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Robinson Crusoé (Borel)/102

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Traduction par Pétrus Borel.
Borel et Varenne (2p. 385-392).
Defoe - Robinson Crusoé, Borel et Varenne, 1836, illust page 842-1.png
Voyage à Nanking.


lettrine Mais quand j’en viens à comparer les misérables peuples de ces contrées aux peuples de nos contrées, leurs édifices, leurs mœurs, leur gouvernement, leur religion, leurs richesses et leur splendeur – comme disent quelques-uns, – j’avoue que tout cela me semble ne pas valoir la peine d’être nommé ne pas valoir le temps que je passerais à le décrire et que perdraient à le lire ceux qui viendront après moi.

Il est à remarquer que nous nous ébahissons de la grandeur, de l’opulence, des cérémonies, de la pompe, du gouvernement, des manufactures, du commerce et de la conduite de ces peuples, non parce que ces choses méritent de fixer notre admiration ou même nos regards, mais seulement parce que, tout remplis de l’idée primitive que nous avons de la barbarie de ces contrées, de la grossièreté et de l’ignorance qui y règnent, nous ne nous attendons pas à y trouver rien de si avancé.

Autrement, que sont leurs édifices au prix des palais et des châteaux royaux de l’Europe ? Qu’est-ce que leur commerce au-près du commerce universel de l’Angleterre, de la Hollande, de la France et de l’Espagne ? Que sont leurs villes au prix des nôtres pour l’opulence, la force, le faste des habits, le luxe des ameublements, la variété infinie ? Que sont leurs ports parsemés de quelques jonques et de quelques barques, comparés à notre navigation, à nos flottes marchandes, à notre puissante et formidable marine ? Notre cité de Londres fait plus de commerce que tout leur puissant Empire. Un vaisseau de guerre anglais, hollandais ou français, de quatre-vingts canons, battrait et détruirait toutes les forces navales des Chinois, la grandeur de leur opulence et de leur commerce, la puissance de leur gouvernement, la force de leurs armées nous émerveillent parce que, je l’ai déjà dit, accoutumés que nous sommes à les considérer comme une nation barbare de payens et à peu près comme des Sauvages, nous ne nous attendons pas à rencontrer rien de semblable chez eux, et c’est vraiment de là que vient le jour avantageux sous lequel nous apparaissent leur splendeur et leur puissance : autrement, cela en soi-même n’est rien du tout ; car ce que j’ai dit de leurs vaisseaux peut être dit de leurs troupes et de leurs armées ; toutes les forces de leur Empire, bien qu’ils puissent mettre en campagne deux millions d’hommes, ne seraient bonnes ni plus ni moins qu’à ruiner le pays et à les réduire eux-mêmes à la famine. S’ils avaient à assiéger une ville forte de Flandre ou à combattre une armée disciplinée, une ligne de cuirassiers allemands ou de gendarmes français culbuterait toute leur cavalerie ; un million de leurs fantassins ne pourraient tenir devant un corps du notre infanterie rangé en bataille et posté de façon à ne pouvoir être enveloppé, fussent-ils vingt contre un : voire même, je ne hâblerais pas si je disais que trente mille hommes d’infanterie allemande ou anglaise et dix mille chevaux français brosseraient toutes les forces de la Chine. Il en est de même de notre fortification et de l’art de nos ingénieurs dans l’attaque et la défense des villes : il n’y a pas à la Chine une place fortifiée qui pût tenir un mois contre les batteries et les assauts d’une armée européenne tandis que toutes les armées des Chinois ne pourraient prendre une ville comme Dunkerque, à moins que ce ne fût par famine, l’assiégeraient-elles dix ans. Ils ont des armes à feu, il est vrai ; mais elles sont lourdes et grossières et sujettes à faire long feu ; ils ont de la poudre, mais elle n’a point de force ; enfin ils n’ont ni discipline sur le champ de bataille, ni tactique, ni habileté dans l’attaque, ni modération dans la retraite. Aussi j’avoue que ce fut chose bien étrange pour moi quand je revins en Angleterre d’entendre nos compatriotes débiter de si belles bourdes sur la puissance, les richesses, la gloire, la magnificence et le commerce des Chinois, qui ne sont, je l’ai vu, je le sais, qu’un méprisable troupeau d’esclaves ignorants et sordides assujétis à un gouvernement bien digne de commander à tel peuple ; et en un mot, car je suis maintenant tout-à-fait lancé hors de mon sujet, et en un mot, dis-je si la Moscovie n’était pas à une si énorme distance, si l’Empire moscovite n’était pas un ramassis d’esclaves presque aussi grossiers, aussi faibles, aussi mal gouvernés que les Chinois eux-mêmes, le Czar de Moscovie pourrait tout à son aise les chasser touts de leur contrée et la subjuguer dans une seule campagne. Si le Czar, qui, à ce que j’entends dire, devient un grand prince et commence à se montrer formidable dans le monde, se fût jeté de ce côté au lieu de s’attaquer aux belliqueux Suédois, – dans cette entreprise aucune des puissances ne l’eût envié ou entravé, – il serait aujourd’hui Empereur de la Chine au lieu d’avoir été battu par le Roi de Suède à Narva, où les Suédois n’étaient pas un contre six. – De même que les Chinois nous sont inférieurs en force, en magnificence, en navigation, en commerce et en agriculture, de même ils nous sont inférieurs en savoir, en habileté dans les sciences : ils ont des globes et des sphères et une teinture des mathématiques ; mais vient-on à examiner leurs connaissances… que les plus judicieux de leurs savants ont la vue courte ! Ils ne savent rien du mouvement des corps célestes et sont si grossièrement et si absurdement ignorants, que, lorsque le soleil s’éclipse, ils s’imaginent qu’il est assailli par un grand dragon qui veut l’emporter, et ils se mettent à faire un charivari avec touts les tambours et touts les chaudrons du pays pour épouvanter et chasser le monstre, juste comme nous faisons pour rappeler un essaim d’abeilles.

