Égalité. Séance du 20 thermidor de l’an II.
  36. Archives nationales, W1a 79 et 80.
  37. Archives nationales,W1a 79.
  38. Répertoire Tuetey, IX, 1347.
  39. Archives nationales, W1a 79.
  40. On voit aux pièces justificatives du rapport de Courtois, sur les papiers trouvés chez Robespierre, des listes émanées de la Commission populaire et précisément signées des noms de Baudement et de Laviron, le cousin de madame Duplay.
  41. Récit d’Élisabeth Duplay, publié par Stéphane Pol d’après le manuscrit original conservé dans la famille Le Bas, Autour de Robespierre, 102 et suiv.
  42. Actuellement rue Cambon.
  43. Archives nationales, W 389 et F7 4762. Interrogatoire d’Admiral, différent sur certains points du rapport de Barère à la Convention. Moniteur, réimpression, XX, 539 et s.
  44. Admiral était né, en effet, à Auzolette, commune de Courgoul, Puy-de-Dôme.
  45. Jusqu’au 10 messidor.
  46. Moniteur, réimpression, XXI, 84.
  47. Le discours de Collot est à lire, Moniteur, réimpression, XXI, 85.
  48. Vadier président du Comité de sûreté générale, par A. Tournier, 158, n.
  49. Moniteur, réimpression, XX, 580 et Archives nationales W 389.
  50. Archives nationales, AFii 275 et W 389.
  51. Riouffe, Mémoires d’un détenu, 74, cité par Campardon, Tribunal révolutionnaire, qui reproduit in extenso les interrogatoires de Cécile Renault.
  52. Aulard, La Société des Jacobins, VI, 146.
  53. Aulard, La Société des Jacobins, VI, 153 et s.
  54. Moniteur, cité par Aulard. Idem, 155.
  55. Archives nationales, C 304, Cii 1117-18. Séance du 16 prairial au soir.
  56. Plan de la Fête à l’Être suprême, proposé par David et décrété par la Convention nationale. Moniteur, réimpression, XX, 653.
  57. Instruction particulière pour les commissaires chargés des détails de la Fête de l’Être suprême. Imprimé. Bibliothèque de la ville de Paris. Cité par Aulard, Le Culte de la Raison et le culte de l’Être suprême, 309, n. Aulard donne les noms des vingt-sept artistes commissaires.
  58. Archives nationales, F4 2090. Mémoire de Lathuile, entrepreneur de bâtiments – « descellé le balcon du vestibule haut du pavillon Unité et transporté les fers au magasin ».
  59. Archives nationales, F4 2090. – « Fourni par Ruggiéri, artificier de la République, 114 aunes de toile cholette (?) pour servir de chemise à la statue de la théïsme (sic). Composition de nitre, de poudre et de soufre pour induire (sic) la dite toile, 1.203 livres. »
  60. Archives nationales, F4 2090 et 2091.
  61. Archives nationales, F14 I, 84. Le même carton contient d’autres relations de fêtes célébrées en province, à Lunéville, à Orgelet, à Montfort-le-Brutus (l’Amaury), à Montluçon, à Neauphle-la-Montagne (Neauphle-le-Château), etc.
  62. Constant Pierre a élucidé le fait tant dans son livre sur Sarrette et les origines du Conservatoire, p. 78 et s., que dans son important ouvrage sur les Hymnes et chansons de la Révolution, p. 308 et s.
  63. Adam, Souvenirs d’un musicien et Archives nationales, F7 4432 (dans la chemise Pièces diverses).
  64. Voir au sujet de tous ces points, et de l’obscurité qui règne sur la partie musicale de la Fête, outre les ouvrages de Constant Pierre, cités plus haut, le volume du même auteur : Musique des fêtes et cérémonies de la Révolution.
  65. Baudot, Notes historiques, 292.
  66. Archives nationales, F4 2091. Mémoires des ouvrages de maçonnerie… – « Le jour de la cérémonie, avoir, avec le citoyen Chaudet, dès trois heures et demie du matin, disposé de nouveau l’échafaudage pour l’arrangement de la toile combustible. »
  67. Archives nationales, O2 453. – « Garde-meuble. Service de la Fête de l’Être suprême. Fourni un tapis neuf aux trois couleurs, rouge, bleu et blanc, de 3 lez de serge cousus ensemble sur dix-huit pieds de long chaque. »
  68. Archives nationales, F4 2091. – « Mémoire du citoyen Bouillé, menuisier : – « Sur le devant de l’amphithéâtre, le marchepied pour le président. »
  69. Archives nationales, F13 2782 : – « Un bonnet de forme phrygienne en serge écarlate, bleue et blanche ; le bonnet de six pieds d’élévation et de huit de circonférence, le tout ajusté sur une carcasse de fer qu’il a fallu recouvrir de toile. »
  70. La place de chaque section était d’avance indiquée par des jalons portant des lettres alphabétiques. Détail des cérémonies et de l’ordre à observer… Moniteur, réimpression, XX, 655.