C’est là l’unique digression de ce genre que je me sois permise dans tout le récit que j’ai donné de mes voyages ; désormais je me garderai de faire aucune description de contrée et de peuple ; ce n’est pas mon affaire, ce n’est pas de mon ressort : m’attachant seulement à la narration de mes propres aventures à travers une vie ambulante et une longue série de vicissitudes, presque inouïes, je ne parlerai des villes importantes, des contrées désertes, des nombreuses nations que j’ai encore à traverser qu’autant qu’elles se lieront à ma propre histoire et que mes relations avec elles le rendront nécessaire. – J’étais alors, selon mon calcul le plus exact, dans le cœur de la Chine, par 30 degrés environ de latitude Nord, car nous étions revenus de Nanking. J’étais toujours possédé d’une grande envie de voir Péking, dont j’avais tant ouï parler, et Père Simon m’importunait chaque jour pour que je fisse cette excursion. Enfin l’époque de son départ étant fixée, et l’autre missionnaire qui devait aller avec lui étant arrivé de Macao, il nous fallait prendre une détermination. Je renvoyai Père Simon à mon partner, m’en référant tout-à-fait à son choix. Mon partner finit par se déclarer pour l’affirmative, et nous fîmes nos préparatifs de voyage. Nous partîmes assez avantageusement sous un rapport, car nous obtînmes la permission de voyager à la suite d’un des mandarins du pays, une manière de vice-rois ou principaux magistrats de la province où ils résident, tranchant du grand, voyageant avec un grand cortège et force grands hommages de la part du peuple, qui souvent est grandement appauvri par eux, car touts les pays qu’ils traversent sont obligés de leur fournir des provisions à eux et à toute leur séquelle. Une chose que je ne laissai pas de remarquer particulièrement en cheminant avec les bagages de celui-ci, c’est que, bien que nous reçussions des habitants de suffisantes provisions pour nous et nos chevaux, comme appartenant au mandarin, nous étions néanmoins obligés de tout payer ce que nous acceptions d’après le prix courant du lieu. L’intendant ou commissaire des vivres du mandarin nous soutirait très-ponctuellement ce revenant-bon, de sorte que si voyager à la suite du mandarin était une grande commodité pour nous, ce n’était pas une haute faveur de sa part, c’était, tout au contraire, un grand profit pour lui, si l’on considère qu’il y avait une trentaine de personnes chevauchant de la même manière sous la protection de son cortège ou, comme nous disions, sous son convoi. C’était, je le répète, pour lui un bénéfice tout clair : il nous prenait tout notre argent pour les vivres que le pays lui fournissait pour rien.