  71. Archives nationales, C 1843. – « 4 brumaire an III ; le Comité de salut public au Comité des inspecteurs de la salle. – « Les pommes de terre qui, au printemps, ont été plantées à grands frais dans le jardin national, sont mûres depuis quelque temps ; il serait temps de les cueillir (sic), s’il n’est pas trop tard. »
  72. Vilate, Causes secrètes du 9 thermidor, 197.
  73. Barère avait, l’avant-veille, proposé que les représentants revêtissent pour la cérémonie un costume uniforme, celui des conventionnels en mission auprès des armées. – « Il suffit, disait-il, que les inspecteurs de la salle, – ainsi nommait-on les questeurs de la Convention, – aient le temps de faire préparer le costume simple que chacun de nous prendra dans la cérémonie… » Courrier républicain, 19 prairial an II, p. 297. Il est probable que ce projet ne put être complètement réalisé, faute de temps ; pourtant les papiers du Comité des inspecteurs de la salle contiennent cette mention, datée du 23 vendémiaire an III : – « … Mémoire de fourniture de costumes de représentants, livrés par le citoyen Watrin, marchand de galons, le 19 prairial dernier (c’est-à-dire la veille de la fête), montant à 56.746 livres, 12 sols, – réduit à 52.233 livres, 6 sols, 3 deniers. Archives nationales, C 304, Cii 1123-24 et C 354-1853.
  74. Souvenirs de Louise Fusil.
  75. Journal de Paris national du 21 prairial, p. 2126.
  76. Durand-Maillane, Louise Fusil, etc.
  77. Mémoire des ouvrages de maçonnerie faits au jardin des Tuileries au sujet de la grande figure érigée sur le bassin… – « envoyé chercher une grande échelle pour donner du secours en cas de besoin lors de l’incendie de la toile combustible… avoir enlevé les parties de toile non consumées… », etc.
  78. Correspondance inédite du conventionnel Dizès, communiquée par M. Larguier.
  79. Constant Pierre reconnaît qu’il n’est point possible d’indiquer de façon certaine les morceaux de musique exécutés au cours de la Fête : il croit néanmoins que les deux versions de l’hymne de Gossec furent chantées, l’une aux Tuileries, l’autre au Champ de Mars. On exécuta également, – son titre semble l’indiquer, – un chœur : Hymne à l’Être suprême chanté par les enfants le 20 prairial, paroles de Deschamps, musique de Bruni, et d’autres strophes encore, de Chénier, celles-là, mais provisoirement anonymes pour les raisons qu’on a dites, et qui s’adaptaient à l’air de La Marseillaise. V. les ouvrages de Constant Pierre cités ci-dessus.
  80. Sur la confection et l’ornementation du char, v. les mémoires de Montpellier, sculpteur figuriste, de Bouillé, menuisier, de Rigoulot, charron, de Thelen, sculpteur en ornements. Archives nationales, F4 et 2090 et 2091.
  81. É.-J. Delécluze, Louis David, son école et son temps, 8.
  82. É.-J. Delécluze, Louis David, son école et son temps, 7 ch. 8.
  83. Papiers inédits trouvés chez Robespierre, II, 19-20. – Notes de Robespierre sur plusieurs députés : – « Le jour de la Fête de l’Être suprême, en présence du peuple, Bourdon s’est permis les plus grossiers sarcasmes et les déclamations les plus indécentes. Il faisait remarquer avec méchanceté les marques d’intérêt que le public donnait au président. »
  84. Baudot, Notes historiques, 5.
  85. Baudot, Notes historiques, 5 et 5[sic].
  86. Pièce de comptabilité émanant de la Trésorerie et faisant partie des documents Ruggieri conservés à la Bibliothèque de la ville de Paris. Prud’homme toucha, pour ce travail, 52 livres.
  87. Mémoires et souvenirs du chevalier de Pougens, continués par mademoiselle de Saint-Léon, 175 et s.
  88. Lettre de Sarrette au tapissier Aubert : – « Une flamme en taffetas très léger pour faire des signaux sur la montagne au Champ de Mars. »
  89. Archives nationales, F14, I 84. – « Nottes (sic) Caractère de la Fête sans tache. » Ces notes paraissent être le plan d’un discours célébrant la beauté de la cérémonie. Serait-ce une ébauche rapide dictée par Robespierre à Simon Duplay ?
  90. Idem. Repas civique et frugal au champ même de la Réunion. – « La cérémonie finit tard ; nous mourions de faim et de soif. Talma et David eurent grand’peine à nous trouver à manger ; encore fûmes-nous obligés de nous cacher, car cela aurait paru trop prosaïque à Robespierre qui, placé au sommet de la montagne, croyait sans doute que cette nourriture d’encens devait nous suffire. » Souvenirs de Louise Fusil.
  91. Vilate, Les Mystères de la Mère de Dieu dévoilés, 314.
  92. Baudot, Notes historiques, 340.
  93. Vilate, Les Mystères de la Mère de Dieu dévoilés. Passim.
  94. Son fils, Philippe Le Bas, naquit le 28 prairial.
  95. Récit de madame Le Bas. Stéphane Pol, Autour de Robespierre, 136.
  96. Hamel, III, 543. L’historien de Robespierre rapporte ces paroles d’après une confidence faite par madame Le Bas.
  97. « Détail exact de l’embellissement du jardin public et de la Convention pour le 20 prairial… Sur la face des socles, du côté de la cour, une étoile flamboyante qui éclairera le palais pendant la nuit. »