Pour gagner Péking nous eûmes vingt-cinq jours de marche à travers un pays extrêmement populeux, mais misérablement cultivé : quoiqu’on préconise tant l’industrie de ce peuple, son agriculture, son économie rurale, sa manière de vivre, tout cela n’est qu’une pitié. Je dis une pitié, et cela est vraiment tel comparativement à nous, et nous semblerait ainsi à nous qui entendons la vie, si nous étions obligés de le subir ; mais il n’en est pas de même pour ces pauvres diables qui ne connaissent rien autre. L’orgueil de ces pécores est énorme, il n’est surpassé que par leur pauvreté, et ne fait qu’ajouter à ce que j’appelle leur misère. Il m’est avis que les Sauvages tout nus de l’Amérique vivent beaucoup plus heureux ; s’ils n’ont rien ils ne désirent rien, tandis que ceux-ci, insolents et superbes, ne sont après tout que des gueux et des valets ; leur ostentation est inexprimable : elle se manifeste surtout dans leurs vêtements, dans leurs demeures et dans la multitude de laquais et d’esclaves qu’ils entretiennent ; mais ce qui met le comble à leur ridicule, c’est le mépris qu’ils professent pour tout l’univers, excepté pour eux-mêmes.

Sincèrement, je voyageai par la suite plus agréablement dans les déserts et les vastes solitudes de la Grande-Tartarie que dans cette Chine où cependant les routes sont bien pavées, bien entretenues et très-commodes pour les voyageurs. Rien ne me révoltait plus que de voir ce peuple si hautain, si impérieux, si outrecuidant au sein de l’imbécillité et de l’ignorance la plus crasse ; car tout son fameux génie n’est que çà et pas plus ! Aussi mon ami Père Simon et moi ne laissions-nous jamais échapper l’occasion de faire gorge chaude de leur orgueilleuse gueuserie. – Un jour, approchant du manoir d’un gentilhomme campagnard, comme l’appelait Père Simon, à environ dix lieues de la ville de Nanking, nous eûmes l’honneur de chevaucher pendant environ deux milles avec le maître de la maison, dont l’équipage était un parfait Don-Quichotisme, un mélange de pompe et de pauvreté.

L’habit de ce crasseux Don eût merveilleusement fait l’affaire d’un scaramouche ou d’un fagotin : il était d’un sale calicot surchargé de tout le pimpant harnachement de la casaque d’un fou ; les manches en étaient pendantes, de tout côté ce n’était que satin, crevés et taillades. Il recouvrait une riche veste de taffetas aussi grasse que celle d’un boucher, et qui témoignait que son Honneur était un très-exquis saligaud.

Son cheval était une pauvre, maigre, affamée et cagneuse créature ; on pourrait avoir une pareille monture en Angleterre pour trente ou quarante schelings. Deux esclaves le suivaient à pied pour faire trotter le pauvre animal. Il avait un fouet à la main et il rossait la bête aussi fort et ferme du côté de la tête que ses esclaves le faisaient du côté de la queue, et ainsi il s’en allait chevauchant près de nous avec environ dix ou douze valets ; et on nous dit qu’il se rendait à son manoir à une demi-lieue devant nous. Nous cheminions tout doucement, mais cette manière de gentilhomme prit le devant et comme nous nous arrêtâmes une heure dans un village pour nous rafraîchir, quand nous arrivâmes vers le castel du ce grand personnage, nous le vîmes installé sur un petit emplacement devant sa porte, et en train de prendre sa réfection : au milieu de cette espèce de jardin, il était facile de l’appercevoir, et on nous donna à entendre que plus nous le regarderions, plus il serait satisfait.

Il était assis sous un arbre à peu près semblable à un palmier nain, qui étendait son ombre au-dessus de sa tête, du côté du midi ; mais, par luxe, on avait placé sous l’arbre un immense parasol qui ajoutait beaucoup au coup d’œil. Il était étalé et renversé dans un vaste fauteuil, car c’était un homme pesant et corpulent, et sa nourriture lui était apportée par deux esclaves femelles.


Defoe - Robinson Crusoé, Borel et Varenne, 1836, illust page 849.png